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ŒUVRES COMPLETES
DE
SH AKSP EARE
VII
Pari». — Typ. TiMir fils aînc, :;, rjc de.» Gr-in-'s-AugasIinf.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION
DE
L GUIZOT
NOUVELLE EDITION ENTIEREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
^
3^ ^ ■
Henri IV (2^ partie» ^ •
HenriV, Henri VI (I", 2-, 3' parties. *^
^
^
K^J ^^&^'
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DfDIER ET G"^, LIBUAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
1874
Tous droits réservés.
l f
HENRI IV
TRAGÉDIE
DEUXIÈME PARTIE.
T. vu.
NOTICE
8Î.R LA DEUXIEME PARTIE
DE HENRI IV
Henri V est le vérîlable héros de la seconde partie ; son avènement
au trône et le grand changement qui eu résulte sont l'événement du
drame. La défaite de l'archevêque d'York et celle de Northumberland
ne sont que le complément des faits contenus dans la première
partie. Hotspur n'est plus là pour donner à ces faits une vie qui
leur appartienne, et l'horrible trahison de Westmoreland n'est pas
de nature à fonder un intérêt dramatique. Henri IV mourant ne se
montre que pour préparer le règne de son fils, et toute l'attention se
porte déjà sur un successeur également important par les craintes
et par les espérances qu'il fait naître.
Ce n'est pas tout à fait à l'histoire que Shakspeare a emprunté le
tableau de ces divers sentiments. L'avènement de Henri V fut géné-
ralement un sujet de joie : Ilollinshed rapporte que^ dans les trois
jours qui suivirent la mort de son père, il reçut de plusieurs « nobles
hommes et honorables personnages, » des hommages et serments
de fidélité tels que n'en avait reçu aucun des rois ses prédécesseurs',
« tant grande espérance et bonne attente avait-on des heureuses
« suites qui par cet homme devaient advenir. » L'inconstante ardeur
des esprits, entretenue par de fréquents bouleversements, faisait né-
cessairement d'un nouveau règne un sujet d'espérances; et les
troubles qui avaient agile le règne de Henri IV, les cruautés qui en
avaienc été la suite, les continuelles méliances qui devraient en ré-
sulter, portaient naturellement la nation à tourner les yeux vers
un jeune prince dont, en ce temps de désordre, les dérégle-
> Chroniques de Hollinsbed, t. II, p. 543.
4 NOTICE
ments choquaient beaucoup moins que ses qualités généreuses n'in-
spiraient de confiance. On attribuait d'ailleurs une partie de ces
dérèglements à la méfiance jalouse de son père, qui, en le tenant
écarté des aCTaires auxquelles il se portait avec une grande ardeur,
en lui ôtant même l'occasion de faire éclater ses talents militaires,
avait jeté cet esprit impétueux dans des voies de désordre où les
mœurs du temps ne permettaient guère qu'on s'arrêtât sans avoir
atteint les derniers excès. liollinshed attribue à la malveillance de
ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupçons
qu'il était disposé à concevoir contre son fils, mais encore les bruits
odieux répandus sur la conduite de ce prince. 11 rapporte une occa-
sion où le prince, ayant à se défendre contre certaines insinuations
qui avaient mis la mésintelligence entre son père et lui, se rendit à
la cour avec une suite dont l'éclat et le nombre n'étaient pas faits
pour diminuer les soupçons du roi, et dans un costume assez singu-
lier pour que le chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C'était
« une robe (a gowne, probablement un long manteau) de satin bleu
• remplie de petits trous en façon d'œillets, et à chaque trou pen-
« dait à un fil de soie l'aiguille avec laquelle il avait été cousu. »
(juoi qu'on puisse penser de la gène des mouvements d'un homme
vêtu d'une manière si inquiétante, le prince se jeta aux pieds de son
père, et, après avoir protesté de sa fidélité, lui présenta son poi-
gnard, afin qu'il se délivrât de ses soupçons en le tuant, « et en
présence de ces lords, ajouta-t-il, et devant Dieu au jour du juge-
« ment, je jure ma foi de vous le pardonner hautement. » Le roi
attendri, jeta le poignard, embrassa son fils les larmes aux yeux,
lui avoua ses soupçons, et déclara en même temps qu'ils étaient
i.'llacés. Le ])rince demanda la punition de ses accusateurs ; le roi
répondit que la prudence exigeait quelques délais, et ne punit point.
Mais il paraît que l'opinion générale vengeait suffisanmient le jeune
prince; et sans croire prétisémcnt avec liollinshed, qui d'ailleurs se
contredit sur ce point, que Henri ail toujours eu soin « de contenir
« ses affections dans le sentier de la vertu », on est porté à supposer
quelque exagération dans le récit des déportements de sa jeunesse
rendus plus remarquables par la révolution subite qui les a terminés»
et par l'éclat de gloire qui les a suivis.
Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favo-
rable à l't (Tet dramatique; il a senti aussi combien le rôle d'un roi
et d'un père mourant, inquiet sur l'avenir de son fils et de ses sujets,
était plus pKipre à produire sur la scène \\n tableau liMidiant cl
pathétique ; et de môme qu'il a inventé pour la beauté de son dé»
SUR LA DEUXIEME PARTIE DE HENRI IV. 5
noftment l'épisode de Gascoygne , ii :; a! mté, à la scène de la mort
de Henri IV, des développements qui la rendent infiniment plus inté-
ressante. Hollinshed rapporte simplement que le roi s'apercevant
qu'on avait ôté sa couronne de dessus son chevet, et apprenant que
c'était le prince qui l'avait emportée, le fil venir et lui demanda
raison de cette conduite : « Sur quoi le prince, avec un bon courage,
« lui répondit: — Sire, à mon jugement et à celui de tout le monde,
« vous paraissiez mort. Donc, comme votre plus proche héritier
« connu, j'ai pris cette couronne comme mienne et uon comme
« vôtre. — Bien, mon fils, dit le roi avec un grand soupir, quel droit
« j'y avais, Dieu le sait! — Bien, dit le prince, si vous mourez roi,
" j'aurai la couronne, et je me fie de la garder avec mon épée contre
• tous mes ennemis, comme vous avez fait. — Etant ainsi, dit le roi,
€ je remets tout à Dieu et souvenez-vous de bien faire. Ce que di-
« sant, il se tourna dans son lit, et bientôt après s'en alla à Dieu. »
Peut-être la réponse du jeune prince, rendue comme un poète l'eût
su rendre, aurait-elle été préférable au discours étudié que lui prête
Shakspeare ; cependant il en a conservé une partie dans la dernière
réplique du prince de Galles, et le reste de la scène olfre de grandes
beautés, ainsi que celles qui suivent entre Gascoygne et les princes. En
tout, Shakspeare paraît avoir voulu racheter par des beautés de détail
la froideur nécessaire de la partie tragique; elle en offre beaucoup,
et le style en est généralement plus soigné et plus exempt de bizarrerie
que celui de la plupart de ses autres pièces historiques.
La partie comique, très-importante et très-considérable dans cette
seconde partie de Henri IV, n'est cependant pas égale en mérite à
ce qu'offre, dans le même genre, la première partie. Fâlstaff est
parvenu, il a une pension, des grades; ses rapports avec le prince
sont moins fréquents; son esprit ne lui sert donc plus aussi fré-
quemment à se tirer de ces embarras qui le rendaient si comique;
et la comédie est obligée de descendre d'un étage pour le représenter
dans sa propre nature, livré à ses goûts véritables et au milieu des
misérables dont il fait sa société, ou des imbéciles qu'il a encore
besoin de duper. Ces tableaux sont sans doute d'une vérité frappante
et abondent en traits comiques, mais la vérité n'est pas toujours assez
loin du dégoût pour que le comique nous trouve alors disposés à
toute la joie qu'il inspire; et les personnages sur qui tombe le
ridicule ne nous paraissent pas toujours valoir la peine qu'on en rie.
Cependant le caractère de Fâlstaff est parfaitement soutenu, et se
retrouvera tout entier quand on le verra reparaître ailleurs.
La seconde partie de Henri IV a paru, à ce qu'on croit, en 1.^98;
6 NOTICE
avant cette époque, on représentait sur la scène anglaise une pièce
intitulée les Fameuses Victoires de Henri V, sorte de farce tragi-
comique dépour\Tje de tout mérite. Rien ne pourrait mieux faire
comprendre que ce vieux drame la merveilleuse transformation
qu'opéra Shakspeare dans les représeiilations tliù*<uales du siècle
d'ElisabeUi.
HENRI IV
TRAGÉDIE
DEUXIÈME PARTIE
PERSONNAGES
ses fils.
LE ROI HENRI IV.
HENRI, prince de Galles,'
ensuite roi sous le nom de
Henri V.
THOMAS, duc de Clarence.
LE PRINCE JEAN de Lan-
castre, ensuite duc de Bed-
ford.
LE PRINCE HUMPHROYl
de Glocester, ensuite duc
de Glocester. j
LE COMTE deWARWICK\
LECOMTEDEWESTMO- narti.an.;
RE L AND. >P!!.,!f°
du roi.
GOWFR
HARCOCRT.
Lh GkaNij JCGE du banc du roi
UN G ENT1LH0MME attaché au grand
juge.
LK COMTE DE NOR-
THU.MBERLAND.
SCROOP.archevèc). d'York
LOKD MOWBRAY.
LORD HAS I INGS.
LORD BARDOLPH.
SIR JOHN COLEVILLE.
TRAVERS,) doraestiques de Nor-
MORTON, i thumberland.
ennemis,
du roi.
' [ attachés au prince Henri,
juges de comtés.
FALSTAFF.
BARDOLPH.
PISTOL.
UN PAGE.
FOINS,,
PETO. I
SHALLOW.
SILENCE .
DAVY, domestique de Shallow.
mouldy; '
SHADOW,
WART,
FEEBLE.
BULLCALF'
FAN G,
SNARE, (
LA RENOMMEE.
UN PORTIER.
UN DANSEUR qui prononce l'épilo-
gue.
LADY NORTHUMBERLAND.
LADY PERCY.
L'HOTESSE QUICKLY.
DOI.L TEAR-SHEET.
Lords et autres personnages de sui-
te, OFFICIERS, SOLDATS , MESSAGERS,
GARÇONS DE CABARET, SERGENTS, PI-
QCECRS, ETC.
recrues.
officiers du shérif.
PROLOGUE
A Warkworth. Devant le château de Northumberland.
Entre LA RENOMMÉE , son vêtement parsemé de langues
peintes.
LA RENOMMÉE. — Ouvrez les oreilles : et qui de vous,
lorsque la bruyante Renommée se fait entendre, voudra
fermer les routes de Touïe? C'est moi qui, depuis l'O-
rient jusqu'aux lieux où s'abaisse l'Occident, faisant du
8 PROLOGUE.
vent mon cheral de voyage, divulgue sans cesse les en-
treprises commencées sur ce globe de la terre. Sur mes
langues court sans cesse le scandale que je répands dans
tous les idiomes, remplissaut de bruits mensongers les
oreilles des hommes. Je parle de paix, tandis que. cachée
sous le sourire de la tranquillité, la haine déchire le
monde. Et quel autre que la Renommée, quel autre que
moi produit le terrible appareil des armées, et les pré-
paratifs de défense, lorsque, gonflée d'autres maux,
Tannée monstrueuse parait prête à donner des fils au
féroce tyran de la guerre? — La Renommée est une flûte
où soufflent les soupçons, les inquiétudes, les conjec-
tures, et dont la touche est si simple et si facile qu'elle
peut être jouée par le monstre stupide aus têtes innom-
brables, l'inconstante et factieuse multitude. Mais qu'ai-
je besoin d'anatomiser ma personne ici. au milieu de
ma propre famille ? Pourquoi la Renommée se trouve-
t-elle en ce heu? Je cours devant la victoire du roi Henri
qui, dans les plaines sanglantes de Shrewsbury. a ter-
rassé le jeune Hotspur et ses guerriers, éteignant le
flambeau de l'audacieuse révolte dans le sang même des
rebelles. Mais à quoi pensai-je de débuter par dire ici la
vérité ! Mon rôle est plutôt de répandre au loin que Henri
Monmouth a succombé sous la colère du noble Hotspur.
que ie roi lui-même a baissé, aussi bas que le tombeau.
sa tête sacrée devant la rage de Douglas. Voilà les bruits
que j*ai semés au travers des villes rustiques situées
entre ces plaines royales de Shrewsbury, et celte masse
de pierres inégales, repaire vermoulu où le père de
Hotspur, le vieux Xorthimiberland, contrefait le malade.
Les messagers arrivent épuisés, et pas un d'eux n'ap-
porte d'autres nouvelles que celles qu'ils ont apprises
de moi. Ils reçoivent des langues de la Renommée, de
flatteurs et consolants mensonges, pires qup le récit des
maux véiitables.
(Elle >oru;
ACTE PREMIER
SCENE 1
Au même endroit.
LE PORT.lER est devant la porte. Knlre lord BARDOI.PII.
HAnnoLPii. — Qui garde la porto ici? Holà! — Où 0,9,1 In
comte?
LK pouTiER. — Sous quel nom vous annoncerai-je?
BARDOLPH. — Dis ftu comte que le lord Bardolph l'atlend
ici.
LE poRTiKR. • Sa Seip;nenrie est aller» se promener
dans le vert^er. Qne Votre Honneur veuilh; bien [irendre
la peine do frapper seulement à la porte, et il va vous
répondre lui-mrme.
(Entre Northumborland.)
nARnoi.rn. — Voilà le comte.
Noirrni MitKRLANn. — Ou(;lles nouvelles, lord Bardolph?
ChaipKî minute aujourd'lini devrait enfanter quelque
nouveau fait. Les temps sont désordonnés, et la Discorde,
comme un coni-sier écliautTé par uikî trop forte noniri-
ture, a brisé son frein avec fureur et renverse; tout sur
son passage.
riAHDoLi'u. — Noble comte, je vous apporte des nouvelles
sûres d(î Sbriiwsbury.
NOnTiuiMiir.RLANi). — Bonuos, s'il pl;iît à Dieu!
BARDOi-pii.— Aussi bennes que le coMir l(!s peut désirer.
— Ije roi est blessé presque à mort ; et de la main de mi-
lord votre fils, le prince Henri tué roide; les dcMix Bloiint
tués par Douglas; ]o jeune [trince Jean, Westmoreland
et Stafford ont fui du clianq) de balailb; ; et le coclion de
10 HENRI IV.
Henri Monmouth, le lourd sir Jean est prisonnier de
votre fils. Oh! jamais depuis les jours de bonheur de
César, aucun temps n'a été illustré d'une pareille journée
si bien défendue, si bien conduite, et si complètement
gagnée.
NORTHUMBERLAND. — D'où teuez-vous ces nouvelles?
Avez -vous vu le champ de bataille? Venez -vous de
Shrewsbury ?
BARDOLPH. — J'ai parlé, milord, à quelqu'un qui en ve-
nait, un gentilhomme de bonne race et d'un nom recom-
mandable, qui m'a de lui-même raconté ces nouvelles*
comme véritables.
NORTHUMBERLAND. — J'aperçois Travers, mon domes-
tique, que j'avais envoyé mardi dernier pour tâcher
d'apprendre quelques nouvelles.
BARDOLPH. — Milord, je l'ai dépassé sur la route; il ne
sait rien de certain que ce qu'il peut avoir appris de moi.
(Entre Travers.)
NORTHUMBERLAND. — Eh bien, Travers, quelles bonnes
nouvelles nous apportez-vous?
TRAVERS. — Milord , sir Jean Umfre ville m'a fait re-
tourner sur mes pas avec de joyeuses nouvelles. Comme
il était mieux monté que moi, il m'a devancé. Après lui
j'ai vu venir, piquant avec ardeur, un cavalier presque
épuisé de la rapidité de sa course, qui s'est arrêté près
de moi pour laisser soafûer son cheval tout ensanglanté :
il s'est informé du chemin de Chester; et je lui ai de-
mandé des jiouvelles de Shrewsbury. Il m'a dit que la
cause des rebelles n'avai' pas été heureuse, et que l'épe-
ron du jeune Henri Percy était refroidi. En disant ces
mots, il abandonne la bride à son cheval courageux, et,
courbé en avant, il enfonce ses éperons tout entiers dans
les flancs haletants de la pauvre bête, et partant d'un
élan, sans attendre d'autres questions, il semblait dans
sa course dévorer le chemin.
NORTHUMBERLAND. — Ah! — Répète. — H t'a dit que l'épe-
ron du jeune Percy était refroidi ? Qu'llotspur était sans
vigueur? Hue les rebelles avaient été malheureux?
BARDOLPH. — ?iiiJord, je n'ai que cela à vous dire. Si le
ACTE I, SCÈNE I, 11
jeune lord votre fils n'a pas l'avantage, sur mon hon-
neur je consens à donner ma baronnie pour un lacet de
soie; n'en parlons plus.
NORTHUMBERLAND. — Eh pourquoi douc le cavalier qui
a rencontré Travers lui aurait-il donné les indices d'une
défaite?
BARDOLPH. — Oui? Lui ? Bou, c'était quelque misérable
qui avait volé le cheval qu'il montait, et qui, sur ma
vie, a parlé au hasard : mais, tenez, voici encore des
nouvelles.
;Entre Jtorton.)
NORTHUMBERLAND. — Mais quoi, le front de cet homme,
semblable à la couverture d'un livre, annonce un vo-
lume du genre tragique. Tel est l'aspect du rivage lors-
qu'il porte encore la trace de la tyrannique invasion des
flots. Parle, Morton, viens-tu de Shrewsbury?
MORTON. — Mon noble lord, je fuis de ShrewsbiuT-, où
la mort détestée a revêtu ses traits les plus hideux pour
porter l'effroi dans notre parti.
NORTHUMBERLAND. — Comment se portent mon fils et
mon frère? — Tu trembles, et la pâleur de tes joues est
plus prompte que ta langue à me révéler ton message.
Tel, et ainsi que toi défaillant, inanimé, sombre, la mort
dans les yeux, vaincu par le malheur, parut celui qui
dans la profondeur de la nuit ouvrant le rideau de Priam,
essaya de lui dire que la moitié de la ville de Troie était
consumée ; Priam vit la flamme avant que son serviteur
eût pu retrouV'er la voix. Et moi, je vois la mort de mon
cher Percy avant que tu me l'annonces. Je vois que tu
voudrais me dire : « Votre fils a fait ceci et ceci ; votre
frère cela ; ainsi a combattu le noble Douglas : « tu vou-
drais arrêter mon oreille avide sur le récit de leurs vail-
lantes prouesses, mais l'arrêtant en effet tout à coup,
un soupir gardé pour la fin va dissiper d'un souffle toutes
ces louanges, et terminer tout par ces mots : « Frère,
fils, tous sont morts. "
MORTON. — Douglas est vivant et votre frère aussi, mais
pour milord votre fils....
NORTHUMBERLAND. — Quoi, il est Hiort ! Vois combien la
12 HENRI IV.
crainte est prompte ! Celui qui ne fait que redouter en-
core ce qu'il voudrait ne pas apprendre sait par instinct
démêler dans les yeux d'autrui que ce qu'il redoute est
arrivé. — Cependant parle, Morton; dis à ton maître
que sa prescience lui a menti, et je recevrai cela comme
un affront qui m'est cher; et je t'enrichirai pour récom-
pense de cette injure.
MORTON. — Vous êtes trop grand pour que je vous con-
tredise. Votre pressentiment n'est que trop vrai, et vos
craintes que trop fondées.
NORTHUMBERLAND. — Malgré tout, Cela ne dit pas que
Percy soit mort. Je vois un cruel aveu dans tes regards ;
tu secoues la tête, et tiens pour dangereux ou criminel
de dire la vérité. S'il est tlié, dis- le; ce ne sera point
une fau te que d'annoncer sa mort : c'en est une que de
mentir sur une mort véritable, mais non pas de dire que
le mort ne vit plus.
MORTON. — Cependant celui qui le premier apporte une
fâcheuse nouvelle est chargé d'un office où tout est perte
pour lui. De ce moment sa voix prend le son d'une clo-
che funèbre qu'on se rappelle toujours accompagnant
de son tintement la mort d'un ami.
BARDOLPH.— Non, milord, je ne puis croire que votre
fils soit mort.
MORTON. — Je suis bien affligé d'être obligé de vous
forcer à croire ce que je demanderais au ciel de n'avoir
pas vu. Mais mes propres yeux l'ont vu, sanglant, épuisé
hors d'haleine, et ne répondant plus que par de faibles
coups à ceux d'Henri Monmouth, dont la rapide fureur
a renversé Percy, jusqu'alors invincible , sur la pous-
sière, d'où il ne s'est plus depuis relevé vivant. La mort
de ce héros, dont l'ardeur enflammait le plus stupide ma-
nant de son camp, une fois ébruitée, a glacé l'ardeur du
plus brillant courage de son armée : car c'était de la
trempe de son âme que son parti empruntait la fermeté
de l'acier; une fois qu'elle a été détruite en lui, tout le
reste s'est affaissé sur soi-même, comme un plomb
inerte et lourd ; et de même qu'une masse pesante de
sa natm-e vole avec d'aulant plus de vitesse qu'elle est
ACTE I, SCfcNE I. 13
lancée par une force supérieure ; ainsi, lorsque la perte
de Hotspur eut appesanti nos soldats, ce poids reçut de
la peur une telle rapidité, que la flèche volant vers son
but ne surpasse pas en légèreté nos soldats voulant
chercher leur salut loin du champ de bataille. Alors le
noble Worcester fut trop tôt fait prisonnier; et ce fou-
gueux Ecossais, le sanglant Douglas, dont l'active et la-
borieuse épée avait tué jusqu'à trois fois la ressemblance
du roi, commença à mollir et perdre cœur, et honora
de son exemple la honte de ceux qui tournaient le dos !
La frayeur le fit trébucher en fuyant, et il fut pris. En-
fin, le résumé de tout ceci, c'est que le roi a la victoire ;
et il a envoyé un détachement avec ordre de marcher à
grands pas contre vous, milord, sous la conduite du
jeune Lancastre et de Westmoreland. Voilà toutes les
nouvelles.
NORTHLMBERLAND. — J'aurai assez de temps pour pleurer
ce malheur. Dans le poison se trouve le remède. Cette
nouvelle, si j'eusse joui de la santé, m'aurait rendu ma-
lade ; me trouvant malade , elle m'a en quelque sorte
guéri. Ainsi qu'un malheureux dont les nerfs affaiblis
par la fièvre fléchissent, comme des gonds sans force,
sous le poids de la vie, et qui dans l'impatience de son
accès s'élance, semblable à la flamme, des bras de son
gardien ; ainsi mes membres , affaibhs par la douleur,
trouvent dans la rage de la douleur une force triple de
leur vigueur naturelle. Loin d'ici, faible béquille; main-
tenant c'est un gantelet écailleux avec des charnières
d'acier qui doit revêtir cette main. Loin de moi aussi,
bonnet de malade, trop incertaine sauvegarde d'une tête
que des princes fortifiés par la conquête aspirent à frap-
per. Ceignez de fer mon front. Vienne l'heure la plus
effroyable qu'osent annoncer la haine et les circon-
'stances ; qu'elle menace de ses regards Northumberland
au désespoir; que le ciel et la terre se confondent j que
la main de la nature ne contienne plus l'impétuosité des
flots ; que l'ordre périsse ; et que ce monde cesse d'être
un théâtre où la discorde se nourrit de languissantes
querelles ; que l'esprit de Gain le premier-né s'empare de
14 HENRI IV.
tous les cœurs ; que, toutes les ûmes se précipitant dans
une sanglante carrière, cette t'^rrible scène finisse en
laissant aux ténèÎDres le soin d'ensevelir les morts.
TRAVERS. — Ce violent transport aggrave votre mal ,
milord.
BARDOLPH. — Cher comte, ne faites pas divorce avec
votre prudence.
NORTON. — La vie de tous vos confédérés qui vous ai-
ment repose sur votre santé ; si vous vous abandonnez
ainsi à des passions orageuses, elle doit nécessairement
dépérir. Mon noble lord, vous vous êtes déterminé à
risquer les chances de la guerre, et avant de dire : ras-
semblons une armée, vous avez calculé la somme de
tous ses hasards. Vous avez supposé d'avance que dans
la dispensation des coups votre fils pouvait périr ; vous
saviez qu'il marchait sur les périls, sur un bord escarpé
où la chute était plus vraisemblable que le salut ; vous
étiez bien averti que sa chair était susceptible de bles-
sures et de plaies, et que son ardent courage le lancerait
toujours aux lieux où serait plus actif le commerce des
dangers ; et cependant vous lui avez dit : marche. Nulle
de ces considérations, bien que vivement présentes à
votre imagination, n'a pu vous détourner de cette entre-
prise obstinément résolue dans votre âme. Qu'est-il donc
arrivé? ou qu'a produit cette entreprise audacieuse,
sinon l'événement qui devait probablement advenir?
BARDOLPH. — Nous tous qui sommes intéressés dans
cette perte , nous savions que nous nous hasardions sur
une mer si dangereuse qu'il y avait dix contre un à parier
que nous y laisserions la vie. Cependant nous en avons
couru les risques. Pour conquérir l'avantage que nous
nous proposions, nous avons étouffé la considération du
péril presque évident que nous avions à redouter. Puis-
que nous avons fait naufrage, hasardons encore. Venez;
nous mettrons tout dehors, corps et biens,
MORTON. — Il en est plus que temps ; et, mon noble et
digne lord , j'ai appris avec certitude, et ce que je vous
dis ici est véritable, que le noble archevêque d'York
était en marche à la tête d'une armée bien disciplinée.
ACTE I, SCENE II. 45
C'est un homme qui attache à lui ses partisans par un
double hen. Votre iils, milord, n'avait que les corps, des
ombres, des simulacres de soldats. Ce mot de rébellion
séparait leurs âmes de l'action de leurs corps. Ils ne
combattaient qu'avec répugnance et contrainte, comme
on avale une médecine. Leurs armes semblaient seules
de notre parti ; car pour leur courage et leurs âmes, ce
mot de rébellion les avait congelés comme le poisson
dans un étang glacé. Mais aujourd'hui l'archevêque
tourne l'insurrection en entreprise religieuse : regardé
comme un homme de pures et saintes pensées, il est
suivi à la fois des corps et des âmes; sa puissance s'élève
fortifiée par le sang du beau roi Richard versé sur les
pierres de Pomfret. Il fait descendre du ciel sa querelle
et sa cause ; il annonce à tous qu'il veut délivrer une
terre ensanglantée, respirant à peine sous le puissant
Bohngbroke ; grands et petits s'assemblent par troupeaux
pour le suivre.
NORTHU.MBERLAND. — Je le savais auparavant; mais je
l'avoue, cette douleur présente l'avait effacé de ma mé-
moire. Entrez avec moi, et que chacun donne son avis
sur les moyens les plus favorables à notre sûreté et à
notre vengeance. Faisons partir des courriers et des
lettres; hâtons nous de nous faire des amis : jamais on
n'en eut si peu, et jamais on eut tant de besoin d'en
avoir. (ils sortent.)
SCÈNE II
Une rue de Londres.
Entre SIR JEAN FALSTAFF, suivi de son page qui porte
son e'pée et son bouclier.
FALSTAFF. — Eh bien, page, grand colosse, que dit le
docteur, que dit-il de mon urine ?
LE PAGE. — Monsieur, il a dit que l'urine en elle-même
était bonne et bien saine ; mais que la personne dont
elle sortait avait l'air d'être attaquée de plus de maladies
qu'elle ne s'imaginait.
!6 HENRI IV.
FALSTAFF. — Enfin les gens de toute espèce se font une
gloire de tirer sur moi. La cervelle de celte argile si
ridiculement pétrie , qu'on appelle homme , n'est pas
capable de rien inventer de plus plaisant et de plus risi-
ble, que ce que j'invente moi-même, ou ce qui s'invente
sui mon compte. Non-seulement je suis facétieux, moi,
mais c'est encore moi qui suis la cause de tout l'esprit
que peuvent avoir les autres. Je ressemble, en marchant
devant toi , à une laie qui a étouffé toute sa portée hors
un seul petit. Si le prince, en te mettant à mon service,
a eu quelque autre intention que celle de me faire res-
sortir, je veux bien n'avoir pas le sens commun. Petit-
maître de mandragore ' que tu es, tu serais plus propre
à figurer sur mon chapeau qu'à courir sur mes talons.
Ma foi, je n'avais pas encore fait usage d'une agate ^ ; je
ne te ferai monter pourtant ni en or, ni en argent, mais
je t'empaqueterai dans de "mauvais haillons pour te ren-
voyer à ton maître, en manière de bijou ; oui, à ce jou-
venceau, le prince ton maître, dont le menton n'est pas
encore emplumé : j'aurai de la barbe dans la paume de
ma main avant qu'il en ait sur les joues. Cependant il ne
fera pas difficulté de vous dire que sa face est une face
royale. Je ne sais quand il plaira au bon Dieu d'y donner
le dernier coup. Elle n'a pas encore perdu un poil ', et il
est bien sûr de la garder toujours face royale, car jamais
un barbier n'en tirera six pence * ; et cependant il veut
* On supposait que la mandragore représentait en petitla figure
d'un homme.
* Iwas never manned with an agate till now. Il parait que l'agate
au doigt était le signe de dignité d'un alderman. Le peu d'épais-
deur de la pierre, et les figures qu'elle représente, en font assez
souvent dans Shakspeare un objet de comparaison pour des
figures minces et petites. Manned signifie servi, pourvu d'un
imlet (man). Selon toute apparence, il signifiait aussi du temps de
Shakspeare, qui a la main garnie ; man dans le sens de main, est
encore en anglais la racine de plusieurs mots; dans cette suppo-
sition manned produirait ici un jeu de mots, ce qui est toujours
probable.
* Ceci fait probablement allusion à la tonte du drap, qui est
une des dernières opérations de sa fabrication.
* Et may keep il sUll as ou (selon les anuierues éditions) at u
ACTE I, SCÈNE II. 17
faire le coq, comme s'il avait brevet d'homme dès le
temps où son père était garçon. Ma foi, qu'il conserve
tant qu'il voudra sa grâce , je puis bien l'assurer qu'il
n'est plus dans la mienne. — P]h bien ! que dit Dum-
bleton au sujet du satin que je lui ai demandé pour me
faire un manteau court et des chausses à la matelote?
LE PAGE. — Il dit, monsieur, qu'il faut que vous lui don-
niez une meilleure caution que Bardoiph : il ne veut
point de votre billet ni du sien, il ne s'est point soucié
de pareilles sûretés.
FALSTAFF. — Ou'il soit damué comme le riche glouton \
et la langue encore plus chaude ! Le mâtin d'Achitophel!
Un misérable, un vrai maraud, qui vous tient un gentil-
homme le bec dans l'eau, et va chicaner sur des sûretés !
Ces canailles à têtes chauves ne portent plus que des
souliers à talons hauts et de gros paquets de clefs à leur
ceinture ; et, si l'on veut entrer avec eux dans quelque
honnête marché à crédit, ils vous arrêtent sur les sûretés.
J'aimerais autant qu'ils me missent de la mort aux rats
dans la bouche , que de venir me la fermer avec leurs
sûretés. Je m'attendais qu'il allait m'envoyer vingt-deux
aunes de satin : sur mon Dieu, comme je suis loyal che-
valier, j'y comptais; et ce misérable-là m'envoie des
sûretés ! Eh bien, il n'a qu'à dormir en sûreté ; car il porte
la corne d'abondance, et l'on voit les légèretés"^ de sa
femme briller au travers, et lui n'en voit rien, malgré la
lanterne qu'il porte pour s'éclairer. — Où est Bardoiph?
LE PAGE. — Il est allé à Smithfield pour acheter un che-
val à votre seigneurie.
Cane -royal , for a barber shall never earn six pence out of it.
Face-royal signifie certainement ici autre chose que rorjal face.
C'était, selon toute apparence, le nom d'une pièce de monnaie,
d'une valeur assez considérable, et le sens de la plaisanterie
de Falstaff serait alors que le prince la conservera dans toute sa
valeur, car un barbier ne gagnera jamais six pence dessus. Voilà
ce qu'on y peut voir de plus clair; on trouvera souvent dans le
cours de cette pièce des allusions aux usages du temps qu'il est
impossible de traduire littéralement, et môme d'expliquer tout k
fait clairement.
' Le mauvais riche.
• The lighlness, légèreté et clarté.
T. VII. 9
iS HENRI IV.
FALSTAFF. — Je l'ai acheté à Saint-Paul', lui, et il va
m'acheter un cheval à Smithfîeld! Si je jjouvais seule-
ment raccrocher une femme dans la rue, il ne me fau-
drait plus que cela pour être ser\i, monté et marié de la
même manière.
'Entre le lord grand juge, et un huissier.)
LE PAGE. — Monsieur, voilà le lord juge qui a envoyé le
prince en prison, pour ravoir frappé à roccasion de Bar-
dolph ' .
1 Saint-Paul passait pour le rendez-vous des escrocs et de»
mauvais sujets.
-La tradition commune, suivie ici par Shakspeare, c'est que
le lord grand juge Gascoygne, dont il est ici question, ayant
fait arrêter pour félonie un des domestiques du jeune Henri,
prince de Galles, celui-ci se rendit au tribunal pour demander
qu'on le remît en liberté, et sur le refus du grand juge, se mit
en devoir de le délivrer par force, et qu'alors le grand juge lui
ayant commandé de se retirer, Henri s'emporta jusqu'à le frapper
sur son tribunal. Cependant sir Thomas Elyot, qui écrivait sous
Henri VI. dit simplement, en rapportant ce fait, que le prince
s'avança vers le grand juge dans une telle fureur qu'on crut qu'il
allait le tuer, ou lui faire quelque outrage; mais que le juge,
sans se déranger de son siège, avec une contenance pleine de
majesté, l'arrêta par les paroles suivantes :
« Monsieur, souvenez-vous que je tiens ici la place du roi,
< votre souverain seigneur et père, à qui vous devez une double
« obéissance. Je vous ordonne donc en son nom de vous désister
« sur-le-champ de votre entreprise téméraire et illégale, et de
< donner désormais bon exemple à ceux qui seront un jour vos
< sujets; quant à présent, pour votre désobéissance et mépris
c de la loi , vous vous rendrez à ia prison ''u banc du roi, où je
« vous constitue prisonnier, et vous y de-Tieurerez jusqu'à ce
« que le roi votre père ait fait connaître sa volonté. >
Sur quoi, le prince, frappé de respect, déposant aussitôt son
épée, se rendit en prison. ."Sbakspeare a suivi la version de Hol-
ienshed, qui, d'après Hall, rapporte que le prince frappa le grand
juge. Il suppose aussi, d'après le même écrivain, qu'à celte
occasion Henri perdit sa place au conseil, où il fut remplacé par
son frère Jean de Lancastre [voy. la i" partie d'Henri IV , acte III,
acène ii.) Mais ce fait paraîtrait en contradiction avec les
paroles que prononça, dit-on, le roi à cette occiision, et que
Shakspeare lui-même rapporte à la fin de la seconde partie
d'Henri IV, dans le discours qu'il prête à Henri V devenu roi :
au surplus, ce discours et la circonstance qui y donne occasion,
•ont, autant qu'on en peut juger, une invention du poëte. Il
ACTE I, SCÈNE II. 19
FALSTAFF. — Suis-Hioi pi'omptement; je ne veux pas le
voir.
LE JUGn. — Quel est cet homme qui s'en va là-bas?
l'huissier. — C'est Falslalï", sous le bon plaisir de votre
seigneurie.
LE JUGE. — Celui qui était impliqué dans l'affaire du vol'''
l'huissier. — Oui, milord, c'est lui-même : mais depuis
ce temps-là il a bien servi à Slirowsbury ; et , à ce que
j'entends dire, il va partir chargé de quelque commis-
sion pour Son Altesse Royale de Lancastre.
le juge. — Quoi ! il part pour York? Rappelez-le.
l'huissier. — Sir Jean Falstaff ?
FALSTAFF , au page. — Mon garçon , dis-lui que je suis
sourd.
LE PAGE. — Parlez plus haut : mon maître est sourd.
LE juge. — Je suis bien sûr qu'il est sourd à tout ce
qu'on peut lui dire de bon. Allez , tirez-le par le coude.
Il faut absolument que je lui parle.
l'huissier. — Sir Jean?
FALSTAFF. — Ou'est-ce qu'il y a? Comment, maraud,
jeune comme tu l'es, mendier ! N'y a-t-il pas une guerre?
N'y a-t-il pas de l'emploi ? Le roi n'a-t-il pas besoin de
sujets? Les rebelles, de soldats? Quoiqu'il n'y ait qu'un
seul parti qu'on puisse suivre avec honneur, il est encore
plus honteux de mendier que de suivre le plus mauvais,
fùt-il même encore cent fois plus odieux que le nom de
rébeUion ne peut le faire.
l'huissier. — Monsieur, vous me prenez pour un autre.
FALSTAFF. — Eli quoi ! monsieur? Est-ce que je vous ai
dit que vous étiez un honnête homme ? Sauf le respect
que je dois a ma qualilé de chevalier et à mon état mili-
taire, j'en aurais menti par la gorge, si je l'avais dit.
l'huissier. — Eh bien, je vous en prie, monsieur, met-
tez donc votre qualité de chevalier et votre état militaire
paraît constant que le grand juge Gascoygne mourut avant
Henri IV, vers la fin de 1412. Hume rapporte comme Shakspeare
la conduite de Henri V avec Gascoygne. On serait tente de croire
qu'il n'a eu sur ce point d'autre autorité q^ue le poiite doot il
emprunte à peu près les expressions.
20 HENRI IV.
de côté, et permettez-moi de vous dire que vous en avez
menti par la gorge, si vous osez dire que je suis autre
chose qu'un honnête homme.
FALSTAFF. — Moi, quc je le permette de me parler ainsi?
Que je mette de côté ce qui tient à mon existence? Si tu
obtiens jamais cette permission-là de moi, je veux bien
que tu me pendes ; et si tu la prends , il vaudrait mieux
pour toi que tu fusses pendu, infâBne happe-chair; veux-
tu courir, gredin?
l'huissier. — Monsieur , milord voudrait vous parler.
LE JUGE. — Sir Jean Falstaff, je voudrais vous dire un.
mot.
FALSTAFF. — Ah ! mon cher lord, je souhaite bien le
bonjour à votre seigneurie : je suis enchanté de voir
votre seigneurie sortie ; on m'avait dit que votre sei-
gneurie était malade; j'espère sans doute que c'est par
avis de médecin que voire seigneurie prend l'air. Quoi-
que votre seigneurie ne soit pas encore tout à fait hors
de la jeunesse, cependant elle ne laisse pas d'avoir déjà
un avant-goût de maturité et de se ressentir un peu des
amertumes de l'âge : permettez donc que je supplie en
grâce votre seigneurie d'avoir le soin le plus attentif de
sa santé. '
LE JUGE.— Sir Jean, je vous avais fait demander avant
votre expédition de Shrewsbury.
FALSTAFF. — Avcc votrc pcrmissiou, on dit que Sa Ma-
jesté est revenue du pays de Galles avec quelques cha-
grins.
LE JUGE. — Je ne parle pas de Sa Majesté. Vous ne vous
êtes pas soucié de venir, lors(jue je vous ai envoyé cher-
cher.
FALSTAFF. — Et OH dit même que Sa Majesté a eu une
nouvelle attaque de cette coquine d'apoplexie.
LE JUGE. — Eh bien, que Dieu veuille la guérir ! mais
écoutez ce que j'ai à vous dire.
FALSTAFF. — Cette apoplexie est, à ce que je m'imagine,
une espèce de léthargie; n'est-ce pas, milord? comme
qid dirait un assoupissement du sang, un coquin de
tintement dans les oreilles.
ACTE I, SCÈNE II. 21
LE JTJGE. — Qu'est-ce que vous me contez, là? Qu'elle
soit ce qu'elle voudra.
FALSTAFF. — Cela vient de beaucoup de chagrin, de
l'étude et des tourments d'esprit. J'ai lu la cause de ses
effets dans Galien ; c'est une espèce de surdité.
LE JUGE. — Je crois, ma foi, que vous tenez aussi un peu
de cette surdité-là ; car vous n'entendez rien de ce que
je vous dis.
FALSTAFF. — Fort bien dit, milord, fort bien : ou plutôt,
avec votre permission, c'est la maladie de ne pas écouter,
l'infirmité de ne pas faire attention, dont je suis attaqué.
LE JUGE. — Une correction par les talons pourrait gué-
rir le défaut d'attention de vos oreilles. C'est ce qui ne
m'embarrassera guère si je deviens votre médecin.
FALSTAFF. — Je suis bien aussi pauvre que Job, milord,
mais pas tout à fait si patient que lai. Dans le premier
cas, votre seigneurie peut bien, si cela lui plaît, m'admi-
nistrer la recette de l'emprisonnement à cause de ma
pauvreté : mais jusqu'à quel point votre patient consen-
tirait-il à suivre vos oidonnances, c'est en quoi les savants
pourraient bien admettre quelques parties de scrupule,
et peut-être même un scrupule tout entier.
LE JUGE. — Je vous ai envoyé chercher, pour me parler
sur des choses où il n'allait pas moins que de votre vie.
FALSTAFF. — Et comme j'ai été conseillé par mon avo-
cat, qui est très-versé dans les lois de ce pays, je ne me
Buis pas rendu chez vous.
LE JUGE. — Fort bien ; mais le fait est, sir Jean, que vous
vivez dans une grande infamie.
FALSTAFF. — Je défie quiconque pourra se serrer dans
mon ceinturon de vivre à moins.
LE JUGE. — Vos moyens sont très-minimes, et vous faites
grosse dépense.
FALSTAFF. — Je voudrais qu'il en fût autrement. J'aime-
rais bien mieux avoir des moyens plus grands, et dépen-
ser moins "ros '.
c
' Le grand juge a dit à Falstaff your wasie (consommafion) t»
greal. Falstaff répond I would... my uaist (taille) slenderer. Jeu
de mots iinjiossible à rendrR Uttéralpoient
22 HENRI IV.
LE JUGE. — Vous avez perverti le jeune prince.
FALSTAFF. — C'cst Ic jeune prince qui m'a perverti. Je
suis l'homme au gros ventre, et lui mon chien '.
LE JUGE. — Enfin, je ne veux pas rouvrir une plaie ré-
cemment guérie : votre service à la journée de Shrevrs-
bury a un peu replâtré vos exploits de nuit à Gadshill.
Vous avez à remercier les troubles d'aujourd'hui, de ce
que vous avez vu se passer sans trouble une pareille
affaire.
FALSTAFF . — ^lilord ?
LE JUGE. — Mais puisque tout est raccommodé , ayez
soin que les choses restent comme elles sont, et n'éveillez
pas le loup qui dort.
FALSTAFF. — Réveillep un loup est aussi fâcheux que
de sentir un renard.
LE JUGE. — Songez que vous êtes comme une chandelle,
le meilleur en est usé.
FALSTAFF. — Couime un gros cierge, milord, et tout de
suif, et quand j'aurais dit de cire, cela ne conviendi-ait
pas mal à la gravité de ma personne*.
LE JUGE. — Il n'y a pas un poil blanc sur toute votre
figure qui ne dût produire en vous sa portion de gravité.
FALSTAFF. — Qui ue dùt produiro sa part de jus, jus,
jus 3.
LE JUGE. — Vous suivez le jeune prince partout comme
son mauvais ange.
F.\LSTAFF. — Vous VOUS trompez, milord. un mauvais
ange n'est pas de poids*; au lieu que quiconque me
regardera seulement me prendra bien, j'espère, sans
me peser : et cependant, je l'avoue, à quelques égards,
1 I am the fellow the fjreat belly, and hc my dog. Probablement
on voyait dans les rues, du temps de Shakspeare, un homme que
son gros ventre empochait tellement de voir devant lui t^u'il se
faisait conduire par un chien.
* If I did say of wax, my growlh would approve the t)~uth.
Wax signifie cire et croître, croissance. Si l'on veut prendre le
jeu de mots sur cire {sire), en compensation du jeu de mets anglais
impossible k rendre, on en a toute liberté.
» Le juge a dit gravily (gravitt,-). Falstalf répond gravy (jus).
* Angel, ange, angelot, non» d'une monnaie.
ACTE I, SCÈNE II. 23
je ne serais pas de cours. La vertu a si peu de prix dans
ces vils siècles de négoce, que le véritable courage se
fait meneur d'ours, la vivacité d'esprit servante de caba-
ret, et elle est obligée d'employer toute la promptitude
3e ses reparties à présenter des com[)tcs et dépenses : et
tous les autres dons qui appartiennent à l'homme, à la
manière dont la méchanceté du siècle les accommode,
ne valent pas un grain de groseille. Vous qui êtes vieux,
vous ne nous tenez pas compte de nos facultés à nous
autres qui sommes jeunes; vous jugez de la chaleur de
notre foie suivant l'amertume de votre bile; et nous qui
sommes dans la fougue de la jeunesse, j'avoue que nous
sommes aussi un peu crânes parfois.
LE JUGE. — Osez-vous encore placer votre nom dans la
liste des jeunes gens, vous sur qui la main du temps a
écrit en toutes lettres que vous êtes vieux? N'avez- vous
pas l'œil larmoyant, la main sèche, le visage jaune, la
barbe blanche, une jambe qui diminue et un ventre qui
grossit? N'avez-vous pas la voix cassée, l'haleine courte,
le menton épais et l'esprit mince? Enfin tout n'est-il pas
chez vous ravagé par la vieillesse? Et vous vous traitez
i^ncore de jeune homme? Fi, fi, fi, sire Jean !
FALSTAFF. — Milord, je suis né à trois heures de l'aprcs-
dinée, ayant la tête blanche et le ventre déjcà un peu
rond. Quant à ma voix, je l'ai perdue à force de crier
après mes soldats ou de chanter des antiennes. Vous
donner d'autres preuves encore de ma jeunesse, c'est
ce que je ne ferai point. La vérité est que je ne suis
vieux que d'esprit et de conception : et quiconque vou-
dra gagner mille guinées avec moi à qui fera le meilleu
entrechat n'a qu'à m'avancer l'enjeu, et je suis son
homme. Pour le soufflet que le prince vous a donné, il
vous l'a donné en homme brutal, et vous, vous l'avez
reçu en seigneur sensé. Je l'ai réprimandé dans le temps
pour cela; et le jeune lion en fait pénitence aujourd'hui,
non pas à la vérité dans la cendre et le cilice, mais avec
des habits de soie neufs et de vieux vin d'Espagne.
LE JUGE. — Allons ; Dieu veuille donner au nrince un
meilleur compagnon 1
24 HENRI IV.
FALSTAFF. — Dieu Veuille donner au compagnon un
meilleur prince ! car je ne saurais me dépêtrer de lui.
LE JUGE. — Eh bien! le roi vous a séparé du prince
Henri, car on m'a dit que vous partiez avec le prince de
Lancastre qui marche contre l'archevêque et le comte de
Northumberland.
FALSTAFF. — Oui, et j'en rends grâces à votre aimable et
charmante imagination ; mais songez donc à prier, vous
autres qui restez à la maison à caresser miladj^ la Paix,
que nos deux armées ne se joignent pas dans une jour-
née chaude : car, ma foi, je n'emporte que deux che-
mises avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinai-
rement. Si la journée est chaude, je veux ne jamais
cracher blanc de ma vie, si je brandis autre chose que
la bouteille. Il ne lui passe pas par la tête une entreprise
dangereuse qu'il ne me fourre dedans. A la bonne
heure, mais je ne peux pas toujours durer. — Ç'atoujours
été notre tic à nous autres Anglais, quand nous avons
quelque cho?e de bon, nous le mettons à toutes sauces.
S'il vous convient de me trouver si vieux, vous devriez
bien me donner un peu de repos. Plût à Dieu que mon
nom ne fût pas aussi terrible à l'ennemi qu'il l'est !
J'aimerais mieux mille fois être mangé de la rouille jus-
qu'aux os, que de me voir fondu et réduit à rien par un
mouvement perpétuel.
LE JUGE.— Allons, soyez honnête homme, soyez hon-
nête homme. Et que Dieu bénisse votre expédition !
FALSTAFF. — Votre seigneurie voudrait-elle me prêter
seulement un milher de guinées pour monter mon équi-
page?
LE JUGE. — Pas un penny, jas un penny. Vous êtes
trop vif à vouloir vous charger de croix'. Adieu, faites
bien mes compliments à mon cousin de Westuioreland.
(Il sort avec l'huissier.)
' FALSTAFF. — Si j'en fais rien, je veux bien qu'on me
berne sur la couverture d'un coffre *. L'homme ne peut
1 Crouxes, nom d'une pièce de monnaie.
* Filliss me u-ith a three-man hrctJe to fiUiss. FiHissiiig est le nom
d'une espùcc de jeu, qui consiste à placer un crapaud sur le
ACTE I, SCÈNE III. 25
pas plus séparer la vieillesse de l'avarice, qu'il ne peut
chasser la luxure d'un jeune corps. Mais aussi l'un est
pris de la goutte, et l'autre prend * Ce qui fait que je
n'ai plus rien à leur souhaiter. — Page !
LE PAGE. — Monsieur!
FALST.AFF. — Combieu y a-t-il dans ma bourse?
LE PAGE. — Sept groats et deux pence.
FALSTAFF. — Je uo sais aucun remède contre cette con-
somption de la bourse. Emprunter ne sert qu'à la faire
traîner, et traîner jusqu'à la fin ; mais le mal reste incu-
rable. Tiens; va porter cette lettre à milord de Lancastre,
celle-ci au prince, cette autre au comte de Westmore-
Jand, celle-ci, c'est pour la vieille mistriss Ursule, à qui
je promets toutes les semaines de l'épouser, depuis que
j'ai aperça le premier poil blanc à mon menton. A pro-
pos de cela, vous savez où me rejoindre. {Le page sort.)
La peste soit de cette goutte * ou que la goutte soit de
l'autre! Car je ne sais de la goutte ou de l'autre lequel
fait le diable autour de mon gros orteil. 11 n'y a pas grand
mal, si je fais un peu de halte ; je donnerai mes guerres
pour cause de mes souffrances, et ma pension en paraîtra
d'autant plus juste ; avec de l'esprit, on tire parti de tout:
je ferai servir mes infirmités à mon bien-être.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
York. — Appartement dans le palais de l'archevêque.
Entrent L'ARCHEVÊQUE D'YORK, les lords HASTINGS,
MOWBRAY ET BARDOLPH.
l'archevêque d'york. — Vous venez d'entendre nos mo-
bout d'une bascule dont on frappe l'autre bout avec un maillet,
ce qui fait sauter le crapaud en l'air. Le three-man bretle est un
instrument mis en mouvement par trois hommes, pour enfoncer
des pieux. Ces deux allusions étant impossibles à rendre, on a
choisi ce qui a paru exprimer le mieux la môme idée.
1 Thepoe.
^ A poe of this goût! on a goût of tins poe ! Il a fallu ôter au
langage de Falstaff beaucoup de son naturel pour rendre ce
passage supportable en français.
20 HENRI IV.
tifs, et vous connaissez nos ressources; à présent, mes
nobles et dignes amis, je vous prie tous de déclarer fran-
chement ce que vous pensez de nos espérances ; et d'a-
bord, vous lord maréchal, qu'en dites-vous?
MOWBRAY.— Je conviens qu'il y a lieu à prendre les
armes; mais je voudrais voir un peu mieux comment,
avec ce que nous avons de forces, nous pourrons parve-
nir à faire tête, avec quelque confiance et quelque sû-
reté, aux troupes et à la puissance du roi.
HASTiKGS. — Le nombre actuel de nos troupes, d'après
la dernière revue, monte à vingt-cinq mille hommes d'é-
lite, et derrière nous de vastes ressources reposent sur
l'espérance des secoura du puissant Northumberland,
dont le cœur brûle d'une flamme allumée par les injures.
BARDOLPH. — Ainsi, lord Hastings, voici donc l'état de
la question ; pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille
hommes que nous avons actuellement, tenir tête au
roi, sans Northumberland?
HASTiNT.s. — Avec lui, ils peuvent suffire.
BARDOLPH.— Eh ! oui, saus doute, avec lui. Mais si,
sans lui, nous nous croyons trop faibles, mon avis est
que nous ne devons pas nous avancer trop loin, avant
d'avoir reçu son renfort. Car, dans une affaire d'un
aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les
vaines attentes, et la perspective des secours incertains
ne doivent pas être admis dans nos calculs.
l'archevêque d'york. — Rien n'est plus vrai, lord Bar-
dolph; car c'est là précisément le cas où s'est trouvé le
jeune Hotspur à Shrewsbury.
BARDOLPH. — Précisément, milord. Soutenu par l'espé-
rance, il vécut d'air, attendant les renfoi-fs promis, et se
flattant de la pei'speclive d'un t^ecoui's ({ui se trouva
bien au-dessous de la plus petite de ses idées ; ainsi, par
la force de son imagination, ce qui est le propre des
fous, il conduisit ses troupes à la mort, et s'élança les
yeux formés dans l'abîme de la destruction.
HASTINGS.— Mais avec votre permission, il n'y a jamais
eu d'inconvénient à calculer les probabilités et les motifs
d'espérance.
ACTE I, SCÈNE III. 27
BARDOLPH. — n y en a dans une guerre de la nature de
la nôtre. Dans une entreprise commencée, l'action di\
moment s'enrichit d'espérances, de même qu'un prin-
temps hâtif nous montre les boutons qui commencent à
poindre; mais l'espoir qvi'il? se changeront en fruits
s'appuie sur de bien moindres certitudes que la crainte
de les voir mordus de la gelée. Quand nous voulons
bâtir, nous commençons par examiner le projet, ensuite
nous traçons le plan ; et, lorsque nous avons le dessin de
la maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul
des frais de construction. Si nous trouvons qu'ils excè-
dent nos facultés, que faisons-nous alors? nous traçons
un plan nouveau où les appartements sont rétrécis ; ou
bien, nous renonçons à bâtir. A plus forte raison dans
cette grande entreprise, où il s'agit presque de renverser
un royaume et d'en élever un autre, devons-nous exa-
miner d'abord l'état des choses, considérer le plan, tom-
ber d'accord d'une base sûre, consulter les ouvriers en
chef, connaître nos propres facultés, considérer quelles
sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et
les peser contre celles de notre ennemi. Autrement,
nous nous composerons des armées sur le papier et en
peinture, nous prendrons des noms d'hommes pour les
hommes mômes, et nous serons dans le cas de celui qui
trace un modèle d'édifice au-dessus des ressources qu'il
a pour le construire; puis il abandonne l'ouvrage à moitié
fait, laissant la portion qu'il a élevée à grands frais,
exposée sans défense comme pour servir d'objet aux
pleurs des nuages, et de victime à la tyrannie du cruel
hiver.
HASTiNGs. — Supposez que nos espérances, malgré leur
belle apparence, avortent en naissant, et que nous pos-
sédions en ce moment jusqu'au dernier des soldats que
nous pouvons attendre, je crois encore que, dans cet état
même, nous formons un corps assez puissant pour ba-
'-încer les forces du roi.
BARDOLPH. — Quoi! le roi n'a-t-il que vingt-cinq
tnille hommes?
HASTINGS. — Contre nous, pas davantage; pas même
28 HENRI IV.
tant, lord Bardolpti ; car, pour répondre aux divers
points où la guerre menace, il a coupé son année en
trois corps. L'un marche contre les Fiançais* : le second
contre Glendower, et il est forcé de nous opposer le troi-
sième. Ainsi, ce roi mal assuré est obligé de se partager
en trois, et ses coffres ne rendent plus que le son creux
du vide et de la pauvreté.
l'archevêque d'york. — Qu'il puisse rassembler ses
forces divisées, et qu'il vienne fondre sur nous avec toute
sa puissance, c'est ce qui n'est nullement à craindre.
HASTiNGs. — Il faudrait pour cela qu'il laissât ses der-
rières sans défense contre les Français et les Gallois con-
tinuellement sur ses talons : ne craignez pas qu'il en
fasse rien.
BARDOLPH.— Qui doit , suivant les apparences, com-
mander l'armée destinée contre nous?
HASTINGS. — Le duc de Lancastre et "Weslmoreland.
Contre les Gallois, c'est lui-même avec Henri Monmouth ;
mais quel est le chef qu'on oppose aux Français, c'est ce
dont je n'ai aucune certitude.
l'archevêque d'york. — Marchons en avant, et publions
les motifs qui nous mettent les armes à la main. Le
peuple est las de son propre choix. Son trop avide amour
s'est fatigué de ses propres excès. C'est une demeure
mobile et incertaine que celle qui se bâtit sur le cœur
du vulgaire ! 0 multitude imbécile, avec quelles bruyantes
acclamations n"as-tu pas fatigué le ciel de tes bénédic-
tions sur Bolingbroke, avant qu'il fût ce que tu souhai-
tais qu'il devînt ! Et aujourd'hui que les vœux se trou-
vent accomplis, animal vorace, tu es si rassasié de lui,
que tu l'excites toi-même à le rejeter.... Ce fut ainsi,
chien sans pudeur, que de ton estomac glouton tu vomis
l'auguste Richard; et maintenant tu voudrais revenir à
ton vomissement*, et tu hurles pour le retrouver. Quelle
confiance fonder sur des temps comme les nôtres? Ceux
qui, lorsque Richard vivait, le souhaitaient mort, sont
1 Débarqués dans le pays de Galles pour soutenir Glendower.
> Expression de l'Ecriture.
ACTE I, SCÈNE III. 29
maintenant amoureux de son tombeau!.... Toi qui je-
tais de la poussière sur sa tête sacrée, lorsqu'au travers
de la superbe Londres il marchait en soupirant derrière
jes admirés de Bolingbroke, tu cries aujourd'hui : 0
terre, rends-nous ce roi, et prends celui-ci. Maudites soient
les pensées des hommes ! Le passé et l'avenir sont tou-
jours préférés, et le présent est toujours le pire.
MOWBRAY. — Irons-nous rassembler nos troupes , et
nous mettrons-nous en campagne?
HASTiNGs. — Nous sommes les sujets du temps, et le
temps nous ordonne de partir.
ACTE DEUXIEME
. SCENE I
Une rue de Londres.
Entrent L'HOTESSE avec FANG et son valet ,
SNARE • quelques instants après.
l'hôtesse. — Eh bien, monsieur Fan g, avez-vous dressé
ma plainte?
FANG. — Oui, elle est dressée.
l'hôtesse. — Où est votre recors? Est-ce un homme
robuste? liendra-t-il ferme?
FANG. — Garçon, où est Snare?
l'hôtesse. — Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare.
SNARE. — Me voilà, me voilà.
FANG. — Snare, il faut arrêter sir Jean FalstafT.
l'hôtesse. — Oui, mon bon monsieur Snare, j'ai fait
faire ma i)lainlo et tout.
SNARE. — Il pourrait bien en coûter la vie à quelqu'un
de nous dans cette afTaire-là : il jouera du poignard.
l'hôtesse. — Hélas ! mon Dieu, prenez bien garde à lui :
il m'a poignardée moi-même dans ma propre maison, et
cela le plus brutalement du monde. Il ne s'embarrasse
pas où il frappe; une fois que son arme est tirée, il
fourrage partout comme un démon, et n'épargne ni
homme, ni femme, ni enfant.
FANG. — Ah ! si je peux le joindre et l'empoigner une
fois, je ne m'embarrasse pas de ses coups.
' Fang, serre ; snare, piège. La plupart des noms comiques de
cette pièce sont significatifs.
ACTE II, SCÈNE I. 31
l'hôtesse. — Oh ! ni moi non plus. Je serai près de
vous, je vous prêterai la main.
FANG.— Si je l'empoigne une fois ! qu'il vienne seule-
ment dans mes pinces.
l'hôtesse. — Je suis ruinée par son départ ; je puis vous
assurer qu'il n'en finit pas sur mon livre de compte.
Mon iDon monsieur Fang, tenez-le bien ferme ! Mon bon
monsieur Suare, ne le laissez pas échapper. Il vient con-
tinuellement à Pye-Corner pour acheter, sous votre res-
pect, une selle ; et il est encore invité à dîner rue des
Lombards, à la Tcte-du-Lcopard, chez M. Smooth, mar-
chand de soie. Oh! je vous en prie, puisque ma plainte
est dressée, et que mon histoire est ouvertement connue
de tout le monde, obligez-le donc à me satisfaire. Cent
marcs ! c'est une grande chose à porter pour une pauvre
femme toute seule. Et j'ai pourtant supporté, supporté,
supporté! J'ai été renvoyée, renvoyée, renvoyée d'un
jour à l'autre ; que cela fait honte, quand on y pense.
Ce n'est pas en agir honnêtement, à moins qu'on ne
regarde une femme comme un âne, une bête faite pour
supporter tous les torts que voudra lui faire le premier
coquin.
(Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.)
l'hôtesse. — Le voilà là-bas qui vient, et cet autre nez
enluminé de malvoisie, ce scélérat de Bardolph avec lui.
Faites votre devoir, faites votre devoir, monsieur Fang;
et vous aussi, monsieur Snare : oui, faites-moi, faites-
moi, faites-moi bien votre devoir.
FALSTAFF.— Qu'est-ce que c'est? qui donc a perdu son
âne ici? de quoi s'agit-il?
FANG. — Sir Jean, je vous arrête à la requête de mistris3
Quickly,
falstaff. — Au diable, faquins! Dégaine, Bardolph. —
Coupe-moi la tête à ce maraud-là. Flanque-moi la prin-
cesse dans le ruisseau.
l'hôtesse. — Me jeter dans le ruisseau ! C'est moi qui
vais t'y jeter. Veux-tu, veux-tu , coquin de bâtard que
tu es? Au meurtre ! Au meurtre ! Chien d' assassineur que
tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu et du roi ?
32 HENRI IV,
Coquin d'armicide que tu es. Tu es un vrai armicide, uii
bourreau d'hommes et un bourreau de femmes.
FALSTAFF. — Ecarte-moi ces canailles-là, Bardolph.
FANG. — Main-forte ! main-forte !
l'hôtesse. — Bons amis, prêtez-nous la main, un ou
deux de vous. Yeux-tu bien? Quoi ! tu ne veux pas? Ne
veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc, coquin !... Va
donc, gibier de potence !
FALSTAFF.— Au diable, marmiton, manant, puant : je
vous chatouillerai votre catastrophe '.
(Entre le lord grand juge.)
LE JUGE. — De quoi s'agit-il? Qu'on se tienne en paix
ici : holà !
l'hôtesse. — Mon bon seigneur, soyez-moi favorable,
je vous en prie, soyez pour moi.
LE JUGE. — Qu'est-ce que c'est, sir Jean? Quoi! vous êtes
ici à faire tapage? Cela sied-il à votre place, aux circon-
stances présentes et à votre emploi ? Vous devriez déjà
être en chemin pour York. Lâche-le, toi, l'ami : pour-
quoi te suspends-tu à lui de la sorte?
l'hôtesse. — 0 mon très-honoré lord ! Plaise à votre
grandeur; je suis une pauvre veuve d'Eastcheap, et il
est arrêté à ma requête.
le juge. — Pour quelle somme-?
l'hôtesse. — Ce n'est pas seulement pour une somme,
milord, c'est pour le tout, tout ce que j'ai ; il m'a mangé
maison et tout : il a fourré tout ce que j'avais dans son
gros ventre : mais j'en retirerai quelque chose, si je
peux ; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le
cauchemar.
FALSTAFF. — Il pourrait bien arriver, je crois, que ce fùî
moi, si j'avais l'avantage du terrain.
le juge. — Qu'est-ce que tout cela veut dire , sir Jean?
Fi donc; quel homme ayant un peu de cœur voudrait
' Catastrophe, dans l'argot du temps, signifiait, à ce qu'il
fjaraît, une partie du corps ; on ne sait pas bien laquelle.
* For what sum (pour quelle somme?] demande lejuge. /* il
more than for sortie (c'est plus que pour quelque chose), répond
rh<'>tPS8e; ieu de mots intraduisible.
ACTE II, SCÈNE I. 33
s'exposer à cet orage de criailleries ! N'avez-vous pas
honte d'obliger une pauvre veuve d'en venir à ces extré-
mités, pour arracher son dû?
FALSTAFF. — Quelle est donc la grosse somme que je te
dois?
l'hôtesse. — Jarni ! si tu étais un honnête homme , lu
me dois ta personne et cet argent aussi. Ne m'as-tu pas
juré sur un gobelet à figures dorées, comme tu étais assis
dans ma chambre du dauphin à la table ronde, auprès
d'un feu de houille, le mercredi de la semaine de la Pen-
tecôte, le jour que le prince te cassa la tête pour avoir
comparé le roi son père à un chanteur de Windsor ; ne
m'as-tu pas juré alors, comme j'étais à te laver ta
plaie, que tu m'épouserais, et que tu me ferais milady
ta femme? Peux-tu nier cela? N'est-il pas venu sur ces
entrefaites la bonne femme Keech, la bouchère, qui m'a
appelée comme cela : Commère Quickly ; et qui venait
m'emprunter un carafon de vinaigre , en disant qu'elle
avait un bon plat de crevettes, même à telles ensei-
gnes que tu voulais en manger; et moi*, que je te dis à
telles enseignes que ça ne valait rien pour une blessure
fraîche. Et ne m'as-tu pas recommandé , dès qu'elle a
été descendue en bas , de ne plus avoir tant de familia-
rités avec ces petites gens-là, disant qu'avant peu ils
m'appelleraient madame : et ne m'as-tu pas alors em-
brassée et priée de 4,'aller chercher trente schelhngs? Là !
je te mets a ton serment sur l'Evangile : nie-le, si tu peux.
FALSTAFF. — Milord, cette pauvre créature est folle ;
elle va, disant de côté et d'autre par la ville que son fils
aine vous ressemble. Elle s'est vue assez bien autrefois ;
et le fait est que la misère lui tourne la tête : mais quant
à ces imbéciles de sergents, je vous en prie, faites-m'en
justice.
LE JUGE. — Sir Jean, sir Jean ! il y a longtemps que je
suis informé de la manière dont vous savez donner une
entorse à la bonne cause pour la faire paraître mauvaise.
Ce n'est pas un front armé d'audace, ni tout ce flux de
paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence
plus qu'imprudente, qui pourront m'empêcber de rendre
T. Vil. 3
341 HENRI IV.
justice à qui il appartient. Je vois que vous avez su pro-
fiter de la faiblesse d'esprit de cette femme.
l'hôtesse. — Oh ! oui; cela est Lien vrai, milord.
LE JUGE. — Je t'en prie, tais-toi. — Payez-lui ce que vous
lui devez, et réparez le tort que vous lui avez fait. L'un,
vous pouvez le faire avec de bonne monnaie sterling , et
l'autre, avec la pénitence d'usage.
FALSTAFF. — Milord, ces reproches ne passeront pas
sans réplique. Ce qui n'est chez moi qu'une honorable
hardiesse , vous l'appelez une imprudente insolence.
Qu'on vous fasse la révérence sans rien dire, et l'on sera
un homme de bien. Non, milord; avec tout le respect
que je vous dois, je ne serai point un de vos courtisans ;
et je vous dis' nettement que je demande à être déhvré
de ces huissiers, attendu que je suis chargé de messages
pressés pour les affaires du roi.
LE JUGE. — Vous parlez bien comme un homme autorisé
à mal faire : mais moi je vous dis, commencez, pour
votre honneur, par satisfaire cetle pauvre femme.
FALSTAFF, prenant l'hôtesse à part. — Ecoute ici, hôtesse?
(Entre Gower.)
LE JUGE. — Eh bien , maître Gower, quelles nouvelles?
Gow^ER. — Le roi , milord , et Henri le prince de Galles,
çimt près d'arriver. Ce papier vous dira le reste.
FALSTAFF. — Foi de gentilhomme !
l'hôtesse. — C'est comme cela que vous me l'avez déjà
dit.
FALSTAFF. — Foido gentilhomme ! — Allons, n'en parlons
plus.
l'hôtesse. — Par cette terre de Dieu sur laquelle je
marche, j'en suis presque à vendre mon argenterie et
les tapisseries de mes salles à manger.
FALSTAFF.— Bon ! bon ! des verres, des verres , c'est
tout autant qu'il en faut pour boire : et quant à tes mu-
railles, une petite drôlerie de rien, comme l'histoire de
l'enfant prodigue, ou une chasse allemande en détrempe
vaut cent mille fois mieux que Ions ces rideaux de lit et
ces mauvaises tapisseries mangées de vers. — Fais-en dix
guinées si lu peux. Tiens , si ce n'étaient ces momenla
ACTE II, SCÈNE I. 35
"^9 mauvaise humeur, il n'y a pas de meilleure créature
que toi dans toute l'Angleterre. Va te laver la figure, et
retire ta plainte. Allons , tu ne dois pas prendi"e ces hu-
meurs-là avec moi : est-ce que tu ne me connais pas?
Tiens, je suis sûr qu'on l'a poussée à cela.
l'hôtesse. — Sir Jean , je t'en prie, n'exige de moi que
vingt nobles; je me sens de la répugnance à mettre mon
argenterie en gage; là, en vérité.
FALSTAFF. — N'en parlons plus : tout est dit, je cherche-
rai ailleurs comme je pourrai. — Vous serez une folle
toute votre vie.
l'hôtesse. — Eh bien, vous l'aurez , quand je devrai?
mettre ma robe en gage. J'espère que vous viendre?
souper.— Vous me payerez tout cela enseuible ?
FALSTAFF. — Est-cc quc je suis mort? (ABardolph.) Suis-
la, suis-la; accroche, accroche.
l'hôtesse. — Voulez-vous que je fasse venir DoU ïear-
Sheet pour souper avec vous ?
FALSTAFF. — G'est dit, qu'elle vienne.
(L'hôtesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.)
LE JUGE. — J'ai appris de meilleures nouvelles.
FALSTAFF. — Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher
lord?
LE JUGE, à Gower. — Où le roi a-t-il couché cette nuit?
GOWER. — A Basingstoke, milord.
FALSTAFF. — J'cspère, milord, que tout va bien : quelles
nouvelles y a-t-il, milord?
LE JUGE. — Ramène- t-il avec lui toute l'armée?
GOWER. — Non : il y a quinze cents hommes d'infan-
terie, et cinq cents de cavalerie qui sont partis pour
rejoindre monseigneur de Lancastre , contre Northum-
berland et l'archevêque.
F.iLSTAFF. — Est-ce que le roi revient du pays de Galles,
mon très-honoré lord?
LE JUGE. — Je vais vous donner mes dépêches tout
de suite ; allons , suivez - moi , mon cher monsieur
Guwer.
FALSTAFF. — Milord ?
LE JUGE. — Éh bieu, qu'est-ce qu'il y a?
b HENRI IV.
FALSTAFF. — MoDsieup Gower, puis-je vous inviter à
dîner avec moi?
GOWER. — Il faut que je me rende chez milord que
voici : je vous remercie, mon cher sir Jean.
LE JUGE. — Vous traînez ici trop longtemps, ayant,
comme vous savez, à ramasser, chemin faisant, des sol-
dats dans les pays que vous traverserez.
FALSTAFF. — Youlez-vous souper avec moi , monsieur
Gower?
LE JUGE. — Quel est donc le sot maître qui vous a ensei
gné ces manières d'agir, sir Jean?
FALSTAFF. — Monsicur Gower, si elles ne me convien-
nent pas, celui qui me les a enseignées était un sot.
Voilà ce qui s'appelle faire des armes, milord, botte
pour hotte, partant quitte.
LE JUGE.— Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand
vaurien.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une autre rue de Londres.
Entrent LE PRINCE HENRI et POINS.
HENRI. — Sur ma parole, je suis excessivement las.
POINS. — Est-il bien vrai? J'aurais cru que la lassitude
n'aurait pas osé s'attacher à une personne d'un si haut
parage.
HENRI. — Cela est pourtant vrai, quelque peu de dignité
qu'il y ait à en convenir. N'est-ce pas aussi quelque
chose qui me rabaisse singuUèrement que cette envie
que j'ai de boire de la petite bière ?
POINS. — Vraiment, un prince comm.e vous ne devrait
pas avoir la faiblesse de se ressouvenir d'une aussi pau-
vre drogue que celle-là.
HENRI. — Apparemment que mou goût n'a pas été formé
en goût de prince, car en honneur il m'arrive en ce mo-
ment de me ressouvenir assez tendrement de cette pau-
ACTE II, SCÈNE II. 37
vre malheureuse petite bière ; mais au fait ces humbles
attachements me mettent assez mal avec ma grandeur.
Quelle honte pour moi de me souvenir de ton nom ! ou
de pouvoir demain reconnaître . ta figure, de savoir
le compte de tes bas de soie, savoir : ceux-ci, et les au-
tres qui furent jadis couleur de pêche ; ou de tenir in-
ventaire de tes chemises, comme qui dirait une de su-
perflu et une sur ton corps. Mais quant à cela le maître
de paume le sait mieux que moi : car il faut que tu sois
bien bas sur l'article du linge, quand tu ne prends pas
là une raquette, comme tu en es privé depuis long-
temps, parce que tes Pays-Bas se sont séparés de la Hol-
lande en faveur d'un cotillon'. Eh bien! Dieu sait si
ceux qui proclament la ruine de ton linge sont les hé-
ritiers de ton trône ; mais les sages-femmes disent que
rien ne manquera faute d'enfants, au moyen de quoi le
monde s'augmente, et les parentés se fortifient merveil-
leusement.
poiNS. — Comme cela jure, après vous avoir vu tra-
vailler si ferme, de vous entendre babiller si inutile-
ment ! Dites-moi, je vous prie, ce que feraient beaucoup
■fie jeunes princes, si leur père était aussi malade que
Test maintenant le vôtre?
HENRI. — Te dirai-jeune seule chose, Poins?
POINS. — Oui, mais que ce soit donc quelque chose de
bien excellemment bon.
HENRI.— Cela sera toujours assez bon pour un esprit
de ton espèce.
poiNS.— Allons, dites : j'attends de pied ferme cette
seule chose que vous allez dire.
HENRI. — Eh bien ! je te dis qu'il ne convient pas que je
sois triste, à présent que mon père est malade, quoique
je puisse te dire aussi (comme à un homme que, faute
d'un meilleur, il me plaît d'appeler mon ami) que j ai
de quoi être triste, et très-triste.
* The rest of thy low coxmtrieê hâve made a shift to eat up thy
koUand.
38 HENRI IV.
poiNs.— Probablement pas pour cela....
HENRI. — Mais tu me crois donc inscrit dans le livre du
diable en lettres aussi noires que toi et FalstafF, en fait
d'endurcissement et de perversité? Que la fin mette
l'homme à l'épreuve. Eh bien! mol, je te dis que mon
cœur saigne intérieurement de savoir mon père malade;
mais vivant en aussi mauvaise compagnie que toi, il
me faut bien écarter tout signe extérieur de chagrin.
POINS. — La raison ?
HENRI. — Et que penserais-lu de moi si tu me voyais
pleurer?
POINS. — Je te regarderais comYne le prince des hypo-
crites.
HENRI. — Tout le monde en penserait autant ; et tu es
un drôle fait exprès pour penser comme tout le monde :
il n'y a pas d'homme au monde dont l'esprit suive plus
fidèlement que le tien le grand chemin des vaches. Oui,
an effet, chacun me regarderait comme un hypocrite.
Et quelle est la raison qui engage votre sublime génie à
penser ainsi?
POINS. — Ma foi, c'est que vous avez toujours paru .«
libertin, et si inséparable de Falstaff....
HENRI. — Et de toi.
POINS. — Par le jour qui luit sur nous, on parle bien de
moi. Je peux entendre de mes deux oreilles ce qu'on en
dit. Le pis qu'on puisse dire, c'est que je suis un cadet
de famille, et que je suis l'œuvre de mes mains ; et pour
ces deux articles-là, je l'avoue, je n'y saurais que faire.
— Parla messe, voilà Bardolpli.
HENRI. — Et le polit page que j'ai donné à Falstatî! — Je
le lui avais donné chrétien, et voy(!z si ce vilain n'en a
pas fait un viai singe.
(Entrent Bardolph et le page.)
BARDOLPH. — Dieu garde Votre Grâce !
HENRI. — Et la vôtre aussi, très-noble Bardolph.
RARDOLPii, au petit page. — Avancez ici, vous, auo de
sagesse, timide i)onêt; est-ce qu'il faut rougir comme
cela? Qu'est-ce qui vous fait ainsi monter la couleur au
visage? Quelle jeune fille êtes- vous donc, pour un
ACTE II, SCÈNE II. 39
homme d'armes? Esi-ce une si grande affaire que la dé-
faite ' d'une cruche de trois ou quatre pintes?
LE PAGE, au prince. — Tout à l'heure, milord, il m'ap-
pelait au travers d'une jalousie rouge, et je ne pouvais
pas discerner la moindre partie de son visage enluminé,
d'avec la fenêtre. A la fm, j'ai aperçu ses yeux, et j'ai
cru qu'il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de la
marchande de bière, et qu'il regardait au travers.
HENRI. — Ce petit garçon n'a-t-il pas bien profité ?
BARDOLPH. — Laipse-moi tranquille, race de prostituée
vrai lapin vidé ; laisse-moi tranquille.
LE PAGE. — Laisse-moi tranquille, pendard, rêve d'Al-
thée; laisse-moi tranquille.
HENRI. — Instruis-nous, mon enfant; qu'est-ce que c'est
que ce rêve-là, mon ami?
LE PAGE. — Pardieu, mon prince, Althée n'a-t-elle pas
rêvé qu'elle était accouchée d'une torche allumée ? Voilà
pourquoi je l'appelle rêve d' Althée'^.
HENRI. — L'explication vaut bien une couronne; tiens,
la voilà, mon enfant.
(Il lui donne de l'argent.)
FOINS. — Dieu ! qu'une fleur de si belle espérance ne
soit pas mangée des vers ! Tiens, voilà six pence pour
t'en garantir.
BARDOLPH. — Si vous uc lo couduiscz pas à se faire
pendre, tous tant que vous êtes, vous faites tort au gibet.
HENRI. — Comment se porte ton maître, Bardolph?
BARDOLPH. — Très-bien, milord. Il a appris que Votre
Grâce arrivait à Londres, et voici une lettre pour vous.
HENRI.— Remise avec beaucoup de respect! — Et com-
ment se porte-t-il, ton maître, cet été de la Saint-Martin?
BARDOLPH. — Bien de corps, milord.
poiNS.— Pardieu, sa partie immortelle aurait bien be-
Boin d'un médocin ; mais il ne s'en émeut guère ; cela a
beau être malade, cela ne meurt pas.
HENRI.— Je permets à celte loupe de chair d'être aussi
* To get a pvltle pot's maidenhead.
* Shakspeare confond ici le tison d'Althée et le rêve d'Hécube.
40 HENRI IV.
familier avec moi que mon chien, aussi use-t-il de la
permission ; car voyez comme il m'écrit.
poiNS lit. — « Jean Falstaff, chevalier. <> — H faut qu'il
instruise tout le monde de cela chaque fois qu'il a occa-
sion de se nommer. C'est comme ceux qui sont parents
du roi ; il ne leur arrive jamais de se piquer au bout du
doigt, qu'ils ne disent, voilà du sang royal répandu. —
Comment cela? dit quelqu'un qui fait semblant de ne
pas les entendre ; la réponse est aussi preste que le
bonnet d'un emprunteur : Je suis un pauvre cousin du
roi, monsieur.
HENRI. — Et vraiment ils seront de nos parents, fallût-
il remonter jusqu'à Japhet. — Mais la lettre?
poixs. — « Sir Jean Falstaff, chevalier, au fils du roi, le
plus proche héritier de son père, Henri, prince de
Galles ; salut. » D'honneur, c'est un certificat !
HENRI. — Poursuis.
POINS. — " J'imiterai les honorables Romains en briè-
veté. » — Certainement , c'est brièveté d'haleine qu'il
veut dire, courte respiration. — « Je te fais bien des com-
plim^ents, je te fais mon compliment*, et puis je prends
congé de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il
abuse de tes bontés à tel point, qu'il proteste que tu dois
épouser sa sœur Nel.... Repens-toi du temps mal em-
ployé comme tu pourras; et sur ce, adieu. Tout à toi,
ouiou non ; c'est-à-dire suivant que tu en useras : Jean
Falstaff, avec mes familiers; Jean avec mes frères et
sœurs; et sir Jean avec tout le reste de l'Europe.... » —
Mon prince, je veux tremper cette lettre dans du vin
d'Espagne, et la lui faire manger.
HENRI.— Ce sera lui faire manger une vingtaine de ses
mots. Mais est-il vrai que vous parhez de moi sur ce
ton, Ned? Faut-il que j'épouse votre sœur?
poiNS. — Je voudrais que la pauvre fille n'eut pas une
pire fortune. Mais je n'ai jamais dit cela.
HENRI. — Oh çà ! voilà comme nous perdons sottement
' I commend vie to thee, I commend thee, commend to, faire det
compliments tic la part de quelqu'un. Commend lover.
ACTE II, SCÈNE II. 41
notre temps; et les esprits des sages reposent dans les
nuées, et se moquent de nous. Votre maître est-il à
Londres?
BAUDOLPH. — Oui, milord.
HENRI. — Où soupe-t-il? Le vieux cochon mange-t-i\
toujours dans sa vieille auge?
BARDOLPH.— Au vieil endroit, milord, à Eastcheap.
HENRI. — Quelle est sa compagnie?
LE PAGE. — Des Ephésiens, milord, de la vieille église.
HENRI.— A-t-il des femmes à souper avec lui ?
LE PAGE. — Non, milord, point d'autres que la vieille
madame Ouickly, et mistriss Doll Tear-Sheet.
HENRI.— Qu'est-ce que cette païenne-là?
LE PAGE.— Une femme bien comme il faut, monsieur;
une des parentes de mon maître.
HENRI. — Ah ! parente, comme les génisses de la pa-
roisse le sont au taureau banal du village. N'irons-nous
point les surprendre, Ned, au milieu de leur souper?
poiNS. — Je suis votre ombre, mon prince, je vous suis
partout.
HENRI, au page. — Toi, petit drôle, et toi Bardolph, pas
un mot à votre maître de mon arrivée à la ville. Voilà
pour payer votre silence.
BARDOLPH, — Je n'ai plus de langue, monsieur.
LE PAGE. — Et pour la mienne, monsieur, je la gouver-
nerai.
HENRI. — Bonjour. — Cette Dorothée Tear-Sheet doit
être quelque coin de place.
poiNS. — Je vous en réponds, et aussi publique que la
route de Saint- Albans à Londres.
HENRI. — Comment pourrions-nous faire , pour voir ce
soir Falstaff tout à fait dans sa figure naturelle, sans en
être aperçus?
POINS.— Nous n'avons qu'à mettre chacun une veste et
un tablier de cuir, et le servir à table, comme des gar-
çons de cabaret.
HENRI. — De dieu devenir taureau ! Terrible chute! Ça
fui le cas de Jupiter. De prince devenir apprenti ! c'est
une métamorphose bien basse ; ce sera la mienne, car il
42 HENRI 17.
faut qu'en tout point l'exécution réponde à la folie du
projet. Suis-moi, Ned.
(Ils sorteot.)
SCÈNE III
Warkwcrth. — Devant le château.
Entrent NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBER-
LAND ET LADY PERCY.
NORTHUMBERLAND. — Je t'en coujuro, ma tendre épouse,
et toi aussi, ma chère fille, laissez un libre cours à mes
pénibles affaires ; n'empruntez pas la couleur des circon-
stances, et ne soyez pas, comme elles, fâcheuses à Percy.
LADY NORTHUMBERLAND. — J'ai cessé toutcs représenta-
tions : je ne dirai plus rien. Faites ce que vous voudriez.
Que votre prudence soit votre guide.
NORTHUMBERLAND. — Hélas ! ma chère femme, mon hon-
neur est engagé, et mon départ peut seul le racheter.
LADY PERCY. — Oli ! Cependant, au nom du ciel, n'allez
point à ces guerres. Il a été un temps, mon père, où vous
avez violé votre parole , quoiqu'elle vous fût alors bien
plus chère qu'aujourd'hui, lorsque votre fils Percy, lors-
que mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna plu-
sieurs fois ses regards vers le uord, pour y voir son père
lui amener une armée, et l'attendit en vain. Qui put vous
persuader de rester ici? C'étaient deux honneurs de per-
dus, le vôtre et celui de votre fils. Quant au vôtre...
veuille le ciel rilluminer de sa gloire ! Pour celui de votre
fils , il était attaché à sa personne comme le soleil à la
voûte grisâtre des cieux ; à sa clarté marchait aux beaux
faits d'armes toute la chevalerie de l'Angleterre : il était
véritablement le miroir devant lequel venait s'étudier
toute notre jeune noblesse. C'était n'avoir pas de jambes
que de ne pas savoir imiter sa démarche ; et cette parole
confuse et précipitée, défaut qu'il avait reçu de la nature,
était comme l'accent des braves. Ceux dont le son de
voix était naturellement calme et modéré échangeaient,
ACTE II, SCÈNE III. 13
pour être en tout semblables à lui, cette perfection contre
une mauvaise habitude : ainsi langage, maintien, façon
de vivre, choix de plaisirs , méthodes militaires, dispo-
sitions de caractère, en tout il était l'objet d'attention, le
miroir, le modèle et le livre sur lequel se façonnaient
tous les autres. C'est lui, lui, ce prodige, ce mirac]p
parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second, que
vous avez laissé , sans le seconder , affronter l'horrible
dieu de la guerre avec tous les désavantages, et vous
attendre sur ee champ de mort où il ne vit rien qui pût
ledéfendre, que le son du nom de Hotspur. Yoilà comment
vous l'avez abandonné. Oh ! jamais, jamais, ne faites à
son ombre l'injure d'être plus délicat et plus jaloux de
votre honneur avec les autres que vous ne le fûtes avec
lui! Laissez-les seuls. Le maréchal et l'archevêque sont
en force. Ah ! que mon cher Henri eût eu seulement la
moitié de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspen-
due au cou de Hotspur et je parlerais du tombeau de
Monmouth !
NORTHUMBERLAND. — Malhcur à VOUS, ma belle-fille ; en
déplorant toujours d'anciennes fautes, vous m'enlevez
tout mon courage! Il faut que je parte et que j'aille
dans ces lieux y braver le danger, ou bien le danger
viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins
préparé.
LADY NORTHUMBERLAND. — Oh! fuycz en Ecossc, jusqu'à
ce que la noblesse et le peuple armés aient fait un pre-
mier essai de leur puissance.
LADY PERCY.— -S'ils gagnent du terrain et remportent
l'avantage sur le roi, alors joignez-vous avec eux, comme
une colonne d'acier qui ajoutera des forces à leur force.
Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les d'abord
s'essayer. — Yoilà commentafaitvotrefils, comment vous
avez souffert qu'il fit, et voilà comment je suis devenue
veuve. Et je n'aurai jamai.s assez de vie pour arroser de
mes pleurs ce souvenir ', afin de le faire croître et s'éle-
' To rain upon remembrance .
Remembrance, souvenir, est le nom qu'on donne au romarin,
44 HENRI IV.
ver jusqu'aux deux, en mémoire de mon noble époux.
NORTHUiMBERLAND. — Allous , allons, rentrez avec moi.
Mon âme est dans l'état de la mer, lorsque, montée
jusqu'à sa plus grande hauteur, elle demeure arrêtée et
immobile, sans s'épancher ni d'un côté ni de l'autre. Je
serais disposé à joindre l'archevêque; mais mille raisons
me retiennent. — Je me résoudrai à aller en Ecosse, et
j'y veux rester jusqu'à ce que les circonstances et les
occasions exigent mon secours et ma présence.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
A Londres. — A la taverne de la Téte-iie-Sanglier à Eastcheap.
DEUX GARÇQNS DE CABARET.
PREMIER GARÇON. — Que diable as-tu apporté là? des
poires de messire-jean? Tu sais bien que sir Jean ne
peut pas supporter la vue d'un messire-jean '.
SECOND GARÇON. — Par la messe, tu as raison. Le prince
mit une fois devant lui une assiette de messires-jeans, et
lui dit que c'étaient cinq autres sir Jean. Puis, ôtantson
chapeau, il dit : je prends congé de ces six chevaliers (oui
secs, tout ronds, tout vieux, tout ridés. Gela le blessa au
cœur ; mais il a oublié cela.
PREMIER GARÇON. — A la bonue heure , mets le couvert
et sers. Vois aussi si tu ne pourrais pas découvrir où
Sneak fait son vacarme; car mistriss Dorotbée Tear-
Shset serait bien aise d'entendre de la musique. Dépêche :
il fait très-chaud dans la chambre où ils sont à souper,
et ils vont passer dans celle-ci tout à l'heure.
SECOND GARÇON. — Sais-tu quc le prince va venir avec
M. Poins, et qu'ils mettront nos vestes et nos tabliers, et
qu'il ne faut pas que M. le chevalier le sache? C'est
Bardoljjh qui est venu nous en prévenir.
gage de fidélité soit aux vivants, soit à la mémoire des mort.-;
^V. Romeo et Juliette.)
• Apple-John, espèce de pomme.
ACTE II, SCÈNE ÏV. 4o
PREMIER GARÇON. — Oli ! il y aura grand réveillon; cela
fera un excellent tour !
SECOND GARÇON. — Je Hi'eu vais voir si je ne pourrai pas
trouver Sneak. (H sort.)
(Entrent l'hôtesse Quikely et miss Dorothée Tear-Sheet.)
l'hôtesse. — Mon cher cœur, vous m'avez l'air à pré-
sent d'être dans une excellente température; votre pouls
bat aussi extraordinairement qu'on puisse souhaiter : et
votre couleur, je vous assure, est aussi rouge qu'une
rose. Mais vous avez trop Lu de Canarie ; et c'est un vin
merveilleusement pénétrant, et qui vous parfume le
sang avant qu'on ait le temps de dire t qu'est-ce que
c'est donc que cela? » Gomment vous sentez-vous à pré-
sent?
DOROTHÉE. — Beaucoup mieux qu'auparavant; hem !
l'hôtesse. — Ah ! voilà ce qui s'appelle bien parler ! Un
bon cœur vaut de l'or. Tenez, voilà sir Jean.
(Entre Falstafif chantant.)
FALSTAFF. — Quaiid Arthuv parut à la cour. — Videz le
pot de chambre. {Le garçon sort.) — Et c'était 'un digne
roi... Eh ! comment vous va, ma chère Dorothée?
l'hôtesse. — Il vient de lui prendre une faiblesse , en
vérité.
FALSTAFF. — C'est commc elles sont toutes, il leur en
prend à tout moment ^
DOROTHÉE. — Vilain cancre que vous êtes, c'est là toute
la consolation que vous me donnez ?
FALSTAFF. — Vous faitcs Ics caucres un peu gras , mis-
IrissDoll.
DOROTHÉE.— Je les fais, moi ? C'est la gloutonnerie et la
maladie qui les font; ce n'est pas moi qui les fais.
FALSTAFF. — Si lo cuisinier aide à la gloutonnerie, vous
aidez à la maladie , Doll. Nous vous avons pris bien des
choses, Doll; nous vous avons pris bien des choses.
Convenez-en, moyenne vertu, convenez-en.
1 Sick of a calm (malade d'un calme), dit l'hôtesse pour sick of
a qualm (malade d'avoir eu trop chaud); et Falstaff répond : So
is ail her sect ; an they be once in a calm they are sick (voilà comme
elle» sont toutes ; dès qu'on les laisse en repos elles sont malades).
46 HENRI IV.
DOROTHÉE. — Oui Vraiment, nos chaînes, nos bijoux!
F.\LSTAFF. — Vos Tubls , pcrlcs Cl boutous '. — Poui" bien
servir, vous le savez, il faut se tenir ferme, aller à la
hièclie la pique en avant, et se remettre courageusement
entre les mains des chirurgiens. 11 faut s'aventurer sur
les pièces...
DOROTHÉE. — Allez VOUS faire pendre, anguille boueuse,
allez vous faire pendre.
l'hôtesse. — Sur mon Dieu, c'est toujours la même
histoire ; vous ne pouvez pas vous voir une fois sans vous
quereller. Vous êtes tous deux, par ma foi, aussi peu
compatissants que des rôties desséchées. Vous ne savez
pas supporter les confirmités l'un de l'autre; jour de
Dieu, il faut bien que l'un des deux supporte, et ce doit
être vous {à Dorothée). Tous êtes le vase le plus fragile,
comme on dit, le vase vide.
DOROTHÉE. — Et comment un vase vide et fragile pour-
rait-il supporter ce gros tonneau plein ? Il a dans son
ventre toute la cargaison d'un marchand de Bordeaux.
Vous n'avez jamais vu de vaisseau la cale si bien garnie.
Allons, Jack, je veux que nous nous quittions bons amis.
Tu vas aller à la guerre , et si je te re verrai jamais ou
non, c'est cedontpersonnenesesoucieguère,n'est-cepas?
LE GARÇo.N.— Monsieur, l'enseigne Pistol est là-bas, qui
voudrait bien vous parler.
FALSTAFF. — Qu'il aille se faire pendre, ce tapageur-là !
Qu'on ne le laisse pas monter ici ; c'est le drôle le plus
mal embouché qu'il y ait en Angleterre.
l'hôtesse.— Si c'est un tapageur, qu'il n'entre pas ici ;
non, sur ma foi, il faut que je vive avec mes voisins, je
ne veux point de tapageurs : je suis en bonne réputation
avec ce qu'il y a de mieux. Fermez la porte; on ne reçoit
point de tapageurs ici. Je n'ai pas vécu si longtemps,
pour avoir du tapage à présent : fermez la porte, je vous
en prie.
FALSTAFF. — Écoutc douc, hôtcsse?
l'hôtesse. — Je vous en prie, calmez-vuus , sir Jean,
i Your Lrooclies, pearls aiid owches.
ACTE II, SCÈNE IV. 47
je ne souffre pas que les tapageurs mettent les pieds ici.
FALSTAFF. — Ecoute douc : c'est mon enseigne.
l'hùtesse. — Bah ! ta ta ! sir Jean, ne m'en parlez pas :
votre enseigne de tapageur ne mettra pas le pied chez
moi. J'étais l'autre jour chez M. Tisick le député, et il
m'a dit comme ça : — pas plus tard que mercredi dernier,
— Voisine Quickly, — dit -il; M. Dumb, notre prédicateur,
était là. — Voisine Quickly, dit-il, recevez les gens civils;
car, dit-il, vous avez une mauvaise réputation; et il disait
cela, je sais bien pourquoi ; car, dit-il, vous êtes une hon-
nête femme, et qu'on estime ; c'est pourquoi, prenez garde
aux hôtes que vous recevez chez vous : n'y souffrez point,
dit-il, de ces drôles qu'on appelle tapageurs. Il n'en vient
point ici. Vous seriez tout émerveillé d'entendre ce que
disait monsieur Tisick. Non, absolument, je ne veux
point de tapageurs.
FALST.\FF. — Ce n'en est pas un, hôtesse. Il est beau
joueur, lui. Vous le taperiez à votre aise comme un tout
petit lévrier ; il ne se prendrait pas de querelle avec une
poule de Barbarie, s'il lui voyait seulement hérisser ses
plumes en signe de colère. — Garçon, appelez-le.
l'hôtesse. — Un joueur, dites- vous? Je ne fermerai
jamais ma porte à un honnête homme ni à un joueur,
mais je n'aime pas le tapage. Sur ma foi, je suis toute
sens dessus dessous, quand on dit : faisons tapage. Tâtez
un peu seulement, messieurs, comme je tremble, voyea-
vous. Ah ! je vous en réponds.
DOROTHÉE, — Oui, CH Vérité, hôtesso.
l'hotesse. — Si je tremble? Oh ! oui, en bonne vérité,
/e tremble comme une feuille de tremble. Tenez, je ne
peux pas souffrir les tapageurs.
(Entrent Pistol , Bardolph et le page.)
pistol. — Dieu vous garde, sir Jean !
FALSTAFF. — Soyez le bienvenu, enseigne Pistol. Tenez,
Pistolet', je vous charge d'un verre de vin d'Espagne;
faiies feu sur mon hôtesse.
1 Pistol signifie pistolet, et les plaisanteries de Falsfaff portent
sur cette acception du mot. On peut supposer que Falstdll' em-
ploie ici le diminutif.
ÎK
48 HENRt IV
pisTOL. — De boa cœur, sir Jean, elle peut compter sur
deux balles.
FALSTAFF. — Elle cst à l'ôpieuve du pistolet, mon cher,
vous ne sauriez lui faire du mal.
L'noTESSE. — Non pas, on ne' me fera pas boire ainsi
par épreuve ni à coups de pistolet. On ne me ferait pas
i)oire quand cela ne me convient pas, pour le service
d'homme au monde, entendez-vous?
PISTOL. — Eh bien, à vous donc, mistriss Dorothée,
c'est vous que j'attaque.
DOROinÉE. — M'altaquer, moi je te méprise, vilain ga-
leux. Qu'est-ce que c'est donc qu'une misérable canaille
comme ça, un drôle, un filou, un va -nu-pieds? Veux-tu
me laisser tranquille, coquin moisi? veux-tu me laisser
tranquille? 'c'est pour ton maître que je suis faite.
PISTOL. — Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous con-
nais, mistriss Dorothée.
DOROTHÉE. — Yeux-tu me laisser tranquille ! coquin de
voleur, vilain bouchon, veux-tu me laisser tranquille !
Par ce verre de vin, je te flanque mon couteau dans ton
groin crotté, si tu fais l'insolent avec moi. Laisse-moi
tranquille, gredin de petit Pierre, mauvais hretailleur
éreinté. Et depuis quand, je vous en prie, cela s appelle-
t-il monsieur ? Gomment ! deux aiguillettes sur l'épaule ?
Voyez donc ça.
PISTOL. — Pour cette afTaire-là votre collerette ne
mourra que de ma main.
FALSTAFF. — Allous finissous, Pistol. Je ne trouverais
pas bon que vous vinssiez à vous oublier ici. Débarrassez-
nous de votre personne, Pistolet.
l'hotesse. — Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici,
mon cher capitaine.
DOROTHÉE. — ïoi Capitaine ! abominable damné de fi-
lou; n'as-tu pas honte de t'entendru appeler capitaine?
Si les capitaines étaient de mon avis, vous seriez bûtonné
pour avoir pris ce nom-là avant de l'avoir gagné. Vous
capitaine! Un gredin! Et pourquoi? pour avoir déchiré
dans un mauvais lieu la collerelte de quelque pauvre
coquine. Lui capitaine! puisse-t-il être pendu, le coquin!
ACTE II, SCÈNE IV. -19
Mangeur de pruneaux cuits et de vieux gâteaux secs!
Capitaine! Ces vilains-là parviendront à rendre le nom
de capitaine aussi odieux que le mot occuper ', qui était
une très-bonne expression avant qu'ils la déshonoras-
sent ; c'est à quoi les capitaines feront bien de prendre
garde.
BARDOLPH.— Je l'en prie, va-t'en, mon cher enseigne.
FALSTAFF, — Ecoute un peu, mistriss Doll.
piSTOL. — Non pas, je te dis la chose comme elle est,
caporal Bardolph. Je suis capable de la mettre en loques ;
il faut que je sois vengé.
LE PAGE. — Je t'en prie, va-t'en.
PISTOL. — Je la verrai plutôt damnée dans l'étang mau-
dit de Pluton, au fiu fond de l'enfer, avec TErèbe et tous
les plus vilains tourments. Prenez la ligne et le hame-
çon; je dis, à bas, à bas, chiens! à bas, drôles ! N'avons-
nous pas Hirène ici^?
l'hotesse. — Mon bon capitaine.... Tranquillisez-vous,
il est bien tard ; je vous en supplie, apaisez votre colère.
PISTOL. — Soyons de bonne humeur, je le veux xfien;
mais des chevaux de transport , de mauvaises rosses
d'ânes gorgés de nourriture, qui ne peuvent faire plus
de trente milles par jour, iront- ils se comparer aux
César, aux Cannibal, aux Grecs Troyens? Non, qu'ils
soient plutôt damnés avec le roi Cerbère, et puisque les
I Occupxj, oçcupier, occupant, étaient devenus, à ce qu'il parait,
par l'usage qu'on en avait fait, des expressions obscènes.
* Save we nol hiren hère?
II est absolument impossible de donner aucune explication
satisfaisante sur les allusions et les citations dont se compose le
langage de Pistol. Tirées pour la plupart de pièces de tbéâtre
aujourd'hui inconnues, et pour la plupart encore défigurées par
ce burlesque personnage, elles pouvaient avoir pour le public
<lu temps de Shakspeare un mérite entièrement perdu aujour-
d'hui, et ne laissent plus saisir que l'intention du rôle. 11 pa-
raît bien, au reste qu'/iiVeu était, en style d'argot, une des dé-
nominations des filles publiques {huren en allemand). Il serait
possible aussi qu'en raison de la consonnance de ce mot avec
iron ^fer), les tapageurs du temps eussent donné ce même nom à
leur épée.
T. VII. 4
50 HENKI lY.
cieux mugissent, nous ne nous troublerons pas pour des
jjagatelles.
l'hôtesse. — En vérité, capitaine, ce sont là des paroles
bien dures.
BARDOLPH. — Ya-t'en, bon enseigne, tout cela finirait
par de la brouille.
piSTOL. — O'-ie les hommes meurent comme des chien?,
que les écus se donnent comme des épingles ! N'avons-
nous pas Hirène ici?
l'hotesse. — Sur ma parole, capitaine, il n'y a ici per-
sonne comme cela. Par mon salut, est-ce que vous
croyez que je la cacherais? Pour l'amour de Dieu, point
de bruit.
PISTOL. — Eh bien, mange donc et engraisse-toi, ma
belle Callipolis : allons, verse-moi du vin d'Espagne. Si
fortuna me tormenta, speralo me contenta. Est-ce qu'une
bordée nous fait peur? Non, non : que l'ennemi fasse
feu.... Un peu de vin d'Espagne ; et toi, mou cher cœur
{A son èpée qu'il pose à terre)., mets-toi là. Eh bien donc,
est-ce là tout, n'aurons-nous pas le ei cœtera ?
FALSTAFF. — Pistol, je voudrais être tranquille ici.
PISTOL. — Mon cher chevalier, je vous ba'ise le poing;
nous avons vu les sept étoiles.
DOROTHÉE. — Jette-le à bas des escaliers. Je ne veux pas
supporter le galimatias de ce drôle-là.
PISTOL. — Me jeter à bas des escaliers, comme si nous
ne connaissions pas les haquenées de Galloway ' !
FALSTAFF.— Bardolph ! lance-le-moi au bas des escaliers
comme un petit palet : s'il ne fait ici rien autre chose
que de dire des riens, il y comptera pour rien.
BARDOLPH. — Allons, desccudez l'escalier tout à l'heure.
PISTOL. — Comment ! faudra-t-il donc en venir aux in-
cisions? Allons-nous tirer du sang? (// saisit son èpée.) Eh
bien, cela étant, que la mort me berce, qu'elle m'en-
dorme, qu'elle abrège mes tristes jours; allons, que les
trois sœurs défilent ici de cruelles, d'effroyables, de
larges blessures. Allons, Atropos, viens, je te dis.
» Galloway nags, chevaux de louage.
ACTE II, SCÈNE IV. 5]
l'hôtesse. — Oh! mon Dieu; voilà de belles affaires!
FALSTAFF, à .«oîi^rtf/c. — Donne-moi ma rapière, garçon.
DOROTHÉE, à Falslaff. — Oh ! je t'en prie, Jack, je t'ec
prie, ne va pas dégainer.
FALSTAFF. — Descends-moi les escaliers.
l'hotesse. — Voilà un beau vacarme ! Ah! je renonce
rai à tenir maison plut,ôi que de consentir à me voir ex
posée à toutes ces palpitations et ces frayeurs. Oh ! il va
y avoir du carnage, j'en suis sûre. Hélas! mon Dieu,
remettez vos épées dans le fourreau, remettez vos épées
dans le fourreau.
(Sortent Pistol et Bardolph.)
DOROTHÉE. — Je t'en prie, Jack, calme-toi, le drôle est
parti. Ah! que vous êtes un courageux mâtin de petit
vilain î
l'hotesse. — N'êtes-vous pas blessé à l'aine? lime sem-
blé que je l'ai vu vous pousser un mauvais coup dans
le ventre.
(Rentre Bardolph.)
FALSTAFF. — L'avcz-vous mis à la porte?
bardolph. — Oui, monsieur, le misérable était ivre;
vous l'avez blessé à l'épaule, monsieur.
FALSTAFF. — Le drôle ! venir m'insulter !
DOROTHÉE. — Ah! cher petit coquin! hélas! pauvre
singe, comme te voilà tout en sueur! Attends, laisse-
moi t'essuyerle visage.— Viens donc, mauvaise canaille.
— Ah ! pendard, par ma foi, je t'aime. Tu es aussi cou-
rageux qu'Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnon,
et dix fois mieux que les neuf preux. — Ah ! vilain !
FALSTAFF. — Un gredin de maraud! Je ferai sauter ce
drôle-là dans la couverture.
DOROTHÉE. — Fais-le, si tu l'oses, pour l'amour de moi ;
si tu le fais, je te le revaudrai dans une paire de draps '.
(Les musiciens arrivent.)
LE PAGE. — Monsieur, la musique est arrivée.
FALSTAFF. — Eh bicu, qu'ils joucut ! Jouez, messieurs.
Assieds-toi sur mon genou, Doll. Un gredin de fanfaron I
Le pendard m'a échappé comme du vif-argent,
* TU canvas thee between a pair of sheets.
52 HENRI IV.
DOROTHÉE. — Oui, par ma foi, et tu le suivais comme
une église. Dis donc, mâtin, dis donc, mon joli petit
cochon de la Saint-Barthélémy ' , quand est-ce que tu
cesseras de te battre le jour et de t'escrimer la nuit, et
que tu commenceras à raccommoder ton vieux corps
pour l'autre monde ?
(Entrent derrière eux le prince Henri et Poins, déguisés
en garçons de cave.)
FALSTAFF, saus faire attention à eux, à sa Dorothée. —
Tais-toi, mon cœur, ne parle pas comme une tête de
mort" ; ne me fais pas souvenir de ma fin.
DOROTHÉE. — Dis-moi un peu , mon petit ami , quel
homme est le prince ?
FALSTAFF. — C'est uu assez bon garçon, taillé en lame
de couteau : il aurait fait un fort bon panetier, il au-
rait coupé le pain à merveille.
DOROTHÉE. — On dit que Poins, par exemple, ne manque
pas d'esprit.
FALSTAFF. — Lui, de l'esprit? Le diable l'emporte, le
magot! Son esprit est aussi épais que de la moutarde
de Tewksbury : il n'y a pas plus de sens chez lui que
dans une tête de maillet.
DOROTHÉE. — Gomment se fait -il donc que le prince
Taime tant?
FALSTAFF. — Parce que leurs jambes sont do la même
dimension, qu'il joue fort bien au petit palet, quil
mange de Tauguille de mer assaisonnée de fenouil *,
qu'il avale des bouts de chandelle en guide de brûlots *,
* La foire de la Saint-Barthélémy était une foire célèbre en
Angleterre.
* Du temps de Shakspcare, la grande élégance pour les fem-
mes de l'espèce de Dorothée était de porter au doigt du milieu
une bague représentant une tète do mort.
s Eals. songer and fennel.
L'anguille de mer, assaisonnée de fenouil, passait pour donner
des forces.
* Drinks o(f candies ends fur fluss dragons. C'était un acte de
galanterie que d'avaler pour l'amour de sa maîtresse des choseb
repoussantes et même dangereuses; le fluss dragon était una
ACTE II, SCÈNE IV. 53
qu'il court à cheval sur uu bâton avec les petits garçons,
qu'il saute à pieds joints par-dessus des tabourets, qu'il
jure de bonne grâce, qu'il porte des bottes bien collées,
précisément à la forme de la jambe, et qu'il ne cause
point de querelles entre les gens en rapportant les his-
toires secrètes-, enfin, pour une foule d'autres qualités
futiles de cette sorte, qui dénotent un pauvre génie et
an corps adroit ; et voilà ce qui fait que le prince l'ad-
met auprès de lui ; car le prince est tout à fait de la
même espèce; il ne faudrait pas ajouter à leur poids
celui d'un cheveu pour faire pencher la balance d'un
côté ou de l'autre.
HEXRi. — Ce moyeu de roue-là 4ie mériterait-il pas bien
qu'on lui coupât les oreilles?
poixs. — Battons-le sous les yeux de sa maîtresse.
HExr.i.— Regarde si ce vieux décrépit ne se fait pas
gratter la tête comme un perroquet.
poiNS. — N'est-il pas singulier que le désir survive ainsi
tant d'années à la faculté de pécher?
FALSTAFF. — Embrasse-moi , Doll.
HENRI. — Saturne et Vénus en conjonction cette année f
Que dit l'almanach là-dessus ?
poiNS. — Et voyez un peu son valet, ce Trigon enflammé,
lécher les vieilles tablettes de son maître, son livre de
notes, sa conseillère.
FALSTAFF. — G'est pour me flatter que tu me caresses
ainsi.
DOROTHÉE. — Non, sur ma foi, c'est de bien bon cœur.
FALSTAFF. — Ail ! je suis vieux, je suis vieux.
DOROTHÉE. — Je t'aime mille fois mieux que je n'aime
aucun de tous ces galeux de jeunes gens que tu vois là.
FALSTAFF. — Ouclle étolfè veux-tu avoir pour te faire
une mante? Je dois recevoir de l'argent jeudi; tu auras
un joli bonnet demain. Allons, une chanson joyeuse : il
se fait tard, nous irons nous mettre au lit. — Tu m'ou-
blieras, quand je serai parti !
amande; qu'on faisait brûler dans un bol d'eau-de-vie. Le courage
consistait à l'avaler tout ouflaminûe, et l'adresse à exécuter cette
opération sans se faire mai.
Ki HENRI IV.
DOBOTHÉE. — Sur moD hoDneiir, lu vas me faire pleurer,
si tu parles comme cela. Eh bien, essaye seulement, pour
voir si je me parerai une fois avant ton retour.— Mais
allons, écoute la fin de la chanson.
FALSTAPF. — Un peu de vin d"Espagne, Frauçois.
HE^Ri ET PoiNS, sc prcsenlant à lui. — Tout à Fheure,
tout à l'heure , monsieur.
FALSTAFF, reconnaissonl le prince. — Ah! quelque bâtard
du roi ! Et n'est-ce pas M Poins, son frère?
HEXRi. — Oh! globe de péchés, où l'on ne pourrait
apercevoir un continent', quelle vie mènes-tu là?
FALSiwFF. — Meilleure que la tienne; je suis un gentil-
homme, et toi, un tireur de vin.
HENRI. — Ce que je suis venu tirer, mon cher monsieur,
ce sont vos oreilles.
l'hotesse. — Oh! que Dieu conserve ta Grâce ! Par ma
foi, sois le bienvenu à Londres. Qne le seigneur bénisse
ton aimable figure! Oli ! Jésus! vous voilà donc revenu
du pays de Galles?
FALSTAFF. — Te voilà donc, mâtin; tu es folle, engeance
de roi {portant la main sur Dorothée)., je te le jure par sa
peau flexible et son sang corrompu, tu es le bienvenu!
DOROTHÉE, — Qu'est-ce que c'est que ça, gros butor que
vous êtes ? Je vous méprise.
poiNS, au prince. — ]\Iilord, si vous ne prenez pas la
chose dans le premier feu, il vous fera perdre l'envie de
vous venger, et tournera le tout en plaisanterie.
HENRI. — Comment ! infâm.e mine à suif, avec quel mé-
pris n'avez-vous pas parlé de moi tout à l'heure en pré-
sence de cette sage, honnête et vertueuse dame?
l'hôtesse. — Dieu bénisse votre excellent cœur! Elle
est bien tout cela, sur mon honneur.
FALSTAFF. — Est-cc que tu m'as entendu?
HENRI. — Oui ; et vous m'avez reconnu aussi, comme l6
t Globe of sinful continents.
Le jeu de niuts ne pouvait se irailuirc litit'ralemont ; il a fallu
tâcher d'en conserver quelque cliose, non pour le mérite, mais
pour l'exactitude.
%« ■*
ACTE II, se EXE IV. OO
jour où vous vous sauvâtes auprès de Gadshill. Vous
saviez certainement que j'étais derrière vous, et vous
avez dit tout cela exprès pour mettre ma patience à l'é-
preuve.
FALSTAFF.— Oh ! nou, uon, non, tu te trompes; je ne
croyais pas que tu fusses à portée de m'entendre.
HENRI. — Je veux vous forcer à avouer Tinsulte que
vous m'avez faite de dessein prémédité; et alors je sau-
rai bien comment vous arranger.
FALSTAFF.— Il n'y avait pas d'insulte, liai; sur mon
honneur, il n'y avait pas d'insulte.
HENRI. — Comment! en me dépréciant, en m'appelant
panetier, taille-pain, et je ne sais encore comment.
FALSTAFF. — Point d'insulto. Haï.
poiNS. — Quoi! ce ne sont pas là des insultes?
FALSTAFF. — Pas du tout, poiut d'iiisulte, du tout, Ned,
honnête Ned. Je l'ai déprécié devant les méchants, afin
que les méchants ne se prissent point d'amour pour lui :
en quoi faisant, j'ai joué le rôle d'un véritable ami, d'un
fidèle sujet, et ton père doit me remercier pour cela. Il
n'y a point là d'iriSulte, Hal ; pas du tout, Ned, pas du
tout ; non, mes enfants, pas du tout.
HENRI. — Vois donc, si de peur et de pure lâcheté tu
n'insultes pas à présent cette vertueuse dame, pour te
tirer d'atïaire avec nous? Est-elle du nombre des mé-
chants? Ton hôtesse que voilà, en est-elle? Ce pauvre
petit page en est-il un? Ou bien cet honnête Cardolph,
dont le nez brûle de zèle, est-il un méchant?
POINS. — Réponds donc, vieil arbre mort, réponds donc
FALSTAFF. — Le (liablc a déjà marqué Lardolph à tout
jamais, et son visage est la cuisine particuhère de Lu-
cifer, où il ne fait autre chose que de lui rôtir de la ver-
mine : quant à ce petit page, il a un bon ange à ses
côtés; mais le diable est plus fort que lui.
HENRI. — Pour les femmes....
FALSTAFF. — Il y en a une qui est déjà en enfer ; elle
brûle, la pauvre diablesse. Quant à l'autre., je lui dois
de l'argent; si pour cela elle doit être damnée ou non,
c'est ce que je ne sais pas.
56 HENRI IV.
l'hôtesse. — Oh ! pour cela non, je vous assure.
FALSTAFF. — A tc dire le vrai, je ne le crois pas non
plus; je crois que tu es quitte pour cet article. Mais,
pardieu ! il y a une autre affaire contre toi ; de souffrir
qu'on mange de la viande chez toi, en contravention à
la loi ! C'est pourquoi je pense que tu hurleras.
l'hotesse. — Tous ceux qui tiennent auberge en font
autant : qu'est-ce qu'un gigot de mouton ou deux du-
rant tout un carême?
HENRI. — Et vous, ma belle dame?
DOROTHÉE. — Que dit Votre Grâce?
FALSTAFF. — Co quo dit Sa Grâce, elle le dit tout à fait
à contre-cœtir.
l'hotesse. — Oui frappe si fort à la porte? Voyez qui
est à la porte, François.
(Entre Peto.) "
HENRL — Eh bien, Peto, quelle nouvelle?
PETO. — Le roi votre père est à Westminster; vingt
courriers bien las et bien épuisés arrivent du nord ; et
chemin faisant j'ai rencontré et jiassé une douzaine de
capitaines, nu-tête et suant à grosses gouttes, qui frap-
paient à tous les cabarets, et demandaient si l'on n'avait
pas vu sir Jean Falstaff.
HENRI. — Sur mon Dieu, Poins, je me sens bien cou-
pable do profaner ainsi à des sottises un temps si pré-
cieux, tandis que la tempête de la révolte, comme le
vent du sud accompagné de noires vapeurs, commence
ù fondre en orage sur nos têtes nues et désarmées.
Donnez-moi mon épéo et mon manteau. Ponsoir, Fal-
staff.
(Sortent Henri, Poins, Peto et Bardolph.)
FALSTAFF. — Voilù quo m'arrivait le plus friand mor-
ceau de la soirée, et il faut partir sans y mettre la dent !
Encore frapper à la porte! Qu'est-ce que c'est? qu'y
a-t-il donc encore?
(Entre Bardolph.)
BARDOLPH. — IL faut quo vous vous rendiez à la cour
tout (le suite; il y a là-bas une douzaine de capitaines
qui vous attendent à la porte.
ACTE II, SCÈNE IV. 57
FALSTAFF, ttu page. — Payez les musiciens, petit drôle ;
adieu, hôtesse; adieu, Dorothée : vous voyez, mes en-
fants , comme les gens de mérite sont recherchés.
L'homme inutile peut dormiir, tandis que l'homme de
courage est appelé partout. Adieu, mes enfants : si l'on
ne me fait pas partir en poste sur-le-champ, je vous re-
verrai avant de m'en aller.
DOROTHÉE. — Je ne saurais parler. Si mon cœur n'est
pas prêt à crever!.... Enfin, mon cher Jack, aie hien
Boin de toi.
FALSTAFF. — Adieu, adieu.
l'hôtesse. — Allons, porte-toi hien : il y aura vingt-
neuf ans à la saison des pois verts que je te connais, mais
pour un homme plus honnête et plus sincère.... Enfin,
porte-toi hien.
BARDOLPH, appelant dans l'intérieur. — Mistriss Tear-
Sheet !
l'hotesse. — Qu'est-ce qu'il y a?
BARDOLPH.— Dites à mistriss Tear-Sheet de venir par-
.er à mon maître.
l'hôtesse. — Oh! cours vite, Dorothée; cours, cours,
ma bonne Dorothée.
(Elles sortent.)
WIK DU DEUXIÈME ACTS.
ACTE TROISIÈME
SCENE I
Une chambre du palais.
Entre LE ROI en robe de chambre, accompagne d'un page.
LE ROI.— Ya : dis aux comtes de Surrey et de Warwick
de se rendre ici ; mais recommande-leur de lire aupara-
vant ces lettres, et d'en bien méditer le contenu. Fais
diligence. {Le page sort.) Combien de milliers de mes
plus pauvres sujets dorment à cette heure ! 0 sommeil,
ô bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature,
comment donc t'ai-je effrayé, que tu no veuilles plus
appesantir mes paupières, et plonger clans l'oubli mes
sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux
dans la chaumière enfumée, étendu sur d'incommodes
grabats, où tu t'assoupis au bourdonnement des insectes
nocturnes, que dans les chambres parfumées des grands,
sous la pourpre d'un dais magnilique, où les sons d'une
douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pour-
quoi vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et
laisses-lu la couche des rois semblable à la boîte d'une
horloge, ou à la cloche qui sonne l'alarme? Quoi! tu
vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et pé-
rilleuse du mât, et tu le berces sur la couche de la tem-
pête impétueuse, au milieu des vents qui saisissent pal
le sommet les vagues scélérates, hérissent leurs tètes
monstrueuses , et les suspendent aux mobiles nuages
avec des clameurs si assourdissantes qu'à ce tapage la
moit elle-même se réveille. 0 injuste sommeil, peux-tu
ACTE III. SCÈNE I. 59
dans ces heures terribles accorder ton repos au mousse
trempé des flots, tandis qu'au sein de la nuit la plus
calme et la plus tranquille, sollicité par tous les moyens
et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un
roi! — Couchez-vous donc tranquillement, heureux mi-
sérables. La tète qui porte une couronne ne repose ja-
mais avec calme !
(Entrent Warwick et Surrey.)
WARWicK. — Mille bonjours à Votre Majesté !
LE ROI. — Est-ce que nous sommes déjà au matin ?
WARWICK. — Il est une heure passée.
LE ROI. — En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le
bonjour à tous deux. — Avez-vous lu les lettres que je
vous ai envoyées ?
WARWICK. — Oui, mon souverain.
LE ROI. — Vous voyez donc dans quel état critique est
notre royaume, de quelles maladies funestes il est at-
teint, et que le plus grand danger est tout près du cœur.
w.AUwicK. — Il n'y a, seigneur, qu'un désordre nais-
sant dans sa constitution, et Ton peut lui rendre toute
sa vigueur avec de bons conseils et peu de remèdes. —
Milord Northumberland sera bientôt refroidi.
LE ROI. — 0 ciel! que ne peut-on lire dans le livre du
destin ! y voir tantôt la révolution des siècles aplanir
les plus hautes montagnes ; tantôt le continent, comme
lassé de sa ferme solidité, se fondre et s'écouler dans les
mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de l'Océan
devenir trop large pour les reins de Neptune ! que n'y
peut-on apprendre comme le hasard se rit de nous, et
de combien de diverses Uqueurs ses changements rem-
plissent la coupe des vicissitudes ! Oh ! si l'on pouvait
voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'as-
pect de la roule qu'il lui faut suivre à travers la vie, des
périls où il doit passer, des traverses qui doivent s'en-
suivre, ne songerait plus qu'à fermer le livre, s'asseoir
et mourir. — Dix ans ne se sont pas encore écoulés depuis
que Iiichard et Norlhumborland, amis déclarés, pre-
naient ensemble de joyeux repas ; et deux ans après ils
étaient en guerre. Il n"y a que huit ans que ce même
60 fiENRI IV.
Percy était l'homme le plus près de mon cœur; il tra»
vaillait sans relâche comme im frère pour mes intérêts,
et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour
l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous
était présent alors? {A Wancick.) C'était vous, cousin
Névil, autant que je m'en puis souvenir. Lorsque Ri-
chard, les yeux pleins de larmes, insulté, maltraité de
reproches par Northumberland, prononça ces paroles
que nous voyons maintenant avoir été prophétiques :
« Northumherland, toi l'échelle avec laquelle mon cou-
sin Bolingbroke monte sur mon trône. » — Bien qu'alors,
le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la
nécessité seule ait abaissé l'Etat, à tel point que la sou-
veraineté et moi nous fûmes forcés de nous embrasser. —
0 Le temps viendra, continua-t-il, le temps viendra où ce
crime infâme, comme un ulcère mûri, répandra la cor-
ruption qu'il renferme. » Et il poursuivit, prédisant ce
qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié.
w.4i\wiCK. — Il se trouve toujours dans la vie des
hommes quelque événement propre à nous représenter
l'aspect des temps qui ne sont plus. En les observant, on
peut prophétiser assez juste les principaux événements
qui sont encore à naître, faibles commencements gardés
en réserve dans les germes où ils reposent, pour y être
couvés par le temps qui les fait éclore. D'après l'inévi-
table loi des choses, le roi Richard pouvait clairement
concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors
traître envers lui, ferait sortir de cette semence une tra-
hison plus grande encore qui ne trouverait pour y atta-
cher ses racines d'autre terrain que vous.
LE ROI. — Ces événements sont-ils donc une inévitable
nécessité? Eh bien, recevons-les comme la nécessité.
C'est elle encore qui nous appelle en ce moment à grands
cris. — On dit que l'évèque et Northumberland sont forts
de cinquante mille hommes.
w.vRwicK. — Cela est impossible, seigneur; la re-
nommée, répétant à la fois la voix et l'écho, double tou-
jours les objets de la crainte. — Que Votre Grâce veuille
bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée
ACTE III, SCÈNE II. 6i
que vous avez envoyée viendra facilement à bout de
cette conquête ; et pour vous consoler encore davantage,
j'ai reçu Tavis que Glendower est mort. Votre Majesté a
été malade toute celte quinzaine, et ces heures prises
sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggra-
ver votre mal.
LE ROI. — Je vais suivre votre conseil : et si ces guerres
domestiques étaient terminées , nous partirions , mes
chers lords, pour la Terre sainte.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une cour devant la maison du juge de paix Shallow, dans le
comté de Glocester.
Entrent SHALLOW et SILENCE, chacun de son côté,
suivi de MOULDY, SHADOW, WART , FEEBLE et
BULLCALF.
SHALLOW, à Silence. — Venez, venez, venez : votre main,
monsieur, votre main, monsieur; vous êtes bien mati-
nal, par ma foi! Comment se porte mon cher cousin
Silence ?
SILENCE.— Bonjour, mon cher cousin Shallow.
SHALLOW. — Et comment se porte ma cousine votre
femme, et votre charmante fille, et la mienne, ma filleule
Hélène?
SILENCE. — Ah ! ce n'est pas un merle blanc.
SHALLOW. — Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, je
gage que mon cousin Guillaume est un habile garçon à
présent. 11 est toujours à Oxford, n'est-ce pas?
SILENCE.— Oui vraiment, et cela me coûte beaucoup.
SHALLOW. — Vous l'euvcrrez bientôt, je pense, aux
écoles de droit. J'étais autrefois de celle de Saint-Clé-
ment, où je crois qu'on parle encore, et qu'on parlera
longtemps de cet étourdi de Shallow.
SILENCE. — On vous appelait le vigoureux Shallow,
alors, cousin.
SHALLOW. — Oh ! pardieu, j'avais toutes sortes de noms.
62 HENRI IV.
Et en vérité, il n'y avait rien que je ne fusse capable de
faire, et rondement encore. II y avait moi et le petit
Jean Doit, du comté de Slafford, et le noir George Bai'e,
et François Pickbone, et Guillaume Squelle, un fameux
lutteur ' : je suis sûr que, dans toutes les écoles de droit,
on n'aurait pas trouvé quatre autres vauriens de tapa-
geurs comme nous : et j'ose dire que nous savions bien
où déterrer le gibier, et que nous avions le meilleur à
commandement. Il y avait aussi dans ce temps-là avec
nous Jean Falstalî, aujourd'huisir Jean, alors tout jeune
et page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.
' SILENCE. — Est-ce le même sir Jean , cousin , qui va
venir ici bientôt pour des recrues ?
SHALLOW. — Le même, le même sir Jean, précisément
le même. Je lui ai vu fendre la tête de Skogan - ù la porte
du palais, qu'il n'était encore qu'un marmot pas plus
haut que cela : et le même jour, je me suis battu avec
un certain Samson Stock-Fish, qui tenait une boutique
de fruitier derrière les écoles do Gray. Oh ! les bonnes
farces que j'ai faites ! Et de voir aujourd'hui combien il
y a de mes vieilles connaissances de mortes !
SILENCE. — Nous les suivrons tous, cousin.
SHALLOW. — Oh ! cela est certain, cela est certain, très-
sûr, très-sûr : la mort (comme dit le psalmiste) est cer-
taine pour tous, tous mourront. — Combien une bonne
paire de bœufs à la foire deStampford?
SILENCE. — Pour vous dire la vérité, cousin, je n'y ai
pas été.
SHALLOW. — Oui, la mort est certaine.* — Et le vieux
Double de votre ville est-il toujours en vie?
1 A Colswold man. Les jeux de Colswold étaient célèbres alors
pour les exercices d'adresse et de force.
* Skogan était un poëte qui suivait la cour de Henri IV, et
composait des ballades et des inoralit('s. Il paraît avoir éti"; un
homme sérieux et nullement fuit pour se trouver compromis
avec un mauvais sujet de l'espèce de Falst-ilT. Mais on a le recueil
des mauvaises plaisanteries d'un autre Skogan, espèce de bouf-
fon qui vivait du temps d'Edouard IV. .Shakspeare paraît les avoir
confondus, ou peut-être est-ce un anachronisme qu'il j)r(^te à
dessein ii tjhallow pour faire ressortir un de ses mensonges.
ACTE III, SCÈNE IL G3
siLËN'CE. — Mort, monsieur.
SHALLOW. — Mort ! Voyez, voyez, il tirait bien de l'arc ;
et il est mort! Il avait un beau coup de fusil. Jean de
Gaunt l'aimait beaucoup, et gageait beaucoup d'argent
sur sa tête. Mort ! il vous tapait dans le blanc à deux cent
quarante pas, et vous aurait lancé un trait à deux cent
quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix pas, que cela
vous aurait enchanté à voir. — A quel prix la vingtaine
de brebis à présent?
SILENCE. — C'est selon ce qu'elles sont : une vingtaine
de bonnes brebis peut aller à dix guinées.
SHALLOW. — Et comme cela, le pauvre vieux Double est
donc mort?
(Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.)
SILENCE. — Yoilà, je crois, deux des gens de sir Jean
Falstaff.
BARDOLPH. — Bonjour, mes bons messieurs; lequel de
vous deux est le juge Shallow?
SHALLOW. — Je suis Robert Shallow, monsieur, un
pauvi'e gentilhomme de ce comté, et l'un des juges de
paix du roi. Que désirez-vous de moi?
BARDOLPH.— Mon Capitaine, monsieur le juge, se re-
commande à vous; mon capitaine, sir Jean FalstalT,
homme de belle taille, pardieu! et un très-vaillant chef
de recrues.
SHALLOW. — Il me fait bien de la grâce, monsieur; je
l'ai connu un excellent espadonneur : comment se porte
ce bon chevalier? Oserai-je demander comment se porte
milady son épouse ?
BARDOLPH. — Excusez-moi, monsieur, mais un soldat
n'est pas si mal accommodé que de n'avoir qu'une femme.
SHALLOW. — C'est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en
vérité, c'est bien dit. Mieux accommodé! Il est bon ! Oui,
en vérité, il est bon ! Les bonnes phrases sont très-cer-
tainement et ont toujours été en grande recommanda-
tion. Accommodé, — cela vient d'accommot/o ; fort bien!
c'est une bonne phrase * !
1 Accommodale était une expression à la mode.
64 HENRI IV.
BARDOLPH. — Pardonnez, monsieur, mais j'ai entendu
dire ce mot-là. Comment dites-vous, une phrase? Par le
jour qui luit, je ne sais pas ce que veut dire phrase;
mais je soutiendrai, l'épée à la main, que ce mot est ue
très-bon mot de soldat, et un mot d'un sens très-avan-
tageux. Oui, accommodé, c'est-à-dire qu'un homme
est, comme on dit, accommodé; ou bien, quand un
homme est ce qu'on appelle.... par quoi.... et comment...
il peut passer pour accommodé, ce qui est une excel-
lente chose.
(Arrive Falstaff.)
SHALLow. — Vous avez raison ; tenez, voilà le bon sir
Jean qui arrive. Donnez-moi votre chère main ; que
Votre Seigneurie donne sa chère main. Sur ma parole,
vous avez bon visage ; vous portez vos années à faire
plaisir. Soyez le bienvenu, mon cher sir Jean.
FALSTAFF. — Je suis cliarmé de vous voir eu bonne
santé, mon cher maître Robert Shallow. C'est maître
Sure-Card que voilà, je pense?
SHALLOW. — Non, sir Jean; c'est mon cousin Silence,
mon confrère.
FALSTAFF. — Cher monsieur Silence, vous étiez bien fait
pour être juge de paix.
SILENCE. — Votre Seigneurie est la bienvenue.
FALSTAFF. — Pardicu ! il fait bien chaud ! — Messieurs,
m'avez-vous fait ici une demi-douzaine d'hommes bons
à recruter?
SHALLOW. — Vraiment oui, monsieur. Voulez -vous
prendre la peine de vous asseoir?
FALSTAFF.— Voyons-les, s'il vous plaît,
SHALLOW. — Où est la liste, où est la liste, où est la
liste? Attendez, attendez, attendez. Allons, allons, allons,
allons. Oui ma foi, monsieur. (// fait Vappcl.) Ralph
Moisi'? Qu'ils viennent dans l'ordre où je les appelle.
Qu'ils viennent dans l'ordre, qu'ils viennent dans Tor-
dre. Voyons, où est Moisi?
1 Moulây. Il a fallu traduire les noms des recrues, sans quoi lei
piaicantcrics de r'alslaff auraient été incompréhensiblcii.
ACTE III, SCÈNE U. 65
MOISI. — Ici, sous votre bon plaisir.
SHALLOW. — Que pensez-vous de celui-ci, sir Jean? C'est
un garçon bien membre, jeune, fort, et qui vient de
bonne famille.
F.A.SLTAFF. — Est-co toi qui t'appelles ]\Ioisi?
MOISI. — Oui, sous votre bon plaisir.
FALSTAFF. — Il n'est que plus pressé de t'employer.
SHALLOW. — Ha, ha, ha! cela est excellent, ma foi! Ce
qui est moisi a besoin d'être employé plus tôt que plus
tard. Singulièrement bon! Bien dit, par ma foi! Fort
bien dit !
FALSTAFF . — Piquez-le .
MOISI. — Oh! piqué, je le suis de reste. Si vous aviez pu
me laisser tranquille ! Ma vieille grand'mère ne saura
où donner de la tête pour trouver quelqu'un qui lui
fasse son ménage et les gros travaux. Vous n'aviez pas
besoin de me piquer ; il y en a tant d'autres plus en état
que moi !
FALSTAFF. — Allous , paix , Moisi : vous marcherez.
Moisi, il est temps qu'on vous emploie.
MOISI. — Qu'on m'emploie?
SHALLOW. — Paix, drôle, paix; rangez-vous de côté :
savez-vous à qui vous parlez? — Voyons Tautre, sir Jean.
Attendez. Simon L'ombre ' !
FALSTAFF. — Vraiment, je veux l'avoir celui-là; ce doit
être un soldat bien frais.
SHALLOW. — Où est L'ombre?
l'ombre. — Me voilà, monsieur.
FALSTAPF. — L'ombre, de qui es-tu fils?
l'ombre. — Je suis l'enfant de ma mère, monsieur.
FALSTAFF. — L'eufaut de ta mère! c'est assez vraisem-
blable ; et l'ombre de ton père, l'enfant de la femelle est
l'ombre du mâle : il y en a beaucoup de cette espèce,
vraiment , mais pas beaucoup où le père ait mis du
sien.
SHALLOW. — Vous convient-il, sir Jean?
FALSTAFF. — L'ombre conviendra fort en été, pii]ue-le;
' Shadow,
T vu. 6
66 HENRI IV.
nous avons comme cela beaucoup d'ombres qui remplis-
sent les cadres.
SHALLOW. — Thomas Bossu ' !
FALSTAFF.— Où est-il?
BOSSU. — Me voilà, monsieur.
FALSTAFF. — T'appellcs-tu Bossu?
BOSSU. — Oui, monsieur.
FALSTAFF. — Tu OS, ma foi, un bossu bien bossu,
SHALLOW. — Le piquerai -je, monsieur le chevalier?
FALSTAFF. — Il u'ost pas nécessaire, car sou équipage
est bâti sur son dos, et son corps ne tient qu'avec des
épingles : ne le piquez pas davantage.
SHALLOW. — Ha, ha, ha! C'est à faire à vous, chevalier,
c'est à faire à vousl Je vous fais mon compUment. —
François Foible -.
FoiBLE. — Me voilà, monsieur.
FALSTAFF. — Quel métier fais-lu, Foible?
FOIBLE. — Tailleur pour femmes, monsieur.
SHALLOW. — Le piquerai-je, monsieur?
falstaff. — Si vous voulez; mais si c'eût été un tailleur
d'hommes, c'est à vous qu'il aurait piqué des points.
Feras-tu bien autant de trous dans le corps d'armée de
l'ennemi que tu en as fait dans une jupe de femme ?
FOiBLE. — J'y ferai tout mon possible, monsieur; vous
n'en pouvez pas demander davantage.
FALSTAFF. — G'cst bien dit , mon cher tailleur pour
femmes, bien dit, courageux Foible. Tu seras aussi vail-
lant qu'un pigeon en colère, ou que la plus magnanime
des souris. Piquez bien le tailleur de femmes, maître
Shallow, profondément, monsieur Sballow.
FOIBLE. — J'aurais été bien charmé que Bossu fût parti
aussi, monsieur.
FALSTAFF. — Je scrais bien charmé que tu fusses tail-
leur pour hommes, afin que tu pusses le raccommoder
et le mettre en état d'aller. Je ne peux pas faire un sim-
ple soldat d'un homme qui a un si gros corps derrière
1 Wart.
« Feelle.
ACTE III, SCiiNE II. 67
lui. Cette raison doit vous suffire, très-vipourcux Foible.
FOiBLE. — Aussi suffîra-t-elle, monsieur.
FALSTAFF.— Je te SUIS bien obligé, respectable Foible.
— Qui est-ce qui vient après?
SHALLOW. — Pierre le Bœuf \ de la prairie.
FALSTAFF. — Vraiment! Voyons un peu cePierreleBœuf.
LE BOEUF. — Me voilà, monsieur.
FALSTAFF. — Devant Dieu, cela fait un drôle bien bâti.
Allons, piquez-moi le Bœuf jusqu'à ce qu'il mugisse.
LE BOEUF. — Oh ! mon seigneur capitaine....
FALSTAFF. — Gommeut donc? lu cries avant qu'on te
pique?
LE BOEUF. — Ah ! monsieur, je suis malade.
FALSTAFF.— Et quelle maladie as-tu?
LE BOEUF. — Un mâtin de rhume, monsieur; une toux
que j'ai attrapée à force de sonner dans les affaires du
roi, le jour de son couronnement, monsieur.
FALSTAFF. — Allous, tu viendras à la guerre en robe
de chambre : nous ferons partir ton rhume, et nous
aurons soin que tes parents sonnent pour toi. — Est-ce là
tout?
SHALLOW. — Nous en avons appelé deux de plus qu'il
ne vous faut ; vous ne devez avoir que quatre hommes
ici, monsieur; faites-moi le plaisir d'entrer et d'accepter
mon diner.
FALSTAFF.— Volontiers, j'irai boire un coup avec vous,
mais je ne saurais rester à diner. Je suis bien charmé
d'avoir eu le plaisir de vous voir, maître Shallow.
SHALLOW. — Oh! monsieur le chevalier, vous souvenez-
vous quand nous avons passé la nuit ensemble dans le
moulin à vent des prés Saint-George?
FALSTAFF. — Ne parlons plus de cela, mon cher maître
Shallow, ne parlons plus de cela.
SHALLOW.— Ah! que de farces nous avons faites cette
nuit-là ! et Jeanne Night-Work est-elle toujours en vie
FALSTAFF. — Toujours, maître Shallow.
SHALLOW. — Elle ne pouvait se débarrasser de moi.
* Bull-calf.
68 HENRI IV.
FALSTAFF. — Oli ! jamais, jamais : aussi disait-elle tou-
jours qu'elle ne pouvait pas supporter maître Shallow.
SHALLOW. — Pardieu ! il n'y avait personne comme moi
pour la faire enrager. C'élaiL une bonne robe alors; se
soutient-elle toujours bien?
FALSTAFF. — Oli ! vieille, vieille, maître Shallow.
SHALLOW. — En effet, elle doit être vieille; il est impos-
sible qu'elle ne soit pas vieille ; certainement elle est
vieille, puisqu'elle avait eu Robiu Night-^^■ork du vieuT
jSlgiit-Work, avant que je fusse à Saint-Clémeut.
SILENCE. — Il y a cinquante-cinq ans de cela.
SHALLOW. — Ah! cousin Silence, que n'as-tu vu cd que
le chevalier et moi avons vu ! ah ! sir John !
FALSTAFF. — Nous avous cuîendu souvent sonner le
carillon de minuit, maître Shallow.
SHALLOW. — Si nous l'avons entendu ! si nous l'avons
entendu! si nous l'avons entendu! en vérité, chevalier,
nous pouvons bitm dire que nous l'avons entendu. Notre
mot du guet était lieni! enfants! — Allons-nous-en diner.
Oh! les beaux jours que nous avons vus ! Allons, allons.
(Falstair, Shallow et Silence sortent.)
LE BOEUF. — Mon bon monsieur le corporal Bardolph,
soyez de mes amis, et voilà la somme de quarante schel-
lings de Henri en écus de France pour vous. En bonne
vérité, monsieur, j'aimerais autant être pendu, mon-
sieur, que de partir : et cependant, quant à moi, mon-
sieur, ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup; mais
c'est que ce n'est pas mon penchant, et quant à moi j'ai
envie de rester dans ma famille ; autrement, monsieur,
je ne m'en soucie pas quant à moi beaucoup.
BARDOLPH. — Allons, raugcz-vous de côté.
MOISI. — Et moi, mon bon monsieur le caporal capi-
taine, soyez de mes amis pour l'amour de ma vieille
grand'mère, elle n'a personne capable de rien faire au-
près d'elle quand je serai parti ; elle est vieille et ne
peut pas s'aider toute seule ; je vous en donnerai qua-
rante, monsieur.
BARDOLi'ii. — Allons, rangez-vous de côté.
FoinLE. — Par ma foi, cela m'est égal; un homme ne
ACTE III, SCÈNE II. 69
peut jamais mourir qu'une fois ; nous devons une mort
à Dieu, Je ne porterai jamais un cœur lâche : si c'est
mon sort, soit : si ce ne Test pas, tout de même. Per-
sonne n'est trop bon pour servir son prince : et que cela
tourne comme cela voudra : celui qui meurt cette an-
née en est quitte pour l'année prochaine.
BARDOLPH. — Bien dit, tu es un brave garçon !
FoicLE. — Non, ma foi! je ne porterai jamais un cœur
lâche,
(Rentrent Falstaff et les juges de paix,)
FALSTAFF, — AUous, monsiour, quels sont les hommes
que je dois avoir?
SHALLOW. — Choisissez les qur.tre que bon vous sem-
blera.
BARDOLPH. — Monsieur, écoutez un peu que je vous dise
un mot : j'ai ' trois guinées pour décharger Moisi et le
Bœuf.
FALST.\FE. — Bien, j'entends.
sHALLow. — Allons, sir Jean, qui sont les quatre que
vous choisissez ?
FALSTAFF. — Choisisscz pour moi,
SHALLOW. — Vraiment donc : Moisi, le Bœuf, Foible, et
L'ombre.
FALSTAFF. — Moisi, le Bœuf! — Quant à vous. Moisi, res-
tez chez vous jusqu'à ce que vous ne soyez plus bon
pour le service. Et vous, le Bœuf, croissez jusqu'à ce que
vous y soyez propre. Je ne veux point de vous autres.
SHALLOW. — Ah! sir Jean, sir Jean, ne vous faites pas
tort à vous-même : ce sont vos plus beaux hommes; et
je serais bien aise que vous eussiez ce qu'il y a de mieux.
FALSTAFF. — Voulcz-vous m'apprcudro, monsieur Shal-
low, à choisir un homme? Est-ce que je me soucie, moi,
des membres, de la largeur, de la stature, de la corpu-
lence, et de toutes ces formes robustes d'un homme?
Donnez-moi le cœur, monsieur Shallow. Voilà Bossu,
par exemple; vous voyez quel air mal torché il a. Eh
* BarJoIpli a reçu 80 schellings, ce qui fait environ 4 guinéei
il en vole une à son maître.
70 HENRI IV.
bien , c'est un homme qui vous chargera et fera partir
son mousquet aussi vite que le marteau d'un chaudron-
nier, qui ira et viendra aussi prestement que les seaux
du brasseur sortant la bière de la cuve. Et cet autre
demi-visage, ce maraud de Lombre, voilà encore un
homme comme il m'en faut ; cela ne présente ni surface
ni but à l'ennemi ; celui qui voudra tirer sur lui pourrait
tout aussi facilement ajuster le tranchant d'un canif : et
pour une retraite, avec quelle légèreté ce Foible, tailleur
de femmes, vous saura courir ! Oh ! donnez-moi les
hommes de rebut, et renvoyez-moi au rebut vos hommes
d'élite. Mettez -moi un mousquet entre les mains de
Bossu, Bardolph.
BARDOLPH, lui faisant faire l'exercice. — Tenez-vous,
Bossu ; l'arme en joue : comme cela, comme cela, comme
cela.
FALSTAFF. — Allons , maulcz-moi votre mousquet;
comme cela; fort bien : marchez; fort bien, à merveille.
Oh ! il n'est rien de tel pour faire un fusilier qu'un petit,
vieux, maigre, ratatiné, pelé. Par ma foi, je te dis que
c'est fort bien. Bossu. Tu es un bon garçon ; tiens, voilà
un tester pour toi.
SHALLow. — 11 n'est pas encore passé maître là dedans;
il ne l'exécute pas très-bien. Je me souviens qu'à la
plaine de Mile-End, du temps que je demeurais à Saint-
Clément, je faisais alors le rôle de sir Dagonet dans la
farce d'Arthur; il y avait un singulier drôle de petit
corps, et il vous maniait son mousquet comme cela, et
puis il tournait par ici, et tournait parla, et puis en
avant, et puis en arrière, comme qui dirait, ra ta ta^ et
puis comme qui dirait ^9an, et puis il s'en allait, et puis
il revenait encore : ah ! je n'en verrai jamais un comme
lui.
FALSTAFF. — Ceux-là irout très-bien. Maître Shallow,
Dieu vous garde! maître Silence, je ne ferai pas de
longs compliments avec vous; adieu, messieurs, tous
les deux, .le vous fais mes remercîments ; j'ai encore
une douzaine de milles à faire ce soir. — Bardolx)h, don-
nez à ces miliciens leur uniforme.
ACTE III, SCÈXC II. 71
SHALLow. — Sir Jean, que le ciel vous ]jéni?se, fasse
prospérer vos affaires, et nous envoie bientôt la paix!
Ne repassez pas ici sans vous arrêter chez moi, que nous
renouvelions notre ancienne connaissance : peut-être
bien alors que je vous tiendrai compagnie pour aller à
la cour.
. FALSTAFF.— 'Je voudrais qu'il vous en prît envie, maître
Shallow.
SHALLOw. — Allez, en un mot comme en mille, j'ai dit.
Portez -vous bien.
FALSTAFF. — Adieu, mes chers messieurs. — Ici, Bar
dolph. Conduis ces hommes-là.
(Il sort.)
FALSTAFF. — A mon retour je veux soutirer ces deux
juges de paix. Je connais déjà à fond le juge Shallow.
Seigneur mon Dieu, combien nous autres vieillards
sommes naturellement portés à mentir ! Ce décharné de
juge de paix n'a fait autre chose que de m'étourdir de
toutes les extravagances de sa jeunesse, et de ses prouesses
dans la rue de Turn-Bull', et jamais trois mots de suite
sans une menterie, plus exactement payée à son audi-
teur que ne Test l'impôt du Turc. Je me le rappelle très-
bien lorsqu'il était à Saint-Clément, comme de ces figures
qu'on fait, après souper, d'une pelure de fromage. Quand
il était nu, il n'y avait personne qui ne le prît pour une
rave fourchue surmontée d'une tête grotesquement
taillée au couteau ; il était si mince qu'à une vue un peu
embrouillée ses dimensions auraient été tout à fait invi-
sibles. C'était le spectre de la famine, et cependant lascif
comme un singe. Les catins ne l'appellaient pas autre-
ment que Mandragore : il suivait toujours les modes
d'une lieue, et n'avait jamais de chansons à chantera
ses mauvaises servantes d'auberges que celles qu'il en-
tendait siffler aux charretiers ; et il vous les donnait avec
serment pour des caprices de lui, ou le fruit de ses
veiUes ; et voilà ce sabre de bois devenu écuyer, parlant
1 La rue de Turn-Bull était le lieu le plus fréquenté par les
femmes de mauvaise vie.
72 HENRI IT.
aussi familièremenl de Jean de Gaimt que s'il eût été
son camarade, et je ferais bien serment qu'il ne l'a ja-
mais vu qu'une fois dans sa vie : c'était dans la cour des
joutes où Gaunt lui cassa la tète pour s'être venu fourrer
parmi les officiers du maréchal. Je dis, en voyant cela, à
Jean de Gaunt qu'il battait son propre nom ; en effet
vous l'auriez pu fourrer tout vêtu dans une peau d'an-
guille : Tétui d'un hautbois à trois corps lui eût fait une
maison, un palais; et aujourd'hui il a des terres et des
bestiaux! C'est bien, je ferai connaissance avec lui, si je
reviens ; et il y aura bien du malheur si je ne m'en fais
une double pierre philosophale. Si le jeune goujon fait
la nourriture du vieux brochet, je ne vois pas pour-
quoi, suivant toutes les lois de la nature, je ne le hap-
perais pas. Que l'occasion se présente, et voilà tout.
(Il sort.)
FIN DU XKOISIE.ME ACTE»
ACTE QUATRIÈME
SCÈXE I
Une forêt dans la province d'York.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK, MOWBRAY, HASTIXGS
et autres.
l'archevêque d'york. — Comment s'appelle cette forêt?
HASTLNGs.— C'est la forêt de Galtrie, sauf le bon plaisir
de Votre Grâce.
l'archevêque d'york. —Arrêtons-nous ici, mes lords,
el envoyez à la découverle pour reconnaître les forces
de Tennemi.
HASTiNGS.— Nos espions sont déjà en campagne.
l'archevêque d'york. — Vous avez bienfait. — Mes amis
et mes collègues dans cette grande entreprise, je dois
vous apprendre que j'ai reçu de Northumberland des
lettres d'une date très-récente. Voici la teneur et la sub-
stance de ces froides lettres. Il souhaiterait, dit-il, être
ici à la tête d'un corps digne de son rang : mais il n'en
a pu trouver un assez nombreux, et il s'est retiré en
Ecosse pour laisser croître et mûrir sa fortune : il finit
par demander à Dieu, de tout son cœur, que vos efforts
triomphent des hasards et de la redoutable puissance de
votre ennemi.
mowbray. — Ainsi voilà les espérances que nous fon-
dions sur lui échouées et mises en pièces.
(Entre un messager.)
HASTINGS. — Eh bien, quelles nouvelles?
LE MESSAGER. — A l'occident de cette forêt, à moins d'un
mille d'ici, les ennemis s'avancent en bon ordre, et par
7i HENRI IV.
l'étendue de terrain qu'ils occupent, j'estime que leur
nombre doit monter à près de trente mille hommes.
MOWBRAY. — C'est justement ce que nous avions sup-
posé. Marchons vers eux, et allons les affronter sur le
champ de bataille.
(Entre Westmoreland.)
l'archevêque d'york. — Quel est ce chef armé de toutes
pièces qui s'avance droit à nous? Je crois que c'est mi-
lord Westmoreland.
WESTMORELAND. — Salut et civilités de la part de notre
général, le prince lord Jean de Lancastre.
l'archevêque d'york. — Parlez, milord Westmoreland;
expliquez-vous sans crainte. Quel motif vous amène vers
nous ?
WESTMORELAND. — C'cst douc ù Votrc Grâco, milord,
que s'adressera principalement le fond de mon discours.
Si cette rébellion s'avançait comme il lui convient, sous
l'aspect d'une abjecte et vile multitude, conduite par
une jeunesse sanguinaire, animée par la fureur et sou-
tenue d'une troupe d'enfants et de mendiants; si, dis-je,
la révolte maudite s'oifrait ainsi sous sa forme propre,
naturelle et véritable, on ne vous verrait pas, vous, mon
révérend père, et tous ces nobles lords, décorer ici de
vos légitimes dignités l'ignoble forme d'une basse et san-
glante insurrection. — Vous, lord archevêque, dont le
siège est appuyé sur la paix publique, dont la paix à la
main d'argent a caressé la barbe, dont la paix a nourri
la science et les l)onnes lettres, dont les vêtements
offrent dans leur blancheur rem])lème de l'innocence, et
figurent la divine colombe et l'esprit saint de paix !
pourquoi transformer si malheureusement le gracieux
langage de la paix en un rude et bruyant idiome de
guerre, pourquoi changer vos livres en tombeaux, votre
encre en sang, vos plumes en lances, et votre langue
pieuse en une éclatante trompette et un aiguillon de
guerre ?
l'archevêque d'york. — Pourquoi je me conduis ainsi?
Telle est la question que vous me faites : je vais en peu
de mots droit au but. — Nous sommes tous malades; lus
ACTE JV, SCENE I. 75
excès de notre intempérance et de nos folies ont allumé
dans notre sein une fièvre ardente qui demande que
notre sang soit versé. Atteint d'une pareille maladie ,
notre feu roi Richard en mourut. Cependant, mon très-
noble lord Westraoreland, je ne me donne point ici pour
le médecin de ces maux, et ce n'est point en ennemi de
la paix que je me mêle dans les rangs des guerriers,
mais plutôt, en étalant pour quelques moments Tappa-
reil menaçant de la guerre, je veux forcer au régime des
esprits ardents, fatigués de leur bonheur, et purger un
excès d'humeur qui commence à arrêter dans nos veines
le mouvement de la vie. — Je vais vous parler plus sim-
plement. J'ai d'une main impartiale pesé dans une juste
balance les maux que peuvent causer nos armes et les
maux que nous souffrons, et je trouve nos griefs bien
plus graves que nos torts : nous voyous quelle direction
suit le cours des choses actuelles, et la violence du tor-
rent des circonstances nous emporte malgré nous hors
de notre paisible sphère. Nous avons résumé tous nos
griefs, pour les montrer article par article quand il en
sera temps. Nous les avons, longtemps avant ceci, pré-
sentés au roi ; mais tous nos efforts n'ont pu nous obte-
nir audience. Lorsqu'on nous fait tort, et que nous vou-
lons exposer nos plaintes, l'accès à sdh trône nous est
fermé par les hommes mêmes qui ont le plus contribué
aux injustices dont nous nous plaignons. Ce sont les
dangers des jours tout récemment passés, et dont le
souvenir est inscrit sur la terre en caractères de sang
encore visibles ; ce sont les exemples que chaque heure,
que l'hfure présente amène sous nos yeux, qui nous
portent à revêtir ces armes si malséantes, non pour
rompre la paix, ni aucune de ses branches, mais pour
établir ici une paix qui en ait à la fois le nom et la réa-
lité.
WESTAioRELAND. — Et quaud a-t-on jamais refusé d'é-
couter vos plaintes? En quoi avez-vous été lésé par le
roi? Quel pair a jamais été suborné pour vous offenser,
en telle ^sorto que vous puissiez vous croire autorisé à
sceller aujourd'hui d'un sceau divin le livre sanglant et
70 HENRI IV.
illégitime d'une révolte mensongère , et à consacrer
l'épée cruelle de la guerre civile ?
l'archevêque d'york. — J'ai lait ma querelle des maux
de l'Etat, notre frère commun, et de la cruauté exercée
sur le frère né de mon sang.
WEST.MORELAND. — Il u'cst nullement besoin de pareille
réforme, et, quand elle serait nécessaire, ce n'est pas à
vous qu'elle appartient.
MowcRAY. — Pourquoi pas à lui, du moins en partie?
Et à nous tous, qui sentons encore les plaies du passé,
et qui voyons le présent appesantir sur nos dignités une
main injuste et oppressive?
WESTMORELAND. — Oli ! mou cher lord Mowbray, jugez
des événements par la nécessité des circonstances, et
vous direz alors avec plus de vérité que c'est le temps
et non le roi qui vous maltraite. Et cependant, quanta
vous, je ne puis voir que, soit de la part du roi, soit de
la part des conjonctures nouvelles, vous ayez lieu le moins
du monde à fonder une plainte. N'avez-vous pas été ré-
tabli dans toutes les seigneuries du duc de Norfolk ,
votre noble père, d'honorable mémoire?
MOWBRAY.— Eh ! qu'avait donc perdu mon père dans
son honneur, qui eût besoin d'élrt; ranimé et ressuscité
en moi? Le roi qui l'aimait fut forcé, par la situation où
se trouvait l'Etat, de l'exiler malgré lui. Et cela, au mo-
ment où Henri Bolingbroke et lui étaient tous deux en
selle et haussés sur leurs étriers- leurs chevaux hennis-
saient pour appeler l'éperon, leurs lances en arrêt, leurs
visières bait^sées, leurs yeux lançant le feu à travers
l'acier de leurs casques, et la bruyante trompette les
animant l'un contre l'autre ; alors, alors, rien ne pouvait
garantir le sein de Bolingbroke de la lance de mon père.
Oh ! lorsque le roi jeta contre terre son bâton de com-
mandement, sa vie y tenait suspendue; il se renversa
du coup, lui et tous ceux qui depuis ont péri sous Bo-
lingbroke, ou par jugement, ou par la poiuto de l'épée.
WESTMORELAND. — Vous parlez, lord Mowbray, de ce
((ue vous ne savez pas. Le comte d'Ilereford était réputé
alors pour le plus brave gentilhomme de l'Ailgleterre.
ACTE IV, SCÈNE I. 77
Qui sait auquel des deux la fortune aurait souri? Mais
quand votre père eût obtenu la victoire, il ne l'eût pas
portée hors de Coventry ; car tout le pays, d'une voix
unanime, le poursuivait des cris de sa haine ; et tous les
vœux, tout Tamour des citoyens se portaient sur Here-
ford, qu'ils chérissaient avec passion, qu'ils bénissaient et
prisaient plus que le roi. Mais ceci n'est qu'une pure
digression. — Je viens ici, envoyé par le prince notre
général, pour connaître vos griefs, pour vous annoncer
de sa part qu'il est prêt à vous donner audience ; et
toutes celles de vos demandes qui paraîtront justes vous
seront accordées; on écartera tout ce qui pourrait encore
vous faire regarder comme ennemis,
MowBRAY. — Ces offres qu'il nous fait, il nous a con-
traints de les lui arracher : elles viennent de sa poli-
tique, et non de son affection.
WEST.MORELAND. — Mowbray, c'est présomption de votre
part que de le prendre ainsi. Ces offres partent de sa
clémence et non de sa crainte : car, regardez bien, notre
?.rmée est à la portée de votre vue, et sur mon honneur,
elle est tout entière trop pleine de confiance pour ad-
mettre seulement la pensée de la crainte ; nos rangs
comptent plus de noms illustres que les vôtres ; nos sol-
dats sont plus aguerris; nos armures aussifortes, et notre
cause plus juste; ainsi, la raison veut que nos courages
soient aussi bons : ne dites donc plus que nos offres sont
forcées.
MOWBRAY. — A la bonne heure, mais si l'on m'en croit,
nous n'accepterons aucune négociation.
WEST.MORELAND. — Cela ne prouve autre chose que le
sentiment d'une cause coupable. Un coffre pourri ne sup-
porte pas d'être manié.
HASTiNGs. — Le prince Jean est-il revêtu de pleins
pouvoirs? son père lui a-t-il transmis son autorité pour
nous entendre et régler d'une manière stable les condi-
tions qui seront arrêtées entre nous?
WEST.MORELAND. — Le uom seul de général emporte la
plénitude de ces pouvoirs. Je m'étonne d'une question
aussi frivole.
78 HENRI IV.
l'archevêque d'york. — Eh bien, milord Westmore-
land, prenez cet écrit : il renferme nos plaintes géné-
rales. Que chacun de ces abus soit réformé, et que tous
ceux de notre parti qui, présents ici ou ailleurs, se trou-
vent intéressés dans cette entreprise, soient déchargés
de toutes recherches par un pardon en forme légale et
régulière ; alors bornant nos volontés actuelles à ce qui
nous regarde, et à la réussite de nos projets, nous ren-
trons aussitôt dans les bornes du respect, et nous en-
chaînons nos armes au bras de la paix.
WESTMORELAND. — Jc vais mettre cet écrit sous les veux
du général. Si vous voulez, milords, nous pouvons nous
joindre et nous aboucher à la vue de nos deux armées,
et tout terminer, soit parla paix, que le ciel veuille ré-
tablir! soit en recourant sur le lieu même de nos discus-
sions, aux épées qui doivent les décider.
l'archevêque dVork. — Nous y consentons, milord.
(Westmoreland sort.)
MOWRRAY. — Quelque chose en moi me dit que les con-
ditions de notre paix ne peuvent jamais être solides.
HASTiNGS. — Ne craignez rien : si nous pouvons la faire
sur des bases aussi larges et aussi absolues que celles que
renferment nos conditions , notre paix sera solide
comme le rocher.
MOWBRAV. — Oui, mais l'opinion que le roi conservera
de nous sera telle, que la cause la plus légère, le pré-
texte le moins fondé, la première idée, le plus vain soup-
çon, lui rappelleront toujours le souvenir de notre ré-
volte; et quand, avec la foi la plus loyale, nous serions
les martyrs de notre zèle pour lui, nos actions seront
toujours sassécs et ressassées si rudement, que les épis
les plus pesants sembleront aussi légers que la paille, et
que le bon grain ne sera jamais séparé du mauvais.
l'archevêque d'york. — Non, non, milord, faites bien
attention. — Le roi est las d'épluchei' des torts* si légers
et si vains : il a reconnu qu'un soupçon éteint par la
mort en fait renaître deux plus violents sur les héritiers
de la vie qu'on a sacrifiée : il elfacera donc entièrement
les noms inscrits sur ses tablettes, et ne gardera plus de
ACTE IV, SCÈNE I. 79
témoin qui puisse rappeler à sa mémoire le souvenir de
ses pertes passées; car il sait bien qu'il ne peut jamais,
au gré de ses soupçons, purger ce royaume de tout ce
qui lui porte ombrage. Ses ennemis ont si lestement
pris racine entre ses amis, que dans ses efforts pour
extirper un ennemi, il ébranle du même coup et soulève
un ami, si bien que cette nation, comme une épouse
dont les piquantes injures ont irrité sa fureur Jusqu'aux
coups, au moment où il va frapper, place devant elle son
enfant, et tient le châtiment qu'il voulait lui faire subir
suspendu dans la main déjà levée sur elle.
HASTiNGS. — D'ailleurs, le roi a tellement usé toutes ses
verges sur les dernières victimes qu'aujourd'hui il man-
que même d'instrument pour châtier; en sorte que sa
puissance, telle qu'un lion sans griffes, menace, mais ne
peut saisir.
l'archevêque d'york. — Cela est vrai ; — et sovez bien
sûr, mon bon lord maréchal, que si nous faisons bien
constater aujourd'hui notre pardon, notre paix, comme
un membre rompu et rejoint, n'en deviendra que plus
solide par sa rupture.
MOWBRAY. — Allons, soit ; voici milord Westmoreland
qui revient vers nous.
(Rentre Westmoreland.)
WESTMORELAND. — Le priuco est à quelques pas d'ici.
Vous plaît-il, milords, de venir joindre Sa Grâce à une
distance égale de nos deux armées ?
MowcRAY, — Monseigneur York, au nom de Dieu,
avancez le premier.
l'.vrchevèque d'york. — Prévenez -moi et saluez le
prince.— (i Westmoreland.) Wûovà nous vous suivons.
(Ht sortent.)
80 HENRI IV.
SCÈNE n
Une autre partie de la forêt.
D'im cSt4 entrent MOWBRAY, L'ARCHEVÊQUE D'YORK,
HASTIXGS ctd'autreslorâs;dc l'autre LE PRINCE JEAN
DE LANCASTRE,WESTMORELAND, des officiers, suùe.
LANCASTRE. — Mon cousin Mowbray, je me félicite de
vous rencontrer ici. — Salut, mon cher lord archevêque.
— Et à vous aussi, lord Haslings. — Salut à tous. — Milord
York, vous paraissiez plus à votre avantage, lorsqu'en
cercle autour de vous, votre troupeau assemblé au son
delà cloche écoutait avec respect vos instructions sur le
texte des livres saints, que vous ne vous miontrez au-
jourd'hui sous la hgure d'un homme de fer, excitant,
au bruit de vos tambours, une multitude de rebelles,
changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si
l'homme qui occupe une place dans le cœur du monar-
que, qui prospère sous les rayons de sa faveur, voulait
abuser du nom de son roi, hélas ! à combien de méfaits
ne pourrait-il pas ouvrir la carrière sous l'ombre d'une
telle puissance?— C'est ce qui vous arrive, lord arche-
vêque.— Qui n'a entendu dire cent fois combien vous
étiez versé dans les livres de Dieu? Vous étiez à nos yeux
l'orateur de son parlement ; vous étiez, à ce qu'il nous
semblait, la voix de Dieu lui-même ; vous étiez l'inter-
prète et le négociateur entre les saintes puissances du
ciel et nos œuvres de ténèbres. Oh ! qui jamais pourra
croire que vous abusiez du saint respect attaché à votre
place, et que vous employiez la faveur et la grâce du
ciel, comme un favori perfide le nom de son prince, à
des actes déshonorants? Vous avez, sous le masque du
zèle de la cause de Dieu, enrôlé les sujets de mon père,
son lieutenant sur la terre, et vous les avez ameutés ici
contre la paisible autorité du ciel et du roi.
l'archevêque d'york. — Mon noble lord Lancaslre, je
ACTE IV, SCÈNE II. 81
ne suis point ici armé contre l'autorité de votre père ;
mais, comme je l'ai dit à milord Westmoreland, c'est le
mauvais gouvernement des temps actuels qui, d'un
commun accord, nous assemble et nous oblige à nous
serrer sons cette forme irrégulière, pour maintenir notre
sûreté. J'ai envoyé à Votre Grâce le détail et les articles
de nos griefs, ceux que la cour a repoussés avec mépris,
et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse de la
guerre. Vous pouvez fermer d'un sommeil magique ses
yeux menaçants, en nous accordant nos justes et légi-
times demandes; et aussitôt la fidèle obéissance, guérie
de cette fureur insensée, s'abaissera avec soumission
aux pieds de la majesté.
MOWCRAY. — Sur le refus, nous sommes résolus d'es-
sayer notre fortune, jusqu'à ce que le dernier de nous
périsse.
H.\STiNGs. — Et quand nous péririons ici, d'autres nous
suppléeront dans une seconde tentative ; s'ils succom-
bent, ils en auront d'autres pour les suppléer à leur
tour : ainsi se perpétuera une succession de malheurs,
et d'héritiers en héritiers cette querelle se transmettra
tant que l'Angleterre verra naître des générations nou-
velles.
LANCASTRE. — ^Vous êtcs trop léger, Hastings, infiniment
trop léger pour sonder ainsi la profondeur des siècles à
venir.
\VESTMORELA^•D. — Votre Grâce voudrait-elle leur ré-
pondre positivement et leur dire jusqu'à quel point vous
approuvez leurs articles?
LANCASTRE. — Je Ics approuve tous et je les accorde vo-
lontiers, et je jure ici par l'honneur de mon sang, que
les intentions de mon père ont été mal interprétées; je
conviens aussi que quelques-uns de ceux qui l'entourent
ont outre-passé ses intentions et abusé de son autorité.
Milord, ces griefs seront redressés sans délai; sur mon
âme, ils le seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans
leurs différents comtés, comme nous allons faire nous-
mêmes; et ici, entre les deux armées, embrassons-nous
et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos
t. VII. 6
82 HENRI IV.
soldats puissent reporter chez eux ce qu'ils auront vu
par leurs yeux, des témoignages de notre réconciliation
3t de notre amitié.
L^ARCHEVÈQUE d'york. — Je reçois votre parole de prince
5.0 réformer ces abus.
LAXCASTRE. — Je VOUS la donne et je la tiendrai ; et sur
cette promesse, je porte cette santé à Votre Grâce.
HASTixGS, à un officier. — Allez, capitaine, et annoncez
à nos soldats les nouvelles de la paix ; qu'ils reçoivent
leur solde et qu'ils partent : je sais qu'ils en seront très-
satisfaits. — Hâte-toi, capitaine. (Le capitaine sort.)
l'archevêque d'york. — A vous, mon noble lord West-
morcland.
WESTMORELAND. — Je VOUS fais raison ; et si vous saviez
combien il m'en a coûté de peines pour former cette
paix, vous boiriez à ma santé de grand cœur ; mais mon
amitié pour vous se fera bientôt mieux connaître.
l'archevêque d'york. — Je n'en doute point.
WESTMORELAND. — J'en SUIS bien joyeux. — A votre
santé, mon cher cousin, lord ]\Io\vbray.
MowBRAY. — Vous me souhaitez la santé fort à propos;
car je viens de me sentir tout d'un coup assez malade.
l'archevêque d'york. — Avant un malheur les hommes
se sentent toujours joyeux : mais la tristesse est un pré-
sage de bonheur.
WESTMORELAND. — Eh bien, cher cousin, soyez donc
gai, puisqu'une tristesse soudaine doit faire supposer
qu'il vous arrivera demain quelque bonheur.
l'archevêque d'york. — Croyez-moi, je me sens l'es-
prit plus léger que jamais.
MOWBRAY. — Tant pis, si votre règle est juste.
(Acclamation derrière le tliéàtre.)
LANCASTRE. — On vieut de leur annoncer la paix : écou-
tez; quelles acclamations!
MowcRAY. — Ces cris eussent été bien réjouissants après
la victoire.
L'.\Rr.HEvÈQUE d'york.— Uue paix est une conqutHe. Les
deux partis sont noblement vaincus sans qu'aucun y
perde.
ACTE IV, SCÈNE II. 83
LANCASTRE, ô Wcstmoi'eîand. — Allez, milord, qu'on li-
cencie aussi notre armée. {Wcstmorcland sort.] — {A York.)
Et consentez, mon digne lord, à ce que les troupes défi-
lent devant nous, afin que nous apprenions par no
yeux à quels liommes nous aurions eu affaire.
l'aucheatèque d'york, à Haslings. — Lord Hastings,
allez, et avant de licencier nos soldats, qu'on les fasse
défiler près de nous.
(Hastings sort.)
LANCASTRE. — Jo me flatte, milord, que nous repose-
rons ensemble cette nuit. (Rentre Westmordand .) Eh bien,
cousin, pourquoi notre armée demeure-t-elle sous les
armes ?
WEST.MORELAND. — Lcs clicfs ayant reçu Qe vous l'ordre
de ne pas bouger, ne veulent pas partir qu'ils ne reçoi-
vent de votre bouche un ordre contraire.
LAjs-CASTRE. — Ils counaisseut leur devoir.
(Rentre Hastings.)
HASTINGS. — Milord, notre armée est déjà dispersée, et
comme de jeunes taureaux détachés du joug, ils pren-
nent leur course à Test, à l'ouest, au nord, au sud.
WESTMORELAND. — Boune uouvelle, milord Hastings :
et en conséquence je vous arrête comme coupable de
haute trahison, — et vous aussi, lord archevêque, — et
vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de
trahison capitale.
MOWBRAY. — Est-ce là un procédé juste et honorable?
WEST.MORELAND. — Et votro asscmbléo l'est-elle ?
l'archevêque d'york, au prince. — Voulez-vous violer
ainsi votre parole?
LANCASTRE. — Je HO me suis point engagé envers toi. Je
vous ai promis la réforme des abus dont vous vous êtes
plaints : et sur mon honneur, j'exécuterai cette réforme
avec l'exactitude la plus religieuse. Mais pour vous, re-
belles, préparez-vous à subir le salaire que méritent la
révolte et une conduite telle que la vôtre. Vous avez
rassemblé cette armée avec la plus grande légèreté,
vous l'avez conduite ici pleins d'espérances folles, et vous
venez de la licencier comme des imbéciles. — Qu'on batte
84 HENllI IV.
le tambour et qu'on poursuive les Landes errantes et dis-
persées: c'est le ciel qui à notre place a combattu aujour-
d'hui sans danger, — Que quelques-uns de vous gardent
ces traîtres, jusqu'à Téchafaud, lit fatal où la trahison
vient toujours rendre son dernier soupir.
(Tous sortent.)
SCENE III
Entrent FALSTAFF et COLE VILLE.
FALSTAFF. — Qucl est votre nom, monsieur? Votre titre?
Et de quel endroit êtes-vous, je vous prie?
coLEviLLE. — Je suis chevalier, monsieur, et je m'ap-
pelle Cole ville de la Vallée.
FALSTAFF. — Alusi Golcville est votre nom, chevalier
votre titre, et la Vallée votre demeure. Le nom de Cole-
ville vous restera, traître sera votre titre et le cachot
sera votre demeure, demeure assez profonde. Ainsi vous
ne changerez point de nom et vous serez toujours Cole-
ville de la Vallée.
COLEVILLE. — N'êtes-vous pas sir Jean Falstaff?
FALSTAFF.— Je le vaux bien toujours, monsieur, qui
que je puisse être. Vous rendez-vous, monsieur, ou bien
faudra-t-il que je sue pour vous y forcer? Si tu me fais
suer, les larmes de tes amis me le payeront : ils pleure-
ront ta mort. Ainsi songe à avoir peur et à trembler, et
soumets-toi à ma clémence.
COLEVILLE. — Je crois ijue vous êles le chevalier Fal-
staff, et, dans cette idée, je me rends à vous.
FALSTAFF. — J'ai uuc écolc entière de langues dans mon
ventre, et il n'y en a pas une qui sache dire autre chose
que mon nom. Si je n'avais qu'un ventre ordinaire, je
serais simplement l'homme le plus actif qu'il y eût en
Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me
perd.— Oh ! voilà notre général.
(Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et
d'autres personnes.;
ACTE IV, SCÈNE III. 8o
LANCASTRE. — La première chaleur est passée; ne pour-
suivez pas plus loin à présent. Rassemblez les troupes,
mon cher cousin Westmoreland. {Westmoreland sort.) A
présent, Falstaff, qu'êtes-vous devenu pendant tout ce
temps-ci? Quand tout est fini, c'est alors que vous pa-
raissez. Sur ma parole, ces tours de paresseux vous file-
ront un jour ou l'autre quelque corde.
FALSTAFF. — Jc scrais bien fâché, mon prince, d'en agir
autrement. Je n'ai encore connu d'autre récompense
de la valeur que les rebuts et les reproches. Jle prenez-
vous pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet de
canon ? Puis-je donner à mes pauvres vieux mouvements
la rapidité de la pensée? Je suis arrivé ici avec toute la
célérité qui m'était possible. J'ai coulé à fond cent quatre-
vingt et tant de postes ; et après cela, tout harassé que
je suis, j'ai encore dans ma pure et immaculée valeur,
pris sir Jean Coleville de la Vallée, un des plus terribles
chevaliers, des plus vaillants ennemis qu'on puisse ren-
contrer : mais après tout, quel mérite y a-t-il à cela? Il
ne m'a pas plutôt vu, qu'il] s'est rendu : de façon que
je puis bien dire, avec le célèbre nez crochu de Rome :
« Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. »
LANCASTRE. — Grâcc à sa courtoisie, plus qu'à votre
valeur.
F.ALSTAFF. — Jo n'en sais rien; mais le voilà toujours,
et c'est à vous que je le remets, et je supphe en grâce
Votre Al fesse que cette action soit enregistrée parmi les
autres faits do cette journée : ou bien, sur mon Dieu, je
la ferai mettre dans une ballade spéciale, avec mon por-
trait en tête, où l'on verra Coleville baisant mon pied :
et quand vous m'aurez forcé à prendre ce parti, si vous
ne paraissez pas tous auprès de moi aussi minces que
des piè.:es de deux sous dorées, et si, placé dans le ciel
pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en éclat,
comme la pleine lune surpasse les petites étincelles du
firmament, semblables près d'elle à des têtes d'épingles,
ne croyez jamais à la parole d'un chevalier. C'est pour-
quoi, laissez-moi jouir de mes droits, et souffrez que le
mérite monte»
86 ' HENRI IV.
LANCASTRE, — Le tien est trop pesant pour monter.
FALSTAFF.— Eh bien ! qu'il brille donc.
LANCASTRE. — 11 est ti'op opaque.
FALSTAFF. — Enfin, qu'il lui arrive donc quelque chose,
mon cher lord, qui me fasse du bien : après cela, donnez-
lui le nom que vous voudrez.
LANCASTRE. — Est-co toi qui t'appelles Coleville?
coLEviLLE. — Oui, milord.
LANCASTRE. — ïu es uu famcux rebelle, Coleville.
FALSTAFF.— Et c'est UU fameux fidèle sujet qui l'a pris.
COLEVILLE. — Je ne suis, milord, que ce que sont les
chefs qui m'ont conduit ici. S'ils avaient voulu suivre
mes conseils, vous les auriez achetés plus cher que vous
n'avez fait.
FALSTAFF. — Je ne sais pas combien ils se sont vendus
mais pour toi, comme un bon garçon, tu t es donné gra-
tis, et je te remercie du présent que tu m'as fait de toi.
(Entre Westmoreland.)
LANCASTRE.— A-t-on cessé la poursuite?
WESTMORELAND. — On a fait retraite et on va s'occuper
de l'exécution des rebelles.
LANCASTRE. — Euvovez Colcville avec ses confédérés à
York, pour y être exécuté sur-le-champ. Vous, Blount,
conduisez-le hors d'ici , et voyez à ce qu'il soit bien
gardé.... {Quelques-uns sortent avec Coleville.) A présent
hâtons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j'ap-
prends que mon père est très-malade. La nouvelle de
nos succès nous devancera auprès de Sa Majesté. Ce
sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui porter
pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans
nous presser.
FALSTAFF. — Milord, jo VOUS cu supplic, permettez-moi
de traverser le comté de Glocester, et quand vous arri-
verez à la cour, je vous en conjure, faites un bon rap-
port de moi, mon prince.
LANCASTRE. — Allcz, portcz-vous bipu , FalstafF; pour
moi, comme c'est aussi mon caractère, je parlerai de
vous mieux que vous ne méritez.
(Il sort.)
ACTE IV, SCENE III. 8/
FALSTAFF. — Je VOUS souliaiterais seulement de l'espril,
cela vaudrait mieux que votre duché. De bonne foi, ce
jeune homme au sang-froid ne m'aime point, il est im-
possible de le faire rire : mais il n'y a rien d'étonnant, cela
ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces
graves petits garçons tourner à bien, car leur maigre
boisson leur refroidit tellement le sang, que, joignez à
cela tous leurs repas de poisson, ils tombent dans des es-
pèces de pâles couleurs masculines , et quand ils se
marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la
plupart des sots et des lâches, comme le seraient quel-
ques-uns de nous si nous ne nous mettions pas le feu
dans le ventre. Une bonne bouteille de vin de Xérès
produit deux grands elTets : 1° elle monte à la tête et
s'empare de mon cerveau, où elle dessèche toutes les
vapeurs crues, épaisses et sottes qui l'environnent. Elle
rend la conception vive, légère, la remplit de tournures
soudaines, animées, charmantes, qui, communiquées à
la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes
saillies. Le second avantage qu'on relire de ce recom-
mandable vin de Xérès, c'est qu'il vous réchauffe le
sang, qui, auparavant froid et tranquille, laissait le foie
pâle et blafard, ce C[ui est la marque évidente de la pu-
sillanimité et de la lâcheté : mais le Xérès le réchauffe,
et le fait courir de l'intérieur aux extrémités extérieures :
il allume la figure cjui, comme un phare, avertit tout le
reste de ce petit royaume, l'homme, de prendre les
armes : et alors la troupe des esprits vitaux, et autres
moindres habitants de l'intérieur des terres vous vien-
nent en grand nombre se porter vers leur capitaine, le
cœur, qui, fier et enflé de cette suite nombreuse, exé-
cute tout ce qu'on veut en fait d'actions de courage ; et
toute cette valeur vient du Xérès; de façon que la plus
grande science dans les armes n'est rien, sans un peu
devin d'Espagne. C'est lui qui la met en mouvement ;
et le plus grand savoir n'est qu'un trésor gardé par le
diable jusqu'à ce que le vin d'Espagne le fasse sortir de
l'inaction, le mette en usage et en valeur. Aussi voiLà
pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturelle-
88 HENKI lY.
ment hérité de son père un sang morne et froid ; mais
il l'a si bien cultivé, travaillé et engraissé, comme on
fait une terre sèclie, maigre et stérile, à force de s'accou-
tumer à boire du bon, du vrai et fertile vin d'Espagne,
et à bonnes doses, qu'il est devenu chaud et très-vail-
lant. Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur
donnerais serait de renoncer à toute maigre boisson, et
de s'adonner au vin d'Espagne. [Entre Bardolph.) Eh
bien, Bardolph, quelles nouvelles?
B.4.RD0LPH. — L'armée est tout à fait licenciée et partie.
FALSTAFF.— Soit, qu'elle aille : pour moi je vais re-
passer par le comté de Glocester, et là, rendre une petite
visite à maître Robert Shallow, écuyer. Je le tiens déjà
comme une cire que je façonne entre mes doigts, et je
ne tarderai pas à lui donner l'empreinte. — Allons, par-
tons.
(Ils aortent.)
SCENE IV
Westminster. — Appartement dans le pal&it.
Entreiit LE ROI HENRI , CLARENCE , LE PRINCE
HUMPHREY, WARWICK, et autres personnes.
LE ROI. — Maintenant, ]ords, si le ciel donne une heu-
reuse issue à la sanglante querelle qui retentit à nos
portes, nous conduirons notre jeunesse sur de plus no-
bles champs de bataille, et nous ne manierons i)lus que
des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes
rassemblées, les lieutenants (jui doivent gouverner en
notre absence revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est
au point où nous le désirons : seulement nous avons
besoin d'un peu plus de forces personnelles, et nous at-
tendons aussi que les rebelles, maintenant armés, soient
rentrés sous le joug du gouvernement.
WARWICK. — Nous ne doutons pas que Votre Majesté
Qe jouisse bientôt de ce double avantage.
■" ACTE IV, SCÈNE IV. 89
LE ROI. — Humphrey fie Glocester, mon fils, où est le
prince votre frère ?
GLOCESTER. — Je crois, seigneur, qu'il est allé chasser à
Windsor.
LE ROI. — Et avec qui?
GLOCESTER. — Je l'ignore , seigneur.
LE ROI. — Son frère Thomas de Clarence u'est-il pas
avec lui ?
GLOCESTER. — Nou, mou bon seigneur, il est ici présent.
CL.^RENCE.— Que veut de moi mon seigneur et mon
père?
LE ROI. — Je ne te veux que du bien, Thomas de Cla-
rence. Par quel hasard n'es-tu pas avec le prince ton
frère? Il t'aime, Thomas, et tu le négliges. Tu es placé
dans son affection plus avant qu'aucun de tes frères :
cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pour-
ras revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble
rôle de médiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui
plaire, n'émousse point la vivacité de sa tendresse, et ne
perds point l'avantage de ses bonnes grâces, en te mon-
trant froid ou négligent pour ce qu'il désire ; car il est
bienveillant pour qui sait le ménager par des soins : il
a une larme pour la pitié, et une main ouverte comme
le jour, quand la charité l'attendrit. Et cependant si on
l'irrite, il devient comme le rocher ; son humeur est aussi
capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup de
la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se
conformer soigneusement à son caractère. Qi-iand vous
le verrez disposé à la gaieté, remontrez-lui ses fautes et
toujours avec respect ; s'il est mal disposé, donnez-lui
de l'espace et lâchez-lui le câble, jusqu'à ce que ses pas-
sions, comme une baleine amenée sur le sable, se soient
consumées parleurs propres efforts. Retiens cette leçon,
Thomas, et tu seras le protecteur de tes amis, un cercle
d'or qui unira tellement tous tes frères, que jamais le
vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par le
poison des mauvais conseils que les années y verseront
nécessairement, dût -il le travailler aussi violemment
que l'aconit ou la poudre impélueuse.
HENRI IV.
CLAREXCE. — Je le cultiverai avec tout le soin et toute
la tendresse dont je suis capable.
LE ROI.— Pourquoi , Thomas, n'es-tu pas avec lui à
Windsor?
CLARENCE. — Il n'y est pas aujourd'hui; il dîne à Lon-
dres.
LE ROI. — Et avec qui? peux-tu me le dire?
CLARENCE. — AvGC Poins et le reste de cette bande qui
ne le quitte pas.
LE ROI. — Le sol le plus gras est aussi celui qui produit
le plus de mauvaises herbes : il en est surchargé, lui, la
noble image de ma jeunesse. Aussi mes chagrins s'é-
tendent par delà l'heure de ma mort; et des larmes de
sang s'échappent de mon cœur, quand mon imagination
me fait concevoir les jours d'égarement, les temps de
corruption que vous allez voir, lorsque je me serai en-
dormi avec mes ancêtres; car, aussitôt que la violence
de ses goûts de débauche n'aura plus de frein, que la
fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lors-
que le pouvoir viendra se joindre à ses penchants disso-
lus, de quel essor ne verrez-vous pas ses passions voler
à la rencontre du péril et de la cî\ute dont il sera menacé?
WARWicK. — Mon gracieux souverain, vous allez beau-
coup trop loin : le prince ne fait autre chose qu'étudier
ses compagnons, comme on étudie une langue étran-
gère. Pour la bien comprendre, il est nécessaire d'en
voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus
indécentes : une fois qu'on y est parvenu, ^'otre Altesse
sait qu'on n'en fait plus d'autre usage que de les con-
naître pour les détester. De même, le prince, quand il
sera mûri par l'âge, repoussera loin de lui ses compa-
gnons, comme on rejette ces termes grossiers ; et leur
souvenir vivra seulement dans sa mémoire, comme une
espèce de règle sur laquelle il mesurera la conduite et la
vie des autres, tirant ainsi avantage de ses fautes passées.
LE ROI.— Il est rare que raljeille ;il\indonnc le rayon
de miel qu'elle a déposé dans un cadavre. Qui entre là?
WesiiiK)! eland !
^Entre Wcslmoreland.)
ACTE IV, SCÈNE lY. 91
■WTSTMORELAND. — Santé à mon souverain ! Et puisse
un nouveau bonheur s'ajouter encore à celui que je
viens lui annoncer ! Le prince Jean votre fils baise les
mains de Votre Grâce. Mo^Ybray, l'évéque Scroop, Has-
tings et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment
des lois. Il n'y a pas maintenant une seule épée rebelle
hors du fourreau, et la paix arbore partout son rameau
d'olivier : Votre Majesté pourra en particulier lire à son
loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l'ac-
tion et en suivre toutes les circonstances.
LE ROI. — 0 "Westmoreland : tu es l'oiseau d'été, qui
sur les pas de l'hiver vient chanter la naissance du jour.
Tenez : voici encore d'autres nouvelles !
(Entre Harcourt.)
HARcoLRT. — Le cicl garde Votre Majesté d'avoir des
ennemis ; et lorsqu'il s'en élèvera contre vous, puissent-
ils tomber comme ceux dont je viens vous apprendre le
sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à
la tête d'une armée nombreuse d'Anglais et d'Écossais,
ont été totalement défaits par le shérif de la province
d'York. Ces dépêches, s'il vous plaît de les lire, renfer-
ment dans le plus grand détail toutes les dispositions et
les événements du combat.
LE ROI. — Eh ! pourquoi donc ces heureuses nouvelles
me rendent-elles plus malade? La fortune ne viendra-
t-elle jamais les deux mains pleines? Xe tracera-t-elle
jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractères?
Tantôt elle donne l'appétit, et refuse l'aliment ; c'est le
sort du pauvre en santé ; tantôt elle o2re un festin et
retire l'appétit ; c'est le sort du riche, qui possède Tabon-
dance et n'en jouit pas. Je devrais en ce moment me ré-
jouir à ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment
même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se
perdre. Oh! Dieu, venez à moi : je me trouve bien mal.
(Il tombe sans connaissance.)
GLocESTER. — Que Votrc Majesté prenne courage !
CLARENCE. — 0 mou auguste père !
WESTMORELAND. — Mou souverain, reprenez vos esprits,
levez les yeux....
HENRI IV.
WARwicK. — Calmez-vous, princes : attendez ; vous sa-
vez que ces accès lui sont très-ordinaires. Éloignez-vou^
de lui : donnez-lui de Tair : bientôt vous le verrez re-
venir à lui.
CLAREXCE. — Non, uon, il ne peut soutenir longtemps
ces angoisses. Les inquiétudes et les peines continuelles
de son âme ont tellement usé Tenceinte qui devait les
contenir, qu'à travers sa mince épais^ur, on aperçoit la
vie prête à s'échapper.
GLOCESTER. — Le peuple m'épouvante de ses récits : il
a vu des animaux nés sans père, des productions mons-
trueuses de la nature. Les saisons ont changé leur carac-
tère ; on dirait que Tannée, dans son cours, a trouvé
certains mois endormis, et les a franchis d'un saut.
CLARENCE. — La rlvière a éprouvé trois flux successifs
que n'a séparés aucun reflux; et les vieillards, chroni-
ques babillardes du temps passé, disent que le même
phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul,
le grand Edouard, ne tombât malade et ne mourût.
WARWICK,— Parlez plus bas, princes : le roi commence
à reprendre ses sens.
GLOCESTER. — Ccttc apoplexic sera sûrement le mal qui
terminera ses jours.
LE ROI.— Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez
dans quelque autre chambre.... Doucement, je vous en
prie. {On emporte le roi dans une partie plus reculée de la
chambre, où on le place sur un lit.) Qu'on n'y fa^se aucun
bruit, mes chers amis, à moins qu'une main secourable
ne récrée mes sens fatigués par quelque douce musique.
WARWiCK. — Qu'on fasse venir des musiciens dans la
chambre voisine.
LE ROI. — Placez ma couronne ici sur le chevet de mon
lit.
CLARENCE. — Scs yeux se creusent, il change visible-
ment.
WARWICK. — Moins de bruit, moins de bruit.
(Entre Henri.)
HENRI. — Qui de vous a vu le duc de Clarence?
CLARENCE. — Me voici, mon frère, accablé de tristesse.
ACTE IV, SCÈNE IV. 93
HENRI. — Comment, de la pluie sous les toits quand il
n'y en a pas dehors ? Comment se porte le roi ?
GLOCESTER. — Très-mal.
HENRI. — Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lai.
GLOCESTER. — C'est en les apprenant que sa santé s'est
si fort altérée.
HENRI.— S'il est malade de joie, il se rétablira sans mé-
decin.
WARwicK. — Pas tant de bruit, milords. — Cher prmce,
parlez bas : le roi votre père est disposé à s'assoupir.
CLARENCE. — Rctirons-nous dans l'autre chambre.
WARWICK. — Votre Grâce voudrait-elle bien s'y retirer
avec nous ?
HENRI. — Non : je vais m'asseoir ici et veiller auprès
du roi. {Tous sortent, excepté le prince.) Pourquoi la cou-
ronne, cette importune camarade de lit, est-elle placée
sur son oreiller? 0 brillante agitation, inquiétude dorée,
combien de fois ne tiens-tu pas les portes du sommeil
toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos! —
Il dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil
si parfait et si profondément doux que celui de l'homme
qui, le front ceint d'un bonnet grossier, ronfle pendant
toute la durée de la nuit. 0 grandeur, quand de ton
poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui
comme une riche armure qui, dans la chaleur du jour,
brûle en même temps qu'elle défend. Je vois près des
issues de son haleine un brin de duvet qui demeure
immobile. S'il respirait, cette plume légère et mobile
serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur!
mon père ! — Ce sommeil est profond ! En effet, c'est le
sommeil qui a détaché pour jamais ce cercle d'or du
front de tant de rois d'Angleterre. — Ce que je te dois ce
sont des larmes, et la profonde douleur des affections
du sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les
payeront, ô père chéri, et avec abondance! Ce que tu
me dois, c'est ta couronne royale qu'héritier immédiat
de ta place et de ton sang, je vois descendre naturelle-
ment sur ma tète. (// la met sur sa tête.) Eh bien, l'y
voilà : le ciel l'y maintiendra ; et dût la force de l'univers
94 HENRI IV.
entier se réunir dans le Lras d'un géant, il ne m'arra-
cherail pas cette couronne héréditaire; je la tiens de toi
et la laisserai aux miens, comme tu me l'as laissée.
(Il sort )
LE ROI. — Warwick! Glocester! Clarence!
(Rentrent Warwick et les autres.)
CLARENCE. — Le roi n'a-t-il pas appelé?
WARWICK. — Que désire Votre Majesté? Comment se
trouve Votre Grâce ?
LE ROI. — Pourquoi m'avez-vous laissé seul ici, milords?
CLAREXCE. — Mon souvcrain , nous y avons laissé le
prince mon frère ; il a voulu s'asseoir et veiller auprès
de vous.
LE ROI. — Le prince de Galles? où est-il? que je le voie,
n n'est pas ici.
WARWICK. — Cette porte est ouverte ; il sera sorti de ce
côté.
GLOCESTER. — Il n'a point passé par la chambre où nous
aous tenions.
LE ROI. — Où est la couronne? Qui Ta ôlée de dessus
mon oreiller ?
WARWICK. — Nous l'y avons laissée, mon souverain,
quand nous sommes sortis.
LE ROI. — C'est le prince qui l'aura prise. — Allez ; cher-
chez où il peut être. — Est-il donc si impatient, qu'il
prenne mon sommeil pour la mort?— Trouvez-le, lord
Warwick; que vos reproches l'amènent ici. — Ce procédé
de sa part s'unit à mon mal et hâte ma fm. — Voyez, en-
fants, ce que vous êtes ; avec quelle promptitude la na-
ture se laisse aller à la révolte , dès que l'or devient
l'objet de ses désirs. C'est donc pour cela que les pères
insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent
leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent
leur cerveau par les soucis, leurs os par le travail ! C'est
donc pour cela qu'ils ont rassemblé et entassé ces amas
corrupteurs d'un or difficilement acquis ! C'est donc pour
cela qu'ils se sont appliqués à former leurs enfants dans
la science et les exercices de la guerre! lorsque, pcmbla-
bles à labeille, recueillant sur chaque Heur des sucs
ACTE lY, SCÈNE lY. 9î
bienfaisants, nous retournons à la ruche les cuisses
chargées de cire et la bouche de miel, comme l'abeille,
nous sommes tués pour notre salaire. — Cet amer senti-
ment ajoute son poids à celui sous lequel va succomber
un père ! {Rentre Warwick.) Eh bien, où est-il, ce fils qui
ne veut pas attendre que la maladie qui le sert en ait
fini avec moi?
WARWICK. — Seigneur, j'ai trouvé le prince dans la
chambre voisine, couvrant de larmes de tendresse son
visage ému, et la douleur si profondément empreinte
dans tout son maintien, que la t^Tannie, qui ne s'est ja-
mais désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé
son poignard dans des larmes de pitié.... 11 vient.
LE ROI. — Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne?
— .4h! le voilà! {Entre Henri.) Approche-toi de moi,
Henri. — Vous, quittez la chambre et laissez-nous seuls.
HENFJ. — Je ne croyais pas que je dusse vous entendre
encore.
LE ROI. — Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette
pensée. — Je demeure trop longtemps près de toi; je te
fatigue. — Es-tu donc si pressé de voir mon siège vide,
que tu ne puisses fempêcher de t'investir de mes di-
gnités avant que ton heure soit venue? 0 jeune insensé!
tu aspires à un pouvoir qui te perdra. Attends encore
un moment ; le nuage de mes grandeurs n'est plus re-
tenu dans sa chute que par un soufile si faible, qu'il ne
tardera pas à se dissoudre ; le jour de ma vie s'obscurcit.
Tu as dérobé ce qui, dans quelques heures, t'appartenait
sans reproche, et à l'instant de ma mort tu as mis le
sceau à mon attente. Ta vie a clairement prouvé que tu
ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en mourusse con-
vaincu. Tu as caché dans tes pensées un miUier de poi-
gnards que tu as aiguisés sur ton cœur de pierre, pour
frapper la dernière demi-heure de ma vie! Quoi, ne
peux-tu m'accorder encore une demi-heure? Eh bien,
pars, va creuser tc^i-méme mon tombeau, et commande
aux cloches joyeuses d'annoncer à ton oreille non pas
que je suis mort, mais que tu es couronné; qu'au lieu
des larmes qui devraient arroser mon char funèbre,
96 HENRI IV.
coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seule-
ment mes restes dans une poussière oubliée, et donne
aux vers celui qui t'a donné la vie. Arrache de leurs
places mes officiers, viole mes décrets; car le temps est
venu où l'on peut se moquer de toutes règles ; Henri V
est couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale !
Loin d'ici, vous tous, sages conseillers, et vous, singes
fainéants, venez de tous les pays vous rassembler à la
cour d'Angleterre! Nations voisines, purgez-vous de
votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure,
boive, danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole,
assassine et renouvelle, sous des formes dilïérentes, tous
les crimes déjà connus? Félicitez-vous, il ne troublera
plus votre paix. L'Angleterre va de ses bienfaits redou-
blés secourir son triple forfait ; l'Angleterre lui donnera
des emplois, des honneurs, de la puissance : car Henri V
va arracher à la licence la musehère qui la contenait, et
ce chien fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa
dent la chair de l'innocent. 0 mon pauvre royaume,
encore languissant des coups de la guerre civile, si tous
mes soins n'ont pu te garantir des excès de la débauche
et du vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera
ton unique souci? Oh ! tu redeviendras un désert, peuplé
de loups, tes anciens habitants.
HENRI, se menant à genoux. — Oh! pardonnez-moi, mon
souverain. — Sans mes larmes, l'humide obstacle qui
m'a coupé la parole, j'aurais prévenu cette amère et dé-
chirante réprimande, avant que la douleur se fût mêlée
à vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens
d'entendre. — Voilà votre couronne, et que celui qui
porte la couronne éternelle vous conserve longtemps
celle-ci I Si je l'aime autrement que comme le gage de
votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me
relève de cette posture soumise, honorable témoignage
de respect que m'enseigne le sincère cl profond senti-
ment de mon devoir ! Le ciel sait, lorsque entré dans ce
lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de respira-
tion, de quel froid mortel fut saisi mon cœur! Si je mens
à la vérité, oh ! puissé-je mourir au milieu du désordre
ACTE IV, SCiiiSE IV. 97
de ma vie actuelle, sans que jamais ma vie apprenne au
monde incrédule le noble changement résolu dans mon
âme ! Venant pour vous voir et vous croyant mort (pres-
que mort moi-même, ô mon souverain, de lïdée que
vous l'étiez), j'ai adressé la parole à cette couronne,
comme si elle eût pu m'enlendre, et je lui faisais ces re-
proches : « Les inquiétudes qui t'accompagnent ont pris
« pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui
« es composée de l'or le plus pur, de toutes les sortes
« d'or tu es le pire. Un or d'un degré moins raffiné de-
« vient bien plus précieux, puisqu'il conserve la vie
« quand la médecine Ta rendu potable ; mais toi, le plus
B fin, le plus honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores
celui qui te porte. » C'était en l'accusant ainsi, mon
très-honoré souverain, que je l'ai posée sur ma tête,
pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui
avait, sous mes yeux mêmes, donné la mort à mon père :
sujet de plainte pour un fidèle héritier! Mais si sa pos-
session a souillé mon âme d'un seul sentiment de joie,
ou enflé mes pensées d'aucun mouvement d'orgueil ; si
aucun sentiment de révolte ou de vaine présomption
m'inspira l'idée de saluer sa puissance du moindre mou-
vement d'afïèction, que le ciel Téloigne pour jamais de
ma tête, et me rende semblable au plus misérable des
vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et
respect !
LE ROI.— 0 mon fils! c'est le ciel qui t'a inspiré l'idée
de l'emporter d'ici, pour te fournir une nouvelle occa-
sion de mieux regagner l'amour de ton père, en te justi-
fiant avec autant de sagesse. Approche, Henri, assieds-toi
près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois,
que jo doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par
quelles voies détournées, par quels obliques et tortueux
sentiers je suis parvenu à cette couronne; et je sais,
moi, avec combien d'inquiétudes ma tête l'a portée :
elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée,
mieux affermie : car les reproches que m'a coûtés sa
conquête vont s'ensevelir avec moi dans la terre. Elle
n'a paru en moi qu'un honneur arraché d'une main vio-
T. VII. 7
98 HENRI lY.
lente, etim grand nombre de ceux qui m'environnaient
me reprochaient le secours qu'ils m'avaient prêté pour
m'en rendre maître. De là naissaient les querelles et
Teffiision du sang qui chaque jour venaient troubler une
paix imaginaire ; tu vois avec quel péril j'ai soutenu ces
audacieuses menaces. Tout mon règne n'a été, pour
ainsi dire, qu'une scène où ce même sujet a été conti-
nuellement mis en action; mais aujom"d'hui, ma mort
change l'état des choses, car ce qui pour moi n'était
qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un
droit plus légitime ; tu reçois et tu portes le diadème en
vertu d'un titre héréditaire. Cependant, cjuoique tu sois
plus alïérmi sur le trône que je n'ai pu l'être, tu ne l'es
pas assez, tant que les ressentiments sont encore tout
frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis,
n'ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon
et de leurs dents, dont la criminelle assistance avait fait
mon élévation et dont la force pouvait me donner la
crainte d'être renversé. Pour l'éviter, j'ai détruit les uns,
et j'avais formé le dessein de conduire les autres à la
Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la
paix ne leur donnassent la tentation d'examiner de trop
près ma situation. Que ton soin, mon cher Henri, soit
donc d'occuper dans des guerres étrangères ces esprits
inquiets, afin d'user, dans une action portée hors de ce
royaume, le souvenir des temps passés. — Je voudrais te
parler encore ; mais mes poumons sont tellement affai-
blis, qu'il ne me reste plus d'haleine, et que la parole
me manque entièrement. Oh ! que Dieu me pardonne
les moyens qui m'ont conduit à la couronne, et m'ac-
corde que tu la puisses posséder en paix 1
HENRI. — Mon bien-aimé souverain, vous l'avez gagnée,
vous l'avez portée, vous l'avez soutçnue, et vous me la
donnez. Ma possession doitdonc être légitime et paisible;
et je promets de la défendre avec des eilbrts plus qu'or-
dinaires contre l'univers entier.
(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.)
LE ROI. — Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre.
LANCASTRE. — Santé, paixetboiiheuràmon augustcpèrel
ACTE IV, SCÈNE IV. 99
LE ROI.— Tu m'apportes, ô mon fils Jean, le bonheur
et la paix : mais pour la santé, hélas! elle s'est envolée
sur ses jeunes ailes loin de ce tronc desséché et flétri :
tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa fin. — Où
est milord "Warwick?
HENRI. — Milord A'N'arwick !
LE ROI. — Est-il quelque nom particulier attaché à l'ap-
partement où je me suis évanoui la première fois ?
WARWICK. — On l'appelle Jérusalem, mon noble prince.
LE ROI. — Dieu soit loué! C'est là que ma vie doit finir.
Il y a plusieurs années qu'on m'a prédit que je ne mour-
rais que dans Jérusalem : je crus à tort que ce serait
dans la Terre sainte ; mais portez-moi dans cette cham*
bre : je veux qu'on m'y place : c'est dans cette Jérusalem
que Henri mourra
(Tous sortent.)
FIN DU QUATRIEME ACll-.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Dans le comté de Glocester; une salle de la maison de Shallow.
Entrent SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH.
LE PAGE.
SHALLOW. — Parlacorbleii, chevalier, vous ne vous en
irez^jasce soir. {Appelant.) Holà, Davy! m'en tends-tu?
FALSTAFF. — Il faut que vous m'excusiez, maître Robert
Shallow.
SHALLOW. — Je ne vous excuserai point ; vous ne serez
point excuse : on n'admettra point d'excuses : il n'y a
pas d'excuses qui tiennent : vous ne serez point excusé.
Hé ! Davy !
(Entre Davy.)
DAVY. — Me voilà , monsieur !
SHALLOW. — Davy, Davy, Davy. — Attendez un peu,
Davy; attendez que je voie un peu, — oui c'est cela ; dites
à Guillaume le cuisinier, dites-lui qu'il vienne me par-
ler.— Sir Jean, vous ne serez point excusé.
DAVY. — Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces or-
donnances-là ne sauraient s'exécuter. — Et puis encore
autre chose ; est-ce en froment que nous sèmerons la
grande pièce de terre?
SHALLOW. — En froment rouge, Davy; mais appelez-
moi Guillaume le cuisinier : n'avez-vous pas des pigeon-
neaux ?
DAVY.— Oui-dà, monsieur. Voici aussi le mémoire du
maréchal, pour les fers de chevaux et les socs de char-
rue.
ACTE V, SCÈNE I. iOl
SHALLOw. — Voyez à quoi il se monte et qu'on le paye :
— sir Jean, vous ne serez point excusé.
DAVY. — Monsieur, il faut de toute nécessité un cercle
neuf au baquet. — Et puis encore, monsieur, voulez-vous
qu'on retienne à Guillaume quelque chose sur ses gages,
pour le sac qu'il a perdu l'autre jour à la foire de
Hinckley?
SHALLOW. — Certainement il m'en répondra. — Quelques
pigeons, Davy, une couple de petites poulardes fines,
an gigot de mouton, et puis après quelques petites drô-
leries, dis cela à Guillaimie.
DAVY. — L'homme de guerre restera-t-il ici à coucher,
monsieur ?
SHALLOW. — Oui, Davy, je veux le bien traiter ; un ami
à la cour vaut mieux qu'un penny dans la poche. Traite
bien ses gens, Davy; car ce sont de fieffés coquins, qai
pourraient mordre en arrière.
DAVY. — Pas plus toujours qu'ils ne sont mordus eux-
mêmes, leur linge est joliment sale.
SHALLOW. — Bien trouvé ,Davy;allons, à ton afîaire,Davy,
DAVY. — Je vous serais bien obligé, monsieur, de vou-
loir bien protéger Guillaum.e Yisor de Woncot, contre
Clément Perkers de la Colline.
SHALLOW. — 11 y a déjà bien des plaintes, Davy, contre
ce Yisor; ce Yisor est, à ma connaissance, un grand
coquin !
DAVY. — J'en conviens avec Yotre Seigneurie, mon-
sieur, c'est un coquin : cependant à Dieu ne plaise qu'im
coquin ne puisse pas obtenir quelque protection à la
prière de son ami. Un honnête homme, monsieur, est
en état de se défendre lui-même, et un coquin n'a pas
cet avantage. 11 y a huit ans, monsieur, que je sers fidè-
lement Yotre Seigneurie, et si je n'ai pas le crédit, une
fois ou deux par quartier, de faire avoir le dessus à un
coquin contre un honnête homme, il faut convenir que
j'ai bien peu de crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce
coquin est un honnête ami à moi, monsieur, c'est pour-
quoi je supplie Votre Seigneurie de lui accorder sa pro-
tection.
102 HENRI IV.
SHALLow.— Allons, c'est bon, il ne lui arrivera pas de
mal. Aie soin de tout, Davy. — Où êtes-vous, sir Jean?
Allons, quittez-moi ces bottes : donnez-moi la main,
monsieur Bardolph.
BARDOLPH. — Je suis bien charmé de voir Votre Sei-
gneurie.
SHALLOW. — Je te remercie de tout mon cœur, mon
cher maître Bardolph : et toi aussi {au parje)^ mon grand
garçon, sois le bienvenu. Allons, sir Jean,
(Shallow sort.)
FALSTAFF. — Jo VOUS suis , mou cher maître Robert
Shallow. — Bardolph, donnez un coup d'œil à nos che-
vaux. {Bardolph et le page sortent.) Si l'on me coupait en
morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines
d'échalas barbus comme maître Shallow. C'est quelque
chose d'admirable à voir que la parfaite concordance de
l'esprit de ses gens avec le sien. Eux, à force de l'avoir
devant les yeux, se comportent comme de sots juges de
paix; et lui, à force de converser avec eux, il a pris la
tournure d'un valet de juge : leurs esprits se sont si bien
unis et confondus par cette société habituelle, qu'ils se
jettent tous dans la même direction, comme une troupe
d'oies sauvages. Si j'avais une affaire auprès de maître
Shallow, je flatterais ses gens sur le crédit qu'ils ont au-
près de leur maître; si j'en avais une avec ses gens, je
chatouillerais maître Shallow de l'idée qu'il n'y a pas
d'homme au monde qui ait plus d'autorité sur ses do-
mestiques. Ce qu'il y a de certain, c'est que les manières
ou habiles ou sottes se gagnent comme les maladies par
la communication : c'est pourquoi les hommes doivent
bien prendre garde à ceux qu'ils fréquentent. — Je veux
tirer de ce Shallow de quoi tenir le prince Henri dans
un accès de rire non interrompu pendant la durée de six
mois, c'est-à-dire environ le temps de quatre plaidoi-
ries, ou de deux procédures; et ce rire-là sera sans vaca-
tions. Oh ! c'est quelque chose d'étonnant que l'effet d'un
mensonge appuyé d'un long jurement, ou d'une plaisan-
terie faite d'un air triste, sur un gaillard (jui n'a pas en-
core senti les épaules lui faire mal. Oh! vous le verrez
ACTE V, SCÈNE II. i03
rire jusqu'à ce que son visage se déforme comme ur
manteau mouillé mis de travers.
siiALLOW, derrière le théâtre. — Sir Jean !
FALSTAFF. — Je suis à vous, maître Shallow. Je suis à
vous, maître Shallow.
(Il sort.)
SCÈNE II
A. Westminster; un appartement du palais.
LE COMTE DE WARWICK et LE GRAND JUGE
WARWiCK. — Qu'est-ce, milord grand juge, où allez-
vous ?
LE JUGE. — Comment se porte le roi?
WARWICK. — Que trop Lien. Tous ses maux sont finis.
LE JUGE. — Il n'est pas mort, j'espère?
w.\RwicK. — Il a terminé son voyage en ce monde. Il
ne vit plus pour nous.
LE JUGE. — J'aurais voulu que Sa Majesté m'eût mandé
avant de mourir. Le zèle intègre avec lequel je l'ai servi
pendant sa vie me laisse exposé à tous les traits de l'in-
justice.
WARWICK. — En effet, je crois que le jeune roi ne vous
aime pas.
LE JUGE. — Je sais qu'il ne m'aime pas; aussi je m'arme
de courage pour soutenir d'un front serein le poids des
circonstances; elles ne peuvent me menacer d'une dis-
grâce plus affreuse que celle que me peint mon imagi-
nation.
(Entrent le prince Jean deLancastre, Glocester, Clarence
et autres lords.)
WARWICK. — Voici les enfants affligés de feu Henri.
Oh! plût au ciel que le Henri qui est vivant eût le carac-
tère du moins estimable de ces trois princes! Combien
de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont devenir
le butin d'hommes de la plus vile espèce ?
104- HENRI IV.
LE JUGE. — Hélas ! je crains bien que tout l'Etat ne soil
bouleversé,
LANCASTRE. — Bonjoup, cousiu Warwick.
GLOCESTER ET CLARENCE. — BonjOUr, COUSin.
LANCASTRE. — Nous nous atordous comme des hommes
qui ont perdu Tusage de la parole.
w.ARWiCK.— Nous pourrions bien le retrouver ; mais ce
que nous aurions à dire est trop triste, pour souffrir de
longs discours.
LANCASTRE. — Allons ! que la paix soit avec celui qui
nous cause cette tristesse !
LE JUGE. — Que la paix soit avec nous, et nons préserve
de devenir plus tristes encore !
GLOCESTER. — 0 uiou chcr lord ! vous avez en effet perdu
un ami ; et j'oserais jurer que vous n'avez pas emprunté
le masque de la douleur : sûrement celle que vous mon-
trez est sentie et bien sincère.
LANCASTRE. — Quoique uul homme dans ce royaume ne
puisse savoir au juste quel sera son sort, cependant
vous êtes celui qui a le moins à espérer. J'en suis af-
fligé : je voudrais bien qu'il en fût autrement.
CLARENCE. — Il faut maintenant que vous ayez des
égarus pour sir Jean Falstaff. 11 nage contre le cours
qu'a suivi votre mérite.
LE JUGE. — Aimables princes, ce que j'ai fait, je l'ai fait
en tout honneur, et conduit par l'impartiale direction
de ma conscience, et vous ne m'en verrez jamais solli-
citer le pardon par de honteuses et inutiles supplications.
Si la fidélité et l'irréprorhable innocence ne sufTisont
pas à me défendre, j'irai trouver mon maître le roi
mort, et je lui dirai qui m'envoie après lui.
w.ARwicK. — Voici le prince.
(Entre Henri V.)
LE JUGE. — Salut ! Que le ciel conserve Votre ^rajosfé !
LE ROI. — Ce vêtement somptueux et nouveau pour
moi, la majesté, ne m'est pas aussi léger que vous pou-
vez le croire. — Mes frères, votre tristesse est mêlée de
juelque crainte. Mais c'est ici la cour d'.\ngleterre et
non la cour de Turquie. Ce n'est point un Auuirat qui
ACTE V, SCÈNE II. 105
succède à un Amurat ; c'est Henri qui succède à Henri.
— Cependant, soyez tristes, mes bons frères; car il faut
l'avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se montre
en vous d\m air si noble que je veux en imiter l'exem-
ple, et la conserver au fond de mon âme. Soyez donc
tristes, mais pas plus, mes bons frères, que vous ne de-
vez l'être, d'un fardeau qui nous est imposé en commun.
Quant à moi, j'en atteste le ciel, je vous demande d'être
assurés que je serai votre père et votre frère à la fois.
Chargez-vous seulement de m'aimer, et moi je me charge
de tous vos autres soins. Cependant pleurez Henri mort :
je veux le pleurer aussi : mais vous avez un Henri vi-
vant, qui pour chacune de vos larmes vous rendra au-
tant d'heures de bonheur.
LANCASTRE ET LES AUTRES. — Nous u'atteudons pasmoius
de Votre Majesté.
LE ROI, les considérant l'un après Vautre. — Vous me re-
gardez d'un air inquiet; [au juge) et vous plus que les
autres ; vous êtes, je crois, bien sûr que je ne vous aime
pas.
LE jlTtE. — Je suis sûr que, si Ton me rend la justice
qui m'est due, Votre Majesté n'a nul motif légitime de
me haïr.
LE ROI. — Non? Comment un prince élevé dans de si
hautes espérances pourrait-il oublier des affronts tels
que ceux que vous m'avez fait subir ? Quoi ! réprimander,
maltraiter de paroles, envoyer rudement en prison l'hé-
ritier présomptif de l'Angleterre ! cela se pourrait -il aisé-
ment supporter? cela peut-il être lavé dans le Léthé?
cela peut-il être pardonné ?
LE JUGE. — Je représentais alors la personne de votre
père. L'image de sa puissance résidait en moi ; et au
moment où je dispensais sa loi, où j'étais occupé tout
entier des intérêts publics, il plut à Votre Altesse d'ou-
blier ma place, la majesté de la loi, l'autorité de la jus-
tice, et l'image du souverain que je représentais ; et elle
me frappa sur le siège même où je rendais un arrêt ! .41or3
je déployai contre vous, comme criminel envers votre
père, toute la hardiesse de mon autorité, et je vous fis
106 HENRI lY.
emprisonner. Si ma conduite fut blâmable, consentez
donc, aujourd'hui que vous portez le diadème, à voir
votre fils mépriser vos décrets, arracher la justice de
votre respectable tribunal , dédaigner la loi dans son
cours, émousser le glaive qui protège la paix et la sûreté
de votre personne, que dis-je? conspuer votre royale
image, et insulter à vos œuvres dans un second vous-
même. Interrogez vos pensées de roi, placez-vous dans
cette position : soyez aujourd'hui le père, et figurez-
vous que vous avez un ûls; que vous apprenez qu'il a
profané votre dignité à cet excès, que vous voyez vos
plus redoutables lois méprisées avec tant de légèreté, et
vous-même dédaigné à ce point par un fils : et ensuite
imaginez-vous que je remplis votre rôle, et que c'est au
nom de votre autorité que j'impose, avec douceur, si-
lence à votre fils ; après cet examen de sang-froid, jugez-
moi, et dites-moi, comme il convient à votre condition
de roi, ce que j'ai fait de malséant à ma place, à mon
caractère, ou à la majesté de mon souverain?
LE ROI. — Vous avez raison, juge, et vous avez pesé les
choses comme vous le deviez. En conséquence, conti-
nuez de tenir la balance et le glaive; et je souhaite qu'é-
levé de jour en jour à de plus grands honneurs, vous
viviez assez pour voir un de mes fils vous offenser, et
vous obéir, comme j'ai fait; puissé-je vivre aussi pour
lui répéter les paroles de mon père : « Je suis heureux
« d'avoir un magistrat assez courageux pour oser exer-
« cer la justice sur mon propre fils; et je ne suis pas
« moins heureux d'avoir un fils qui se dépouille ainsi
« de sa dignité eiilrc les mains de la justice. » — Vous
m'avez mis en prison : c'est pour cela que je mets en
votre main le glaive sans tache que vous avez accoutumé
de porter, en vous rappelant que vous devez en user
avec la même fermeté, la même justice, la même impar-
tialité que vous avez employées avec moi. ^'oilà ma
main. A'ous servirez de père à ma jeunesse ; ma voix ne
sera que l'écho des paroles que vous ferez entendre à
mon oreille. Je soumettrai huniblomont mes résolutions
aux sages conseils de votre expérience. — Et vous tous.
ACTE V, SCÈNE III. iOl
princes, mes frères, croyez-moi, je vous en conjure. —
Mon père a emporté avec lui mes égarements ; tons les
penchants déréglés de ma jeunesse sont ensevelis dans
sa tombe. Je lui survis triste et animé de son esprit,
pour tromper l'attente de l'univers, pour démentir les
prédictions et pour effacer l'injuste opinion qui s'est éta-
blie sur moi, d'après les apparences : les flots de mon
sang ont jusqu'ici coulé au sein d'orgueilleuses folies :
maintenant ils vont refluer en arrière et retourner vers
l'océan pour se mêler à ses vagues imposantes dans une
solennelle majesté. Nous convoquons maintenant notre
cour suprême du parlement, et choisissons pour mem-
bres de notre conseil des hommes si sages que le grand
corps de l'État puisse le disputer à la nation la mieux
gouvernée, et que les affaires de la paix ou de la guerre,
ou de toutes deux ensemble, nous soient également con-
nues et familières à tous. {Au grand juge.) Vous y
aurez, mon père, la première place. Après la cérémonie
de notre couronnement, nous assemblerons, comme je
viens de l'annoncer, tous les membres de l'État, et si le
ciel seconde mes bonnes intentions, nul prince, nul pair
n'aura jamais sujet de dire : « Que le ciel abrège d'un
« seul jour la vie fortunée de Henri !»
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Dans le comté de Glocester. — Le jardin de la maison de Shallow.
Entrent FALSTAFF, SHALLOW, SILEXCE ,
BARDOLPH, LE PAGE et DAYY.
SHALLOW, à Falstaff. — Oh ! vous verrez mon verger, et
sous mon berceau nous mangerons une reinette de
l'année dernière, que j'ai greffée moi-même, avec un
plat de biscuits et quelque chose comme ça. Allons, cou-
sin Silence, et puis nous irons nous coucher.
FALSTAFF. — Pardieu, vous avez là une bonne et richa
habitation 1
108 HENRI IV.
SHALLOw. — Oh! toute nue, nue, nue! une pauvreté,
une pauvreté, sir Jean : mais, ma foi, Fair y est bon. —
Sers, Davy, sers, Davy ; fort bien, Davy.
FALSTAFF. — Ce Davy vous sert à bien des choses ; il est
tout à la fois votre valet et votre laboureur.
SHALLOW. — C'est un bon valet, un bon valet, un très-
bon valet, sir Jean. Par la messe, j'ai bu un peu trop de
vin d'Espagne à souper. — C'est un bon valet. — Oh ! çà,
asseyez-vous donc, asseyez-vous donc : approchez donc,
cousin.
siLEN'CE. — Ah ! mon cher, je dis, je veux bien.
(Il chante.)
Ne faisons rien autre que manger etbonne chère,
Et remercier le ciel de cette joyeuse année; [chères
Quand la viande esta bon marché et que les femelles sont
Que déjeunes gaillards rôdent çà et là,..
Vive la joie, et vive la joie à jamais !
FALSTAFF. — Ail! voilà ce qui s'appelle un bon vivant!
Maître Silence, je vous porte une santé pour cela.
SHALLOW. — Versez donc à M. Bardolph, Davy.
DAVY. — Mon cher monsieur, asseyez-vous donc. (// fait
asseoir le page et Bardolph à une autre table.) Je suis à
vous tout à l'heure. — Mon très-cher monsieur, asseyez-
vous. — Monsieur le page, mon bon monsieur le page,
asseyez-vous. Grand bien vous fasse. Ce qui nous man-
que à manger, nous l'aurons en boisson. — Il faut excu-
ser. Le cœur est tout.
(Il sort.)
SHALLOW. — Allons, gai, monsieur Bardolph; et vous,
mon petit soldat aussi, que je vois là-bas, égayez-vous.
SILENCE chante.
Allons, gai, gai, ma fc^rame est comme toutes les autres;
Caries femmes sont des diablesses, les petites et les grandes.
On est gai dans la salle quand les barbes se remuent.
Et vive la joie du carnaval !
Allons, gai, gai, etc.
ACTE V, SCENE III. 109
PALSTAFF.— Je n'aurais pas cru que maître Silence eût
été un homme de si bonne humeur.
SILENCE. — Qui? moi? J'ai été comme cela déjà plus
d'une fois.
DAVY, rentre et sert un plat de pommes devant Bardolph.
— Tenez, voilà un plat de pommes de rambour pour
vous.
SHALLOw. — Davy ?
DAVY. — Plaît-il, monsieur? — Je suis à vous tout à
l'heure. Un verre de vin, n'est-ce pas, monsieur?
siLEN'CE chante.
Un verre de vin, pétillant et fin,
Et je bois à mes amours,
Et un cœur j oyeux vit longtemps.
FALSTAFF. — Bpavo, maître Silence.
SILENCE. — Et soyons gais, voilà le bon temps de la
nuit:
FALSTAFF. — Santé et longue vie à vous, maître Silence!
SILENCE chante.
Remplissez le verre et faites-le passer,
Et je vous fais raison jusqu'à un mille de profondeur.
SHALLOW. — Honnête Bardolph, soyez le bienvenu : si
tu as besoin de quelque chose et que tu ne le demandes
pas, dame, tant pis pour toi. [Au page.) Bienvenu aussi,
toi, mon petit fripon, et de toute mon âme ! Je vais boire
à monsieur Bardolph et à tous les joyeux cavalières de
Londres.
DAVY. — J'espère bien voir Londres une fois avant de
mourir.
BARDOLPH. — Si j'ai le plaisir de vous y rencontrer,
Davv....
SHALLOW. — Vous boirez bouteille ensemble? Ha! n'est-
ce pas, monsieur Bardolph?
BARDOLPH. — Oui, mousieur, et à même le broc.
SHALLOW. — Pardieu, je te remercie.— Le drôle se col-
110 HENRI IV.
lera à tes côtés, je puis t'en assurer : oh ! il ne te renon-
cera pas, il est de bonne race.
BARDOLPH. — Et moi, je me collerai à lui aussi, mon-
sieur.
sHALLow. — C'est parler comme un roi ! — Ne vous
laissez manquer de rien ; allons, qui? {On entend frapper
à la porte.) — Voyez qui est-ce qui frappe là. Ho ! qui est
là?
(Davy sort.)
FALSTAFF, à Silence qui avale une rasade. — Ma foi! vous
m'avez bien fait raison.
SILENCE chante.
Fais-moi raison
Et arme-moi chevalier.
Samingo',
N'est-ce pas cela?
FALSTAFF. — C'cSt Cela.
SILENCE. — Est-ce cela? Eh bien, avouez donc qu'un
vieux homme est encore bon à quelque chose.
(Rentre Davy.)
DAVY. — Plaise à Votre Seigneurie ! il y a là-bas un cer-
tain Pistol qui arrive de la cour et apporte des nouvelles.
FALSTAFF. — De la cour? Faites-le entrer.
(Entre Pistol.) •
FALSTAFF.— Eh bien, Pistol, qu'est-ce quïl y a?
PISTOL. — Sir Jean, Dieu vous ait en sa garde !
FALSTAFF. — Oucl vcut VOUS a soulïlé ici, Pistol?
PISTOL. — Ce n'est pas ce mauvais vent qui ne souffle
rien de bon à l'homme. — Aimable chevalier, te voilà
devenu des plus grands personnages du royaume.
SILENCE. — Ma foi ! je crois qu'il n'est autre que le bon-
homme Souille de Barson - ?
PISTOL. — Soufile ! Te te souiïle dans la face, mauvais
poltron de païen. Sir Jean, je suis ton Pistol el ton ami.
' Samingo pour Domingo. C'est le refrain d'une vieille chanson.
- Piiff de Barxon. Il a fallu traduire le nom pour faire comprea-
dre la réplique.
ACTE V, SCÈNE III. iH
Et je suis venu ici ventre à terre; et je t'apporte des nou-
Telles et des bonheurs pleins de félicités, et un siècle
d'or, et d'heureuses nouvelles du plus grand prix.
FALSTAFF.— EhLien,je t'en prie, débite-les-nous donc,
comme un homme de ce monde.
pisTOL. — Au diable ce monde et ses vilenies * ! Je parle
de l'Afrique et de joies d'or.
FALSTAFF. — Maudit chevalier d'Assyrie, quelles sont
les nouvelles ? Que le roi Cophetua sache donc enfin de
quoi il s'agit.
SILENCE chante.
Oui, et Robin-Hood, aussi, et Scarlet et le petit Jean.
PISTOL. — Est-ce à des mâtins de la basse-cour à se
mettre en comparaison avec l'Hélicon ? De bonnes nou-
velles seront-elles ainsi reçues? Alors, Pistol, cache ta
tête dans le giron des Furies.
sHALLow. — Mon galant homme, je n'entends rien à
vos manières d'agir.
PISTOL.— C'est de quoi tu dois te lamenter.
SHALLOW. — Pardonnez-moi, monsieur. Mais, mon-
sieur, si vous arrivez avec des nouvelles de la cour, je
pense qu'il n'y a que deux partis à prendre, c'est ou de
les débiter, ou de les taire. Je suis, monsieur, dépositaire
d'une certaine autorité, sous le bon plaisir du roi.
PISTOL. — Et quel roi, va-nu-pieds? Parle, ou meurs.
SHALLOW. — Du roi Henri.
PISTOL. — Henri IV, ou Henri V?
SHALLOW. —Henri IV.
PISTOL. — Au diable ^ ton office ! Sir Jean, ton tendre
agneau est à présent roi; Henri V, le voilà! Je dis vrai.
Si Pistol te ment, tiens, fais-moi la figue, comme à un
fanfaron espagnol.
FALSTAFF. — Comment ? est-ce que le vieux roi est mort?
PISTOL. — Aussi ferme qu'un clou dans une porte ^ : ce
que je dis est la vérité.
• A f.... a for theicorld.
• A f.... a for ihine office.
• Ai naïl in door; expression proverbiale. Door-nau signilîe ie
H2 HENRI IV.
FALSTAFF. — AlloDs, Bai'dolph, partons : selle mon che-
val. Maître Robert Shallow, choisis la place que tu vou-
dras dans tout le pays ; elle est à toi. El toi, Pistol, je te
surcharf^erai de dignités.
BARDOLPH.^Oh ! jour heureux ! Je ne donnerais pas
ma fortune pour une baronnie.
piSTOL. — Eh bien ? n'ai-je pas apporté de bonnes nou-
velles ?
FALSTAFF. — Portez maître Silence à son lit. — Maître
Shallow, milord Shallow, vois ce que tu veux être : je
suis l'intendant de la fortune; prends tes bottes; nous
voyagerons toute la nuit. — Oh! mon cher Pistol! Vite,
vite, Bardolph ! {Bardolph sort.) Viens, Pistol ; dis-moi
encore quelque chose, et en même temps cherche dans
ta tête quelque emploi pour toi, qui te fasse plaisir. Vos
bottes, vos bottes, maître Shallow. Je suis sûr que le
jeuneroi languit après moi. Prenons les chevaux du pre-
mier venu : n'importe qui. Les lois d'Angletere sont ac-
tuellement à mes ordres. Heureux ceux qui ont été mes
amis ; et malheur à milord grand juge !
PISTOL. — Que de vilains vautours lui mangent les pou-
mons ! Qu est-elle deve'nue, comme on dit, la vie que je me-
nais il n'y a pas longtemps? Eh bien! nous y voilà. Bénis
soient ces jours de bonheur !
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Londres. — Une rue.
Entrent DEUX HUISSIERS tramant L'HOTESSE
QUICKLY ET DOROTHÉE TEAR-SHEET.
l'hotesse. — Non, gueux degredin, quandj'en devrais
mourir, je voudrais te voir pendu. Tu m'as disloqué l'é-
paule.
LE PREMIER HUISSIER. — Les coustables me l'ont remise
clou sur lequel frappe le marteau de la porte. As nail in doot
pourrait signifier aussi comme un ongle j^ris dans une porte.
ACTE V, SCÈNE IV. 113
entre les mains ; elle aura du régime du fouet autant
qu'il lui en faudra, je le lui promets. Il y a un homme ou
deux de tués à cause d'elle.
DOROTHÉE. — Vous meutez, bec à corbia, bec à corbiu
que vous êtes. Viens donc, je te dis, moi, damné coquin
au visage de tripes. Si In me fais faire une fausse couche,
il vaudrait mieux pour toi que tu eusses battu ta mère.
Vilaine face de papier mâché !
l'hotesse. — 0 Seigneur ! pourquoi sir Jean n'est-il pas
ici? 11 y aurait du sang répandu d'abord. Mais voyez,
mon Dieu, lui faire faire une fausse couche !
LE PREMIER HUISSIER. — Si Cela arrive, vous lui remet
trez sa douzaine de coussins ; elle n'en a que onze main
tenant. Allons, je vous commande à toutes deux de venir
avec moi. Il est mort, cet homme que vous avez battu
Pistol et vous.
DOROTHÉE. — Je vais te le dire, figure d'encensoir:
allez, on vous fera solidement gambiller en l'air pour
cela, "vàlaine mouche bleue ' que vous êtes. Sale meurt-
de-faim de correcteur, si vous n'êtes pas pendu, je quitte
le métier ^.
LE PREMIER HUISSIER. — Vensz, veuez, chevaliers errants,
venez.
l'hotesse. — 0 Dieu ! faut-il que la force l'emporte ainsi
sur le bon droit? Bien, bien, de la patience vient l'ai-
sance.
DOROTHÉE. — Allons douc, coquin, allons donc, menez-
moi donc devant le juge.
l'hotesse. — Oui, venez donc, chien de chasse affamé.
DOROTHÉE. — Mort de Dieu ! tête de Dieu !
l'hotesse.— Atome que tu es !
DOROTHÉE. — Allons douc, chose de rien du tout. Allons
donc, gredin.
LE PREMIER HUISSIER. — C'est bien, c'est bien.
(Ils sortent.}
• Allusion à l'habit bleu des huissiers.
i Half'-kirtles. C'était, à ce qui paraît, une sorte de vêtement de
nuit à l'usage des femmes de l'espèce de Dorothée.
r. VH. g
il4 HENRI IV.
SCÈNE V
Une place publique près de l'abbaye de Westminster.
Entrent DEUX VALETS couvrant le pavé de joncs.
LE PREMIER VALET. — Encore des roseaux, encore des
roseaux.
LE SECOND VALET. — Les trompettcs ont sonné deux
fanfares.
LE PREMIER VALET. — Il Sera bicu deux heures, avant
qu'on revienne du couronnement. — Dépêchons , dé-
pêchons.
(Ils sortent.)
(Entrent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph. le Page.)
FALSTAFF. — Tcncz-vous là à côté de moi, maître Robert
Shallow. Je vous ferai faire accueil par le roi : je vais
lui donner un coup d'oeil de côté lorsqu'il passera ; et
remarquez bien de quel air il me regardera.
PISTOL. — Bénédiction sur tes poumons, bon chevalier!
FALSTAFF. — Approche ici , Pistol ; tiens-toi derrière
moi. {A Shallow.) Oh! si j'avais eu le temps de faire
faire des livrées neuves, j'aurais .voulu y dépenser les
mille livres sterling que je vous ai empruntées. Mais cela
ne fait rien : cette manière modeste de se présenter sied
mieux encore. Gela prouve combien j'étais pressé de le
voir.
SHALLOW. — Oui, c'en est une preuve.
FALSTAFF.— Cela fait voir l'ardeur de mon affection.
SHALLOW.— Oui, sans doute.
FALSTAFF. — Mou dévoucmeut.
SHALLOW. — Certainement, certainement, certainement.
FALSTAFF. — Cela a l'air d'un homme qui a couru la
poste jour et nuit, et sans déhhérer, sans songer à rien,
.sans se donner le temps de changer de chemise.
SHALLOW. — Cela est très-certain.
FALSTAFF. — Mais qui vient se poster là tout sali du
voyage, tout en sueur du désir de le voir, n'ayant nulle
ACTE V, SCÈNE V. 113
autre idée en tête, mettant en oubli toute autre affaire,
comme s'il n'y avait plus au monde rien à faire que de le
voir....
pisTOL. — C'est semper idem, car absque hoc nihil est.
Parfait en tout point.
sHALLow. — Oui vraiment.
PISTOL. — Mon chevalier, je veux enflammer ton noble
foie, et te mettre en fureur. Ta Dorothée, l'Hélène de tes
nobles pensées, est dans une honteuse réclusion, dans
une prison infecte, traînée là par la main la plus gros-
sière et la plus sale. Fais sortir la Vengeance de son
antre d'ébène avec les serpents agités de l'affreuse
Alecton ; car ta chère Dorothée est dedans : Pistol ne dit
jamais rien que de vrai.
FALSTAFF. — Je la délivrerai.
(Acclamalions, bruits de trompettes derrière le théâtre.)
PISTOL. — On a entendu mugir la pier et les sons écla-
tants de Ja trompette.
',Entre le roi avec sa suite, dans laquelle se trouve le lord
grand juge.)
FALSTAFF. — Dicu conservo Ta Majesté, roi Hal, mon.
royal Hal !
PISTOL. — Que le ciel te garde et veille sur toi, très-royal
rejeton de h. gloire!
FALSTAFF. — Que Dicu te conserve, mon cher enfant!
LE iioi. — Milord grand juge, parlez à cet insensé.
LE JUGE. — Etes-vous en votre bon sens? Savez-vous ce
que vous dites ?
FALSTAFF. — Mou Toi, mou Jupitcp î C'est à toi que je
parle, mon cœur.
HENRI. — Je ne te connais point, vieillard. Va faire tes
prières. — Que ces cheveux blancs siéent mal à un in-
sensé, à un mauvais bouiïbn ! J'ai vu en songe, pendant
un long sommeil, un homme de cette espèce, gonflé de
même d'un excès de nourriture, aussi vieux et aussi dé-
bauché. Mais éveillé, je méprise mon songe. — Va tra-
vailler à diminuer ton ventre et à grossir ton mérite.
Quitte ta vie gloutonne : sache que la tombe ouvre pour
lui une bouche trois fois plus large que pour les autres
il6 HENRI VI.
hommes. — Ne me réplique pas par une ridicule plaisan-
terie. Ne t'imagine pas que je sois aujourd'hui ce que
j'élnis. Le ciel sait, et l'univers verra, que j'ai renoncé à
' mon passé, et je rejetterai de même tous ceux qui firent
ma société. Quand tu entendras dire que je suis ce que
j'ai été, reviens vers moi, et tu seras ce que tu étais
alors, le guide et le promoteur de mes dérèglements.
Jusqu'à ce moment, je te bannis, sous peine de mort,
comme j'ai déjà banni le reste de ceux qui m'ont égaré,
et je te défends d'approcher de notre personne plus près
que de dix milles. Quant à votre subsistance, je vous
l'assurerai, afin que les besoins ne vous sollicitent pas au
mal ; et lorsque nous apprendrons que vous avez réformé
votre vie, alors nous vous emploierons, selon votre ca-
pacité et votre mérite. (Au grand juge.) C'est vous, mi-
lord, que je charge de veiller sur l'exécution de mes
ordres. Continuez la marche.
(Sortent le roi et sa suite.)
FALSTAFF.— Maître Shallow, je vous dois mille livres
sterling.
SHALLOW. — Oui, vraiment, sir Jean, que je vous prie
de me rendre, pour que je puisse les remporter avec moi.
FALSTAFF. — Celaest bien difficile, maître Shallow^. Que
tout ceci ne vous chagrine pas. Il va m'envoyer chercher
pour me parler en particulier, voyez-vous. Il faut bien
qu'il prenne ce ton devant le monde. N'ayez pas d'inquié-
tude sur votre fortune. Je suis encore, tel que vous me
voyez, l'homme qui vous fera prospérer.
SHALLOW. — Je ne vois pas trop comment, à moins que
vous ne me donniez votre pourpoint, et que vous ne me
rembourriez de paille. Je vous en prie, mon cher sir
Jçan, sur les mille livres, rendez-m'en seulement cinq
cents
FALSTAFF. — Maître, je vous tiendrai parole : ce que
vous avez entendu là n'était qu'une couleur.
SHALLOW. — Je crains bien que vous ne soyez teint • de
cette couleur-là toute votre vie.
1 That you witl die in; jeu de mots entre die, mourir, et dye,
teindre.
ACÏK V, SCËNE V. 117
FALSTAFF. — Ne cpaignez point de couleurs; venez dîner
avec moi. Viens, lieutenant Pistol ; et toi aussi. Bar-
dolph. — On m'enverra chercher ce soii- de bonne
heure.
(Rentrent le prince Jean de Lancastre, le lord grand juge,
des ofEciers de justice, etc.)
LE JCGE, à des archers. — Allez, conduisez sir Jean
Falstaff à la Flotte * : emmenez avec lui toute sa com-
pagnie.
FALSTAFF. — Miîord, milord....
LE JUGE. — Je n'ai pas le temps de vous parler : je vous
entendrai tantôt. — Qu'on les emmène.
PISTOL.
Se fortuna me tormenta,
Spero me contenta,
(Sortent Falstaff, Shailow, Pistol, Bardolph, le page, et
les officiers de justice.)
LANCASTRE. — J'aime heaucoup cette noble conduite du
roi : il a l'intention de donner à ses anciens camarades
une honnête aisance. Mais il les bannit tous, jusqu'à ce
qu'ils aient pris devant le public un langage plus sensé
et plus décent.
LE JUGE.— C'est ce qui va être exécuté.
LANCASTRE. — Le roi a convoqué son parlement ,
milord.
LE JUGE. — Om, pnnce.
LANCASTRE. — Je parierais qu'avant la fin de cette année
nous porterons nos armes concitoyennes et notre ar-
deur native jusqu'au sein de la France. — J'ai entendu
quelque oiseau chanter l'air de ces paroles, et sa musi-
que, à ce que je présume, a plu à l'oreille du roi. Allons,
venez.
(Ils sortent.;
» Dans la prison appelée la Flotte; selon toute apparence, pour
assurer l'exécutioD des ordres du roi, car on verra plus loin qu'ils
ne sont condamnés qu'au banniss«»»M*int.
118 HENRI IV.
ÉPILOGUE
PRONONCÉ PAR UN DANSEUR.
D'abord ma crainte, ensuite ma révérence, et puis mon
discours. Ma crainte, c'est votre mécontentement; ma
révérence, c'est mon devoir; et mon discours, c'est de
vous demander pardon. Si vous vous attendez à un bon
discours, je suis perdu ; car ce que j'ai à vous dire est de
ma façon, et ce que je dois vous dire va encore, j'en ai
peur, me faire tort. Mais au fait, et à tout liasard, il faut
que vous sachiez, comme vous le savez très-bien, que je
parus dernièrement ici à la fin d'une pièce qui vous
avait déplu, pour vous demander votre indulgence et
vous en promettre une meilleure; je comptais, pour
vous dire la vérité, m'acquitler au moyen de celle-ci :
mais si, comme une expédition malheureuse, elle me
revient sans succès, je fais banqueroute; et vous, mes
chers créanciers, vous perdez votre dû. Je vous promis
que je me trouverais ici ; et en vertu de ma parole, je
Tiens livrer ma personne à votre merci. Rabattez-moi
quelque chose, je vous payerai quelque chose; et suivant
l'usage de la plupart des débiteurs, je vous ferai des
promesses à l'infini.
Si ma langue ne peut vous persuader de me tenir
quitte, voulez-vous m'ordonner d'user de mes jambes?
Et pourtant ce serait un payement bien léger que de
payer sa dette en gambades. Mais une conscience délicate
offre toutes les satisfactions qui sont en son pouvoir, et
c'est ce que je vais faire. Toutes les dames qui sont ici
m'ont déjà pardonné ; si les messieurs ne veulent pas
en faire autant, alors les messieurs ne s'accordent donc
pas avec les dames , et c'est ce qu'on n'a jamais vu
dans une pareille assemblée. — Encore un mot, je
vous en supplie. Si vous n'êtes pas trop dégoûtés de la
chair grasse, notre humble auteur continuera son liis-
toire, dans laquelle sir Jean continuera de jouer son
ACTE V, SCÈNE V. HP
rôle, et où il vous fera rire par le moyen de la belle
Catherine de France; autant que j'en puis savoir,
FalstafFy mourra de gras fondu, à moins que vous ne
l'ayez déjà tué par votre disgrâce : car Oldcastle est
mort martyr, et celui-ci n'est pas le même homme. —
Ma langue est fatiguée : quand mes jambes le seront
aussi, je vous souhaiterai le bonsoir, et sur ce je me
prosterne à genoux devant vous ; mais à la vérité c'est
afin de prier pour la reine.
FIN DU CINQUIÈME ET DF.BNIEB ACTE.
HENRI V
TRAGÉDIE
NOTICE 8i:n, llKiNUI V
r.'rst ;i » 'Il «|Mt> lii phi|>:irt «1«*s oviti«|»«»s ont iVj^:\nlt^ fln\n V
roiiuiu* 1*111) (les plus l.iilili's inivia^os ilo Sh;iksiuMvo. l.o oiiinui^m<
>olo, il osl vrai, ost viilo ««l iVoitI, ol los oonwrsuliiuis qui lo »vm
j»lisst>nl ont aussi \w\i ilo i\uh"ilo pooiiijuo »p»o «rinliMvl (lrauiaiiquo<
' ais la luarrlio îles qnairo |vivi\ii<>rs aiMos osl siniplo. vapiiU», ani
00 ; los ovoiiomouls ilo riii>loiro, plans tio gouvonioniont ou li»»
MniutMo, ooinplius, ut^gooialions, guonvs, s'v transfovmont sans
olUirl on soi>nos do lho:\lro ploinos do vio ol d'oiVol ; si los oaraouMvs
sont pou tK^oliip|>os, ils si>nl lùou »lossin»^ ol IViou soutonus; ol lo
douMo ni^nio do Sliakspoaiv, n\ondislo proiond ol poolo biillaul,
nuMno dans U's lorn»os piMiililos ol birarros qu'il «louno à saponsiVol
à Si)u imagination, y oonsorvo son ahoudatioool sou oolal.
Ou roiu'onlro aussi, dans los pavolos du olnvuv qui roniplil los
oulr'arlos, dos pvouxos >on\aripialdos du bon sons {\c Sliakspoaro ot
do rinstiuci »iui lui Taisail sontir los inoiuivi^nionls do sou systèuio
drainaliquo: « IVruioilot, dilil aux spootatours il«"*s lo di4mi do la
pi«'0o, quo nous lassions ivavaillor la f>uoo iU^ voiro iu>aj«in:\tion.,,.
(Vosl f> \olro ponsoo h oroor ou co luonuMit nos rois pour los irans-
poi'ior d'un lion ^ laulro, iVanoliissanl los lou\ps ol vossonaul loa
tWi'noinouls do plusiours aumVs dans Tospaoo d'uno honiv. » Kl ail-
leurs: • Aooordo/-uous voIro palioui'oot pardou>\o/. I aluis duoliau-
m'Utonl do liou aiiipiol nous souunos r«Mulls pour rossorror la pii'ro
ilans son oadro. »
l.a parlio populan'o ol oonuquo du dranio, hiou qiu" la vorvo ori- ^
piualo do l'alslall'u'y soit plus, oiVro dos so<>nos d'uno j;aiolt'' parlai-
lonn>ut nalurollo, ot lo (îallois l-'luolliu osl un uiodMo do co havar-
tlai-o niililairo siMionx, naïf, intarissalilo, iualtondu ol moquour, i\\:\
onoilotii uuM\u' loinps lo riro ot la synipalliio.
HENRI V
TRAGEDIE
PERSONNAGES
LE ROI HENRI V.
LE DUC DE GLOCESTER,) frères
LE DUC DE BKDFORD, (du roi.
LE DUC DKXETER, oncle du roi.
LE DUC D'YORK.
LE COMTE DE SALISBURY.
LE COMTF, DE WE.STMORELAND.
LE COMTE DE WAUWICK.
L'ARCHEVEQUEdeC.\NTORBÉRY
L'ÉVEQUE DELY-
LK COMTE DE CAM-\
BRIDGE, (conspirateurs
LE LORD SCROOP.icontre le roi.
SIR THOMAS GKEY,;
SIR THOMAS ERPiN-
GHAM, '
GOWER,
FLUELLEN,
MACMORRIS,
JAxMY,
BATES, COURT, WILLIAMS, sol-
dats anglais.
PISTOL, NYM,BARDOLPH, anciens
officiers de
l'armée du roi
serviteurs de Falstaff, et aujourd'hui
soldats.
CHARLES VI, roi de France.
LOUIS, dauphin.
LE DUC DE BOURGOGNE.
LE DUC DORLÉANS ,
LE DUC DE BOURBON,
LE CONNETABLE,
RAMBURES , ( seigneurs
GRAND PRÉ, t français.
LE GOUVERNEUR dHarfleur.
MONTJOIE, héraut d'armes français.
AMBASSADEURS députes vers le roi
d'Angleterre.
ISABELLE, reine de France.
CATHERINE, flUe de Charles et d'Isa-
belle.
-•VLIX, dame française de la suite de
la princesse Catherine.
QUICKLY, épouse de Pistol, auber-
giste.
CHOEUR.
Lords, courriers, sold.4TS français, anglais, etc.
La scène, au commencement de la pièce, est en Angleterre,
ensuite toujours en France.
LE CHŒUR.
Oh ! sij'avaisune muse de feu qui pût s'élever jusqu'au
ciel le plus brillant de l'invention ! un royaume pour
théâtre, des princes pour acteurs, et des monarques
pour spectateurs de cette sublime scène , c'est alors qu'on
verrait le belliqueux Henri, sous ses traits naturels,
avec la majesté du dieu Mars, menant en laisse, comme
des limiers, la famine, la guerre et l'incendie qui ram-
peraient à ses pieds, pour demander de l'emploi. Mais,
pardonnez, indulgente assemblée ; pardonnez à l'impuis-
sance du talent, qui a osé, sur ces planches indignes, ex-
poser à la vue un objet si grand. Cette arène à combats
VlC) HENRI V.
de coqs peut-elle contenir les vastes plaines de la
France? pouvons-nous entasser dans cet 0 * de bois
tous les milliers de casques qui épouvantèrent le ciel
d'Azincourt? Pardonnez, si un chiffre si minime doit
représenter ici, sur un petit espace, un million. Permet-
tez que, remplissant l'office des zéros dans cet énorme
calcul, nous fassions travailler la force de votre imagina-
tion. Supposez qu'en ce moment, dans l'enceinte de ces
murs, sont enfermées deux puissantes monarchies, dont
les fronts levés et menaçants, l'un contre l'autre oppo-
sés, ne sont séparés que par l'Océan, étroit et périlleux :
réparez par vos pensées toutes nos imperfections : divi-
sez un homme en mille parties; et voyez en lui une ar-
mée imaginaire : fîgurez-vous, lorsque nojs parlons des
coursiers, que vous les voyez imprimer leurs pieds su-
perbes sur le sein foulé de la terre. C'est à votre pensée
à orner en ce moment nos rois ; qu'elle les transporte
d'un lieu dans un autre, qu'elle franchisse les barrières
du temps, et resserre les événements de plusieurs années
dans la durée d'une heure. Pour suppléer aux lacunes,
souffrez qu'un chœur complète les récits de cettehistoire:
c'est lui qui, dans cet instant, tenant la place du pro-
'logue, implore votre attention patiente, et vous prie d'é-
couter et de juger la pièce avec indulgence.
1 O, lettre de l'alphabet. Allusion à la forme circulaire de
cette lettre.
ACTE PREMIER
SCENE I
Londres. — Antichambre dans le palais du roi.
Entrent L'ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY,
L'ÉVÉQUE D'ÉLY.
CANTORBÉRY. — Milord, je puis vous dire qu'on presse
vivement la signature de ce même bill, qui aurait suivant
toute apparence, et même infailliblement passé contre
nous, la onzième année du règne du feu roi, si Tagita-
tion de ces temps de trouble n'en avait interrompu l'exa-
men.
ÉLY. — Mais, milord, quel obstacle lui opposerons-nous
aujourd'hui ?
CANTORBÉRY. — C'est à quoi il faut réfléchir. Si ce bill
passe contre nous, nous perdons la plus belle moitié de
nos domaines : car toutes les terres laïques, que la piété
des mourants a données par testament à l'Eglise, nous
seront enlevées. Voici la taxe : d'abord une somme suffi-
sante pour entretenir, à l'honneur du roi, jusqu'à quinze
comtes, quinze cents chevaliers et six mille deux cents
bons gentilshommes; ensuite, pour le soulagement des
pestiférés et des pauvres vieillards infirmes et languis-
sants, dont le grand âge et le corps se refusent aux tra-
vaux, cent hôpitaux bien pourvus, bien entretenus; et
de plus encore, pour les coffres du roi, mille livres ster-
ling par an : telle est la teneur du bill.
ÉLY. — Ce serait presque épuiser la caisse.
CANTORBÉRY. — Ce Serait la mettre à sec.
ÉLY. — Mais quel moyen de l'empêcher ?
CANTORBÉRY. — Le Foi est généreux et plein d'égards.
128 HENRI V.
ÉLY. — Et ami sincère de la sainte Eglise.
CANTORBÉRY. — Ce n'était pas là ce que promettaient
les écarts de sa jeunesse. Le dernier souffle de la vie n'a
pas plutôt abandonné le corps de sou père, que sa folie,
mcrtifiée en lui, sembla expirer aussi : oui, au même
moment, la raison, comme un ange descendu du ciel, vint
et chassa de son sein le coupable Adam. Son âme épurée
redevint un paradis, où rentrèrent les esprits célestes.
Jamais jeune homme ne devint sitôt homme fait ; jamais
la réforme ne vint d'un cours plus soudain balayer tous
les défauts : jamais le vice, cette hydre aux têtes renais-
santes, ne perdit si promptement et son trône et tout à
la fois.
ÉLY. — Ce changement est béni pour nous.
CANTORBÉRY. — Euteudez-le raisonner en théologie, et
tout rempli d'admiration , vous souhaiterez en vous-
même, que le roi fût un prélat : écoutez-le discuter les af-
faires de l'Etat, et vous direz qu'il en a fait sa seule étude :
s'il parle guerre, vous croyez assister à une bataille, mise
pour vous en musique ; mettez-le sur tous les problèmes
de la politique, il vous en dénouera le nœud gordien,
aussi facilement que sa jarretière; aussi, lorsqu'il parle,
l'air, contenu dans sa licence, reste calme, et l'admira-
tion muette veille dans l'oreille de ses auditeurs pour sai-
sir les maximes qui sortent de sa bouche, aussi douces
que le miel. Il parait impossible que l'exercice et la pra-
tique n'aient pas servi de maîtres à sa théorie profonde ;
et ce qui est merveilleux, c'est comment Son Altesse a pu
recueillir cette ample moisson, lui dont la jeunesse était
livrée à toutes les vaines folies ; lui dont les associés
étaient illettrés, grossiers et frivoles ; lui dont les heures
étaient remplies par les festins, par les jeux et la débau-
che ; lui que jamais on n'a vu appliqué à aucune élude;
jamais seul dans la retraite, jamais loin du bruit et de la
loule,
ÉLY. — La fraise croit sous l'ombre de l'ortie, et c'est dans
le voisinage des fruits les plus communs que les plantes
salutaires s'élèvent et mûrissent le mieux ; ainsi le prince
a caché sa raison sous le voile de la dissipation ; c'est
ACTE I, SCÈNE I. 129
ainsi qu'elle a crû, n'en doutez pas, comme le gazon
d'été, dont les progrès sont plus rapides la nuit, quoique
invisibles.
CANTORBÉRY. — Il faut bien que cela soit; car les mi-
racles ont cessé, et nous sommes obligés de croire aux
moyens qui amènent les choses à la perfection,
ÉLY. — Mais, mon bon lord, quel moyen de mitiger
ce bill que sollicitent les communes? Sa Majesté penche-
t-elle pour ou contre ?
CANTORBÉRY. — Le roi paraît indifférent, ou plutôt il
semble incliner beaucoup plus de notre côté, que favo-
riser le parti qui le propose contre nous; car j'ai fait
une offre à Sa Majesté, au sujet de la convocation de
notre assemblée ecclésiastique, et par rapport aux ob-
jets dont on s'occupe actuellement, qui concernent la
France, de lui donner une somme plus forte que n'en
a jamais accordé le clergé à aucun de ses prédéces-
seurs.
ÉLY. — Et de quel air a-t-il paru recevoir cette offre?
CANTORBÉRY. — Ls Toi l'a favorablement accueillic ; mais
le temps a manqué pour entendre (comme je me suis
aperçu que Sa Majesté l'aurait désiré) la filiation claire
et suivie de ses titres divers et légitimes à certains du-
chés, et généralement à la couronne et au trône de
France, en remontant à Edouard, son bisaïeul.
ÉLY.— Et quelle cause a donc interrompu cette discus-
sion?
CANTORBÉRY. — A Cet instant même, l'ambassadeur de
France a demandé audience ; et l'heure où on doit l'en-
tendre est, je pense, arrivée. Est-il quatre heure'^'
ÉLY. — Oui.
CANTORBÉRY.— Entrons donc pour connaître le sujet
de son ambassade, que je pourrais, je crois, par une con-
jecture certaire, déclarer avant même que le Français
ait ouvert la bouche.
ÉLY. — Je veux vous suivre, et je suis impatient de
l'entendre.
(Ils sortent.
T. VII. 0
130 HENRI V.
SCÈNE II
La salle d'audience.
Entrent LE ROI HENRI, GLOCESTER, BEDFORD,
WARWICK, WESTMORELAND, EXETER, ei suite.
LE ROI.— Où est mon respectable prélat deCantoibéry ?
EXETER. — Il n'est pas ici.
LE ROI, à Exetcr. — Cher oncle, enToyez-le chercher.
WESTMORELAND. — Mon souvcrain, ferons-nous entrer
l'ambassadeur?
LE ROI. — Pas encore, mon cousin. Avant de l'entendre,
nous voudrions être décidé sur quelques points impor-
tants, qui nous préoccupent, par rapport à nous et à la
France.
(Entrent l'archevêque de Cantorbéry et l'évêque d'Ely.)
CANTORBÉRY.— Que Dicu ct ses anges gardent votre
trône sacré, et qu'ils vous accordent d'en être longtemps
l'ornement!
LE ROI. — Nous vous remercious sincèrement, savant
prélat ; nous vous prions de vous expliquer ; développez
avec une justice exacte et religieuse pourquoi la loi
salique, qu'ils ont en France, doit ou ne doit pas être un
empêchement à nos prétentions : et à Dieu ne plaise,
mon cher et fidèle seigneur, que vous apprêtiez ou
torturiez votre raison. A Dieu ne plaise que vous
chargiez sciemment votre conscience de subtils et cou-
pables sophismes, pour nous présenter des titres spé-
cieux, mais illégitimes, dont la vérité désavouerait les
fausses couleurs; car Dieu sait combien de milliers
d'hommes, aujourd'hui pleinsdevic, versorontleur sang
pour soutenir le parti auquel Votre Révérence va nous
exciter : ainsi, songez bien comment vous engagerez
notre personne, et par quels droits vous réveillez le
glaive endormi de la guerre. Nous vous en sommons au
nom do Dieu : rénérhissez-y bien ; car jamais deux pa-
reils royaumes n'ont lutté ensemble, que le sang n'ait
coulé à grands flots; chaque goutte est une malédiction,
et implore vengeance contre l'homme, dont l'injustice
affile r'''péo qui exerce de tels ravages sur la courte vie
ACTE I, SCÈNE II. 131
des mortels. Maintenant que je vous ai adressé cette
recommandation, parlez, milord ; nous allons vous écou-
ter, et croire dans notre cœur que tout ce que vous nous
direz sera aussi pur dans votre conscience que Test le
péché après avoir reçu le baptême.
CANTORBÉnv. — Daigucz donc m'écouter, gracieux
souverain. — Et vous aussi, pairs, qui devez votre vie,
votre foi et vos services à ce trône impérial. — Il n'est
d'autre obstacle aux droits de Votre Majesté sur la France,
que ce principe qu'ils font venir de Pharamond : In ter-
ramsalicammulieres ne succédant, « Nulle femme ne succé-
dera en terre salique.» Et cette terre salique, les Français,
par un commentaire infidèle, prétendent que c'est le
royaume de France, et donnent Pharamond pour le fon-
dateur de cette loi qui exclut les femmes. Et cependant
leurs propres historiens affirment, de bonne foi, que la
terre salique est dans la Germanie, entre les fleuves de
Sala et de l'Elbe, où Charles le Grand, après avoir sub-
jugué les Saxons, laissa derrière lui, et établit un certain
nombre de Français, qui par dédain pour les femmes
germaines, dont quelques taches honteuses souillaient
la vie et les mœurs, y établirent cette loi : Que nulle femme
ne serait héritière en terre salique, et cette terre salique,
comme je l'ai dit, est située entre l'Elbe et la Sala, ot
s'appelle aujourd'hui, en Allemagne, Meisen. Il est donc
manifeste que la loi salique n'a pas été établie pour le
royaume de France; et les Français n'ont possédé la
terre salique que quatre cent vingt-un ans après le décès
du roi Pharamond, vainement supposé l'auteur de cette
loi. Pharamond décéda l'année de notre rédemption
quatre cent vingt-six, et Charles le Grand dompta les
Saxons, et établit les Français au delà de la rivière de
Sala, dans l'année huit cent cinq. De plus, leurs auteurs
disent que le roi Pépin, qui déposa Childéric, fit valoir
ses prétentions et son titre à la couronne de France,
comme héritier légitime , étant descendu do Bathilde,
qui était fille du roi Clotaire. Hugues Capet aussi, qui
usurpa la couronne de Charles, duc de Lorraine, seul
héritier mâle de la vraie ligne et souche de Charles le
132 HxClNRI V
Grand, pour colorer son titre de quelque apparence de
vérité (quoique dans la vérité il fût faux et nul), se porta
pour héritier de dame Lingare, fille de Charlemagne,qui
était fils de Louis, empereur, et Louis était fils de Charles
le Grand. Aussi le roi Louis X, qui était l'unique héri-
tier de l'usurpateur Capet, ne put porter la couronne de
France et rester en paix avec sa conscience, jusqu'à ce
qu'on lui eût prouvé que la belle reine Isabelle, son
aïeule, descendait en ligne directe de dame Ermengare,
fille du susdit Charles, duc de Lorraine; par lequel ma-
riage, la ligne de Charles le Grand avait été réunie à la
couronne de France : en sorte qu'il est clair, comme le
soleil d'été, que le titre du roi Pépin, et la prétention de
Hugues Capet , et l'éclaircissement qui tranquillisa la
conscience de Louis, tirent tous leur droit et leur titre
des femmes, malgré cette loi salique qu'ils opposent
aux justes prétentions que Votre Majesté tient du chef
des femmes ; et ils aiment mieux se cacher dans un ré-
seau, que d'exposer à la vue leurs titres faux, usurpés
sur vos ancêtres et sur vous.
LE ROI. — Puis-je, en conscience et en droit, hasarder
cette revendication?
CANTORBÉRY. — Quo lo crimo en retombe sur ma tête,
auguste souverain ! Il est écrit dans le livre des Nom-
bres : Quand le fils meurt, que l'héritage alors descende à
la [die. Mon digne prince, soutenez vos droits : déployez
votre étendard sanglant : tournez vos regards sur vos
illustres ancêtres : allez, mon souverain, allez à la tombe
de votre fameux aïeul, de qui vous tenez vos droits, in-
voquez son âme guerrière, et celle de votre grand-oncle
Edouard, le Prince Noir, qui donna une sanglante tra-
gédie sur les champs français, et défit toutes leurs forces,
tandis que son auguste père, debout sur une colline,
souriait de voir son lionceau se baigner dans le sang de
la noblesse française. 0 vaillants Anglais, qui pouvaient,
avec la nioiliu de leurs forces, faire face à toute la puis-
sance de la France; tandis qu'une moitié de l'armée
contemplait l'autre en souriant, avec tout le calme d'un
spectateur tranquille et étranger à l'action !
ACTE I, scÎ:ne II. -133
ÉLY.— Réveillez le souvenir de ces morts fameux, et
que votre bras puissant renouvelle leurs faits d'armes.
Vous êtes leur héritier; vous êtes assis sur leur trône;
le courage et le sang, qui les a rendus immortels, coule
dans vos veines, et mon trois fois redoutable souverain
est, dans le printemps de sa jeunesse, mûr pour les ex-
ploits de ces vastes entreprises.
EXETER. — A'os frères, les rois et les monarques de la
terre, attendent tous que vous vous leviez dans votre
force, comme ont fait, avant vous, ces lions issus de vo-
tre race.
WESTMûRELAND. — Ils saveut que Votre Majesté a, tout à
la fois, une cause juste, les moyens et la puissance; et
rien n'est plus vrai : jamais roi d'Angleterre n'eut une
noblesse plus opulente, et des sujets plus dévoués; et
.eurs cœurs, laissant pour ainsi dire les corps en Angle-
îerre, ont déjà passé les mers, et sont campés dans les
plaines de France.
CANTORRÉRY. — 0 que leurs corps, mon souverain chéri,
aillent joindre leurs cœurs, avec le fer et le feu, pour
reconquérir vos droits ! Pour vous aider dans cette entre-
prise, nous promettons de lever sur le clergé, et de four-
nir à Votre Majesté , un puissant subside , tel que jamais
"Eglise n'en a encore apporté à aucun de vos ancêtres.
LE ROI. — Il ne suffit pas que nous armions pour en-
vahir la France : il faut aussi prendre nos mesures,
Dour défendre le royaume contre l'Ecossais, qui viendra
jbndre êur nous avec toutes sortes d'avantages.
CANTORBÉRY. — Les habitants des frontières, mon sou-
verain, seront un rempart suffisant pour défendre l'inté-
rieur de l'Etal contre les incursions de ces pillards.
LE ROI. — Nous ne parlons pas seulement des incursions
de quelques pillards : nous craignons une entreprise
plus vaste de l'Ecossais, qui fut toujours pour nous un
voisin remuant. L'histoire vous apprendra que mon il-
lustre aïeul ne passa jamais avec ses forces en France,
que l'Ecossais ne vint, comme les flots dans une brèche,
se répandre sur son royaume dépourvu, avec le torrent
de sa puissance, harcelant de vives et chaudes attaques
134 HENEI V.
nos provinces dégarnies, bloquant les châteaux et les
villes par des sièges ruineux, au point que l'Angleterre,
nue et sans défense, a tremblé et chancelé grâce à ce
funeste voisinage.
CANTORBÉRY. — Elle a cu plus de peur que de mal,
mon souverain; et voyez-en la preuve dans les exem-
ples qu'elle a donnés elle-même. — Lorsque tous ses
chevaliers étaient passés en France , et qu'elle était
comme une veuve en deuil de l'absence de tous ses no-
bles, non-seulement elle se défendit bien elle-même,
mais elle prit et enveloppa, comme un cerf égaré, le
roi des Ecossais : elle l'envoya en France, décorer de
rois captifs la renommée du roi Edouard, et elle enrichit
vos chroniques d'autant de louanges, que le sable de la
mer est riche en débris précieux de naufrages, et en tré-
sors abunés sous les eaux.
EXETER. — Mais il y a un dicton fort ancien et très-
vrai : Si vous voulez conquérir la France, commencez
d'abord par l'Ecosse; car lorsque l'aigle anglaise est
sortie pour chercher proie au dehors, la belette écos-
saise vient en rampant se glisser dans son nid sans dé-
fense, et dévore sa royale couvée; jouant le rat en l'ab-
sence du chat, elle détruit et tue plus qu'elle ne peut
dévorer.
ÉLV. — La conséquence serait donc que le chat doit
rester dans ses foyers : et cependant ce n'est là qu'une
malheureuse nécessité ; car nous avons des serrures
pour enfermer nos biens, et de petits pièges pour pren-
dre les pclits voleurs. Quand les bras armés combattent
au dehors, la tête prudente sait se défendre au dedans ;
car le gouvernement, quoique formé de parties séparées,
du haut, du moyen eX du bas ordre, les maintient tous
dans un concert et une harmonie naturelle, comme les
sons dans la musique K
• I.a mémo idt'e se rencontre dans Cicéron, de Republica, lib.II :
«Sic ex suinmis, et mediis, et infitnis interjectis ordinibus, ut
Bonis, modcratam ratione civltatem , corisensu dissimiliorum
concinere, et quaj harmonia a musicis dicitur in cantu eam
esse in ci vitale conoordiam. »
ACTE I, SCÈNE II i35
CANTORBÉRY. — Cela Gst Traî : aussi le ciel a di^^sé l'éco-
nomie de rhomme en fonctions diverses; toutes ses par-
ties, dans un effort continuel, tendent à un but commun,
l'obéissance : ainsi travaillent les abeilles, créatures qiri,
servant d'exemple dans la nature, enseignent l'art de
Tordre à un royaume peuplé. Elles ont un roi et des
officiers de différente espèce : les uns, magistrats, pu-
nissent à rintérieur; d'autres, comme les commerçants,
se hasardent au loin ; d'autres, comme les soldats, armés
de leurs dards, batinent sur les boutons veloutés du
printemps, et, chargés de leurs larcins, reviennent d'un
pas joyeux à la tente de leur empereur. Lui, dans son
active majesté, surveille les maçons bourdonnants qui
construisent les lambris d'or, les citoyens qui pétrissent
le miel, le peuple d'artisans qui arrivent en foule, et
déposent à la porte étroite de l'Etat leurs précieux far-
deaux ; et la justice, à l'œil sévère, au chant maussade,
livre aux pâles exécuteurs les paresseux qui bâillent
mollement. — Voici ma conclusion. — Que plusieurs par-
ties qui ont un rapport direct vere un centre commun
peuvent agir en sens contraires, comme plusieurs flè.: lies,
lancées de points différents, volent vers un seul but,
comme plusieurs rues se mêlent dans une ville ; comme
plusieurs eaux limpides se confondent dans une mer ;
comme plusieurs lignes se rejoignent dans le centre
d'un cadran : de même un millier d'entreprises, toutes
sur pied à la fois, peuvent aboutir à ime même fin, et
marcher toutes de front, sans que l'une souffre de l'au-
tre : ainsi, mon souverain, en France! Partagez votre
heureuse nation en quatre portions ; prenez-en une pour
la France ; elle vous suffira pour ébranler toute la Gaule :
et nous, si avec les. trois autres quarts de nos forces
restés dans le sein du royaume nous ne pouvons pas di>
fendre nos portes contre les chiens, puissions-nous être
iialtraités, et que notre nation perde à jamais sa répu-
. ition de courage et de sagesse.
LE ROI. — Qu'on introduise les ambassadeurs envoyés
t»-' la part du dauphin. (Un seigneur de la siiile sort. Le roi
monte sur son trône.) Notre résolution est bien prise, et
136 HENRI V.
par le secours du ciel et le vôtre, noLles, qui êtes le
nerf de notre puissance, la France une fois à nous,
ou nous la plierons à notre joug, ou nous la met-
trons en pièces : ou bien l'on nous verra, assis sur
son trône , gouvernant comme un grand et vaste
empire tous ses riches duchés qui valent presque des
royaumes , ou bien nous déposerons ces ossements
dans une urne sans gloire, privés de sépulture et sans
aucun monument qui conserve notre souvenir. Il faut
que notre histoire célèbre hautement, à pleine voix,
nos exploits, ou que notre tombeau , muet comme
l'esclave du sérail, ne nous accorde même pas l'hon-
neur d'une épitaphe de cire. {Entrent les ambassadeurs
de France.) Nous voici maintenant disposé à connaître
les intentions de noire cher cousin, le dauphin ; car
nous apprenons que vous nous saluez de sa part, et non
de celle du roi.
l'axMbassadeur. — Votre Majesté veut- elle nous per-
mettre d'exposer librement la commission dont nous
sommes chargés? autrement, nous nous bornerons à
lui faire entendre , avec réserve et sous des termes
enveloppés, l'intention du dauphin et notre ambas-
sade.
LE ROI. — Nous ne sommes point un tyran, mais un roi
chrétien : nos passions nous obéissent en silence, en-
chaînées à notre volonté comme les criminels qui sont
aux fers dans nos prisons : ainsi déclarez-nous les inten-
tions du dauphin avec une franchise ouverte et sans
contrainte.
l'ambassadeur. — Les voici en peu de mois. Votre Al-
tesse, par ses députés qu'elle a dernièrement envoyés en
France, a revendiqué certains duchés sous prétexte des
droits de votre glorieux prédécesseur le roi PMouardlII.
En réponse à cette prétention, le prince, notre maître,
dit que vous vous ressentez trop de votre jeunesse, et il
vous avertit de bien songer qu'il n'est en France aucu'U
domaine qu'on puisse conquérir avec une gaillarde', i t
que vous ne pouvez introduire vos fêtes dans ces duchés ;
' Une gaillarde , danse du tempa.
ACTE I, SCÈNE ît. 137
en indemnité, il vous envoie, comme un présent plus
conforme à vos inclinations, le trésor que contient ce
baril; et il demande qu'en reconnaissance de ce don,
vous laissiez là les duchés que vous réclamez, et qu'ils
n'entendent plus parler de vous. Voilà ce que dit le dau-
phin.
LE ROI, au duc (TExelcr. — Quel trésor, cher oncle?
EXETER. — Des balles de paume, mon souverain !
LE ROI. — Nous sommes charmé de trouver le dauphin
si plaisant avec nous, et nous vous remercions, et de son
présent et de vos peines. Quand une fois nous aurons
ajusté nos raquettes à ces balles, nous espérons, avec
f aide de Dieu, jouer en France un jeu à frapper la cou-
ronne du roi, son père, et a l'envoyer dans la grille*.
Dites-lui qu'il vient d'engager la partie avec un adver-
saire tel qu'il lancera ses balles dans toute la France.
Nous le comprenons bien quand il fait allusion aux
égarements de notre jeunesse, sans examiner l'usage
que nous en avons fait. Non , jamais nous n'avons
fait cas de ce trône chétif de l'Angleterre ; et en consé
quence, vivant loin de lui, nous nous sommes aban-
donné à une licence effrénée, comme il arrive toujours
que les hommes sont plus gais quand ils sont hors
de chez eux ; mais dites au dauphin que je saurai garder
ma dignité, que je me conduirai en roi, et que je déploie-
rai toute l'étendue de ma grandeur quand je me réveil-
lerai sur mon trône de France. C'est pour y parvenir
que, déposant ici ma majesté, j'ai travaillé comme un
pauvre journalier. Mais c'est en France qu'on me verra
m'élever avec tant d'éclat que j'éblouirai tous les yeux :
oui, le dauphin sera aveuglé en contemplant les rayons
de ma gloire. Et dites encore à ce prince si plaisant, que
cette plaisanterie de sa façon a changé ses balles de
paume en boulets de pierre^, et que sa conscience res-
tera mortellement chargée de la vengeance meurtrière
qu'elles feront voler dans ses États. Cette plaisanterie
1 Terme du jeu de paume.
9 Les premiers boulets furent de ^nerre.
138 HENRI V.
fera pleurer mille veuves privées de leurs époux, mille
mères privées de leurs enfants : elle coûtera la ruine de
maint château ; des générations qui ne sont pas encore
nées auront sujet de maudire l'insultante ironie du
dauphin. Mais les événements sont dans la main de
Dieu, à qui j'en appelle, et c'est en son nom, annoncez-
le au dauphin, que je me mets en marche pour me ven-
ger, suivant mon pouvoir, et déployer un bras armé par
la justice dans une cause sacrée. Allez, sortez de ces
lieux en poix, et dites au dauphin que sa raillerie paraî-
tra le jeu d'un esprit bien léger et bien indiscret, lors-
qu'elle fera verser plus de larmes qu'elle n'a excité de
sourires. — Conduisez ces députés sous une sûre escorte.
— Adieu.
(Les ambassadeurs sortent.)
EXETER. — C'est là vraiment un ioveux message !
LE ROI. — Nous espérons bien en faire rougir l'auteur;
amsi, mes lords, ne perdons aucun instant qui puisse
accélérer notre expédition; car nous n'avons plus main-
tenant d'autres pensées que la France, après nos devoirs
envers Dieu qui doivent passer avant nos affaires. Ras-
semblons promptement le nombre de troupes nécessaires
pour ces guerres, et méditons sur tous les moyens qui
peuvent ajouter, avec une célérité raisonnable, des plumes
à nos ailes; car, j'en atteste Dieu, nous châtierons le
dauphin aux portes de son père ; ainsi que chacun s'oc-
cupe des moyens d'entamer pramptement cette telle
entreprise.
(Tous sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE,
ACTE DEUXIEME
LE CHŒUR.
Maintenant toute la jeunesse d'Angleterre brûle du
feu des combats, et les parures de soie reposent dans les
gardes-robes, les armuriers prospèrent, et l'honneur est
la seule pensée qui règne dans tous les cœurs. Ils vendent
les prés pour acheter un cheval de bataille, et suivent le
miroir de tous les rois chrétiens, des ailes au talon,
comme des Mercures anglais. L'Espérance est assise sur
les airs, tenant une épée dont le fer, depuis la garde
jusqu'à la pointe, est caché sous l'amas de couronnes de
toutes grandeurs qui Tentourent; couronnes d'empe-
reur, de rois et de ducs, promises à Henri et aux braves
qui le suivent. Les Français^ que des avis certains ont
instruits de ce redoutable appareil, tremblent et cher-
chent à détourner par les ruses de la pâle politique les
projets de l'Angleterre. 0 Angleterre ! ton étroite en-
ceinte est l'emblème de ta grandeur : un petit corps qui
renferme un grand cœur! De combien d'exploits n enri-
chirais-tu pas ta gloire, si tous tes enfants avaient pour
leur mère la tendresse et les sentiments de la nature I
Mais vois ta disgrâce ! La France a trouvé dans ton sein
un nid de cœurs vides qu'elle remplit de trahisons par
ses présents. Elle a trouvé trois hommes corrompus :
l'un, Richard comte de Cambridge; le second, le lord
Henri Scroop de Marsham; le troisième, Thomas Grey,
chevalier de Northumberland ; ils ont, pour l'or de la
France (6 crime !), scellé une conspiration avec la France
alarmée; et c'est de leurs mains que ce roi, Thonneur
des rois, doit périr (si l'enfer et la trahison tiennent
leurs promesses) à Southamplon avant de s'embarquer
liO HENRI V.
pour la France. — Accordez-nous votre patience et par-
donnez l'abus du changement de lieu auquel nous som-
mes réduits pour resserrer la pièce dans son cadre. — La
somme est payée, les traîtres sont d'accord. — Le roi est
parti de Londres, et la scène est maintenant transportée
à Southampton; c'est à Southampton que le théâtre s'ou-
vre en ce moment ; c'est là qu'il faut vous asseoir. De ce
lieu nous vous ferons passer en France, et nous vous en
ramènerons en charmant les mers pour vous procurer
un passage heureux et calme : car, autant que nous le
pourrons, nous tâcherons que nul de vous n'ait le plus
léger malaise pendant tout le spectacle. Mais jusqu'au
moment du départ du roi, c'est à Southampton que nous
transférons la scène.
(Le chœur sort.)
SCENE 1
Londres ; East-Cheap.'
Entrent NYM et BARDOLPH.
BARDOLPH.— Ah ! je suis cliarmé de vous rencontrer,
caporal Nym.
NYM. — Bonjour, lieutenant Bardolph.
BARDOLPH.— Eh bien, le vieux Pistol et vous, êtes-vous
toujours amis ?
NYM. — Pour moi, certes, cela m'est bien égal : je ne fais
pas grand bruit ; mais quand l'occasion se présentera,
on me verra la saisir en souriant. N'importe, il arrivera
ce qui pourra. Non, je n'ose pas me battre. Mais je ne
veux que donner un coup d'œil , et puis tenir mon fer
devant moi. C'est une simple lame; mais qu'cst-co que
cela fait? elle sera bonne pour le chaud et le froid autant
qu'épée d'homme vivant ; et voilà tout le plaisant de la
chose.
BARDOLPH. — Je veux vous donner à déjeuner pour
vous rapatrier : et nous irons tous trois en France
ACTE II, SCÈNE I. 141
comme de bons frères. Allons, ainsi soit-il, caporal Nym?
KYM. — Ma foi, je vivrai tant que j'ai à vivre, voilà ce
qu'il y a de sûr ; et quand je ne pourrai plus vivre, je
ferai comme je pourrai. Yoilà ce que j"ai à dire là-
dessus, et tout finit là.
BARDOLPH. — Ce qu'il y de certain, caporal, c'est qu'il
est marié à Hélène Quickly; et il n'est pas douteux qu'elle
vous a manqué essentiellement ; car enfin elle vous
avait donné sa foi.
NVM. — Je ne sais pas : il faut bien que les choses arri-
vent comme elles doivent arriver. Les gens peuvent dor-
mir quelquefois, et pendant ce temps-là avoir leur gorge
à côté d'eux; et comme on dit les couteaux ont des
tranchants. Il faut laisser aller les choses. Quoique Pa-
tience soit un cheval fatigué, il faudra bien qu'elle la-
boure ; les choses auront nécessairement une fin : enfin
je ne puis rien dire.
(Entrent Pistol etmistriss Quickly.)
BARDOLPH. — Voilà le vieux Pistol, et sa femme qui
%^ennent. Mon cher caporal, soyez patient. — Eh bien 1
comment vous va, mon hôte Pistol ?
PISTOL. — Maraud, je crois que tu m'appelles ton hôte?
je jure par cette main que j'en déteste le titre ; aussi
mon Hélène ne tiendra plus d'auberge.
QUICKLY. — Non, sur ma foi, je ne tiendrai pas encore
longtemps ; car nous n'oserions prendre en pension une
douzaine de femmes honnêtes , vivant honnêtement
avec la pointe de leurs aiguilles , sans que les gens
s'imaginassent aussitôt qu'on tient un lieu suspect. — Oh!
par Notre-Dame {apercevant Nym, qui tire l'épée), qu'il
ne dégaine pas ! Ou nous allons voir un adultère et un
meurtre prémédités.
BARDOLPH. — Bon lieutenant... bon caporal... n'offrez
pas ce spectacle.
NYM. — Bah !
PISTOL. — Nargue pour toi, chien d'Islande, roquet
d'Islande aux longues oreilles.
QUICKLY. — Mon bon caporal Nym, fais voir ta valeur,
et rengaine ton épée.
142 HENRI V.
NYM. — Ve^x-tu que nous allions à l'écart? je voudrais
t'avoir soins.
(Rengainant son épée.)
piSTOL. — Solus\' maudit chien! basse vipère, je t6
renvoie le soins sur ta face, dans les dents, dans ton go-
sier, dans tes maudits poumons, ta mâchoire, et ta sale
bouche, ce qui est pire encore; je te reporte ton solus,
jusque dans tes entraillles ; car je puis prendre feu, ma
mèche est allumée -, et Texplosion s'ensuivra.
NYM — Je ne suis pas Barbason " : vous ne pouvez me
conjurer. — Il me prend une envie de vous assommer
passablement bien. Si vous commencez une fois à me
parler salement, Pistol, vous pouvez compter que je a'ous
frotterai avec ma rapière, pour parler net, comme je le
sais faire. Tenez , si vous voulez seulement venir à
quatre pas, je vous chatouillerai les intestins de la
belle manière, comme je le sais faire ; et voilà le plaisant
de la chose !
PISTOL. — Oh ! vil fanfaron et furibond maudit ! ton
tombeau bâille, et la mort s'avance sur toi : rends l'âme.
(Ils tirent tous deuxTépée.)
BARDOLPH, en les séparant. — Ecoutez, écoutez-moi un
peu auparavant. Celui de vous qui donnera le premier
coup peut compter que je lui passerai mon épée au
travers du corps jusqu'à la garde; et je le ferai, foi de
soldat.
pisTOL. — Voilà un serment bien redoutable ! Ce grand
feu s'abattra. — Donne-moi ton poing , entends-tu ?
Donne-moi ta patte de devant, te dis-je. Ma foi, j'ad-
mire ton courage.
NY.M. — Tiens, pour te parler clair et net, je te couperai
la gorge un de ces jours, et voilà le plaisant de la chose I
♦ Il se fâche du mot sohtj qu'il ne comprend pas, et auquel il
attache un sens déshonorant.
* On ne doit pas oublier que Pistol veut dire pistolet, et l'im-
perfection do cette arme dans ce tcmps-lh.
• Ce mot est également employé dana les Joyeuses Bour-
geoises de Windsor.
ACTE îï, SCÈNE I. 443
pisTOL. — Couper la gorge ? Dis-tu ! Je t'en défie mille
fois, mâtin de Crète. Crois-tu temparer de ma femme ?
Oh, non! va- t'en au tonneaude l'infamie retirer ton gibier
d'hôpital de la famille de Cresside qu'on appelle Doll-
tear-Sheet; et épouse-la. Pour moi , j'ai et j'aurai ma
chère quondam Quickly pour femme, et pauca,voilà tout.
(Arrive le petit page de Falstaff.)
LE PAGE. — Mon cher hôte Pistol, accourez donc bien
vite chez mon maître, et vous aussi, l'hôtesse, il est bien
mal et au lit. Toi, mon bon Bardolph, viens fourrer ta
figure entre ses draps, pour lui servir de bassinoire. Sur
ma foi, il est bien malade.
BARDOLPH. — Yeux-tu courir , petit coquin !
QUICKLY. — Par ma foi, je ne lui donne pas beaucoup de
jours encore, avant qu'il aille apprêter un splendide re-
pas aux corbeaux. Le roi Ta frappé au cœur. Oh, ça ! mon
mari, ne tarde pas à me suivre.
(Quickly sort avec le page.)
BARDOLPH. — Allons, VOUS laccommoderai-je à présent
tous les deux? Tenez, il faut (jue nous allions voir la
France tous ensemble. Pourquoi diable avoir des cou-
teaux pour se couper la gorge les uns aux autres ?
PISTOL. — Laissons d'abord les eaux se déborder, et les
diables hurler après leur pâture.
NYM. — Vous me payerez les huit schellings que je vous
ai gagnés l'autre jour à un pari ?
PISTOL.— Fi ! il n'y a que la canaille qui paye.
KYM. — Oh ! pour cela, je ne le passerai pas, par exem-
jjle ; et voilà le plaisant de la chose !
PISTOL. — Il faudra voir qui des deux est le plus brave.
Allons, tire à fond.
BARDOLPH. — Par l'épée que je tiens, celui qui porte la
première botte, je le tue : oui, par cette épée, je le ferai
comme je le dis.
PISTOL. — Diable ! l'épée vaut un serment, et les ser-
ments doivent être respectés.
BARDOLPH.— Caporal Nym, veux-tu te réconcilier, être
bons amis, ou ne le veu.x-tu pas? Eh bien, soyez donc
144 HENRI V.
ennemis avec moi aussi. — Je t'en prie, mon ami, ren-
gaine.
KYM. — Je veux avoir mes huit schellings que j'ai ga-
gnés à un pari.
piSTOL. — Eh bien, je te donnerai un noble ' comptant,
et je te payerai encore à boire : l'amitié et la fraternité
régneront dorénavant entre nous : je vivrai par Nym, et
Nym vivra par moi. Cela n'est-il pas juste ? Car je serai
vivandier dans le camp, et nos profits croîtront. Donne-
moi ta main.
>;ym. — Moi, je veux mon noble.
PISTOL — Tu l'auras comptant.
NYM. — Allons donc, soit : et voilà le plaisant de la
chose !
(Entre mistriss Quickly.)
QL'iCKLY. — Aussi vrai comme ce sont des femmes qui
vous ont mis au monde... Oh! accourez bien vite chez
sir John : ah ! le pauvre cœur ! Il a été si bien secoué
d'une fièvre tierce quotidienne, qu'il fait pitié à voir.
Mes chers bons amis, venez donc chez lui.
NYM. — Le roi a fait tomber sur lui la mauvaise humeur;
voilà le vrai de l'histoire !
PISTOL. — Nym, tu as dit la vérité; il a le cœur fracturé
et corroboré.
NYM. — Le roi est un bon roi ; enfin, on en dira ce qu'on
voudra, il a ses humeurs ausssi.
PISTOL. — Allons consoler le pauvre baron; car, par-
bleu! nous n'avons pas envie de mourir, mes agneaux..
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Southampton. — Chambre du conseil.
EXETER, BEDFORD et WESTMORELAND.
BEDFORD. — J'en atteste Dieu ; le roi est bien hardi de
se confier à ces traîtres.
' Noble, noble à carat, monnaie d'or anglaise qui valait 6 sche.-
lings huit pence.
ACTE II, SCÈNE II. iAo
F.CETER. — Ils ne tarderont pas à être arrêtés.
WESTMORELAND. — Quelle douceur et quel calme ils af-
lectent! On dirait que la fidélité repose dans leurs
cœurs, entre l'obéissance et la parfaite loyauté.
BEDFORD. — Le roi est instruit de tous leurs complots
par des avis interceptés, ce dont ils ne se doutent guère.
EXETER. — Quoi! l'homme qui était son camarade de
lit ', qu'il avait enrichi et comblé de faveurs dignes des
princes, a-t-il pu ainsi, pour une bourse d'or étranger,
vendre la vie de son souverain à la trahison et à la mort !
(On entend les trompettes.)
(Entrent le roi, Scroop, Cambridge, Grey, et suite.)
LE ROI. — Maintenant les vents sont favorables, et nous
allons nous embarquer. — Milord de Cambridge, et vous,
moucher lord de Marsham, et a'Ous, brave chevalier,
faites-moi part de vos pensées. N'espérez-vous pas que
l'armée qui nous suit sur nos vaisseaux s'ouvrira un pas-
sage au travers de la France, et exécutera l'entreprise pour
laquelle nous l'avons rassemblée ?
SCROOP. — Rien n'est plus sûr, mon souverain, si cha-
cun fait son devoir.
LE ROI. — Je n'en doute point : nous sommes bien per-
suadés que nous n'emmenons pas de cette île un cœur
qui ne soit de la plus parfaite intelligence avec le nôtre,
et que nous n'en laissons pas un seul derrière nous qui ne
fasse des vœux pour que le succès et la conquête suivent
nos pas.
CAMBRmoE. — Jamais monarque ne fut plus aimé et plus
redouté que ne l'est Votre Majesté, et je ne crois pas
qu'il y ait un sujet dont le cœur soit chagrin et mécon-
tent, sous l'ombre propice de votre gouvernement.
GREY. — G'estvrai, ceux-là même qui furent les ennemis
de votre père ont changé leur fiel en miel ; ils vous ser-
vent avec des cœurs remplis de soumission et de zèle.
' Le lord Scroop était tellement en faveur auprès du roi, que
celui-ci l'admettait quelquefois à partager son lit, dit Hollinshed,
Ce titre familier de hedfcllow se retrouve dans une lettre du sixième
comte de Norihumberland à son bien-aimé cousin ïh. Arundel,
qui commence ainsi : .Mon cher camarade de lit,! etc.
T. vu. JO
46 HENRI V.
LE ROI. — Nous avons donc de grands motifs de re-
connaissance , et nous oublierons l'usage de cette main
avant d'oublier de récompenser le mérite et les services,
suivant leur étendue et leur importance.
scRoop. — C'est le moyen de prêter au zèle des muscles
d'acier, et le travail se réparera avec l'espérance de vous
rendre des services continuels.
LE ROI. — Nous n'attendons pas moins. — Mon oncle
Exeter, faites élargir cet homme emprisonné d'hier, qui
déclamait contre nous. Nous croyons que c'était l'excès
du vin qui le poussait à cette licence ; à présent que ses
sens refroidis l'ont rendu plus calme , nous lui par-
donnons.
SCROOP. — C'est un acte de clémence; mais c'est auss
un excès de sécurité. Qu'il soit puni , mon souverain ; il
est à craindre que votre indulgence et l'exemple de son
impunité n'enfantent que des coupables.
LE ROI. — Ah ! laissez-nous exercer la clémence.
CAMBRIDGE. — Yotre Majesté peut l'exercer, et cependant
punir aussi.
GREY.— Prince , ce sera montrer encore une assez
grande clémence, si vous lui faites don de la vie, après
lui avoir fait subir un sévère châtiment.
LE ROI. — Ah ! c'est votre excès de zèle et d'attachement
pour moi qui vous porte à presser le supplice de ce
malheureux. Eh ! si l'on ne ferme pas les yeux sur des
fautes légères, produites par l'ivresse, de quel œil fau-
dra-t-il regarder des crimes capitaux, conçus, médités et
arrêtés dans le cœur, lorsqu'ils paraîtront devant nous?
— Nous voulons qu'on élargisse cet homme , quoique
Cambridge , Scroop et Grey..., dans leur tendre zèle et
leur inquiète sollicitude pour la conservation de notre
personne, désirent sa punition. — Passons maintenant à
notre expédition de France. — Qui sont ceux qui doivent
recevoir de nous une commission ?
CAMBRIDGE. — Moi, luilord. Voti'e Majesté m'a enjoint de
la demander aujourd'hui.
SCROOP. — Vous m'avez enjoint la même chose, mon
souverain.
ACTE II, SCÈNE H. 1-17
(jp,£Y. — Xt à moi aussi, mon digne souverain
LE ROI. — Tenez, Richard, comte de Cambridge, voilà
votre commission. — Voici la vôtre, lord Scroop de Mar-
sliam. — Et vous, chevalier Grey de Northumberland, re-
cevez aussi la vôtre. (// leur donne à chacun un écrit con-
tenant l'exposé de leur crime.) Lisez-la, et apprenez que
je connais tout votre mérite. — Mon oncle Exeter, noui
nous embarquerons cette nuit. — Quoi! qu'avez-vous
donc, milords? Que voyez-vous dans ces écrits qui puisse
vous faire ainsi changer de couleur? — Ciel ! quel trouble
se peint sur leurs visages ! Leurs joues sont de la couleur
du papier. Eh bien ! que lisez-vous donc qui vous fait
ainsi trembler et chasse la couleur de vos joues?
CAMBRmGE. — Je confesse mon crime, et je me livre à la
merci de Votre Majesté.
GREY ET SCROOP, eiiscmble. — C'est à votre clémence que
nous avons recours.
LE r.oi. — La clémence vivait dans mon cœur, mais vos
conseils l'ont étouffée, l'ont assassinée : c'est une honte
à vous d'oser parler de clémence! Vos propres argu-
ments se tournent contre vous comme un dogue fu-
rieux contre de son mailre, pour le déchirer. — Voyez-
vous, mes princes, et vous, mes nobles pairs, ces
monstres anglais? Le lord Cambridge, que voilà... vous
savez combien mon amitié était empressée à le com-
bler de tous les dons qui pouvaient l'honorer ; eh bien,
cet homme, pour quelques viles couronnes, a lâchement
comploté, a juré aux agents clandestins de la France, de
nous assassiner ici même à Hampton : et ce chevalier...,
qui ne devait pas moins que Cambridge à mes bontés, a
fait le même serment. — Mais que le dirai-je à toi, lord
Scroop? Toi, cruelle, ingrate, sauvage et inhumaine
créature ! toi, qui teuais la clef de mes conseils les plus
secrets; toi, qui connaissais le fond de mon cœur; toi,
(^i aui'ais pu monnayer en or ma propre personne, si tu
avais entrepris de m'employer pour cet usage dans ton
intérêt, est-il possible qu'un vil salaire de l'étranger ait
tiré de ton sein une étincelle de trahison serûement
assez pour offenser mon petit doigt? Ta conduite est si
•148 HENRI V.
étrange pour moi, que, malgré l'évidence de ton crime,
aussi claire que l'est la différence du blanc et du noir,
mon œil a peine encore à se persuader qu'il le voit. La
trahison et le meurtre se tiennent toujours ensemble,
comme deux démons dévoués l'un à l'autre, attachés au
même joug , et travaillant si bassement à un résultat
naturel qu'on n'en éprouve point d'étonnement : mais
toi, tu excites la surprise en offrant la trahison et le meur-
tre unis en toi contre nature ! Quel que soit le démon ar-
tificieux qui ait fait naître en toi cette monstruosité , iî
doit avoir enlevé tous les suffrages de l'enfer. Les autres
démons qui suggèrent des trahisons ne sont que dos
manœuvres grossiers et subalternes, qui ne travaillent
en damnation qu'à l'aide de prétextes, de faux-semblants
de vertu : mais celui qui a si bien manié ton âme n'a
fait que te commander la révolte, sans te donner d'autre
motif pour Rengager à la trahison que l'honneur de te
revêtir du nom de traître. Ce démon qui t'a suborné
pourrait parcourir fièrement l'univers , et rentrant dans
le fond du Tartare, dire aux légions infernales : « Non,
« jamais je ne pourrai gagner une âme aussi facilement
• que j'ai gagné celle de cet Anglais, » — Oh! de quels
soupçons tu as empoisonné la douceur de la confiance !
Esl-ii des hommes qui paraissent attachés à leur devoir?
tu le paraissais aussi. Sont-ils graves et savants? tu le
paraissais aussi. Sont-ils sortis d'une famille illustre? tu
le paraissais aussi. Sont-ils sobres dans leur vie, exempts
des passions grossières, de la folle joie, de la colère,
montrant une âme constante, que ne domine jamais la
fougue du sang, toujours décents et modestes, accomplis
en tout point, ne se déterminant jamais sur le seul témoi-
gnage des yeux, sans qu'il fût confirmé par celui des
oreilles, et ne se fiant à tous deux qu'après l'examen d'un,
jugement épuré? tu semblais aussi parfaitement doué.
Aussi ta chute laisse-t-elle une sorte de tache, qui s'é-
tend sur l'homme le plus parfait, et le ternit de (]uelquft
soupçon. Je pleurerai sur toi; car il me semble que
celte trahison est comme une seconde chute de l'homme.
—{A Exeler.) Leurs crimes sont manifestes : arrêtez -les.
ACTE II, SCÈNE IT. 149
pour qu'ils en répondent aux lois : et que Dieu veuille
les absoudre de la peine due à leurs complots?
EXETER. — Je l'arrête pour crime de haute trahison,
sous le nom de Richard, ccmie de Cambridge.
Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom
de Henri, lord Scroop de Marshara.
Je t'arrête pour crime do haute trahison, sous le nom
de Thomas Grey, chevalier de Northumberland.
SCROOP. — C'est avec justice que Dieu a dévoilé nos des-
seins. Je suis moins afflige de ma mort que de ma faute,
et je conjure Votre Majesté de me la pardonner encore,
quoique je la paye de ma vie.
CAMBRIDGE. — Pourmoi.... ce n'est pas l'or de la France
qui m'a séduit, quoique je l'aie accepté comme un motif
apparent, pour hâter l'exécution de mes desseins : mais
je rends grâces au ciel qui les a prévenus, et c'est pour
moi un sentiment de joie sincère, qui me consolera au
milieu même de mon supplice. Je prie Dieu et vous,
mon roi, de me pardonner.
GREY. — Jamais sujet fidèle ne vit avec plus d'allégresse
la découverte d'une trahison dangereuse, que je n'en
ressens moi-même en cet instant, en me voyant pié-
servé d'un attentat exécrable. Mon souverain, pardonnez-
moi ma faute ' sans épargner ma vie.
LE ROI. — QueDiea vous pardonne dans sa miséricorde !
Écoutez votre arrêt. Tous avez conspiré contre notre
royale personne, vous vous êtes ligués avec un ennemi
déclaré, et vous avez reçu l'or de ses coffres pour sa-
laire de notre mort; et par ce crime, vous consentiez à
vendre votre roi au meurtre, ses princes et ses pairs à
la servitude, ses sujets à l'oppression et au mépris, et
tout son royaume à la dévastation. Quant à notre per-
sonne nous ne demandons point de vengeance, mais
c'est un devoir pour nous de songer à la sûreté de notre
royaume, dont vous avez tous trois clierché la ruine, et
1 Un des conspirateurs contre la reine Elisabeth finit la .'ettre
qu'il lui adressa par ces mots : A culpd , sednon a pœnâ absolve
me, my dear lad'j.
loO HENRi V.
nous sommes forcé de vous livrer à ses lois. Sortez de
ces lieux, coupables et malheureuses victimes, et allez à
la mort. Dieu veuille, dans sa clémence, vous accorder
la force d'en subir l'amertume avec patience, et le
repentir sincère de votre énorme forfait! Qu'on les em-
mène. [On les entraîne.) Maintenant, lords, en France!
dette entreprise vous promet, comme à nous, une gloire
éclatante. Nous ne doutons plus de l'heureux succès de
cette guerre. Puisque Dieu a daigné, dans sa bonté,
mettre en lumière cette fatale trahison, qui s'était ca-
chée sur notre route, pour nous arrêter à l'entrée de
notre carrière, nous devons croire à présent que tous
les obstacles s'aplaniront devant nous. Ainsi en avant
chers compatriotes : remettons nos forces entre les mains
du Tout-Puissant, et ne difiérons plus l'expédition.
Allons gaiement à bord : que les étendards de la guerre
se déploient et s'avancent. Plus de roi d'Angleterre, s'il
n'est pas aussi roi de France !
(Tous sortent.)
SCENE III
Londres. — La maison de l'hôtesse Quickly, dansEast-Cheap.
Entrent PISTOL. NYM, BARDOLPH, LE PAGE
DE FALSTAFF et L'HOTESSE QUICKLY.
l'hotesse, àPistol. — Je t'en prie, mon cœur, mon cher
petit mari, souffre que je te remène à Staines.
PISTOL. — Non, mon grand cœur est tout navré. Allons,
Bardolph, réveille ton humeur joviale ; Nym , ranime
tes bravades et ta verve; et toi, petit drôle, arme ton
courage, car Falstafï est mort : il nous faut témoigner
nos regrets.
BARDOLPH. — Je voudrais être avec lui quelque part,
soit au ciel ou en enfer.
l'hôtesse. — Oh ! certainement il n'est pas en enfer :
il est dans le sein d'Arthur, si jamais homme y fut. Il a
ACTE II , SCÈNE 111 iM
fait la plus Lelle fm ; il a passé comme un enfant dans sa
robe baptismale ! Il était entre midi et une heure, quand
il a passé : oui, précisément à la descente de la marée* ,
quand une fois j'ai vu quïl commençait à chiffonner ses
draps, à jouer avec des fleurs-, et à rire eu regardant
le bout de ses doigts, j'ai bien vu qu'il n'y avait plus pour
lui qu'un chemin à prendre ; car il avait le nez aussi
pomtu que le bec d'une plume, et il parlait des champs
verdoyants. — «Comment donc, sir John, lui dis-je?
Qu'est-ce donc, cher homme? allons, prenez courage. »
Mais il se mit à crier : Mon Dieu! mon Dieu ! mon Dieu?
trois ou quatre fois; et pour le réconforter, je lui dis
qu'il ne devait pas jjenser à Dieu, que je ne croyais pas
qu'il fût encore nécessaire de s'embarrasser la tête de
ces pensées-là ; mais ii me dit pour toute réponse de lui
couvrir davantage les pieds. Je mis ma main dans le lit
pour les tâter, et ils étaient froids comme marbre. Je
lui tcitai les genoux, et puis un peu plus haut, et de là
un peu plus haut encore , mais tout était déjà froid
comme marbre !
XYM. — On dit qu'il criait après le vin d'Espagne?
l'hotesse. — Oh ! cela est bien vrai,
BARDOLPH. — Et après les femmes,
l'hotesse. — Ah ! cela n'est pas vrai, par exemple.
LE PAGE. — Très-vrai; car il a dit que c'étaient des dia-
bles incarnés.
l'hotesse. — Il est vrai qu'il n'a jamais pu souffrir la
carnation C'était une couleur qui ne lui revenait
point.
LE PAGE. — Il disait un jour que le diable l'emporterait
à cause des femmes.
' Le docteur Mead cite une opinion de son temps, etsemblecroire
Jui-même qu'on ne mourait jamais qu'à la descente de la marée.
Du temps de Johnson, c'était encore une opinion de bonne femme.
2 C'est madame.de Staël qui dit quelque part que Shakspeare
avait décrit en médecin les maladies morales. Voici un passage
qui prouve son exactitude dans l'histoire des symptômes qui pré-
cèdent la mort dans cerlaines maladies : Manus anle faciem attoU
lere, muscns quasi vcncri ma,nv^ operâj (locos carpere de veslihus, vel
pariete. (Vos Swieten.'i
Id'2 HENRI V.
l'hôtesse. — Il est bien vrai qu'il déclamait de temps
en temps contre les femmes ; mais c'est qu'il était gout-
teux dans ce temps-là, et puis c'était de la prostituée de
Babylone qu'il parlait.
LE PAGE. — Ne vous souvenez-vous pas d'un jour qu'il
aperçut une mouche sur le nez de Bardolph, et qu'il dit
que c'était une âme damnée qui brûlait dans l'enfer?
BARDOLPH. — Eh bien, eh bien ! l'aliment qui entretenait
ce feu 'là est au diable. Ce nez rubicond est toute la for-
tune que j'aie amassée à son service.
NYM. — Décamperons-nous, enfin? Le roi sera parti de
Southampton.
pisTOL.— Allons, partons. Tends-moi tes lèvres, mon
amour; aie bien soin de mes effets et de mes meubles;
prends le bon sens pour guide. Choisissez et payez comp-
tant, voilà tout ce que tu as à dire. Ne fais crédit à per-
sonne ; car les serments ne sont que paille légère, et la
foi des hommes ne vaut pas une feuille d'ouljlie ; tiens
bien est le meilleur chien de basse-cour, ma poulette ;
c'est pourquoi, prends cavelo^ pour ton conseiller. Va à
présent essuyer tes yeux^. Allons, camarades, aux ar-
mes, partons pour la France; et comme des sangsues,
mes amis, suçons, suçons jue^qu'au sang.
LE PAGE. — Ma foi, c'est une mauvaise nourriture, à ce
qu'on dit.
PISTOL, au page. — Prends un baiser sur ses douces lè-
vres, et marche : allons.
BARDOLPH. — Adieu, uotro hôtesse.
NYM. — Je ne saurais t'embrasser, moi; voilà le plaisant
de la chose ; mais ça n'y fait rion. — Adieu toujours.
pisTOL. — Fais voir que tu es une bonne ménagère;
sois sédentaire, je te l'ordonne.
l'hotesse. — Bon voyage : adieu,
(Ils sortent.)
• Cavelo, prends gardo, de la prudence,
'Quelques commentateurs disent: «Va essuyer les verres de
ton hôtellerie.»
ACTE II, SCKNE IV. 153
SCÈNE IV
France. — Appartement dans le palais du roi de France.
Entrent LE ROI, LE DAUPHIX, LE DUC DE
BOURGOGNE. LE CONNÉTABLE, et suite. Fanfares.
\E ROI DE FRA>'CE. — Ainsi l'Anglais s'avance contre
jous avec une armée nombreuse. Il est important de lui
répondre par une défense digne de notre trône. Les ducs
de Berry, de Bretagne, de Brabant et d'Orléans vont
partir; et vous aussi, dauphin, pour visiter, réparer et
fortifier nos villes de guerre, les pourvoir de braves sol-
dats, et de toutes les munitions nécessaires; car TAngle-
terre s'approche avec une violence égale à celle d'eaux
qui se précipitent vers un gouffre. Il est donc à propos
de prendre toutes les mesures que la prévoyance et la
crainte nous conseillent, à la vue des traces récentes
qu'a laissées sur nos plaines l'Anglais fatal à la France,
qui Fa trop méprisé.
LE DAUPHIN. — Mon auguste père, il convient, sans
doute, de nous armer contre l'ennemi. La paix elle-
même, quand la guerre serait douteuse, et qu'il ne s'agi-
rait d'aucune querelle, la paix ne doit jamais assez
endormir un royaume, pour dispenser de lever, d'assem-
bler des troupes, d'entretenir les places fortes, et de
faire tous les préparatifs comme si l'on était menacé
d'une guerre : c'est d'après ce principe que je dis qu'il
est à propos que nous partions tous pour visiter les par-
ties faibles et endommagées de la France ; mais fai-
sons-le sans montrer aucune alarme. Non, sans plus
de crainte que si nous apprenions que l'Angleterre
fût en mouvement pour une danse moresque de la
Pentecôte; car, mon respectable souverain, l'Angleterre
a sur son trône un si pauvre roi, son sceptre est le jouet
d'un jeune homme si frivole, si extravagant, si superfi-
ciel, qu'elle n'est pas dans le cas d'inspirer la crainte.
LE CONNÉTABLE. — Ah! douccment , prince dau-
phin : vous vous méprenez trop sur le caractère de
loi HENRI V.
ce roi. Que Votre Altesse interroge les derniers ambassa-
deurs ; sachez d'eux avec quelle grandeur il a reçu leur
ambassade ; de quel nombre de sages conseillers il est
environné ; combien il est modeste dans ses objections;
mais aussi combien il est redoutable par la constance de
ses projets, et vous vous convaincrez que ses folies pas-
sées n'étaient que le masque du Brutus de Rome, qui
cachait la prudence sous le manteau de la folie, comme
des jardiniers couvrent de fumier les plantes qui pous-
sent les premières et sont les plus délicates.
LE DAUPHIN. — Xon, connétable, il n'en est pas ainsi;
mais quoique votre opinion ne soit pas la nôtre, il n'im-
porte. Lorsqu'il est question de se défendre, le mieux est
de supposer l'ennemi plus fort qu'il ne le parait; c'est le
moyen d'avoir prévu tous les moyens de défense ; car, si
ces moyens sont faibles et mesquins, c'est imiter l'avare
qui pour épargner un peu d'étolTe gâte son vêtement.
LE ROI DE FRANCE. — Voyous daus Hcuri un ennemi
puissant, et vous, princes, armez- vous énergiquement
pour le combattre. Sa race s'est engraissée de nos dé-
pouilles, et il est sorti de cette famille sanguinaire qui
nous vint effrayer comme des fantômes jusque dans nos
foyers : témoin ce jour trop mémorable de notre honte,
où les champs de Grécy virent cette ])ataille si fatale à la
France, lorsque tous nos princes furent enchainés par le
bras de ce prince au nom sinistre, de cet Edouard, dit le
prince Noir, tandis que son père, sur le sommet d'une
montagne, et placé aune grande élévation où les rayons
dorés du soleil venaient le couronner, contemplait son
héroïque fds, souriant de le voir mutiler l'ouvrage de la
nature, et défigurer toute cette belle jeunesse que Dieu
et les pères français avaient créée depuis vingt années.
Il est un rejeton de cette tige victorieuse : craignons sa
vig-ucur native et ses hautes destinées.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Dcs aiubassadcurs d'Henri, roi d'Angle-
terre, demandent audience à Votre Majesté.
LE noi DE FRANCE. — Nous la douiicrons dans l'instant
mOme. .Ulez, et introduisez-les. {Le messager sort avec une
ACTE II, SCÈNE IV. i 00
vart le des seigneurs.) Vous voyez, mes amia, avec ijuclle
ardeur cette chasse est suivie.
LE DAUPHIN. — Tournez la tête, et vous arrêterez sa
course. Les chiens les plus lâches poussent leurs plus
bruyants abois, lorsque la proie qu'ils ont l'air de me-
nacer court bien loin devant eux. Mon respectable sou-
verain, prenez les Anglais de court, et montrez-leur de
quelle monarchie vous êtes le chef. Trop de confiance,
mon prince, n'est pas un vice aussi bas que le mépris de soi.
(Les seigneurs rentrent avec Exeter et une suite.)
LE ROI DE FRANCE. — Veuez-vous de la part de notre frère
d'Angleterre?
FJfETER. — De sa part; et voici le salut qu'il adresse à
Votre Majesté. Il vous demande, au nom du Dieu tout-
puissant, de vous dépouiller vous-même, et de déposer
cet éclat et ces grandeurs empruntées qui, par le don du
ciel, parla loi de la nature et des nations, lui appartien-
nent à lui et à ses héritiers : c'est-à-dire de lui rendre
cette couronne et tous ces honneurs multipliés, que la
force et la coutume attribuent à la couronne de France.
Et afin que vous soyez convaincu que ce n'est pas de sa
part une réclamation injuste et téméraire, tirée de par-
chemins vermoulus dans la nuit des siècles, et arrachés
de la poussière antique de l'oubli, il vous envoie cette
mémorable généalogie dont chaque branche est une
preuve démonstrative. {Il remet un papier au roi.) Il vous
somme de considérer ce lignage ; et après que vous aurez
vu qu'il descend directement du plus fameux de ses glo-
rieux ancêtres, d'Edouard III, il vous enjoint de renoncer
à votre couronne et à votre royaume, que vous ne tenez
que par usurpation sur lui, qui est né le véritable et le
seul propriétaire.
LE ROI DE FRANCE. — Et sl OH le refuse, qu'arrivera-t-il?
EXETER. — Une contrainte sanglante; car vous cache-
riez sa couronne dans les derniers replis de vos cœurs,
qu'il irait l'y déterrer : et c'est dans ce projet qu'il s'a-
vance avec des tempêtes menaçantes, des foudres et des
tremblements de terre comme Jupiter. Si sa requête
n'est pas écoutée, il vient lui-même vous l'imposer,
lo6 HENRI V.
Il VOUS enjoint, au nom de rÉtomel, de lui remettre sa
couronne, et de prendre en pitié toutes les malheureuses
victimes que la guerre affamée s'apprête à dévorer; il
rejette sur votre tête les larmes des veuves, les cris des
orp]}elins, le sang du peuple égorgé, les gémissements
des jeunes filles qui pleureront leurs pères et leurs fian-
cés engloutis dans cette querelle. Voilà sa réclamation,
sa menace, et mon message : à moins que le dauphin ne
soit présent. S'il est dans cette assemblée, je suis chargé
aussi d'un message pour lui.
LE ROI DE FRANXE. — Quaut ànous, uous voulous exami-
ner plus à loisir cette réclamation. Demain vous porterez
nos dernières intentions à notre frère d'Angleterre.
LE DAUPHIN. — Quantau dauphin, je répondrai pour lui.
Que lui apportez-vous d'Angleterre?
EXETER. — Le dédain et le défi, le plus profond mépris,
et tout ce qui peut vous l'exprimer, sans avilir sa propre
grandeur : voilà l'opinion et le salut que vous adresse
mon roi. Ainsi a-t-il dit, et si votre père ne répare pas,
en satisfaisant sans réserve à toutes ses demandes, l'a-
mère raillerie dont vous avez insulté sa majesté, il vous
en punira si sévèrement, que les échos des cavernes et
des souterrains de France résonneront de la réponse à
vos outrages et des accents de ses canons.
LE DAUPHIN. — Dites-lui que si mon père lui rend une
réponse gracieuse, c'est contre ma volonté ; car je ne dé-
sire rien tant que de lier une pajlie avec le roi d'Angle-
terre; et c'est dans cette vue que, pour assortir le présent
à sa frivolité et à sa jeunesse, je lui ai fait l'envoi de ces
balles de paume de Paris.
EXETER. — Et en revanche il fera trembler jusqu'aux
fondements votre Louvre de Paris, fût-il la cour souve-
raine de la puissante Europe. Et soyez bien sûr que vous
serez grandement étonné, comme nous, ses sujets, nous
l'avons été, de trouver une si grande différence entre ce
qu'annonçaient les jours de sa jeunesse et ce qu'il est
aujourd'iuii. Aujourd'hui, il pèse le temps jusqu'au der-
nier grain de sable, et vos pertes vous l'apprendront s'il
reste en France,
ACTE II, SCÈNE IV. lo7
LE ROI DE FRANCE. — Demain vous serez amplement
instruit de nos résolutions.
EXETER.— Expédiez-nous promptement, de crainte que
notre roi ne vienne ici lui-même nous demander raison
de nos délais : il est déjà descendu sur vos rivages.
LE ROI DE FRANCE. — Vous serez bientôt congédié avec
des propositions avantageuses. Ce n'est pas trop d'une
courte nuit pour répondre sur des objets de cette impoi>
lance.
(Ils sortem.)
FIN DU DEUXIEME ACTE.
ACTE TROISIÈME
LE CHŒUR.
Ainsi, d'une vitesse égale à celle de la pensée, la scène
vole sur une aile imaginaire. Figurez-vous le roi dans
l'appareil de la guerre, sur la jetée de Hampton \ mon-
tant sur l'Océan, suivi de sa belle flotte, dont les pavil-
lons de soie éventent le jeune Phébus : livrez-vous à votre
imagination, qu'elle vous montre les mousses gravissant
le long des cordages : écoulez le sifflet perçant qui met
de l'ordre dans les sons confus : voyez les voiles, enflées
par le souffle insinuant des vents invisibles, entraîner,
au travers de la mer sillonnée, ces masses énormes qui
olTrent leurs flancs aux vagues superbes : imaginez que
vous êtes debout sur le rivage; voyez une cité qui danse
sur les vagues inconstantes : tel est le tableau que
présente cette flotte royale, dirigeant sa course vers Har-
fleur. Suivez ! suivez ! Attachez votre pensée à la poupe
des vaisseaux, et quittez votre Angleterre silencieuse
comme la nuit profonde, gardée par des vieillards, des
enfants et des femmes, qui tous ont passé ou n'ont pas
atteint encore Tûge de la force et de la vigueur. Car quel
est celui dont un léger duvet ait orné le menton qm
n'aura pas voulu suivre cette brave élite de guerriers
aux rives de la France? — Que voire pensée travaille et
vous y montre un siège : contemplez les canons sur leurs
affûts, ouvrant leurs bouches fatales sur Harfleur blo-
qué.— Supposez que l'amljassadeur revient de la cour
des Français, et annonce à Henri que le roi lui ofl":e sa
/
1 « La plaine où campa Henri V est aujourd'hui couverte ec
entier par la mer. » (Warton.)
ACTE lîî, SCÈNE I. 159
fille Catherine, et avec elle, en dot, quelques vains et
stériles duchés. — L'offre ne plaît point à Henri, et déjà
l'actif canonnier touche de sa mèche le bronze infernal
[bruits de combat; on entend une décharge d'artillerie),
et tout se renverse devant ses foudres. Continuez d'être
favorables, et que vos pensées complètent notre repré-
sentation.
(Le chœur sort.)
SCÈNE 1
Harfleur assiégé. — Bruit de combat.
Entrent LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD,
GLOCESTER, et des soldats avec des échelles de siège.
LE ROI. — Allons, encore une fois à la brèche, chers
amis, encore une fois : emportez-la d'assaut, ou com-
blez-la de morts. Dans la paix, rien ne sied tant à un
homme que la modeste douceur et l'humilité; mais
lorsque la tempête de la guerre souf[le à nos oreilles,
alors imitez l'active fureur du tigre : roidissez vos mus-
cles, réveillez tout votre sang, défigurez vos traits natu-
rels sous ceux d'une rage farouche, prêtez à votre œil
un aspect terrible; qu'il sorte de son orbite, comme le
canon d'airain ; que votre sourcil l'ombrage et inspire
autant d'effroi qu'un rocher ruiné, qui semble rejeter
sa base minée par le sauvage et pernicieux Océan ; mon-
trez les dents, ouvrez de larges narines, contenez votre
haleine, et tendez tous vos esprits jusqu'à leur dernier
effort. — Courage ! courage! nobles Anglais, dont le sang
découle d'aïeux à l'épreuve de la guerre, d'ancêtres qui,
comme autant d'Alexandres, ont, dans ces contrées,
combattu depuis le soleil naissant jusqu'à son coucher,
et n'ont reposé leurs épées que lorsque les ennemis
leur ont manqué. Ne déshonorez pas vos mères : prouvez
aujourd'hui que ceux à qui vous donnez le nom de
pères vous ont réellement engendrés ; servez de modèle
aux hommes d'un sang moins noble, et enseignez-leur à
160 HENRI V.
combattre. Et vous, braves milices, dont les membres
ont été formés dans l'Angleterre, montrez-nous ici la
vigueur du sol qui vous a nourris : faites-nous jurer que
vous êtes dignes de votre race. Et je n'en doute point;
car il n'en est aucun de vous, quelle que soit la bassesse
obscure de sa condition, dont je ne voie les yeux briller
d'un noble feu. — Je vous vois tous ardents comme le
chien à la laisse, qui n'attend que le signal pour s'élan-
cer. Eh bien, la chasse est ouverte : suivez l'ardeur qui
vous emporte, et, dans l'assaut, criez : Dieu pour Henri!
Angleterre et Saint-George !
'Le roi sort avec sa suite.)
(Bruit de combat ; on entend une décharge d'artillerie.)
SCÈNE II
Les troupes défilent.
Entrent NYM, BARDOLPH et LE PAGE.
BARDOLPH. — Allons, avance, avance; à la brèche, à la
brèche.
KYM. — Caporal, je t'en prie, ne nous presse pas si fort,
il fait un peu chaud. Quant à moi, je n'ai pas un maga-
sin de vies. La plaisanterie n'en vaut rien ; voilà le fin
mot de l'histoire.
pisTOL. — Ce mot est des plus justes; car les mauvaises
plaisanteries abondent ici, « les coups pleuvent de droite
et de gauche, les pauvres vassaux du bon Dieu tombent
et meurent par milliers, et l'épée et le bouclier s'acquiè-
rent d'immortels honneurs dans des champs de sang. »
LE PAGE. — Pour moi, je voudrais être dans une taverne
à Londres; je donnerais bien toute ma gloire à venir
pour un pot de bière et ma sûreté.
PISTOL. — Et moi, « s'il ne tenait qu'à faire des souhaits,
je ne resterais pas ici non plus, et je ne serais pas dix
minutes à t'y rejoindre*. »
• Les mots entre guillemets sont en vers dans le texte.
ACTE III, SCÈNE II. 16i
LE PAGE. — Voilà qui est aussi bien, mais non pas aussi
prai que le chant d'un oiseau sur la branche.
(Arrive Fluellen.)
FLUELLEN, Ics poussatit. — A la brèche, vous chiens,
avancez, canaille !
pisTOL.— Doucement, doucement, grand duc; ne soyez
pas si dur pour des hommes d'argile; calmez celte rage,
ralentissez celte fougue; allons, de la douceur, mon
poulel.
NYM,à Plstol. — Voilà ce qu'on appelle de la belle humeur,
(à/^ue//en)etVotre Seigneurie n'en a que de la mauvaise.
(Nvm, Pistol et Bardolph sortent suivis de Fluellen.)
LE PAGE. — Tout jeune que je suis, j'ai bien observé ces
trois ferrailleurs. Je ne suis certainement qu'un enfant
auprès d'eux trois ; mais tels qu'ils sont, s'ils voulaient
me servir, il n'y en a pas un d'eux qui fût mon fait; car,
par ma foi, ces trois originaux ne font pas ensemble la
valeur d'un homme. Ce Bardolph, par exemple, il a le
sang blanc et la figure rouge ; il a du front, mais il no
se bat pas. — Et ce Pistol : il a une langue à tout tuer et
une épée pacifique ; ce qui fait qu'il estropie des mots
tant qu'on veut , mais il n'entame pas une lance. —
Quant à Nym, il a entendu dire que ceux qui parlent le
moins sont les plus braves ; voilà pourquoi il dédaigne
de dire même ses prières, de peur de passer pour un
lâche : mais s'il ne parie guère, il agit encore moins ;
car il n'a jamais cassé d'autre tête que la sienne, et en-
core était-ce contre une borne, un jour qu'il était ivre.
Ces gens sont capables de voler tout ce qu'ils trouvent
sous leurs mains; elle vol, ils l'appellent une acquisition.
Bardolph a volé l'autre jour un étui de luth, l'a porlô
pendant douze lieues, et puis l'a vendu pour trois denii-
sous. Ah ! pour Nym et Bardolph, ce sont, mafoi ! Icsdeux
doigts de la main en fait de filouterie. A Calais, je les ai
vus voler une pclloa feu : ce qui m'a fait penser que ces
gens-là avaient envie de devenir un jour porteurs de
charbon '. Si je les avais crus, ils avaient bonne envie
' Il parait que porter des charbons était, du temps de Shak~
fcpeare, une expression proverbiale pour dire supporter un aÛTroct.
T. vil. 11
162 HENRI V.
de me rendre aussi familier avec les poches des autres,
que le sont les gants et le mouchoir, mais il n'est pas
du tout dans mon caractère d'ôter de la bourse d'autrui
pour mettre dans la mienne ; car c'est le moyen d'em-
pocher des affronts.... Ma foi, il faut que je les plante là
et que je cherche quelque meilleure condition. Leur lâ-
cheté me soulève le cœur; oui, il faut que je les plante-là.
(Il s'en va.)
(Rentre Fluellen suivi de Gower.)
GowER. — Capitaine Fluellen, il faut vous rendre à l'in-
stant aux mines : le duc de Glocester veut vous parler.
FLUELLEN. — Aux mincs? Allez-vous-en dire au duc quïl
n'est pas bon d'aller aux mines ; car, voyez-vous, ces
mines ne sont pas suivant la discipline de la guerre. Les
concavités ne sont pas suffisantes ; car, voyez-vous, l'ad-
versaire (vous pouvez dire ça au duc , voyez-vous) a
creusé lui-même douze pieds plus bas que les contre-
mines ^ Par Jésus, j'ai peur qu'il ne nous fasse tous
sauter, si l'on ne donne pas de meilleurs ordres.
GOWER. — Le duc de Glocester, qui a la conduite du siège,
est dirigé parmi Iilandais qui est ma foi un brave homme.
FLiJELLEiN. — Oh! c'est le capitaine Macmorris, n'est-ce
pas?
GOWER.— Oui, je crois.
FLUELLEX. — Par Jésus, c'est un âne, s'il y en a un
dans le monde ; et je le prouverai à sa barbe. Il ne con-
naît pas plus les vraies discipliues des guerres, voyez-
vous, les disciplines des Romains, qu'un petit chien.
(Entrent Macmorris et le capitaine Jamy.)
gowi:r. — Le voilà qui vient, accompagné du capitaine
écossais, le capitaine Jamy.
FLUELLEN. — Lc Capitaine Jamy est un bien merveilleux
et valeureux capitaine : ça n'est pas douteux , et un
homme de grande expédition et connaissances dans les
anciennes guerres, d'après la science particidière que
j'ai moi-même de ses règles. Par Jésus! il soutiendra sa
1 Fluellen veut dire que l'ennemi a contre-miné douze pied»
plus bas que la mine.
ACTE III, SCÈNE II. 163
thèse aussi bien qu'aucun militaire dans le monde, sur
les disciplines des anciennes guerres des Romains.
JAMY. — Je vous donne le bonjour, capitaine Fluellen.
FLUELLEN. — BonjciiT à Votpe Seigneurie, bon capitaine
Jamy.
GOWER. — Oh çà! capitaine Macmorris, venez-vous
des mines? Les pionniers ont-ils fini ?
MACMORRIS. — Par Jésus, ça ne vaut pas le diable.
L'ouvrage est abandonné, la trompette sonnant la re-
traite ; par ma main que voilà, et par 1 ïime de mon
père, je jure que l'ouvrage ne vaut rieu. On y a renoncé,
sans quoi j'aurais fait sauter la ville. Dieu me pardonne !
en moins d'une heure. Oh ! c'est fort mal fait, c'est fort
mal fait : par ce bras! c'est mal fait.
FLUELLEN. — Capitaine Macmorris, je vous en prie,
voudriez-vous bien m'accorder, voyez-vous, quelques
petits colloques avec vous, comme qui dirait, pour ainsi
dire, touchant, ou comme à l'égard des disciplines de la
guerre, les guerres des Romains, par manière de con-
versation, voyez-vous, et de pure communication d'ami-
tié; et comme qui dirait, pour ainsi dire, pour la satis-
faction de mon esprit. Pour à l'égard de ce qui concerne
les règles de la discipline militaire, voilà le point....
JAMY. — De bonne foi ce sera la meilleure chose du
monde, mes bons capitaines, et je m'en vais profiter de
cette occasion pour prendre congé de vous, avec votre
permission.
M.\cMORRis. — Ce n'est pas ici le temps de discourir,
Dieu me pardonne ! Le jour est chaud, et le temps, et la
guerre, et le roi, et les ducs : ce n'est pas là le temps de
discourir : la ville est assiégée , et la trompette nous ap-
pelle à la brèche, et nous voilà à causer. Et par le
Christ , nous ne faisons rien ; c'est honteux à nous tous
tant que nous sommes : Dieu me pardonne ! C'est une
honte de rester tranquilles, c'est une honte, je le jure ;
et il y a tant de gorges à couper et d'ouvrages à faire ; et
il n'y a rien de fait, le Christ me pardonne !
JAMY. — Par la sainte messe, avant que ces yeux-là que
vous voyez soient assoupis, je ferai de la bonne ouvrage.
164 HENRI V.
ou je serai sur le carreau : oui, et je travaillerai aussi
courageusement que je pourrai ; c'est bien sûr cela, en
'' deux paroles comme en quatre. Cependant, sur ma foi,
je serai bien aise d'entendre quelques questions entre
vous deux.
FLUELLEN. — Capitaine Macmorris, je pense, voyez-
vous, sauf votre correction, qu'il n'y en pas beaucoup
de votre nation....
MACMORRIS. — De ma nation? Qu'est-ce que c'est que
ma nation? Est-ce une nation de lâches, de bâtards, de
gredins ? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Qui parle de
ma nation ?
FLUELLEN. — Voycz-vous, si VOUS prenez les choses au-
trement qu'on ne les dit, capitaine Macmorris, par
aventure je pourrais bien penser que vous ne me traitiez
pas avec cette affabilité, comme en toute discrétion vous
devez me traiter, voyez-vous, d'autant que je suis autant
que vous, tant dans la discipline de la guerre, que par
mon lignage et en tout autre genre.
MACMORRIS. — Je ne vous reconnais pas autant de bra-
voure qu'à moi, et le Christ me pardonne! Je vous cou-
perai la tête.
GOV^ER. — Amis, amis! allons, vous vous trompez toub
les deux : c'est faute de vous entendre.
JAMY. — Oh ! voilà une vilaine sottise.
(On sonne un pourparler.)
GOWER. — La ville demande à parlementer.
FLUELLEN. — Capitaine Macmorris, quand il se trou-
vera une meilleure occasion, voyez-vous, je prendrai la
liberté de vous dire que je connais les disciplines de la
guerre; et voilà tout.
(Ils partent.)
SCÈNE III
•>E GOUVERNEUR et quelques citoyens sont sur les rem-
parts ; au bas sont les troupes anglaises. LE ROI HENRI
entre avec sa suite,
LE noi. — Quelle est enfin la résolution du gouverneur?
Voici le dernier pourparler que nous admettrons encore.
ACTE III, SCÈNE III. 'IGS
Rendez-vous donc à noire clémence ; ou, si vous êtes
jaloux de votre destruction, défiez notre dernière fureur.
Car, comme il est vrai que je suis soldat, nom qui, dans
mes pensées, est celui qui me sied davantage, si je re-
commence à battre vos murailles, je ne quitterai plus
Harfleur, déjà à demi démoli, qu'il ne soit enseveli sous
ses cendres. Lc.^ portes de la clémence seront fermées
alors, et le soldat, au carnage animé, le cœur endurci et
féroce, donnant carrière à sa main sanguinaire, par-
courra vos foy(;rs, avec une conscience large comme
l'enfer, moissonnant comme l'herbe vos vierges dans
l'éclat de leur fraîcheur et vos enfants dans la fleur de
leur âge. Que m'importe à moi, si la guerre impie, cou-
ronnée de flammes comme le prince des démons, et le
front tout noirci de feux , exerce toutes los horreurs
barbares qui suivent l'assaut et le pillage? Que m'importe
à moi, lorsque vous seuls en êtes la cause, si vos chastes
vierges tombent sous la main brûlante du viol efl'réné?
Quel mors peut arrêter la licence et ses fureurs, lors-
qu'elle roule abandonnée sur la pente de son cours
impétueux? Nous épuiserons en vain nos ordres, pour rap-
peler des soldats acharnées sur leur proie; autant com-
mander à l'immense Léviathan de venir sur le rivage.
Ainsi, habitants d'Harfleur, prenez pitié de votre ville et
de votre peuple, tandis que mes soldats sont encore
soumis à mes ordres, tandis que le souffle paisible de la
clémence écarte encore les nuages impurs et contagieux
du meurtre, du pillage et des excès : sinon, attendez-
vous à voir dans un moment le soldat aveugle et sanglant,
salir d'une main impure les cheveux de vos filles qui
pousseront en vain des cris aigus, vos vieillards saisis
par leurs barbes d'argent, et leurs têtes vénérables
écrasées contre les murs, et vos enfants empalés nus sur
les lances, à la vue de leurs mères égarées et perçant les
nuages de leur.s hurlements, comme jadis les veuves de
Judée poursuivaient de leurs clameurs les bourreaux
d'Hérode. Que lépondez-vous? Youlez-vous céder et pré-
venir ces maux ; ou , coupables d'une défense trop
obstinée, vous voir détruits?
160 HENRI Y.
LE Gom'ERNiTCS. — Ce jour est le terme de notre attente.
Le dauphin, dont nous avions pressé les secours, nous
fait répondre que ses troupes ne sont pas encore prêtes,
ni en état de faire lever un si grand siège. Ainsi, roi re-
douté, nous cédons notre ville et notre \'ie à votre géné-
reuse clémence : entrez dans notre port, disposez de nous
et de nos biens ; nous ne pouvons nous défendre plus
longtemps.
LE ROI. — Ouvrez vos portes. — Allons , cher oncle
Exeter, entrez dans Harfleur, restez-y, et fortifiez la
ville contre les Français. Faites grâce à tous. — Pour
nous, cher oncle, Tbiver qui s'approche, et la maladie
qui se répand sur nos soldats, nous déterminent à
nous retirer vers Calais. Ce soir nous serons votre hôte
dans Harûeur, et demain prêts à nous mettre en marche.
(Fanfares : ils entrent dans la ville.)
SCENE IV
Rouen. — Appartement du palais.
Entrent CATHERINE et ALIX.
CATHERINE. — Alix, tu as été en Angleterre, et tu parles
bien le langage?
ALIX. — Un peu, madame.
CATHERINE.— Je te prie de m'enseigner; il faut que
j'apprenne à parler. Comment appelez-vous la main, en
anglais ?
ALIX. — La main? Elle est appelée de hancl.
CATHERINE. — Et les doigls?
ALIX. — Les doigts? Ma foi, j'ai oublié les doigts; mais
je me souviendrai. Les doigts, je pense qu'ils sont ap-
pelés de fingrcs; oui, de fingres.
CATHERINE. — Lamaiii, de hand; les doigts, de ftnrjres.
Je pense que je suis un bon écolier. J'ai gagné deux
mots d'anglais vilement. Comment appelez -vous les
ongles?
ACTE III, SCÈNE IV. !G7
ALIX. — Les ongles? Nous les appelons de nails.
CATHERINE. — De nails. Ecoutez ; dites-moi si je parle
bien : de hand, de fingrcs, de nails.
ALIX. — C'est bien dit, madame; c'est du fort bon an-
glais.
CATHERINE. — Dltes-moi l'anglais pour le bras''
ALIX. — de arm, madame.
CATHERINE. — Et le coude ?
ALIX. — De elbow.
CATHERINE. — Dc clbow. Je fais la répétition de tous Ics
mots que vous m'avez appris jusqu'à présent.
ALIX. — C'est trop difficile, madame, je pense.
CATHERINE. — Excusez-moi, Alix. Ecoutez : De hand, de
fingrcs, de nails, de arm, de bilbow.
ALIX. — De elbow, madame.
CATHERINE. — 0 scigneur Dieu! je m'oublie; de clbow.
Comment appelez-vous le cou?
ALIX. — Denick, madame.
CATHERINE. — De nick? Et le menton?
ALIX. — De chin.
CATHERINE. — De jiu? Le cou, de nick, le menton, dejin.
AUX. — Oui : sauf votre honneur, en vérité, vous pro-
noncez les mots aussi droit que les natifs d'Angleterre.
CATHERINE. — Je uc doute point d'apprendre par la
grâce de Dieu, et en peu de temps.
ALIX. — N'avez-vous pas déjà oublié ce que je vous ai
enseigné?
CATHERINE. — Non, je vous le réciterai promptement,
de hand, de fingres, de mails.
ALIX. — De nails, madame.
CATHERINE. — De nails, de arm, de ilboio.
ALIX. — Sauf votre honneur, de elbow.
CATHERINE. — Aussi dis-jc de clbow, de ncck et de chin.
Comment appelez -vous les pieds et la robe?
ALIX. — Defoot, madame, eidccoun.
CATHERINE. — Dcfnot, de 001111 * ? 0 seigneuT Dieu! ce sont
des mots d'un son mauvais, corruptible, grossier et im-
t The goKn, la robe, ei cxtera.
108 HENKI V.
pudique, et dont les dames d'honneur ne peuvent user.
Je ne voudrais pas prononcer ces mots devant les sei-
gneurs de France pour tout le monde : il faut de foot et-
de coun néanmoins. Je réciterai une autre fois ma leçon-
ensemble ; de hand. de fingrcs, de nails, de arm, dcclboiu,
de nech, de chin, de foot et de coun.
ALIX. — Excellent, madame.
CATHERINE. — C'est assez pour une fois. Allons-nous-en
dîner.
SCÈNE Y
Autre salle du même palais.
LE ROI DE FRANCE, LE DAUPHIN", LE DUC DE
BOURBON, LE CONNÉTABLE DE FRANCE , et
AUTRES SEIGNEURS.
LE ROI DE FRANCE. — Il est Certain qu'il a passé la ri-
vière de Somme.
LE CONNÉTABLE. — Si nous n'allons pas le combattre,
mon roi, renonçons donc à vivre en France; abandon-
nons tout, cédons nos riches vignobles à ce peuple bar-
bare.
LE DAUPHIN. — 0 Dieu vivant! quelques boutures sorties
de nous, le superflu du luxe de nos ancêtres, nos reje-
tons, entés sur un tronc sauvage et inculte, s'élèveront-
ils si rapidement jusqu'aux nues, et surpasseront-ils en
hauteur la tige dont ils sont sortis?
BOUREON. — Des Normands; oui, des bâtards normands!
Jilort, de ma vie ! s'il faut qu'ils traversent ainsi le royaume
sans combat, je veux vendre mon duché pour acheter
une chaumière et quelque marais fangeux dans cette ils
irréguliere d'Albion.
LE CONNÉTABLE. — Dieu des batailles! où donc ont-iîs
puisé cette ardeur? Leur climat n'est-il pas couvert de
brouillards et engourdi par le froid? Le soleil ne jette
qu'à regret sur leur ile de pâles rayons ; il tue leurs
fruits de ses sombres regards : leur bière, de l'eau et de.
l'orge fermentée, boisson faitepour des rosses surmenées.
ACTE III, SCENE V. 169
peut-elle donc échauffer à ce degré leur sang épais, et
l'enflammer de cette bouillante valeur"? Et le sang fran-
çais, avivé encore par les esprits du vin, paraîtra-t-il
glacé auprès du leur? Oh! pour l'honneur de notre pa-
trie, ne restons pas oisifs et immobiles comme ces gla-
çons que rhiver suspend au bord de nos toits, tandis
qu'un peuple, né dans le berceau des frimas, répand
des flots de braves jeunes gens dans nos riches campa-
gnes ; pauvres , il faut en convenir, par les maîtres
qu'elles nourrissent.
LE DAUPHIN. — Par l'honneur et la foi des chevaliers,
nos dames se i-aillent de nous ; elles disent hautement
que notre vigueur est épuisée, et qu'elles prodigueront
leurs faveurs à la jeunesse anglaise, pour repeupler la
France de bâtards belliqueux.
BOURBON. — Elles nous renvoient aux écoles de danse
de l'Angleterre, et nous conseillent d'apprendre leurs
cabrioles et leurs lavoltes ', disant que toutes nos grâces
sont dans nos talons, et que c'est dans la fuite que nos
sublimes talents se déploient.
LE ROI DE FRANXE. — Où cst le héraut ^lonljoie? Ordon-
nez-lui de partir sur-le-champ. Qu'il aille saluer l'An-
glais d'im insultant défi. — Allons, princes, volez sur le
champ de bataille, et que l'honneur et le courage don-
nent à vos cœurs une trempe plus dure que l'acier de
vos épées. Charles d'Albret, grand connétable de France ;
vous aussi, d'Orléans, Bourbon et Berri, Alençon, Bra-
bant, Bar, Bourgogne; et vous, Jacques Châtillon, Ram-
bure, Vaudemont, Beaumont, Grandpré, Roussi et Fau-
conberg, Foix, Lestrelles, Boucicautet Charolais; grands
ducs, princes, comtes, barons, lords et chevaliers, grands
par vos titres, allez vous laver de ce grand opprobre :
arrêtez dans sa course Henri d'Angleterre qui traverse
en vainqueur notre royaume, et vengez l'insulte de ses
panonceaux teints du sang de Ilarfleur. Fondez sur son
armée comme un torrent de neiges fond sur les vallées
dont l'humble profondeur reçoit les flots que vomissent
' Espèce Je danse.
470 HENRI V.
les Alpes ! tombez sur lui ; vous avez assez de forces : ra
menez-le dans les murs de Rouen captif, enchaîné sur
un char victorieux,
LE CONNÉTABLE. — Yoilà le rùlc qui sied aux grands
d'une nation ! J"ai un regret, c'est que l'ennemi soit si
peu nombreux et si faible, que ses soldats soient épuisés
de faim et des fatigues de leur marcTie : car, j'en sais
sûr, aussitôt qu'il verra paraître noire armée, son cœur
s'abîmera dans la crainte, et son plus grand exploit sera
de nous offrir sa rançon.
LE ROI DE FRANCE. — Allez douc, lord connétable : hâtez
le départ de Montjoie ; qu'il déclare à l'Anglais que nous
envoyons savoir de lui quelle rançon il veut donner.
Tous, prince dau]}hin, vous resterez avec nous dans
Rouen.
LE DAUPHLX. — Ncn, mon père, j'en conjure Votre Ma-
jesté.
LE ROI DE FRANCE. — N'iusistcz point : vous resterez
avec nous. — Allons, partez, connétable; et vous aussi,
princes, et rapportez-nous promptement la nouvelle du
désastre de l'Anglais.
(Ils sortent.
SCÈNE VI
Le camp anglais en Picardie.
GOWER ET FLUELLEN,
GOWER.— Eh ])ien, capitaine Fluellen, venez-vous du
pont ?
FLUELLEN. — Je VOUS assure qu'il y a d'excellente beso-
gne à ce pont.
GOWER. — Le duc d'Excter est-il en sûreté?
FLUELLEN. — Le duc d'Exotcr est aussi magnanime
«ju'Aganiemnon, et c'est un homme que j'aime et que
j'honore de toute mon âme, de tout mon cœur, de tout
mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces e;
ACTE III, SCÈNE VI. 171
de tout mon pouvoir. Il n'a pas eu (Dieu soit loué et
béni!) le plus petit accident du monde. 11 a conservé le
pont le plus facilement, avec une excellente discipline.
Il y a là, au pont, un ancien! lieutenant ; je crois, sur
ma conscience, que c'est un autre Marc Antoine pour la
valeur ; cependant c'est un homme qui n'a pas la moin-
dre réputation dans le monde ; mais je lui ai vu faire
des choses vaillantes.
GOWER. — Comment l'appelez- vous?
FLUELLEN. — On l'appelle Venseigne Pistol.
GOWER. — Je ne le connais pas.
(Entre Pistol.)
FLUELLEN. — Le voilà.
PISTOL. — Capitaine, je te prie de me faire un plaisir.
Le duc d'E.\eter a beaucoup d'amitié pour toi.
FLUELLEN. — Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que
j'ai mérité d'avoir quelque part dans son amitié.
PISTOL. — Un certain Bardolph, soldat intrépide et cou-
rageux, a, par un sort cruel et par uu tour furieux de
l'inconstante roue de cette écervelée de Fortune, cette
aveugle déesse qui se balance sur une pierre qui roule
sans fin....
FLUELLEN. — Avec votro permission, enseigne Pistol, la
déesse Fortune est représentée aveugle avec un bandeau
tenant les yeux pour vous faire entendi-e que la fortune
est aveugle : et on la peint aussi avec une roue, pour
vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer,
qu'elle tourne toujours et qu'elle est inconstante, et
qu'elle n'est que mutabilités et vicissitudes : et son pied,
;oyez-vous, est posé sur une pierre sphérique qui roule,
:oule, roule.... A dire vrai, le poëte en fait une très-
excellente description : la fortune, voyez-vous, est une
excellente morale.
PISTOL. — La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le
regarde d'un mauvais œil; car il a volé un ciboire, et il
doit être pendu : cela fait une vilaine mort. Le gibet est
bon pour les chiens ; mais l'homme devrait en être
exempt. Ne soufire donc pas que le chanvre lui coupe le
sifllet. Exeter a prononcé l'arrêt de mort, pour un ciboire
172 HENRI V.
de peu de valeur : aiusi, va donc, et parle ; le duc t'écou-
tera : empêche que le jQl de la vie du pauvre Bardolpli
ne soit coupé avec une ficelle d'un sou et d'une manière
ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, €t
je serai reconnaissant de ce service.
FLUELLEN. — Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce
que vous voulez dire.
PISTOL. — Allons, tant mieux pour vous.
FLUELLEX. — Certainement, Pistol, il n'y a pas là de
quoi dire tant mieux; car, voyez-vous, il serait mon
frère, que je prierais le duc de suivre son bon plaisir, et
de le faire exécuter; car il faut observer la discipline.
PISTOL. — Meurs, et va à tous les diables, et figue pour
ton amitié.
FLLELLEX. — Fort Meu.
PISTOL. — Je te souhaite une figue d'Espagne ' !
(Pislol sort.)
FLUELLEX. — Fort bou.
GowER. — Cet homme-là, c'est le plus fiefTé misérable
qui fut jamais. Je le remets bien à présent; c'est un in-
fâme entremetteur, un coupe-jarret.
FLUELLEN.— Je VOUS assuTC qu'il proférait sur le pont
les plus braves paroles qu'on puisse jamais voir dans
les plus beaux jours de l'été; mais cela est égal, ce qu'il
vient de me dire.... C'est fort bien.... Je vous assure que
quand l'occasion se trouvera....
GOWER. — Par Dieu! c'est un filou, un bouffon, un fri-
pon, qui de temps en temps va à la guerre, ])0ur avoir
l'avantage, à son retour à Londres, de se parer du cos-
tume d'un militaire. Ces drôles-là savent, à point nommé,
les noms de tous les chefs d'une armée ; ils vous diront
par cœur tout ce qui s'est passé dans le service, et où il
s'est fait; ils vous nommeront les lieux où il y aura eu
la moindre escarmouche : c'était à tel endroit, à telle brè'
che, à tel ou tel convoi; ils vous diront qui s'est distingué,
qui fut tué, qui s'est déshonoré, quels étaient les poslea
1 Allusion aux iigu(^>; einpoisonnées, instruments de la ven-
geance italienne et espagnole*.
ACTE ITI, SCÈNE YI. 173
de l'ennemi ; et ils vous rendent cela dans les meilleurs
termes de guerre, qu'ils vous assaisonnent des jurements
les plus nouveaux^. Et vous ne sauriez vous imaginer
TelTet merveilleux que des moustaches taillées sur le
patron de celles du général, et d'horribles cris, contre-
faisant ceux d'un camp, font parmi des bouteilles fu-
mantes et des esprits abreuvés de bière mousseuse. Oh !
il faut apprendre à connaître ces misérables, qui font
la honte du siècle ; ou bien vous feriez d'étranges mé-
prises.
fli;ellen. — Tenez, capitaine Gower, je vous dirai
bien une chose, c'est que je m'aperçois bien qu'il n'est
pas tout ce qu'il voudrait bien faire accroire au monde
qu'il est. A la première occasion que je pourrai trouver
le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir
ma façon de penser. — Ecoutez; voilà le roi qui vient : il
faut que je lui parle sur ce qui se passe au pont. (Entrent
le roi, Gloccster^ des soldats.) Dieu bénisse Votre Majesté!
LE ROI. — Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont?
FLUELLEN. — Moi ! Oui, SOUS lo bou plaisir de Votre Ma-
jesté. Le duc d'Exeter a très -galamment conservé le
pont. Les Français se sont retirés, voyez-vous, et il y a
de beaux et libres passages à présent. Par sainte Marie,
l'adversaire aurait eu la possession du pont; mais il a
été forcé de se retirer, et le duc d'Exeter est le maître du
pont. Ah ! je peux bien assurer Votre Majesté que c'est
un brave homme que ce duc.
LE ROI. — Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen?
FLUELLEN. — La pcrditioii de l'adversaire a été très-
grande, fort raisonnablement grande. Sainte Marie!
pour moi, je pense que le duc n'a pas perdu un seul
homme, sinon un qui a bien l'air d'être pendu pour
avoir volé une église, un certain Bardolph.... Si Votre
Majesté sait qui c'est: c'est un homme qui a le visage
* On S9 rappelle ici le passage du Menteur :
Ah! le beau compliment à charmer une dame!
On s'introduit bien mieux à titre de vaillant.
Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimaces,
Qu'à mentir à propos, qu'à jurer avec grâce.
17 i HENRI V.
bourgeonné et tout couvert de boutons, et comme une
flamme ardente, et dont les lèvres étoupent le nez, et
sont comme un charbon de feu, tantôt bleues et tantôt
rouges ; mais son nés est expédié à présent, et son feu
est éteint ; ainsi n'en parlons plus.
LE ROI. — Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous
les pillards de son espèce. — Et nous enjoignons expres-
sément que, dans notre marche au travers des campa-
gnes, on n'enlève rien des villages par violence, qu'on
ne prenne rien sans le payer, qu'on n'insulte pas le
dernier des Français d'aucune parole do mépris ou de
reproche. Quand la douceur et la cruauté jouent à qui
aura un royaume, c'est le joueur le plus doux qui gagne.
(On entend la trompette du héraut.)
(Montjoie s'avance.)
MOXTJOiE. — Vous me reconnaissez à mon habillement' ?
LE ROI. — Oui, je te reconnais. Qa'as-tu à m'apprendre ?
MOXTJOiE. — Les intentions de mon maître.
LE ROI. — Déclare-les.
MONTJOIE. — -Voici ce que dit mon roi. — « Annonce à
« Henri d'Angleterre que , quoique nous ayons paru
• morts, nous n'étions qu'endormis. La prudence est un
« meilleur soldat que la témérité. Dis-lui que nous au-
«. rions pu le repousser à Harfleur, mais que nous n'a-
« vous pas jugé à propos de venger l'injure qu'elle ne
« fût à son comble. — Maintenant c'est à notre tour à
« parler, et notre voix est la voix d'un souverain. L'An-
« glais se repentira de sa folie; il sentira sa faiblesse et
«I admirera notre patience. Dis-lui de songer à sa ran-
« çon : elle doit être proportionnée aux pertes que nous
« avons essuyées, au nombre de sujets que nous avons
« perdus, à l'insulte que nous avons dévorée ; et si la
« réparation égalait la grandeur des offense?, sa fai-
« blesse succomberait sous le poids. Pour payer nos
« pertes, son trésor est trop pauvre : pour payer l'effu-
« sion de notre sang, les troupes de son royaume entiei
<' sont un nombre insuffisant. Et quant à l'insulte qui
* Le costume du roi d'armes, afpslé Montjoie, est décrit dan«
nos anciens chroniqueurs.
ACTE III, SCÈNE VI, 175
• nous a été faite, sa personne même, à nos pieds pro-
« sternée, ne serait qu'une faible et indigne satisfaction.
« A ce discours ajoute le défi; et finis par lui déclarer
« qu'il a dévoué et perdu ceux qui le suivent, et que
« leur condamnation est prononcée. »— Ainsi parle le
roi mon maître : là finit mon ministère.
LE ROI. — Je connais ton rang. Quel est ton nom?
MONTJOiE. — Mont joie.
^ LE ROI. — Tu remplis Lien ton ofiice. Retourne sur tes
pas, et dis à ton roi : — Qu'en ce moment je ne le cher-
che pas, et que je serais bien aise de marcher sans em-
pêchement jusqu'à Calais. Car, pour avouer la vérité,
quoique la prudence défende un pareil aveu devant un
ennemi rusé, qui sait prendre avantage de tout, mes sol-
dats sont considérablement affaibhs par la maladie ' ;
leur nombre est diminué, et le peu. qui m'en reste ne
vaut guère mieux qu'un pareil nombre de Français. —
Tant que mes soldats étaient frais et pleins de santé, je
te dis, héraut, que je croyais voir sur deux jambes an-
glaises marcher trois Français. — Que Dieu me pardonne
si je me vante à ce point. C'est votre air de France qui
souffle ce vice en moi ; et je dois pourtant me le repro-
cher.— Pars, et dis à ton maître que tu m'as trouvé ici :
ma rançon est ce corps frêle et chétif, mon armée n'est
plus qu'ime garde faible et consumée par la maladie.
Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marche-
rons en avant, quand le roi de France lui-même, ou tout
autre voisin, s'opposerait à notre passage. [Il lui remet
une bourse.) Voilà pour te payer ton message. Mon tj oie.
Va : dis à ton maître de bien se consulter. Si nous pou-
vons passer, nous passerons ; si l'on veut nous en empê-
cher, nous rougirons de A-otre sang vos noirs sillons.
Adieu, Montjoie. En deux mots, voici notre réponse.
Dans l'état où nous sommes, nous n'irons pas chercher
le combat : et dans l'état où nous sommes, nous décla-
rons que nous ne l'éviterons pas. Rends cette réponse à
ton roi.
' L'armée anglaise était attaquée de la dyssenterle.
176 HENRI V.
MONTJoiE. — Elle sera fidèlement rendue. Je remercie
Votre Majesté.
(Montjoie s'en va.)
GLOCESTER. — J'espère qu'ils ne viendront pas nous
attaquer à présent.
LE ROI. — Nous sommes dans la main de Dieu, frère, et
non pas dans les leurs. — Marchez au pont : la nuit s'ap-
proche.— Nous camperons au delà de la rivière ; et de-
main malin, ordonnez qu'on marche en avant.
(Ils sortent.)
SCENE Vil
Le camp français, à Azincourt.
Entrent LE CONNÉTABLE DE FRANCE, LE DUC
D'ORLÉANS, LE DAUPHIN, RAMBURES , et
AUTRES SEIGNEURS.
LE CONNÉTABLE. — Par Dicu I j'ai bien la meilleure ar-
mure du monde. Que n'est-il jour !
LE DUC d'orléans. — J'avouerai que vous avez une ex-
cellente armure ; mais aussi vous rendrez justice à mon
cheval.
LE CONNÉTABLE. — Oh ! Cela cst viai ; c'est le meilleur
cheval de l'Europe.
LE DUC d'orléans. — Le malin n'arrivera-t-il donc ja-
mais !
LE D.AUPHiN. — Duc d'Orléans, et vous seigneur conné-
table, vous parlez de cheval et d'armure?....
LE DUC d'orléans. — Oli ! OU fait de ces deux meubles,
vous êtes aussi bien pourvu qu'aucun prince du monde.
LE DAUPHIN. — Que Celle nuit est longue! — Je ne chan-
gerais pas mon cheval pour aucun qui ne marche que
sur quatre pieds ; il bondit au-dessus de terre comme
une balle garnie d-e crin : c'est le cheval volant, le Pégase
aux narines de feu. Une fois en selle, je vole, je suis un
faucon; il troUedans l'air, et la terre résonne quand il
ACTE III, SCÈNE VII. 177
la touche : oui, la corne de son sabot est plus musicale
et plus harmonieuse que la flûte d'Hermès.-
LE DUC d'orléans. — Il est couleur de muscade.
LE DAUPHIN. — Et chaud comme le gingembre. C'est un
coursier digne de Persée : il n'est formé que d'air et de
feu. Si l'on découvre en lui quelque mélange des gros-
siers éléments de la terre et de l'eau, ce n'est que dans
sa patiente tranquillité, lorsque son maître le monte.
C'est là ce qui s'appelle un cheval ; et tous les autres,
auprès de lui , ne méritent que le nom de bêtes de
somme.
LE CONNÉTABLE. — Oui, priuce, on peut dire que c'est
le cheval le plus accompfi et le plus excellent qu'il y ait.
LE DAUPHIN. — C'est le prince des coursiers : son hennis-
sement ressemble à la voix impérieuse d'un monarque,
et son port majestueux vous force à lui rendre hom-
mage....
LE DUC d'orléans. — Allons, en voilà assez sur ce sujet,
mon cousin.
LE DAUPHIN. — Je dis plus encore, il faut n'avoir pas
l'ombre d'esprit pour n'être pas en état, depuis le lever
de l'alouette jusqu'au coucher de l'agneau, de chanter
les louanges de mon cheval sans se répéter : c'est un
sujet aussi inépuisable que la mer. Faites des langues
éloquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut
les occuper toutes. Il est digne d'être loué par un sou-
verain et monté par le souverain d'un souverain. Enfin,
il mérite que tout l'univers, connu et inconnu, ne fasse
autre chose que de l'admirer. J'ai fait un jour un sonnet
à sa louange, qui commençait ainsi : Merveille de la
nature.
LE DUC d'orlé.\ns. — J'ai vu un sonnet pour une maî-
tresse qui commençait de même.
le DAUPHIN. — Eh bien, ils auront donc imité celui que
j'ai composé pour mon coursier, car mon cheval est ma
maîtresse.
LE DUC d'orléans. — Votrc maîtresse porte bien.
LE DAUPHIN. — Oui, moi seul ; c'est là le mérite, la per-
fection exigée d'une bonne maîtresse.
T. vu. 12
t78
HENKI V.
LE CONNÉTABLE.— Ma foi, Fautre jour il m'a semblé
que votre maîtresse vous a durement mené.
LE DAUPHIN. — Peut-être la vôtre en a fait de même.
LE CONNÉTABLE. — La mienne n'était pas bridée.
LE DAUPHIN. — Elle était donc vieille et tranquille, et
vous galopâtes comme un kerne d'Irlande \ sans votre
haut-de-chausse français et avec des caleçons étroits.
LE CONNÉTABLE. — Vous VOUS counaissez en équitation.
LE DAUPHIN. — Recevez donc ime leçon de m.oi. Ceux qui
chevauchent ainsi et sans précaution tombent dans de
sales fondrières : je préfère mon cheval à ma maîtresse.
LE CONNÉTABLE. — J'aiiiierais autant que ma maîtresse
fût une rosse.
LE DAUPHIN. — Je te dis, connétable, que ma maîtresse
porte ses propres cheveux.
LE CONNÉTABLE. — Jc pourrais en dire autant si j'avais
une truie pour maîtresse.
LE DAUPHIN. — Le chien est retourné à son vomissement, et
la truie lavée au bourbier '\ Tu te sers de tout.
LE CONNÉTABLE. — Cependant je ne me sers pas de mon
cheval pour maîtresse, ou d'un pareil proverbe mal à
propos.
RAMBURE. — Seigneur connétable , sont-ce des étoiles
ou des soleils qui brillent sur l'armure que j'ai vue ce
soir dans votre tente ?
LE CONNÉTABLE. — Cc sont dcs étoilcs.
LE DAUPHIN. — Il en tombera quelques-unes demain,
j'espère.
LE CONNÉTABLE. — Et Cependant mon ciel n'en man-
quera pas encore pour cela.
LE DAUPHIN. — Cela peut bien être, car vous en avez
tant de superflues ! et cela vous ferait plus d'honneur
qu'il y en eût quelques-unes de moins.
LE CONNÉTABLE. — G'cst commc votre cheval qui porte
tant de louanges, et qui n'en trotterait pas moins bien
' Kerne, chevalier irlandais.
• Ce proverbe est en français dans le texte, comme tout e*
que nous mettons eu italiques.
ACTE m, SCÈNE VII. 1 "î'
quand quelques-unes de vos forfanteries seraient dé-
montrées.
LE DAUPHIN. — Ne fera-t-il donc jamais jour? — Je veux
trotter demain Tespace d'un mille, et que mon chemin
soit pavé de faces anglaises.
LE CONNÉTABLE. — Moi je n'en dirai pas autant de peur
qu'on ne me fît en face l'affront de me démentir ; mais
je voudrais en effet de tout mon cœur qu'il fît jour, pour
bien frotter les oreilles aux Anglais.
LE DAUPHIN. — Qui veut courir avec moi le risque de
leur faire une Aongtaine de prisonniers?
LE coNNÉT.'VBLE. — Il faut quo VOUS commeuciez par
vous exposer au risque de l'être vous-même.
LE DAUPHIN. — Allons, il est minuit : je vais m'armer.
(Il sort.)
LE DUC d'orléans. — Le dauphin soupire après le jour.
RAMBURE. — Il meurt d'envie de manger les Anglais.
LE CONNÉTABLE. — Je crois qu'il peut Men manger tous
ceux qu'il tuera.
LE DUC d'orléans. — Par la blanche main de ma dame,
c'est un aimable prince.
LE connétable.— Jurez plutôt par son pied, afin qu'elle
puisse d'un pas effacer le serment.
LE DUC d'orléans. — Tout ce qu'on peut dire de lui,
c'est que c'est peut-être l'homme de France le plus actif.
LE CONNÉTABLE. — Agir c'est être actif, et il sera toujours
agissant.
LE DUC d'orléans.— Je n'ai jamais ouï dire qu'il ait fait
de mal à personne.
LE CONNÉTABLE. — Et je VOUS jure qu'il ne commencera
pas encore demain; il conservera cette bonne réputation.
LE DUC d'orléans. — Je sais qu'il a du courage.
LE CONNÉTABLE. — Je me suis laissé dire la même chose
par quelqu'un qui le connaît mieux que vous.
LE duc d'orléans. — Qui cela?
LE connétable. — Pardieu! c'est lui-même qui me l'a
dit, et il a ajouté qu'il ne se souciait pas qu'on le sût.
LE duc d'orléans. — Il n'a pas besoin de cette précau-
tion ; son mérite n'est point caché.
180 HENRI V.
LE CONNÉTABLE. ~Sur ma foi, très-caché. Il n'y a ja-
mais eu que son laquais qui l'ait vu ; mais sa valeur est
comme le faucon encore coiffé de son chaperon : quand
on le lâchera, on verra son essor.
LE DUC d'orléans.— Jamais la haine n'a dit du bien de
son ennemi.
LE connétable. — Je payerai ce proverbe d'un autre :
Jamais l'amitié n'est exempte de flatterie.
le duc d'orléans. — Et moi je répondrai par cet autre :
Rendez même au diable ce qui lui est dû.
le connétable. — C'est bien dit. Vous avez votre âme
pour jouer le rôle du diable. Je riposte à ce proverbe par
ces mots : La peste du diable !
LE DUC d'orléans.— Vous êtes le plus fort de nous deux
aux proverbes. Le trait d'un fou est bientôt lancé.
LE connétable. — Vous avez lancé le vôtre de travers.
LE DUC d'orléans. — Gc u'est pas la première fois que
vous avez été manqué.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Seigucur connétable, les Anglais ne
sont plus qu'à quinze cents pas de votre tente.
LE CONNÉTABLE. — Qui eu â mesuré l'espace?
LE MESSAGER. — Lc scigueur Grandpré.
LE CONNÉTABLE. — C'est uu brave homme, et qui a une
grande expérience. — Je voudrais qu'il fit jour. Hélas f
le pauvre Henri d'Angleterre ne soupire pas comme
nous, je crois, après la naissance du jour.
LE duc d'orléans. — Qui est donc ce maussade et pauvre
roi d'Angleterre, pour venir rêver avec ses stupides
Anglais si loin des lieux de sa connaissance?
LE CONNÉTABLE. — Si les Aiiglais avaient un grain de
bon sens, ils se sauveraient.
LE duc d'orléans. — Oh ! c'est de bon sens qu'ils man-
quent; car si leurs cervelles avaient la moindre défense
intellectuelle, jamais ils ne pourraient porter des cas-
ques si pesants.
RAMBURE.— H faut avouer que cette île d'Angleterre
produit de valeureuses créatures : leurs dogues, par
exemple, sont d'im courage sans pareil.
ACTE III, SCENE VII. 181
LE DUC d'orléans. — Oh ! pardieii ! oui ; voilà d'excelleuts
chiens qui vont se jeter les yeux fermés dans la gueule
d'un ours, qui leur écrase la tête d'un coup de dent
comme des pommes cuites. C'est comme si vous disiez
que c'est une mouche bien courageuse que celle qui ose
aller prendre son déjeuner sur les lèvres d'un lion.
LE CONNÉTABLE. — Précisément : vous avez raison, et les
hommes de ce pays-là ressemblent aussi un peu à leurs
dogues dans leur manière lourde et pesante d'attaquer,
et de laisser leur esprit avec leurs femmes ; car donnez-
leur bien à mâcher de grosses tranches de bœuf, et puis
fournissez-les de fer et d'acier, ils dévoreront coimne
des loups, et se battront comme des diables.
LE DUC d'orléans. — Oui, mais ces pauvres Anglais sont
diablement à court de bœuf.
LE CONNÉTABLE. — Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez
que demain ils n'auront d'appétit que pour manger, et
point du tout pour se battre : allons, il est temps de nous
armer. Irons -nous nous équiper?
LE duc d'orléans. — Il est deux heures. — Eh bien,
avant qu'il en soit dix, nous aurons chacun une centaine
d'Anglais.
(Ils partent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
LE CHŒUR.
Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où Ton
n'entend plus qu'un faible murmure, où les aveugles
ténèbres remjjlissent l'immense vaisseau de l'univers.
De l'un à l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit,
le bourdonnement des deux armées diminue par degrés.
Les sentinelles, de leurs postes éloignés, s'entendent
presque parler. Les feux des deux camps se répondent,
et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les casques
et les visages ennemis dessinés dans l'ombre. Le cour-
sier menace le coursier, et perce l'oreille engourdie do
la nuit de ses fiers et longs hennissements. Des tentes
s'élève un bruit de hâtifs marteaux qui, sous leurs coups
précipités, achèvent ou polissent l'armure des cheva-
liers, signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux
voisins chantent, les cloches sonnent, et nomment la
troisième heure du paresseux. Fiers de leur nombre, et
pleins de sécurité, les Français présomptueux jouent
aux dés les Anglais qu'ils dédaignent : dans leur impa-
tience, ils querellent la marche rampante de la nuit,
qui, comme une fée diiîorme et boiteuse, se traîne à pas
si lents. Les malheureux Anglais, condamnés à périr
comme des victimes, sont assis et mornes auprès de
leurs feux , et ruminent en eux-mêmes les dangers
du lendemain. A leur trisle maintien, à leurs visages
hâves et décharnés, à leurs habits usés par la guerre,
on les prendrait, aux rayons de la lune, pour autant de
fantômes hideux. — Que celui qui suivra de l'œil le chef
royal de ces troupes délaJirées, marchant de garde en
ACTE IV. SCÈNE I. 183
garde , et d'une tente à l'autre , crie en le voyant :
Louange et gloire sur sa tête! Il visite sans cesse
toute son armée; et adresse à tous le salut du matin,
avec un modeste sourire, les appelant : mes frères, mes
amis, mes compatriotes. Sur son noble visage, on ne
voit rien qui fasse songer à Parmée formidable dont il est
environné ; nulle impression de pâleur ne trahit ses
veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos ; une
douce majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux,
où le soldat, pâle auparavant et abattu, puise Tespérance
et la force. Ainsi que le soleil, son œil généreux verse
dans tous les cœurs une douce influence qui dissout les
glaces de la cramte. Donc, vous tons, petits et gi'ands,
,contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le
voile de la nuit, tel que mes débiles pinceaux peuvent
l'ébaucher. De là notre scène doit passer au champ de
bataille. Mais, ô pitié ! Combien nous allons déshonorer
le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques
fleurets éraoussés et gauchement engagés dans une ridi-
cule pantomime de combat! Cependant, asseyez-vous, et
regardez, en vous figurant la vérité au moyen d'une
imitation iaiparfaite.
(Le chœur sort.)
SCÈNE I
Le camp anglais, près d'Azincourt.
LE ROI, BEDFORD et GLOCESTER.
LE ROI. — Glocester , il faut l'avouer , nous sommes
dans un grand péril : notre courage doit donc devenir
plus grand encore. {Au duc de Bedford.) Bonjour, mon
Irère. — Dieu tout-puissant! toujours quelque dose de bien
repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes
se donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voi-
sin qui est si près de nous nous rend diligents et mati-
naux ; et c'est à la fois très-salutaire à la santé et d'une
bonne économie. L'ennemi est aussi pour nous une
184- HENRI V.
sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre
devoir : elle nous avertit de nous bien préparer pour
notre but. C'est ainsi que l'homme peut cueillir du miel
sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale de
Tenfer lui-même. {Entre Erpingham.) Bonjour, vieux
sir Thomas Erpingham ; un bon coussin pour cette tête
à cheveux blancs te siérait mieux que l'aride gazon de
France.
ERPINGHAM. —Non , mou souverain : cette tente me
plaît davantage, puisque je puis dire : je suis couché
comme un roi.
LE ROI. — Il est bon que l'homme apprenne de l'exem-
ple d'autrui à chérir ses peines : cela soulage l'âme ; et
quand le cœur est excité, les brganes, quoique morts
auparavant, brisent le tombeau qui les enterre, et, dé'
barrasses de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec
one vive légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas.
(A Bed forci et Glocester.) Mes deux frères, recommandez-
moi aux princes qui sont dans notre camp : saluez-les
de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans
ma tente.
GLOCESTER. — Nous le ferous, mon souverain.
ERPINGHAM. — Suivrai-jo Votre Majesté ?
LE ROI. — Non, mon i)rave chevalier. Va, avec mes
frères, trouver les lords d'Angleterre : nous avons, mon
âme et moi, quelque chose à débattre ensemble, et je
serai bien aise d'être seul.
ERPINGHA^r. — Que le Dieu des cieux vous comble de ses
bénédictions, noble Henri !
LE ROI. — Grand merci, cœur fidèle; tes paroles ren-
dent l'assurance.
(Ils sortent.)
(Entre Pistol.)
pisTOL. — Qui va là?
LE ROI. — Ami.
PISTOL. — Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, oo
es-tu d'extraction basse et populaire?
LE ROI. — Je suis officier dans une compagnie.
PISTOL. — Portes-tu la pique guerrière ?
ACTE IV, SCÈNE ï. 18o
LE ROI. — Précisément. Et vous, qui êtes-vous?
piSTOL. — Aussi bon gentilhomme que l'empereur.
LE ROI. — Vous êtes donc plus que le roi***
PISTOL. — Le roi est un bon enfant et un coeur d'or :
c'est un brave homme, un vrai fils de la gloire, de bonne
famille, et d'un bras robuste et vaillant. Je baise son
soulier crotté, et du plus profond de mon âme. J'aime
cet aimable ferrailleur. — Comment t'appelles-tu, toi?
LE ROI. — Henri le Roi.
PISTOL. — Le Roi? Ce nom sent le Gornouailles. Es-tu
de ce pays-là?
LE ROI. — Non, je suis Gallois.
PISTOL. — Connais-tu Fluellen?
LE ROI. — Oui.
PISTOL.— Dis-lui que je lui frotterai la tête avec son
poireau, le jour de Saint-David.
LE ROI. — Prenez garde, vous-même, de ne pas porter
votre poignard trop près de votre chapeau, de peur qu'il
ne vous en frotte la vôtre.
PISTOL. — Est-ce que tu es son ami?
LE ROI. — Et son parent aussi.
PISTOL. — Eh bien, alors, iigue pour toi.
LE ROI.— Grand merci. Dieu vous conduise!
PISTOL. — Je m'appelle Pistol.
(Il s'en va.)
LE ROI. — Votre nom s'accorde bien avec votre air
bouillant.
(Entrent Fluellen et Gower.)
GOWER. — Capitaine Fluellen....
FLUELLEN. — Enfin , au nom de Jésus-Christ , parlez
plus bas : il n'y a rien dans le monde de plus étonnant
que de voir qu'on n'observe pas les anciennes préroga
tives et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement
prendre la peine d'examiner les guerres de Pompée le
Grand, vous verriez, je vous assure, qu'il n'y a point de
bavardage ni d'enfantillage dans le camp de Pompée ;
je vous assure que vous verriez les cérémonies de la
guerre, et les soins de la guerre, et les formes de la
guerre être tout autrement.
186 HENRI V.
GOWER. — Quoi ! l'ennemi fait tant de bruit ! vous l'avez
entendu toute la nuit?
FLUELLEN.— Et si Tennemi est un âne, un sot, un ba-
vard fanfaron, faut-il, croyez-vous, que nous soyons
aussi, voyez-vous, âne, sot, et bavard et fanfaron? En
bonne conscience, que pensez-vous?
Govv^ER. — Je parlerai plus bas.
FLUELLEN. — Je VOUS en prie et je vous en supplie.
(Ils s'en vont.)
LE ROI. — Quoiqu'il paraisse un peu de la vieille mé-
thode, il y a beaucoup d'exactitude et de valeur dans ce
Gallois.
(Entrent John Bâtes, Court et Williams.)
COURT. — Frère John Bâtes, n'est-ce pas là le jour qui
pointe là-bas?
BATES. — Je m'imagine que oui; mais, ma foi, nous n'a-
vons pas sujet de souhaiter l'arrivée du jour.
WILLIAMS. — Oui, c'est bien le commencement du jour
que nous voyons là-bas; mais en verrons-nous la fin?
Qui va là ?
LE ROI. — Ami.
WILLIAMS. — De quelle compagnie?
LE ROI. — De celle de sir Thomas Erpingham.
WILLIAMS. — Ah! c'est un bon vieux commandant, et le
plus excellent des hommes. Et que pense-t-il, je vous
prie, de notre présente situation?
LE ROI. — Il nous regarde comme des gens jetés sur un
banc de sable par un coup de vent, et qui n'attendent
plus (jue la prochaine marée pour être tout à fait en-
gloutis.
RATES.— Il n'a pas dit sa pensée au roi, n'est-ce pas?
LE ROI. — Non; il ne serait pas fort à propos qu'il lui fit
cette confidence; car, je vous le dis, même à vous, que
je regarde le roi , après tout , comme n'étant qu'un
homme comme moi. La violette n'a pas d'autre odeur
pour lui que pour moi ; l'air agit sur lui comme sur moi ;
enfin ses sens sont affectés des objets connne les sens
des autres hommes. Mettez à part cette pompe qui l'en-
vironne; une fois dépouillé et nu, vous ne verrez plus
ACTE IV, SCÈNE J. I S7
en lui qu'un homme ; et quoique ses affections soient
montées plus haut que les nôtres, cependant quand elles
s'affaissent, elles descendent aussi rapidement qu'elles
étaient montées. Par conséquent, quand il voit qu'il a
Sujet d'appréhender, comme nous le voyons, il n'est pas
douteux que la crainte doit produire chez lui la même
sensation que chez nous : c'est pourquoi il ne convien-
drait pas que personne lui inspirât la moindre alarme,
de peur que, s'il venait à la laisser voir, cela ne décou-
rageât son armée.
BATES.— Qu'il montre autant de courage qu'il voudra,
je gage que, malgré tout le froid qu'il fait cette nuit, il
ne serait pas fâché de se voir plongé dans la Tamise jus-
qu'au cou ; pour moi, je vous assure que je voudrais l'y
voir, et moi y être à côté de lui à toute aventure, pourvu
que nous fussions hors d'ici.
LE ROI. — Ma foi, je vous dirai franchement, d'après
ma conscience, ce que je pense du roi. Je crois, sur mon
honneur, qu'il ne souhaite pas de se voir ailleurs que là
où il est,
BATES.— Dans ce cas, je voudrais qu'il fût ici tout seul :
cela ferait qu'il serait bien sûr d'être rançonné, et cela
sauverait la vie à bien des pauvres malheureux.
LE ROI. — Je suis persuadé que vous ne lui voulez pas
assez de mal pour souhaiter qu'il fût ici tout seul. Tout
ce que vous dites là, j'ensuis sûr, n'est que pour sonder
les gens, et savoir ce qu'ils pensent. Quant à moi, il me
semble que je ne pourrais désirer de mourir en aucun
autre endroit qu'en la compagnie du roi , surtout sa
cause étant aussi juste, et sa querelle aussi honorable.
WILLIAMS. — C'est plus que nous n'en savons.
BATES. — Ou plus que nous ne devrions chercher à péné-
trer; car tout ce que nous avons besoin de savoir, c'est
que nous sommes sujets du roi. Si sa cause est injuste,
l'obéissance que nous lui devons efface pour nous le
crime, et nous en absout.
WILLIAMS. — Mais aussi, si la cause est injuste, le roi
lui-même a un terrible compte à rendre, lorsque toutes
ces jambes, ces bras et ces têtes, qui auront été coupés
188 HENRI V.
dans une bataille, se rejoindront au jour du jugement,
et lui crieront : Nous sommes morts à tel endroit. Les uns
en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres
laissant leurs pauvres femmes derrière eux, d'autres
sans payer leurs dettes, d'autres laissant leurs enfants
orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y en ait
bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués
dans une bataille; car enfin, comment peuvent-ils dis-
poser charitablement de quelque chose, quand ils n'ont
que le sang en vue? Or, si ces gens-là ne meurent pas
bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les
aura conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous
les devoirs d'un sujet.
LE ROI. — Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire
négoce se corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa
mission, son crime, suivant votre règle, doit re-
tomber sur son père qui l'a envoyé ; ou bien encore, si
un domestique, qui par ordre de son maître, portant
une somme d'argent, est attaqué par des voleurs, meurt
chargé d'un amas d'iniquités , vous accuserez le maî-
tre d'être l'auteur de la damnation de son domes-
tique? Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas obligé
de répondre des fautes personnelles et particulières de
ses soldats, non plus que le père de celles de son fils, ni
le maître de celles de son domestique : car il ne projette
nullement leur mort quand il exige leur service. De
plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse être
sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir à
la décider par les armes, de la disputer avec une armée
de soldats sans tache et sans .reproche. Il y en aura
peut-être parmi eux qui seront coupables d'avoir com-
ploté quelque meurte ; d'autres, d'avoir séduit quelques
vierges innocentes par un odieux parjure ; d'autres se
seront servis du prétexte de la guerre pour se mettre à
l'abri des poursuites de la justice, après avoir troublé la
paix publique par leurs brigandages-et leurs vols. Or, si
ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des lois,
et se soustraire à la punition qui leur était due , quoi-
qu'ils puissent se sauver des mains des hommes , ils
ACTE IV, SCÈNE I. 189
A'ont point d'ailes pour échapper à celles de Dieu. La
guerre est son prévôt, la guerre est sa vengeance; en
sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes
offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la que-
relle de ce même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où
ils craignaient de la perdre, pour la venir perdre là où il
croyaient la sauver. Alors, s'ils meurent sans y être pré-
parés, le roi n'est pas plus coupable de leur damnation
qu'il ne l'était auparavant des crimes et des iniquités
pour lesquels la vengeance céleste les a visités. Le ser-
vice de chaque sujet appartient au roi, mais à chaque
soldat appartient son âme. Tout soldat devrait donc faire
comme un malade sur son lit de mort, purger sa con-
science de tout ce qui peut la souiller ; et alors, s'il meurt
dans cet état, la mort devient pour lui un avantage ; s'il
survit, c'est toujours avoir bien heureusement perdu
son temps, que de l'avoir passé à cette préparation; et
celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement point,
en pensant que c'est à l'offrande volontaire qu'il a faite à
Dieu de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survécu ce
jour-là , afin de rendre témoignage à sa grandeur et
d'enseigner aux autres comment ils doivent se préparer.
WILLIAMS. — Il est certain que les crimes de chaque
homme qui meurt mal ne peuvent retomber que sur
lui, et que le roi ne saurait en répondre.
BATES. — Je n'exige pas qu'il réponde pour moi, quoi-
que je sois bien déterminé à me battre vigoureusement
pour lui.
LE ROI. — J'ai moi-même entendu le roi dire de sa pro-
pre bouche, qu'il ne voudrait pas être rançonné.
WILLIAMS. — Ah! il a dit cela pour nous faire combattre
de meilleur cœur : mais quand notre tête sera tombée
de nos épaules, on peut bien le rançonner alors; nous
n'en serons pas plus avancés.
LE ROI.— Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai
jamais plus à sa parole.
WILLIAMS. — Vous nous chargerez donc de lui demander
compte ; c'est s'exposer au danger de faire éclater un
vieux fusil^ que de se livrer à un ressentiment particu-
190 HENRI V.
iier contre un monarque. Autant vaudrait essayer de
îaire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une
plume de paon en guise d'éventail. « Vous ne vous
fierez plus à sa parole. » Allons, sottise que vous avez
dite là.
LE ROI. — Votre reproche a quelque chose de trop
franc, et je m'en fâcherais, si le temps était propice.
WILLIAMS.— Eh bien, faisons-en un sujet de querelle,
que nous viderons, si tu survis.
LE ROI. — Je l'accepte.
WILLIAMS. — Mais comment te reconnaîtrai-je?
LE ROI. — Donne-moi quelque gage, et je le porterai à
mon chapeau : alors, si tu oses le reconnaître, j'en ferai
le sujet de ma querelle.
WILLIAMS. — Tiens , voilà mon gant : donne-moi le tien.
LE ROI. — Le voilà.
WILLIAMS. — Je le porterai aussi à mon chapeau ; et si
jamais, demain une fois passé, tu oses me venir dire :
C'est là mon gant, par la main que voilà, je t'appliquerai
un soufilet.
LE ROI. — Si jamais je vis assez pour le voir, je t'en
ferai raison.
WILLIAMS. — Tu aimerais autant être pendu.
LE ROI. — Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du
roi.
WILLIAMS. — Tiens ta parole, adieu.
BATES. — Quittez-vous bons amis, enfants que vous
êtes ; soyez amis : nous avons assez à démêler avec les
Français, si nous savions bien compter.
LE ROI. — Sans doute, les Français peuvent parier vingt
têtes * contre nous, qu'ils nous battront : mais ce n'est
pas trahir l'Angleterre, que de couper des têtes fran-
çaises; et demain le roi lui-même se mettra à en rogner.
'{Les soldats sortent.) Sur le compte du roi! notre vie, nos
âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos
péchés, mettons tout sur le compte du roi !— Il faut donc
que nous soyons chargés de tout. — 0 la dure condition,
* Jeu de mots sur Crown, tête, couronne, écu, etc., etc.
ACTE IV, SCÈNE [. iOl
sœur jumelle de la grandeur, que d'être soumis aux
propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui
de ses contiariétés ! Combien de paisibles jouissances de
l'âme dont sont privés les rois, et que goûtent leurs su-
jets ! Eh ! que possèdent donc les rois, que leurs sujets
De partagent pas aussi, si ce n'est ces grandeurs, et ces
pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle gran-
deur? Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le
privilège est de souffrir mille chagrins mortels, dont
sont exempts tes adorateurs? Quel est ton produit an-
nuel? quelles sont tes prérogatives? 0 grandeur! montre-
moi donc ta valeur? Qu'avez-vous de réel, vains hom-
mages? Es-tu rien de plus que la place, le degré, une
illusion, une forme extérieure, qui imprime le respect
et la crainte aux autres hommes? Et le monarque est
plus malheureux d'être craint que ses sujets de le crain-
dre. Que reçois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au
lieu des douceurs d'un hommage sincère? 0 superbe
majesté, la maladie te saisit! commande donc alors à tes
grandeurs de te guérir. Penses-tu que la brûlante fièvre
sera chassée de tes veines par de vains titres enflés par
l'adulation ? Cédera-t-elle à des génuflexions respec-
tueuses? peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le
genou, en exiger et obtenir la santé ?Non, rêve de l'or-
gueil , toi qui enlèves si adroitement à un roi son repos, je
suis un roi, moi, qui t'apprécie ; je sais que ni le haume
qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le glohe, nil'èpée,
ni le bâton de commandement, ni la couronne impé-
riale, ni la robe de pourpre, tissue d'or et de perles, ni
l'amas des titres exagérés qui précèdent le nom de roi,
ni le trône sur lequel il s'assied, ni ces flots de pompe
qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout
cet attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir
d'un sommeil aussi profond que le dernier des esclaves,
qui, l'esprit vide et le corps rempli du pain amer de l'in-
digence, va chercher le repos : jamais il ne voit l'horri-
ble spectre de. la nuit, fille des enfers : le jour, depuis
son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur
sous l'œil de Phœbus ; mais toute la nuit il dort en paix
192 HENRI V.
dans un tranquille Elysée ; et le lendemain, à la nais-
sance du jour, il se lève, il aide à Hypérion à atteler ses
coursiers à son char, et il suit la même carrière, pen-
dant le cours éternel de l'année, dans la chaîne d'un
travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux vaines grandeurs
près, ce misérable, dont les jours se succèdent dans les
travaux, et les nuits dans le repos, aurait l'avantage sur
le monarque. Le dernier des sujets ," membre' qui con-
tribue à la paix de sa patrie, en jouit; et dans son cer-
veau grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles
il en coûte au roi pour maintenir cette paix, dont il
goûte mieux les douces heures!
{Entre Erpingham.)
ERPiNGHAM. — Mou priuce , vos lords, impatients de
votre absence , parcourent le camp pour vous rencon-
trer.
LE ROI.— Mon bon vieux chevalier, va les rassem-
bler dans ma tente ; j'y serai avant toi,
ERPINGHAM. — Je vais remplir vos ordres, sire.
(Il sort.)
LE ROI. — 0 Dieu des batailles ! fortifie le cœur de mes
soldats! Écarte d'eux la peur! Ote-leur la faculté de
compter le nombre de leurs ennemis. Ne leur enlève pas
aujourd'hui leur courage, ô Seigneur! oh! pas aujour-
d'hui! ne te souviens point de la faute que mon père a
commise pour saisir la couronne ! J'ai rendu de nou-
veaux honneurs aux cendres de Richard, et j'ai versé
sur lui plus de larmes de repentir que le coup mortel
n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang : j'entre-
tiens d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui,
deux fois le jour, lèvent vers le ciel leurs mains flétries,
et le prient de pardonner le sang répandu : j'ai bâti
deux chapelles, où des prêtres austères entonnent leurs
chants solennels pour le repos de l'âme de Richard ; je
ferai plus encore, quoique, hélas! tout ce que je peux
faire ne soit d'aucune valeur, et le repentir vient encore
implorer d(; toi le pardon.
(Entre Glocesler.)
GLOCESTRR. — Mon souveraiu !
ACTE IV, SCÈNE II. 193
LE ROI. — Est-ce la voix de mon frère Glocester que
j'entends? — Oui, je connais le sujet qui vous amène. —
Je vais m'y rendre avec vous, — Le jour, mes amis, tout
maltend.
(Ils sortent.)
SCÈNE 11
Le camp des Français.
LE DAUPHIN, LE DUC D'ORLÉANS, RAMBURE,
et autres.
LE DUC d'orléans. — Le soleil dore notre armure ; al-
lons, mes pairs.
LE DAUPHIN. — Montez à cheval. — Mon cheval! Holà,
valets, laquais.
LE DUC d'orléans. — 0 uoblo courage !
LE DAUPHIN. — Via* l^Les eaux et la terre...
LE DUC d'orléans. — Rieii puis ? L'air et le feu ?...
LE DAUPHIN. — CieZ.' Cousin Orléans!... {Entre le coimé-
table.) Allons, seigneur connétable.
LE CONNÉTABLE. — Ecoutez comme nos coursiers hen-
nissent et appellent leurs cavaliers.
LE DAUPHIN. — Monlez-les, creusez dans leurs flancs de
profondes plaies; que leur sang bouillant jaillisse jus-
qu'aux yeux des Anglais, et les épouvante de l'excès de
leur courage. Allons !
RAMBURE. — Quoi, voulcz-vous Icur faire pleurer le sang
à nos chevaux? Comment distinguerons-nous alors leurs
larmes naturelles?
{Arrive un messager.)
LE MESSAGER. — Pairs dc France, les Anglais sont ran-
gés en balaille.
LE CONNÉTABLE. — A clicval, vaiUants princes ! à cheval
sans délai. Jetez seulement un regard sur cette troupe
chétive etaflamée, et la seule présence de votre belle
* Allusion à la chasse du faucon.
T. V!I. 13
194 HSNEî V.
armée va sucer le reste de leur courage, et ne laisser
d'eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il
n'y a pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-
t-il dans leurs veines épuisées assez de sang pour tein-
dre d'une marque d'honneur chacune de nos haches -,
il faudra que nous les renfermions aussitôt faute de vic-
times. Le soufQe de votre valeur les renversera. Non,
n'en doutez pas, mes nobles seigneurs, le superflu de
nos valets et nos paysans, peuple inutile qui s'attroupe en
tumulte autour de nos escadrons de bataille, suffirait
poui purger la plaine de cet ennemi méprisable ; et nous
pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs
oisifs. Mais l'honneur nous le défend. Que dirai-je de
plus? Nous n'avons que peu à faire, et tout sera fini.
Ainsi , que les trompettes sonnent la chasse et le signal
du combat; car notre approche doit répandre une si
grande terreur sur le champ de bataille, que les Anglais
vont se couchera terre et se rendre.
(Entre Grandpré.)
GRANDPRÉ.— Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles
seigneurs de France? Là-bas ces cadavres insulaires,
presque réduits à leurs os, figurent bien mal, aux clar-
tés du matin, sur un champ de bataille. Leurs enseignes
délabrées flottent en déplorables lambeaux , et notre
soufQe les agite en passant avec mépris. Le farouche
Mars semble sans ressource dans leur armée ruinée, et
ne jette sur celte plaine qu'un regard indifférent au tra-
vers de la visière de son casque rouillé. Leurs cavaliers
semblent autant de candélabres immobiles < qui portent
leurs torches; et leurs pauvres montures, dont les flancs
et la peau sont pendants, laissent tomber la tête; elles
ouvrent à demi des yeux pâles et éteints, et la bride,
souillée d'herbes remâchées, reste sans mouvement dans
leur bouche inanimée : déjà leurs derniers exécuteurs,
les funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs têtes,
impatients d'entendre sonner leur heure. Il n'y a point
1 Allusion aux anciens candélabres qui représentaient souvent
des hommes ou des an/jes.
ACTE IV, SCÈNE III. 19o
de mots qui puissent rendre la vie d'une telle bataille
dans une créature aussi inanimée que cette armée.
LE CONNÉTABLE. — Ils out récité leurs dernières prières,
et n'attendent plus que la mort.
LE DAUPHIN. — Voulez-vous que nous envoyions de la
nourriture et des habits neufs aux soldats, et des four-
rages à leurs chevaux affamés, et que nous les combat-
tions ensuite?
LE coNTs'ÉTABLE. — Je u'atteuds que mon guidon : allons,
au champ de bataille! Je vais prendre pour étendard la
banderole d'une trompette, afm de prévenir tout re-
tard. Allons, partons : le soleil est déjà haut, et nous
dépensons le jour dans l'inaction.
(Ils sortent.)
SCENE III
Le camp anglais.
Uarmée anglaise, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER
ERPINGHAM, SALISBURY et WESTMORELAND.
GLOCESTER. — Où est le roi ?
BEDFORD. — Il est mouté à cheval pour aller reconnaî-
tre leur armée.
WESTMORELAND. — Hs out soixauto mille combattants.
EXETER. — C'est cinq contre un! et des troupes toutes
fraîches.
SALISBURY.— Que lo bras de Dieu combatte avec nous !
c'est une périlleuse partie! Dieu soit avec vous tous,
princes! Je vais à mon poste. Si nous ne devons plus
nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons
alors dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher
lord Glocester ;— et vous, mon digne lord Exeter, et toi,
mon tendre parent :— braves guerriers, adieu tous.
BEDFORD.— Adieu , brave SaUsbury; que le bonheur
t'accompagne !
EXETER.— Adieu, cher lord : combats vaillamment au*
196 HENRI /.
jourd'hni; mais je te fais injure en t'y exhortant : tu es
pétri de valeur.
BEDFORD* — Sa valeur égale sa bonté : ce sont la valeur
et la bonté d'u i piince.
WESTMORELAND» — ( h ! que nous eussions seulement ici
cix mille de ces hommes qui se reposent aujourd'hui en
Angltterre !
(Entre le roi.)
LE ROI. — Quel est celui qui fait ce vœu? Vous, cousin
Westmoreland? Non, mon beau cousin : si nous sommes
destinés à mourir, nous sommes assez nombreux, et
notre patrie perd assez en nous perdant : si nous sommes
destinés à vivre, moins nous serons de combattants,
plus notre part de gloire sera riche. Que la volonté de
Dieu soit faite ! je te prie de ne pas souhaiter un seul
homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite point l'or,
ni ne m'inquiète qui vit et prospère à mes dépens : peu
m'importe si d'autres usent mes vêtements : tous ces
biens extérieurs ne touchent point mes désirs; mais si
c'est un crime de convoiter l'honneur, je suis le plus
coupable de tous les hommes qui respirent. Non, non,
mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la
paix de Dieu, je ne voudrais pas, dans l'espérance dont
mon cœur est plein, perdre de cette gloire, ce qu'il en
faudrait seulement partager avec un homme de plus.
Oh 1 n'en souhaitez pas un de plus ! Allez plutôt, AVest-
moroland, publier, au milieu de mon camp, que celui
qui ne se sent pas d'humeur d'être de ce combat, ait à
partir : son passe-port sera signé, et sa bourse remplie
d'écus pour le reconduire chez lui. Je ne voudrais pa<
mourir dans la compagnie d'un soldat qui craindrait de
mourir de société avec nous. Ce jour est appelé la fête
de Saint-Crépin'. Celui qui survivra à celte journée, et
retournera dans son pays, sautera de joie, quand on
nommera cette fête, et s'enorgueillira au nom de Crêpin.
S'il voil un long âge, il fêlera tous les ans ses amis, la
» La bataille d'Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de Saint-
Crôpin et de Saint-Crépinien,
ACTE IV, SCÈNE IIÏ. 197
veille de ce grand jour, et il dira : C'est demain la Saint-
Crépin : et alors il ôtera sa manche , et montrera ses
cicatrices. Les vieillards oublient; mais quand ils oublie-
raient tout le reste, ils se souviendront toujours avec
orgueil, et se vanteront avec emphase, des exploits
qu'ils auront faits en cette journée ; et alors nos noms
seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de
leur propre famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, War-
wick et Talbot, Salisbury et Glocester seront toujours
rappelés de nouveau, et salués à pleines coupes. Le bon
vieillard racontera cette histoire à son fils; et d'aujour-
d'hui à la fin des siècles, ce jour solennel ne passera
jamais, qu'il n'y soit fait mention de nous ; de nous,
petit nombre d'heureux, troupe de frères : car celui qui
verse aujourd'hui son sang avec moi sera mon frère.
Fût-il né dans la condition la plus vile, ce jour va l'ano-
blir : et les gentilshommes d'Angleterre, qui reposent en
ce moment dans leur lit se croiront maudits de ne s'être
pas trouvés ici. Comme ils se verront petits dans leur
estime, quand ils entendront parler l'un de ceux qui
auront combattu avec nous le jour de Saint-Crépin !
(Entre Salisbury.)
SALisBL'RY. — Mon souverain, hâtez- vous de vous pré-
parer : les Français sont rangés dans un bel ordre de
bataille, et vont nous charger avec impétuosité.
LE ROI. — Tout est prêt, si nos cœurs le sont.
WESTMORELAND. — Périsso l'iiomme dont le cœur re-
cule en ce moment!
LE ROI. — Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas à
présent de nouveaux secours d'Angleterre?
WESTMORELAND.— Par l'esprit de Dieu, mon prince, je
voudrais que vous et moi tout seuls, sans autre secours,
pussions expédier ce combat !
LE ROI. — Allons, tu viens de rétracter ton vœu et de
retrancher cinq mille hommes, et cela me plaît bien
plus que de nous en souhaiter un seul de plus. [A tous les
chefs.) Vous connaissez tous vos postes : Dieu soit avec
vousl
(Fanfares. Entre Montjoie.)
198 HENRI y.
MONTJoiE. — Une seconde fois, J3 viens savoir de toi,
roi Henri, si lu veux à présent composer pour ta ran-
çon, avant ta mine certaine : car, tu n'en peux douter,
tu es si près de l'abîme, que tu ne peux éviter d'y être
englouti. De plus, par pitié, le connétable te prie d'a-
vertir ceux qui te suiveLt de songer à se repentir de
leurs fautes, alin que leurs âmes puissent, dans une
douce et paisible retraite, sortir de ces plaines, où les
corps de ces infortunés doivent rester gisants et pourrir.
LE ROI. — Qui t'a envoyé cette fois?
MONTJOIE. — Le connélable de France.
LE ROI. — Je te prie, reporte-lui ma première réponse :
dis-leur qu'ils achèvent ma ruine, et qu'alors ils ven-
dent mes ossements. Grand Dieu! pourquoi prennent-ils
à tâche d'insulter ainsi des hommes infortunés? Celui
qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l'animal vi-
vait encore, fut tué en le chassant. Nombre de nos corps,
je n'en doute point, trouveront leur tombeau dans le
sein de leur patrie ; et je me flatte qu'au-dessus d'eux,
le bronze attestera aux siècles futurs l'ouvrage de cette
journée ; et ceux qui laisseront leurs honorables osse-
ments dans la France, mourant en hommes courageux,
quoique ensevelis dans votre fange , y trouveront la
gloire : le soleil viendra les y saluer de ses rayons, et
exaltera leur honneur jusqu'aux cieux : il ne vous res-
tera que les parties terrestres pour infecter votre climat
et enfanter une peste sur la France*. Songe bien à la
bouillante valeur de nos Anglais : quoique mourante,
comme un boulet amorti qui ne fait plus que glisser sur
le sable, elle se relève et détruit cucore dans son nou-
veau cours ; ses derniers bonds donnent une mort aussi
* Cette idée n'est pas particulière à Shakspeare; il se rencontre
iC' avec Lucain, liv. VII, v. 821 :
Quid fugis hanc cladem? quid olentes déserts agros?
Ilastrahe, Ca'.fsar, aquas ; hoc, si potes, ulere cœlo.
Sed tibi tab entes popxili Pharsalica rura
Eripiunt, camposque tenent victore fugato.
Corneille a imité ce passage dans Pompée:
do chara
ACTE IV, SCÈNE III. 199
fatale. Laisse-moi te parler fièrement. — Dis au conné-
table que nous sommes des guerriers mal vêtus comme
en un jour de travail; que notre éclat et notre dorure
sont ternis par une marche pénible, pendant la pluie,
dans vos sillons. Il ne reste pas dans notre armée, et
c'est, je pense, une assez bonne preuve que nous ne fui-
rons pas, une seule plume aux panaches, et le temps et
l'action ont usé notre parure guerrière. Mais, par la
messe, nos cœurs sont parés, et mes pauvres soldats me
promettent qu'avant que la nuit vienne, ils seront vêtus
de robes fraîches et nouvelles, ou qu'ils arracheront ces
panaches neufs et brillants qui ornent la tête des Fran-
çais, et qu'ils les mettront hors d'état de servir. S'ils
tiennent leur parole, comme ils la tiendront, s'il plaît à
Dieu, ma rançon alors sera facile à recueillir. Héraut,
épargne tes peines. Officieux héraut, ne viens plus me
parler de rançon : ils n'en auront point d'autre, je le
jure, que ces membres ; et s'ils les ont dans l'état où je
compte les laisser, ils n'en retireront pas grande valeur :
annonce-le au connétable.
sioNTJoiE. — Je le ferai, roi Henri ; etje prends congé de
toi : tu n'entendras plus la voix du héraut.
(Il sort.)
LE ROI. — Et moi, j'ai bien peur que tu ne reviennes
encore parler de rançon.
(Entre le duc d'York.)
YORK. — Mon souverain, je vous demande à genoux la
grâce de conduire l'avant-garde.
LE ROI. — Conduis-la, brave York. Allons, soldats, mar
chons en avant. — Et toi, grand Dieu, dispose à ta vo-
lonté de cette journée !
(Ils sortent.)
Sur ses champs empestés confusément épars;
Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes ;
Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents
De quoi faire la guerre au reste des vivants.
Voltaire, dans sa lettre à l'Académie française, oppose les ver»
qui précèdent à un passage de Shakspeare, mais il s'est prudem-
ment arrêté à ce vers que nous venons de citer. (Steevens.)
HENRI V.
SCÈNE IV
Le champ de bataille. Bruits de guerre, combats, etc.
Arrivent PISTOL, UN SOLDAT FRANÇAIS, et l'ancien
PAGE de Fahtaff.
PISTOL. — Rends-toi, canaille!
LE SOLDAT FRANÇAIS. — Jô peîise quc VOUS ctcs h genlil-
homme de bonne qualité.
visTOL.— Qualité, dis-tu? — Es-tu gentilhomme? Gom-
ment t'appelles-tu? Réponds-moi?
LE SOLDAT FRANÇAIS. — 0 Scigncur Dieu
PISTOL.— 0 Seigneur Diou doit être un gentilhomme!
Fais bien attention à ce que je te vais dire, ô Seigneur
Diou, et observe-le. Tu meurs par l'épée, à moins, ô
Seigneur Diou, que tu ne me donnes une grosse rançon.
LE SOLDAT FRANÇAIS. — Oli! j^vcncz misévicorde. — Ayez
pitié de moi.
FisTOL.—Moy ne fera pas mon affaire; il m'en faut
quarante moys^, ou bien je t'arracherai les entrailles
sanglantes.
LE SOLDAT FRANÇAIS. — Est-H impossiblc d'éckappcr à la
force de ton bras ?
PISTOL. — Brass! Roquet! Q^ioi, du cuivre? Tu m'offref
du cuivre à présent, maudit bouc des montagnes?
LE SOLDAT FRANÇAIS. — Oh ! pardoimez-vioi'.
PISTOL. — Ah! est-ce là ce que tu veux dire? Est-ce là
une tonne de moys? Ecoute un peu ici, page, demande
pour moi à ce vil Français comment il s'appelle.
LE PAGE, au Français. — Écoutez : comment êlcs-vous
appelé ?
LE SOLDAT FRANÇAIS. — MoUSieUT lo FCT.
LE PAGE. — Il dit qu'il s'appelle Monsieur Fer.
♦ JVf oy, pièce de monnaie. -Équivoque qui va être répt-lée sur le
fi»'jl bras, que l'interlocuteur prend pour brass^ cuivre.
ACTE IV, SCÈNE ÎV. 201
pisTOL. — Monsieur Fer ! Ah ! par Dieu, je le ferrerai, je
le ferlherai, je le ferrèterai. Rends-lui cela en français.
LE PAGE. — Je ne sais pas ce que c'est que ferrer, fer-
reter et ferlher en français,
PISTOL. — Dis-lui qu'il se prépare; car je vais lui cou-
per le cou.
LE soLD.\T FRANÇAIS, ûu page. — Que dU-U, Monsieur?
LE PAGE. — Il me commande de vous dire que vous faites-
vous prêt : car ce soldat-ci est disposé^ tout à cette heure, à
couper votre gorge.
PISTOL. — Oui, couper gorge, par ma foi, paysan, à moins
que tu ne me donnes des écus, et de bons écus, ou je
te mets en pièces avec cette épée que voilà.
LE SOLDAT FRANÇAIS. — Oh! je VOUS supplie, pour Va-
mour de Dieu, de me pardonner. Je suis un gentilhomme de
bonne maison : gardez ma rie, et je vous donnerai deux
cents écus.
PISTOL. — Qu'est-ce qu'il dit?
LE PAGE. — Il vous prie d'épargner sa vie, parce qu'il est
un homme de bonne famille, et qu'il vous donnera, pour sa
rançon, deux cents écus.
PISTOL. — Dis-lui que ma fureur s'apaisera, et que je
prendrai ses écus.
LE SOLDAT FRANÇAIS. — Pe/iî monsicur , que dit-il?
LE PAGE. — Encore qu'il est contre son jurement de par-
donner aucun prisonnier : néanmoins, pour les écus que
vous promettez, il est content de vous donner la liberté et le
franchissement.
LE SOLDAT FRANÇAIS. — Sur mcs gcnoux, je vous donne
mille r emer ciments , -et je m'estime heureux d'être tombé
entre les mains d'un chevalier, je pense, le plus brave, et le
plus distingué seigneur de l'Angleterre.
PISTOL. — Interprète-moi cela, page.
LE PAGE. — Il dit qu'il vous fait à genoux mille remei--
clmenis, et qu'il s'estime très- heureux d'être tomhé
entre les mains d'un seigneur, à ce qu'il croit, le plus
brave, le plus généreux et le plus distingué de toute
l'Angleterre.
PISTOL. — Gomme il est vrai que je respire, jo
202 HENRI V.
veux montrer quelque clémence. Allons, suis-moi I
LE PAGE. — Suivez, vous, le grand capitaine. {Le soldat et
Pistol s^n vont.) Je n'ai, ma foi, encore jamais vu une
voix aussi bruyante sortir d'un cœur aussi vide : aussi
cela vérifie bien le proverbe qui dit : Que les tonneaux
vides sont les plus sonores. Bardolph et Nym avaient cent
fois plus de courage que ce diable de hurleur qui ,
comme celui de nos antiques farces, se rogne les ongles
avec un poignard de bois. Tout le monde en peut faire
autant. Ils sont pourtant tous deux pendus : et il y a
longtemps que celui-ci aurait été leur tenir compagnie,
s'il osait voler quelque chose sans regarder derrière lui.
Il faut donc que je reste, moi, avec les goujats qui ont
la garde du bagage de notre camp. Les Français feraient
un beau butin sur nous, s'ils le savaient; car il n'y a
personne pour le garder que des enfants.
(Il sort.)
SCÈNE V
Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre.
LE CONNÉTABLE, LE DUC D'ORLÉANS, BOURBON
LE DAUPHIN ET RAMBURE.
LE CONNÉTABLE. — 0 diable !
LE DUC d'orléans. — Ail! seigneur! le jour est perdu,
tout est perdu!
LE daupulx. — Mort de ma vie! tout est détruit : touti
La honte se pose avec un rire moqueur sur nos pana-
ches, et nous couvre d'un opprobre éternel. 0 méchante
fortune! — Ne nous abandonne pas.
(Bruit de guerre d'un moment.)
LE CONNÉTABLE. — Allous, tous uos rangs sont rompus.
LE DAUPHLN. — 0 liontc qui ne passera point! Poignar-
lons-nous nous-mêmes. Sont-cc là ces misérables sol-
dats dont nous avons joué le sort aux dés?
LE DUC d'orléans. — EsL-cc là le roi à qui nous avons
envoyé demander sa rançon?
ACTE IV, SCÈNE VI. 203
BOURBON. — Opprobre! éternel opprobre! Partout la
honte! — Mourons à l'instant. — Retournons encore à la
charge ; et que celui qui ne voudra pas suivre Bourbon
se sépare de nous, et aille, son bonnet à la main comme
un lâche entremetteur, se tenir à la porte pendant qu'un
esclave aussi grossier que mon chien souille de ses em-
brassements la plus belle de ses filles.
LE CONNÉTABLE. — Ouo le désordre, qui nous a perdus,
nous sauve maintenant ! Allons par pelotons offrir notre
vie à ces Anglais.
LE DUC d'orléans. — Nous sommes encore assez
d'hommes vivants dans cette plaine pour étouffer les
Anglais dans la presse, aumilieu de nous, s'il est possi-
ble encore de rétablir un peu d'ordre.
BOURBON. — Au diable Tordre, à présent!— Je vais me
jeter dans le fort de la mêlée. Abrégeons la vie : autre-
ment notre honte durera trop longtemps.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Autre partie du champ de bataille.
Bruits de guerre. LE ROI HENRI entre avec ses sollats,
puis EXE TER et suite.
LE ROI. — Nous nous sommes conduits à merveille,
braves compatriotes : mais tout n'est pas fait ; les Fran-
çais tiennent encore la plaine.
EXETER. — Le duc d'York se recommande à Votre Ma-
jesté»
LE ROI. — Vit-il, ce cher oncle? Trois fois, dans l'espace
d'une heure, je l'ai vu terrassé, et trois fois se relever
et combattre. De son casque à son éperon, il n'était que
sang.
EXETER. — C'est en cet état, le brave guerrier, qu'il est
couché, engraissant la plaine ; et à ses côtés sanglants
est aussi gisant le noble Suffolk, compagnon fidèle de
ses honorables blessures ! Suffolk a expiré le premier
204 HENRI V.
et Yoric, tout mutilé, se traîne auprès de son ami, se
plonge dans le sang figé où baigne son corps, et soule-
vant sa tête par sa chevelure, il baise les blessures ois
vertes et sanglantes de son visage, et lui crie : « Arrête
encore, cher Suffolk, mon âme veut accompagner la
tienne dans son vol vers les cieux. Chère âme, attends
la mienne; elles voleront unies ensemble, comme dans
cette plaine glorieuse et dans ce beau combat, nous
sommes restés unis en chevaliers. » Au moment où il
disait ces mots, je me suis approché et je l'ai consolé. Il
m'a souri, m'a tendu sa main, et serrant faiblement la
mienne, il m"a dit : — Cher lord, recommande mes ser-
vices à mon souverain. Ensuite il s'est retourné, et il a
jeté son bras blessé autour du cou de Suffolk, et a baisé
ses lèvres ; et ainsi marié à la mort, il a scellé de son
sang le testament de sa tendre amitié, qui a si glorieu-
sement fini. Cette noble et tendre scène m'a arraché ces
pleurs que j'aurais voulu étouffer; mais j'ai perdu le
mâle courage d'un homme ; toute la faiblesse d'une
femme a amolli mon âme, et a fait couler de mes yeux
un torrent de larmes.
LE ROI. — Je ne blâme point vos armes; car, à votre
seul récit, il me faut un effort pour contenir ces yeux
couverts d'un nuage, et prêts à en verser aussi. {Un bruit
de guerre.) Mais écoutons ! Quelle est cette nouvelle
alarme ? Les Français ont rallié leurs soldats épars !
Allons, que chaque soldat tue ses prisonniers. Donnez-
ou l'ordre dans les rangs
(Ils sortent.)
SCÈNE VII
Autre partie du champ de bataille.
On voit entrer FLUELLEN et GOWER.
FLUELLEN. — Comment! on a tué les enfants et le ba-
gage ! C'est contre les lois expresses de la guerre ; c'est
un trait de bassesse aus.si grand, voyez-vous, qu'on en
ACTE IV, SCÈNE VII. 205
puisse offrir dans le monde. En votre conscience, là,
n'est-ce pas ?
GOWER. — Il est certain qu'il n'est pas resté un seul de
ces jeunes enfants en vie ; et ce sont ces infâmes poltrons
qui se sauvent de la bataille qui ont fait ce carnage : ils
ont encore, outre cela, brûlé ou emporté tout ce qui
était dans la tente du roi ; aussi le roi a-t-il, très à pro-
pos, ordonné à chaque soldat d'égorger chacun leurs
prisonniers. Oh ! c'est un brave roi !
FLUELLEN. — Il est né à Monmouth, capitaine Govver.
Comment appelez- vous la ville où Alexandre le gros est né?
GOWER. — Alexandre le Grand, vous voulez dire?
FLUELLEN. — Quoi, je VOUS prie, est-ce que le gros et le
grand ne sont pas la même chose? Le gros, ou le grand,
OU le puissant, ou le magnanime, reviennent toujours
au même, sinon que la phrase varie un peu.
GOWER. — Je crois qu'Alexandre le Grand est né en
Macédoine. Son père s'appelait.... Philippe de Macédoine,
à ce que je crois.
FLUELLEN. — Jo crois aussi que c'est en Macédoine
qu'Alexandre est né. Je vous dirai, capitaine, si vous
cherchez dans les cartes du monde, je vous assure que
vous trouverez , en comparant Macédoine avec Mon-
mouth, que leur situation, voyez-vous, sont toutes deux
les mêmes. Il y a une rivière en Macédoine, il y en a
une aussi à Monmouth. Celle de Monmouth s'appelle
Wye; mais pour le nom de l'autre rivière, cela m'a passé
de la cervelle ; mais ça n'y fait rien ; c'est aussi sem-
blable l'un à l'autre, comme mes doigts sont avec mes
doigts, et elles ont toutes deux du saumon. Si vous
faites bien attention à la vie d'Alexandre, la vie de Henri
de Monmouth lui ressemble passablement bien aussi,
dans ses rages et dans ses furies, et dans ses emporte-
ments et dans ses colères, et dans ses humeurs et dans
ses chagrins, et dans ses indignations; et aussi étant un
peu enivré dans sa cervelle, il a, dans son vip et sa fu-
reur, tué son meilleur ami Clitus.
GOWER. — Notre roi ne lui ressemble pas en ce v.ds-là ;
car il n'a jamais tué aucun de ses amis.
206 HENRI V.
FLUELLEN. — Cela n'est pas bien de votre part, voyez-
vous, de m'arracher la parole de la bouche avant que
mon conte soit fait et fini. Je ne parle qu'en figures et
en comparaisons de l'histoire : de même qu'Alesandi'e
tua son ami Clitus étant dans son Ain et à boire, de
même aussi Henri Monmouth, étant dans son bon sen
et sain de jugement, a chassé le gros et gras baron, qui
avait ce gros ventre, celui qui était si plein de bons
mots, de plaisanteries, de bons tours et de boufi"onne-
ries.... j'ai oublié son nom....
GOWER. — Quoi ! le chevalier Falstaff?
FLUELLEN. — Précisément, c'est lui-même. Je vous dis
qu'il y a de braves gens nés à Monmouth.
GOWER. — Yoild Sa Majesté.
(Bruit de guerre. Entrent le roi Henri, Warwick, Gloces-
ter, Exeier, Fluellen, etc. Fanfare.)
LE ROI. — Depuis que j'ai posé le pied en France, je ne
me suis senti en colère que dans cet instant. Prends ta
trompette, héraut : vole à ces cavaliers que tu vois là-
bas sur la colline. S'ils veulent combattre, dis-leur de
descendre, sinon qu'ils évacuent la plaine : leur vue
nous offense. S'ils ne veulent prendre ni l'un ni l'autre
parti, nous irons les trouver, et nous les précipiterons
de cette colline, aussi rapidement que la pierre lancéo
par les frondes de l'antique Assyrie. En outre, noui'
couperons la gorge de ceux que nous avons ici. et pas
un de ceux que nous prendrons ne trouvera miséricorde.
— Va le leur dire.
(Entre -Montjoie.)
EXETER. — Voici le héraut de France, mon prince, qui
vient vers nous,
GLOCESTER. — Son regard est plus humble que de cou-
tume.
LE ROI.— Quoi donc! Que veut dire ceci, héraut? Ne
8ais-tu pas que j'ai dévoué ces ossements au payement
de ma rançon? Viens-tu encore me parler de rançon ?
MONTJOIE. — Non, grand roi. Je viens te demander, aiv
nom de l'humanité, la permission de parcourir cette
pkine sanglante, d'y compter nos morts pour les ense-
ACTE lY, SCÈNE VII. 207
velir, et séparer les nobles des morts vulgaires. Car les
vils paysans baignent leurs membres dans le sang des
princes; et nombre de princes, ô malédiction sur cette
journée! sont noyés dans un sang vil et mercenaire,
tandis que leurs coursiers, blessés et enfoncés jusqu'au
poitrail dans le sang, s'indignent, et dans leur fureur,
foulent sous leurs pieds armés de fer leurs maîtres déjà
morts, et les tuent deux fois. 0 permets-nous, grand
roi, d'errer en sûreté dans la plaine, et de disposer do
leurs cadavres !
LE ROI.— Je te dirai franchement, héraut, que je ne
sais pas si la victoire est à nous, ou non ; car je vois en-
core de nombreux escadrons de vos cavaliers galoper
sur la plaine.
MONTJOiE. — La victoire est à vous.
LE ROI. — Louanges en soient rendues à Dieu, et non
pas à notre force! — Comment appelle-ton ce château,
qui est tout près d'ici?
Mo^TJOiE. — On l'appelle Azincourt.
LE ROI.— Nous nommerons donc ce combat la bataille
d'Azincourt,donnéelejour dessaintsCrépinetCrépinien.
FLUELLEN. — Plaise à Votre Majesté, votre grand-père,
de fameuse mémoire, et votre grand-oncle, Edouard le
Noir, prince de Gtalles, à ce que j'ai lu dans les chroni-
ques, ont soutenu une bien brave bataille ici en France.
LE ROI. — 11 est vrai, Fluellen.
FLUELLE.\. — Votre Majesté dit bien vrai. Si Votre Ma-
jesté s'en souvient, les Gallois ont été bien utiles dans
un jardin où il y avait des poireaux, en portant des poi-
reaux à leurs bonnets à la Monmouth ; ce que Votre Ma-
jesté sait bien être encore aujourd'hui une marque
honorable de ce service-là; et je crois bien aussi que
Votre Majesté ne dédaigne pas, sans doute, de porter
aussi le poireau à la Saint-David.
LE ROI. — Je le porte, sans doute, en signe d'un hon-
neur mémorable ; car je suis Gallois aussi moi-même,
vous le savez, mon cher compatriote.
FLUELLEN. — Toutc l'oau de la rivière Wye ne laverait
pas le sang gallois qui coule dans les veines de Votre
208 HENRI V.
Majesté; je peux vous dire cela. Dieu vous bénisse, et
vous conserve autant qu'il plaira à Sa Grâce et à Sa Ma-
jesté aussi.
LE ROI. — Je te rends grâces, mon cher compatriote.
FLUELLEN. — Par mon Jésus ! je suis le compatriote de
Votre Majesté, le sache qui voudra ; je l'avouerai à toute
la terre, je n'ai pas lieu de rougir de Votre Majesté.
Dieu soit loué, tant que Votre Majesté sera un honnête
homme.
LE ROI.— Dieu veuille me conserver tel. (Montrant le
héraut de France.) Que nos hérauts l'accompagnent. Rap-
portez-moi au juste le nombre des morts de Tune et
l'autre armée. (Le roi montrant Williams.) Qu'on m'ap-
pelle ce soldat que voilà.
EXETER. — Soldat, venez parler au roi.
LE ROI. — Soldat, pourquoi portes-tu ce gant à ton cha-
peau?
WILLIAMS. — Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est
le gage d'un homme avec lequel je dois me battre, s'il
est encore en vie.
LE ROI. — Est-ce un Anglais?
WILLIAMS. — Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est
un drôle avec qui j'ai eu dispute la nuit dernière, et à
qui, s'il est en vie et si jamais il ose réclamer ce gant-
là, j'ai juré d'appliquer un soufflet; ou bien, si je puis
apercevoir mon gant à son bonnet, comme il a juré foi
de soldat qu'il l'y porterait (s'il est en vie), je le lui ferai
sauter de la tête d'une belle manière.
LE ROI. — Que pensez-vous de ceci, capitaine Fluellen?
— Est-il à propos que ce soldat tienne son serment?
FLUELLEN. — C'cst uu fanfarou et un lâche s'il ne le
fait pas; plaise à Votre Majesté, en conscience.
LE ROI. — Peut-être que son ennemi est un homme
d'un rang supérieur, qui n'est pas dans le cas de lui
faire raison.
FLUELLEN. — Quand il serait aussi bon gentilhomme
que le diable, que Lucifer et Belzébuth lui-même, il est
nécessaire, voyez- vous, sire, qu'il tienne son vœu et son
serment. S'il se parjurait, voyez-vous, sa réputation se-
ACTE IV, SCÈNE TH. 209
rait celle d'un insigne poltron, comme il est vrai que son
soulier noir a foulé la terre de Dieu, sur mon âme et
conscience.
LE BOi. — Cela étant, tiens ton serment, soldat, quand
tu rencontreras ce drôle-là.
WILLIAMS. — Aussi ferai-je, sire, comme il est vrai que
je vis.
LE ROI. — Sous qui sers- tu?
WILLIAMS. — Sous le capitaine Gower, sire.
FLUELLEN. — Gower est un bon capitaine, et qui a son
bon savoir et une bonne littérature dans la guerre.
LE ROI. — Va le chercher, soldat, et me l'amène.
WILLIAMS. — J'y vais, sire.
(Williams sort.)
LE ROI. — Tiens, Fluellen, porte cette faveur pour moi,
et mets-la à ton chapeau. Tandis qu'Alençon et moi
nous étions par terre, j'ai arraché ce gant de son casque.
Si quelqu'un le réclame , il faut que ce soil un ami
d'Alençon, et notre ennemi par conséquent : ainsi, si tu
le rencontres, arrête-le si tu m'aimes.
FLUELLEN. — Votre Grâce me fait un aussi grand hon-
neur que puisse en désirer le cœur de ses sujets. Je
voudrais, de toute mon âme, trouver l'homme planté
sur deux jambes qui se trouvera offensé à la vue de ce
gant : voilà tout ; mais je voudrais bien le voir une fois.
Dieu veuille, de sa grâce, que je le voie I
LE ROI. — Connais-tu Gower?
FLUELLEN. — C'cst mou chor ami, sous le bon plaisir
de Votre Majesté.
LE ROI.— Je t'en prie, va donc le chercher, et amène-le
à ma tente.
FLUELLEN. — Je pars.
LE ROI. — LordWarwick, et vous, mon frère Glocester,
suivez de près Fluellen : le gant que je lii^ ai donné
comme une faveur pourrait bien lui attirer un affront.
C'est le gant d'un soldat que je devrais, d'après la con-
vention, porter moi-même. Suivez-le, cousin Warwick.
Si le soldat le frappait, comme je présume à son main-
tien brutal qu'il tiendra sa parole, il pourrait en arri%ei
T VII. 14
210 HENRi V.
quelque malheur soudain ; car je connais Fluellen
pour un homme courageux et, quand on l'irrite, vif
comme le salpêtre : il sera prompt à lui rendre injure
pour injure. Suivez-le , et veillez à ce qu'il n'arrive
aucun malheur entre eux deux. Venez avec moi, vous,
mon oncle Exeter.
SCÈNE VIII
Devant la tente du roi.
Entrent GOWER et WILLIAMS.
WILLIAMS. — Je gage que c'est pour vous faire cheva-
lier, capitaine.
(Arrive Fluellen.)
FLUELLEN. — La volouté de Dieu soit faite et son hon
plaisir. Capitaine, je vous supplie, venez-vous-en bien
vite chez le roi; il se prépare peut-être plus de bien
pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous ima-
giner.
WILLIAMS. — Monsieur, connaissez-vous ce gant-là?
FLUELLEN.— Ce gant-là? Je sais que ce gant est un
gant.
WILLIAMS.— Et moi, je connais celui-ci, et voilà comme
je le réclame.
(Il le frappe.)
FLUELLEN. — Sang-Dicu ! voilà un traître s'il y en a un
dans le monde universel, en France ou en Angleterre.
GOWER. — 0 Dieu ! qu'est-ce qu'il y a donc? {A Williarns.)
Yous, misérable....
WILLIAMS. — Croyez-vous que je veuille être parjure?
FLUELLE.v. — Rotirez-vous , capitaine Gower; je m'en
vais le traiter, le traître, comme il le mérite, et je l'ar-
rangerai d'importance, je vous assure.
WILLIAMS. — Je ne suis point un traître.
FLUELLEN. — C'csL uu meusongo : qu'il t'étrangle. Je
ACTE IV, SCENE VIII. 211
VOUS ordonne à vous présent, et au nom de Sa Majesté,
4e l'arrêter. C'est un ami du duc d'Alençon.
(Entrent Warwick et Glocester.)
w.^RWiCK. — Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il donc là?
De quoi s'agit-il ?
FLUELLEX. — Monseigueur, voilà, Dieu soit béni, une
des plus contagieuses trahisons qui vient de se décou-
vrir, voyez-vous, que vous puissiez voir dans le plus
beau jour d'été. — Voici Sa Majesté.
(Entrent le roi Henri et Exeter.)
LE ROI.— Comment? De quoi s'agit-il donc ici ?
FLUELLEN. — Sire, voici un scélérat, un traître, qui a,
voyez-vous, sire, frappé le gant que Votre Majesté a ar-
raché du casque d'Alençon.
v^^LLiAMs. — Sire, c'était là mon gant, car voilà le pa-
reil, et celui à qui je l'ai donné en échange m'a promis
de le porter à son bonnet : je lui ai promis de le frapper
s'il osait le faire; j'ai rencontré cet homme avec mor.
gant à son bonnet, et j'ai tenu ma parole.
FLUELLEN. — Or, écoutez à présent, sire, sous le bon
plaisir de votre vaillance, quel misérable maraud c'est
là. J'espère que Votre Majesté assurera, attestera, témoi-
gnera, et protestera bien, que c'est là le gant d'Alençon
que Votre Majesté m'a donné , en votre conscience,
là.
LE ROI.— Donne-moi ton gant, soldat; vois-tu, voilà le
pareil. C'est moi, je te l'assure, que tu as promis de
frapper, et tu peux te ressouvenir que tu t'es servi de
termes très-durs à mon égard.
FLUELLEN. — Eh bien, plaise à Votre Majesté, que la
tête en réponde s'il y a des lois martiales dans le monde.
LE ROI. — Comment peux-ti. Mie faire satisfaction pc>'ij
cette offense ?
WILLIAMS. — Toutes les offenses, mon prince, viennent
du cœur, et je proteste quil n'est jamais rien sorti du
mien qui puisse offenser Votre Majesté.
LE ROI. — C'est nous-même cependant que tu as insulté.
WILLIAMS. — Vous ne vous êtes pas présenté alors sous
212 HENRI T.
les traits de Votre Majesté; vous ne m'avez paru que
comme un soldat ordinaire, témoin la nuit qu'il faisait,
votre uniforme et votre air soumis; et ce que Voti-e Al-
tesse a souffert sous cette forme, je vous supplie de le
regarder comme votre faute et non comme la mienne ;
car si vous eussiez été ce que je vous croyais, il n'y
avait point d'offense : c'est pourquoi je supplie Yotre
Altesse de me pardonner.
LE ROI. — Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant
d'écus, et donnez-le à ce soldat.— Garde-le, soldat, et
porte-le à ton bonnet comme une marque d'honneur,
jusqu'à ce que je le réclame : donnez-lui les écus. (^4
Flutlkn.) Et vous, capitaine, il faut être aussi de ses
amis.
FLUELLEN.— Par ce jour et par cette lumière, ce drôle-
là a du courage et du feu dans le ventre. Tiens, voilà un
écu pour toi, et je te recommande de servir bien Dieu,
et de te préserver des brouilleries, des vacarmes et des
querelles, et des discussions, et je t'assure que tu t'en
trouveras mieux.
WILLIAMS. — Je ne veux point de votre argent.
FLUELLEN. — C'est de bon cœur : moi je te dis que cela
le servira pour raccommoder ton havre-sac : allons,
pourquoi faire le honteux comme cela? Ton havre-sac
n'est déjà pas si bon. C'est un bon écu, je t'assure, ou
bien attends, je le changerai.
(Entre un héraut.)
LE ROI. — Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés?
LE HÉRAUT. — Voici la liste de ceux de l'armée fran-
çaise.
LE ROI. — Digne oncle, quels sont les prisonniers de
marque que nous avons faits?
EXETER. — Charles, duc d'Orléans, neveu du roi; Jean,
duc de Bourbon, et le seigneur Boucicaut, et des autres
seigneurs, barons, chevaliers, gentilshommes, quinze
cents, sans compter les soldats.
LE ROI. — Cette liste porte dix mille Français morts
restés sur le champ de bataille. Dans ce nombre, il y en
a cent vingt-six, tant princi's que nobles, portant bau-
ACTE IT, SCÈNE VIII. 213
nière; ajoutez huit mille quatre cents, tant chevaliers,
écuyers et autres guerriers distingués, dont il y en a
cinq cents qui n'ont été faits chevaliers que d"liier; en
sorte que, dans les dix mille hommes qu'ils ont perdus,
il n'y a que six cents mercenaires : le reste sont tous
princes, barons, seigneurs, chevaliers, écuyers et gen-
tilshommes de naissance et de qualité. Les noms de
leurs nobles qui ont été tués : Charles d'Albret, grand con-
nétable de France ; Jacques Châtillon, amiral de France ;
le grand maître des arbalétriers ; le seigneur Rambure ; le
brave Guichard Dauphin , grand maître de France ; Jean,
duc d'Alençon; Antoine, duc de Brabant, frère du duc
de Bourgogne; Edouard, duc de Bar; parmi les hauts
comtes : Grandpré, Roussi, Fauconberg et de Foix, Beau-
mont, Merle, Yaudemont et Lestrelles. Voilà une société
de morts illustres. — Où est la liste des morts anglais?
{Le héraut lui présente un autre papier.) Edouard, duc
d'York; le comte de Suffolk; sir Richard Kelty; David
Gam, écuyer, point d'autre de marque ; et des soldats,
vingt-cinq en tout. 0 Dieu du ciel ! ton bras s'est sicnalé
ici; et c'est à toi seul, et non pas à nous, que nous de-
vons rendre tout l'honneur de cette journée ! Quand ja-
mais a-t-on vu, dans la mêlée d'une bataille rangée, et
sans ruse ni stratagème, une si grande perte d'un côté,
une si légère de l'autre? Prends-en tout l'honneur, grand
Dieu, car il t'appartient tout entier.
EXETER. — Cela est miraculeux !
LE ROI. — Allons, marchons en procession au village
prochain, et proclamons dans notre armée la défense,
sous peine de mort, de se vanter de cette victoire, et
d'en enlever à Dieu l'hommage ; il n'appartient qu'à lui
seul.
FI.UELLEN.— Ne peut-on pas sans crime, s"il plaît à
Votre Majesté, dire le nombre des morts?
LE ROI. — Oui, capitaine; mais avec l'aveu que Dieu a
:;ombattu pour nous.
FLUELLEN. — Oui, sur ma conscience, il nous a fait
grand bien.
LE ROI. — Remphssons tous les devoirs religieux. Qu'on
214
HENRI V.
chante ie Non nobis^ et le Te Deum. Après avoir pieuse-
ment enseveli les morts, nous marcherons vers Calais,
et de là en Angleterre, où jamais n'abordèrent de France
des mortels plusfortmiés que nous.
(Ils sortent.)
* Dans le psaume In exitu, que le roi fit chanter après la vic-
<bire, se trouve, selon la Viilgate, celui qui commence par Non
nobis , Domine.
FIN DU QUATRIÈME ACTE,
ACTE CINQUIÈME
LE CHŒUR.
Permettez, vous qui n'avez pas lu l'histoire, que je
vous en retrace les événements; et vous qui la con-
naissez, pardonnez mes écarts sur les temps, le nombre
et l'ordre exact des faits, qui ne peuvent être présentés
ici dans leurs vastes détails, et leur vivante réalilé. —
Maintenant c'est vers Calais que nous transportons
Henri. Admettez-le dans le port, et ensuite portez-le sur
l'aile de vos pensées au travers des mers : voyez autour
du rivage anglais cette large ceinture d'hommes, de
femmes et d'enfants, dont les acclamations et les applau-
dissements surmontent la vaste voix de l'Océan ; et
l'Océan, qui, comme un puissant héraut, semble lui
préparer sa roule : voyez le roi descendre au milieu de
son peuple, et s'avancer en pompe solennelle vers Lon-
dres. La pensée court d'un pas si rapide, que vous pou-
vez déjà le suivre sur Blackhealh. Là ses lords lui de-
mandent de porter devant lui, jusqu'à lacité, son casque
brisé, et son épée ployée dans le combat. Exempt de
vanité et d'orgueil, il défend cet honneur, et se refuse
tout trophée, tout appareil, toute ostentation de gloire,
pour les réserver à Dieu seul. Mais animez encore la
forge active et l'atelier de la pensée, et voyez avec quelle
impétuosité Londres verse les flots de ses habitants;
voyez sortir de ses portes le lord maire et tous ses col-
lègues, dans leur plus riche parure; semblables aux
sénateurs de l'antique Rome ; suivent les plébéiens en
foule pressée, pour aller recevoir en triomphe leur
conquérant Césa^ • ou bien , par une image moins
21 G HENRI 7
grande, mais gracieuse pour nous, figurez-vous le
général de notre souveraine * revenant aujourd'hui,
comme il pourra revenir dans un temps heureux, des
terres de l'Irlande, portant sur son glaive les trophées
de la rébellion domptée. 0 quelle multitude immense
quitterait le sein paisible de Londres pour courir saluer
son retour glorieux ! Plus grande était la foule qui volait
au-devant de Henri, et plus grande aussi fut sa victoire.
A présent, placez-le dans le palais de Londres, où l'hum-
ble plainte des Français gémissants invite le roi d'An-
gleterre à établir son séjour; où l'empereur, s'intéres-
sant pour la France, vient régler les articles de la paix ;
franchissez tous les événements qui se succédèrent jus-
qu'au retour de Henri en France : c'est là qu'il faut le
ramener. Moi-même j'ai employé l'intervalle à vous
rappeler.... qu'il est passé. Souffrez donc cette abrévia-
tion ; et que vos yeux, suivant le vol de vos idées, repor-
tent leurs regards sur la France.
SCENE I
France. — Corps de garde anglais.
FLUELLEN et GOWER
GOWER. — Oh ! pour cela vous avez raison : mais pour-
quoi portez-vous encore votre poireau à votre chapeau?
La Saint-David est passée.
FLUELLEN. — Il y a des occasions et des causes, des
pourquoi dans toutes choses. Tenez, je vous le dirai eu
ami, capitaine Gower, ce coquin, ce misérable men-
diant, ce fanfaron, ce pendard de Pistol, que vous, vous-
même, comme tout le monde, savez ne valoir pas mieux
qu'un drôle, voyez-vous, qui n'a aucun mérite : eh
bien, il est venu à moi hier m'apporter du pain ei du
sel, voyez-vous, et m'a dit de manger mon poireau. Ûr,
* Le comte d'Esseï, alors favj'.i d'Elisabeth.
ACTE V, SCÈNE I. 217
c'était dans un endroit où je ne pouvais pas élever de
dispute avec lui; mais je prendrai la liberté de le por-
ter en emblème à mon chapeau, jusqu'à ce que je le
retrouve, et puis je lui dirai un petit morceau de mon
sentiment.
(Entre Pistol.)
GOWER. — Ma foi, le voilà qui vient en se rengorgearit
comme un paon.
FLUELLEN. — Tous ses rengorgemcuts et ses paons n'y
font rien. — Dieu vous assiste, vieux Pistol, infâme et
misérable vaurien, Dieu vous assiste !
PISTOL. — Ah! sors-tu de Bedlam*, toi? Est-ce que tu
veux, vil Troyen, que je déchire la toile fatale dont la
Parque ourdit ta trame. Retire-toi de moi ; l'odeur du
poireau me donne des vapeurs.
FLUELLEN. — Je VOUS prie en grâce, monsieur le drôle,
l'impertinent, à mon désir, à ma requête et à ma sup-
plique, de manger, voyez-vous, ce poireau: précisément,
voyez-vous, parce que vous ne l'aimez pas, et vos affec-
tions, vos appétits et vos digestions ne s'accordent point
avec cela : je vous prie de vouloir bien le manger.
PISTOL. — Non, pardieu, pour Cadwallader^, et toutes
SCS chèvres, je ne le mangerai pas.
FLUELLEN. — Ticus, voilà uuo chèvrc pour toi. (Il le
^rappe.) — Youdriez-vous avoir la bonté de le manger
tout à l'heure ?
PISTOL.— Infâme Troyen, tu mourras.
FLUELLEN. — Vous avcz raisou, maraud ; quand il plaira
à Dieu : en même temps je vous prierai de vouloir vivre,
afin de manger votre dîner. Tiens, voilà un peu d'assai-
sonnement avec. (// le frappe.) Vous m'avez appelé hier
gentilhomme de montagne; mais je vous ferai aujour-
d'hui gentilhomme de bas étage. Je vous en prie, com-
mencez donc : pardieu, si vous pouvez bien goguenarder
Tin poireau, vous pouvez bien le mangei aussi.
1 Bedlam, les Petites-Maisons de l'Angleterre.
'Allusion à quelque roman.
218 HENRI V.
GOWER. — Allons, en voilà assez, capitaine : vous l'a-
vez étourdi du coup.
FLUELLEN. — Je dis que je lui ferai manger ce poireau,
ou je lui frotterai la tête quatre jours de suite. — Allons,
mordez, je vous en prie, cela fera du bien à votre mala-
die et à votre crête rouge de fat.
PÏSTOL. — Quoi ! faut-il que je morde?
FLUELLEX. — Oui, saus doute, sans question, et sans
ambiguïtés.
pisTOL. — Par ce poireau, je m'en vengerai horrible-
ment. Je mange, mais aussi je jure....
FLUELLEN, tenant la canne levée. — Mangez, je vous prie.
Est-ce que vous voudriez encore un peu d'épices pour
votre poireau? Il n'y a pas encore là assez de poireau,
pour jurer par lui.
PISTOL. — Tiens ta canne en repos ; tu vois bien que je
mange.
FLUELLEN.— Grand bien te fasse, lâche poltron ; c'est
de bon cœur. — Oh ! mais je vous en prie, n'en jetez pas
la moindre miette par terre ; la pelure est bonne pour
raccommoder votre crête déchirée. Quand vous trou-
verez l'occasion de voir des poireaux, vous m'obligere?
beaucoup de les goguenarder, entendez- vous? Voilà
tout.
PISTOL. — Fort bien.
FLUELLEN.— Ah I c'est uue bien bonne chose que les
poireaux! Teaez, voilà quatre sous pour guérir votre
tête.
PISTOL. — A moi, quatre sous!
FLUELLEN. — Oul, certainement ; et en vérité vous les
prendrez ; ou bien j"ai encore un poireau dans ma poche
que vous mangerez.
PISTOL.— Je prends tes quatre sous comme des arrhes
de vengeance.
FLUELLEN. — SI jo VOUS dois quolque chose, je vous
payerai en coups de canne : vous serez marchand de
bois, et vous n'achèterez de moi que des bâtons. Dieu
vous accompagne, vous conserve et vous guérisse la tête!
(Il sort.)
ACTE V, SCÈNE I î, 210
pisTOL.— Mort de ma vie ! je remuerai tout l'enfer poui
venger cet affront.
GowER. — Allez, vous n'êtes qu'un lâche rodomont.
Comment osez-vous vous moquer d'une ancienne tradi-
tion, qui a pris sa source dans une circonstance honora-
ble, et dont l'emblème se porte aujourd'hui comme un
trophée, en mémoire de la mort des braves gens; sur-
tout lorsque vous n'osez pas soutenir vos paroles par
vos actions ! Je vous ai déjà vu deux ou trois fois badi-
ner, invectiver ce galant homme. Vous avez cru sans
doute que, parce qu'il ne pouvait pas parler aussi bon
anglais que ceux du pays, il ne saurait pas non plus
manier un bâton anglais. Tous voyez aujourd'hui qu'il
en est tout autrement. A commencer donc de ce jour,
prenez cette correction galloise comme une bonne leçon
anglaise. Adieu, portez-vous bien. (il sort.)
PISTOL, seul. — Est-ce que la Fortune se joue de moi à
présent ! Je viens d'apprendre que ma chère Hélène est
morte à l'hôpital, de la maladie de France, et voilà mon
rendez-vous manqué. Je me fais vieux, et l'honneur
vient d'être expulsé de mes membres afïaiblis, à grands
coups de bâton. Eh bien ! je m'en vais me faire agent
de plaisir, et suivre un peu mon penchant pour couper
les bourses avec dextérité. Je m'en irai secrètement en
Angleterre, et là je filouterai, et je mettrai des emplâtres
sur ces cicatrices, et je jurerai que je les ai attrapées
dans les guerres de France.
SCÈNE II
Troyes en Champagne. — Appartement dans le palais du roi d»
France.
Par une porte entrent LE ROI HENRI, EXETER, BED-
FORD, WARWICK, et autres lords anqlnis ; et par Vautre
LE ROI DE FRANCE, LA REINE ISABELLE, LA
PRINCESSE CATHERINE, LE DUC DE BOURGOGNE
et antres seigneurs français.
LE ROI.— Que la paix, qui est l'objet de notre entrevue,
220 IIENllî V.
y préside !— Santé et bonheur à notre frère de France,
et à notre illustre sœur ! — Beaux jours et prospérité à
notre belle princesse et cousine Catherine! Et vous,
membre et rejeton de cette cour, vous dont les soins ont
formé cette auguste assemblée, brave duc de Bourgogne,
recevez notre salut, et vous aussi, princes et pairs de
France.
LE ROI DE FRA>XE. — Nous sommes dans la joie de vous
voir, digne frère d'Angleterre. Vous êtes le bienvenu ! et
vous tous aussi, princes anglais.
LA REINE ISABELLE. — Puisso la fin de ce beau jour, ô
grand roi! et l'issue de cette gracieuse assemblée, être
aussi heureuses, qu'est grande notre joie de vous voir,
et d'envisager ces yeux terribles qui ont eu pour les
Français qu'ils ont fixés l'effet mortel de ceux du basific.
Nous avons le doux espoir que ces regards ont perdu
leur venin, et que ce jour va changer en amour toutes
les iiaines et tons les griefs.
LE ROI. — C'est pour dire amen à ce vœu que nous nous
montrons ici.
LA REINE ISABELLE. — Princos de l'Angleterre, je vous
salue tous.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Yous qui m'êtes également
chers, puissants rois de France et d'Angleterre, recevez
mes respectueux hommages. — Que j'ai déployé toutes
les ressources de mon esprit, prodigué tous mes efforts
et tous mes soins, pour amener Vos Majestés à ce rendez-
vous royal ; c'est ce que vous pouvez attester tous la
deux, chacun de votre côté. Puisque ma médiation a
réussi à vous rapprocher l'un de l'autre, au point dfc
vous voir face à face, les yeux fixés l'un sur l'autre,
qu'on ne me fasse pas un crime de demander, en pré-
sence de cette assemblée de rois, quel est doncTobstacb
qui retarde la paix; qui empêche que cette tendre nour-
rice des arts, de l'abondance et de toutes les produc-
tions heureuses, maintenant indigente et nue, et le sein
déchiré de plaies, ne puisse enfin de nouveau montrer
ses aimables traits dans ce beau jardin de l'univers, dans
notre fertile France? Hélas I depuis trop longtemps elle
ACTE y, SCÈNE II. 22!
est bannie de ce royaume, dont toutes les richesses na-
turelles languissent en groupes informes et stériles, el*
se corrompent dans leur propre fécondité. Ses vignes,
dont les esprits réjouissent le cœur, meurent non émon-
dées. Ses vergers, comme des prisonniers dont la che
velure s'est allongée en désordre, poussent des rameaux
entremêlés. Ses terres en friche se couvrent d'ivraie, de
ciguë et de triste fumeterre; et le soc, qui devait extir-
per ces plantes ennemies, se rouille dans le repos. Ses
vastes prairies, jadis couronnées d'une agréable moisson
de primevères veinées, de pimprenelle, et de trèfle ver-
doyant, privées aujourd'hui de la faux, sont dégénérées,
et n'enfantent que des herbes paresseuses. Rien ne pros-
père, que l'odieuse bougrande, le chardon épineux, et
le vil glouteron : elles ont perdu leur belle et utile pa-
xure. Tels que nos vignobles, nos champs, nos prés et
nos vergers, qui, dépravés dans leurs qualités natives,
ne produisent plus que de sauvages avortons ; nous
aussi, nos familles et nos enfants, nous avons oublié ou
cessé d'apprendre, faute de temps, les sciences, orne-
ment de notre patrie. Nous devenons comme des sau-
vages, comme des soldats, qui ne méditent plus rien
que le sang ; livrés aux imprécations grossières, aux re-
gards féroces, au costume barbare de la guerre, et à
toutes sortes d'habitudes étranges et indignes de l'homme.
C'est pour rétabhr les choses dans leur ancien état de
splendeur, que vous êtes ici présents ; et ce discours est
une prière que je vous adresse, pour savoir pourquoi la
paix ne repousserait pas tous ces maux et ne nous ren-
drait pas le bonheur de ses anciennes faveurs.
LE ROI. — Duc de Bourgogne, si vous voulez la paix,
dont l'absence laisse le champ libre à tous les vices que
vous avez dénombrés, il faut que vous l'achetiez par un
consentement sans réserve à toutes nos justes demandes.
Vous en avez dans vos mains les articles et les clauses
détaillés en peu de mots.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Le Toi de France en a en-
tendu la lecture , et il n'y a point encore donné sa ré-
ponse.
222 HENRI V.
LE ROI. — Eh bien, c'est de sa réponse que dépend la
paix que vous sollicitez avec tant d'ardeur.
LE ROI DE FRANXE. — Je u'al parcouru tous ces articles
que d'un œil rapide. S'il plaît à Votre Grâce de nommer
quelques lords parmi ceux qui sont présents à ce con-
seil, pour les relire avec nous, et les examiner avec plus
d'attention, nous allons, sans délai, accepter ce que
nous approuvons, et donner sur le reste notre réponse
décisive.
LE ROI. — Volontiers, mon frère. — Allez, mon oncle
Exeler, et vous aussi, mon frère Glocester; et vous,
Warwick, Huntington, suivez le roi; et je vous donne
le plein pouvoir de ratifier, d'augmenter, ou de changer,
selon que votre prudence le jugera avantageux à notre
dignité, tous les articles compris ou non compris dans
nos demandes ; et nous y apposerons notre sceau royal.
{A la reine.) Voulez -vous, aimable sœur, suivre les
princes , ou rester avec nous ?
LA REINE. — Mon gracieux frère, je vais les suivre.
Quelquefois la voix d'une femme peut être utile au bien,
lorsque les hommes se débattent trop longtemps sur des
articles trop obstinément exigés.
LE ROI. — Du moins laissez-nous notre belle cousine.
Catherine est l'objet de notre principale demande, et cet
article est le premier de tous.
LA REINE ISABELLE. — Elle est libre de rester.
(Tous sortent excepté Henri, Catherine et sa suivante.)
LE ROI. — Belle Catherine, la plus belle des princesses,
voudriez-vous me faire la grâce d'enseigner à un soldat
des termes propres à flatter l'oreille d'une dame,
et à xjlaider près de son tendre cœur la cause de l'a-
mour?
CATHERINE. — Votro Majcsté se moquerait de moi; je
ne saurais parler votre Angleterre.
LE ROI.— U belle Calherine! si vous voulez bien m'ai-
mer de tout votre cœur français, j'aurai bien du plaisir à
vous entendre avouer votre amour en mauvais anglais.
— Waimez-vous, Catherine?
ACTE V, SCÈNE II, 225
CATHERINE. — Pardonnez-moî; je ne saurais dire ce qui
me ressemble '.
LE ROI. — Un ange, Catherine : et vous ressemblez à
un ange.
CATHERINE, — Quc dU-U, qiiejc suis semblable à ces anges?
ALIX. — Oui vraiment [sauf votre grâce), ainsi dit-il.
LE ROI.— Je l'ai dit, Catherine, et ne rougis point de
l'afiîrmer.
CATHERINE. — Oh ! bou Dicu ! les langues des hommes sont
pleines de tromperies.
LE ROI, à la dame d'honneur.— Que dit-elle, belle dame?
que les langues des hommes sont pleines de tromperies?
LA DAME. — Oui, que les langues de les hommes sont
pleines de perfidies! Voilà le dire de la princesse.
LE ROI. — La princesse n'en est que meilleure Anglaise.
Sur ma foi, ma chère Catherine, ma manière de vous
faire la cour va, on ne peut pas mieux, avec votre peu
de connaissance dans ma langue. Je suis bien aise que
vous ne sachiez pas mieux parler anglais ; car, si vous
le saviez, vous me trouveriez si uni et si fort sans façon
pour un roi, que vous croiriez que je viens de vendre
ma ferme pour en acheter ma couronne. Je ne sais ce
que c'est que de filer en propos galants une déclaration
d'amour; je dis tout rondement, je vous aime; et si vous
me pressez, si vous m'en demandez plus que cette ques-
tion, est-il bien vrai que vous m'aimez? je suis au bout de
mou rôle. Donnez-moi votre réponse; là, du cœur; en
même temps frappons-nous dans la main, et tout est dit:
c'est un marché conclu. — Que répondez-vous, madame?
CATHERINE. — Saw/voirc/iomieur^moi entendre Meu VOUS.
LE ROI. — Sainte Marie ! si vous exigiez de moi des vers
ou une danse, pour vous plaire, chère Catherine, ma
foi, ce serait fait de moi; car pour les vers, je n'ai ni
mots ni mesure; et pour la danse je n'ai ni mesure ni
cadence, quoique je sois en bonne mesure pour la force.
S'il ne fallait pour gagner le cœur d'une dame, que sau-
ter en selle, ma cuirasse sur le dos , sans me vanter, je
1 Equivoque sur le mot like, semblable, et to like, aimer
224 HENRI V.
suis sûr que je ne serais pas long à sauter sur elle : ou
bien, s'il était question de combattre pour ma maîtresse,
ou de faire volter mon cheval pour obtenir ses faveurs,
je me sens en état de m'en tirer aussi bien que le plus
hardi, et de me tenir en selle comme un singe. Mais sur
mon Dieu, Catherine, je n'entends rien à faire les yeux
doux, ni à débiter avec grâce mon éloquence, et je ne
sais mettre aucun art dans mes protestations : je ne sais
faire que des serments tout ronds, que je ne profère ja-
mais que je n'y sois forcé, mais aussi qu'on ne peut ja-
mais me forcer de violer. Si tu te sens capable, Cathe-
rine, d'aimer un cavalier de cette trempe, dont la figure
ne craint plus le hâle, qui ne se regarde jamais dans un
miroir, pour le plaisir de s'y voir, allons, qu'un coup
d'œil déclare ton choix. Je te parle en soldat : si cette
franchise peut t'engagera m'aimer, accepte-moi; sinon,
quand je te dirai que je mourrai, cela sera bien vrai un
jour; mais que je mourrai d'amour pour toi, pardieu,
je mentirais: et cependant je t'aime bien : et tant que tu
vivras, chère Catherine, souviens-toi de prendre un
époux d'une trempe d'amour toute brute et sans arti-
fice ; car alors il faut, de toute nécessité, qu'il te rende
ce qui l'appartient, attendu qu'il n'a pas le don d'aller
faire sa cour ailleurs. Il est de beaux diseurs, dont la
langue ne tarit jamais, et qui ont le talent d'attraper
avec des rimes les faveurs des dames ; mais leurs beaux
discours les en privent bientôt. Après tout, qu'est-ce
qu'un beau parleur? un bavard. Les vers? une ballade.
Une bonne jambe peut se casser, un dos bien droit se
courbera, une barbe bien noire blaucliira un jour, une
tête bien frisée deviendra chauve, une belle figure se
fanera, un œil bien saillant se creusera; mais un bon
cœur, Catherine, vaut le soleil et la luno, ou plutôt le
soleil et non la lune : car ce cœur brille toujours et ne
change jamais dans son cours invariable. Si tu veux un
cœur de cette trempe, prends le mien, prends un soldat,
prends un roi. Eh bien, que réponds-tu à présent à mon
amour? Parlez, ma belle ; et avec franchise, je vous eu
conjure.
ACTE V, SCÈNE II. 225
CATHERINE. — Est-U possible à moi de aimer le ennemi de
France ?
LE ROI. — Non ; il n'est pas possible, sans doute, que
vous aimiez l'ennemi de la France, belle Catherine;
mais en m'aimant vous aimeriez Tami de la France.
Car j'aime si bien la France, que je ne me déferai pas
d'un seul de ses villages : je veux l'avoir à moi tout
entière. Alors, Cathsrine, quand toute la France m'ap-
partiendra, et que je vous appartiendrai, toute la France
sera à vous, et vous serez à moi.
CATHERINE. — Je ne sais ce que c'est que cela.
LE ROI. — Non? Eh bien ! Catherine, je vais essayer de
vous le dire en mots français, lesquels, j'en suis sûr,
vont rester suspendus au bout de ma langue, comme
une nouvelle mariée au cou de son époux , c'est-à-dire
de façon à ne pouvoir s'en détacher : essayons. Quand
j'ai la possession de France, et quand vous avez la possession
de moi (attendez.... Quoi?.... Morbleu! saint Denis, aide-
moi), donc vôtre est France, et vous estes mienne. Il me se-
rait aussi facile, chère Catherine, de conquérir tout le
royaume, que de dire encore autant de français. Je suis
sûr que je ne vous engagerai jamais à rien en parlant
français, sinon à vous moquer de moi.
CATHERINE. — Sauf votrc honneur, le français que vous
parlez est meilleur que l'anglais que je parle.
LE ROI. — Non pardieu, Catherine, cela n'est pas vrai;
mais il faut avouer que nous parlons tous deux, voua
ma langue, et moi la vôtre, on ne peut pas plus faux,
et que nous sommes bien de niveau là-dessus. Mais en-
fin, chère Catherine, entendez-vous au moins assez d'an-
glais pour comprendre ceci : Peux-tu m' aimer ?
CATHERINE. — C'est co que jo ne puis dire.
LE ROI. — Y a-t-il quelqu'un de vos voisins, Catherine
qui puisse m'en instruire? Je les prierai de me le dire.
— Allons, je sais que vous m'aimez; et ce soir, quand
vous serez retirée dans votre cabinet, vous questionne-
.rez cette dame à mon sujet : et je sais bien encore, Ca-
therine, que les qualités que vous aimerez le mieux en
moi sont celles que vous priserez le moins devant elle.
T. VU. *Ô
226 HENRI V.
Mais, chère Catherine, daigne épargner mes ridicules,
d'autant plus, aimahle princesse, que je t'aime à la fu-
reur. Si jamais tu es à moi, Catherine (etj'ai en moi
une ferme foi, qui me dit que cela sera), comme je t'au-
rai conquise parla victoire, il faut que tu deviennes une
mère féconde de bons soldats. Est-ce que nous ne pour-
rons pas, toi et moi, entre saint Denis et saint George,
former un garçon, moitié français et moitié anglais, qui
aille un jour jusqu'à Constanlinople et y tire la barbe du
Grand-Turc *. Hem ! que dis-tu à cela, ma belle fleur de
lis?
CATHERINE. — Je ne sais pas cela.
LE ROI.— Non, pas à présent; c'est dans la suite que
tu le sauras : mais aujourd'hui tenons-nous-en à la pro-
messe. Promettez-moi donc seulement, belle Catherine,
que de votre côté vous ferez bien votre rôle de Fran-
çaise, pour former un tel héritier; et pour ma moitié
anglaise du rôle, recevez ma parole, foi de roi et de
garçon, que je saurai m'en acquitter. Que répondez-vous
à cela, la plus belle Calheriiu du monde, ma très-chère et
divine déesse ?
CATHERINE. — Yoiir majesté hâve fausse french enough ta
deceive de most sage demoiselle dal is en France '.
LE ROI. — Oh! fi de mon mauvais français! Sur mon
honneur, en bon anglais je t'aime, chère Catherine. Je
n'oserais pas faire le même serment, que tu m'aimes et
en jurer aussi par mon honneur : cependant le frémis-
sement de mon coeur commence à me flatter qu'il en est
quelque chose, malgré le peu de pouvoir de ma figure.
Je maudis-en ce moment l'ambition de mon père; c'était
un homme qui avait la tête pleine de guerres civiles,
quand il m'a engendré : voilà pourquoi j'ai apporté en
naissant cet air déterminé, cet aspect d'acier qui fait
que, quand je veux courtiser les dames , je leur fais
peur; mais au fond, Catherine, plus je vieillirai, et plus
» Les Turcs ne se sont emparés de Constantinople qu'en l'aii-
uée 1453, et il y avait dtjà trente-un ans que Henri était mort.
» Dialogue moitié français, moitié anglais.
ACTE V, SCÈNE II. 227
je changerai en bien. Ma consolation est que l'âge (ce
destructeur de la beauté) ne saurait enlaidir ma figure.
Tu m'auras, si tu m'as, dans le pire état où je puisse
être ; et si tu me supportes, tu me supporteras de mieux
en mieux. Ainsi, dis-moi donc, belle Catherine, veux-tu
de moi? — Mettez de côté cette rougeur virginale ; décla-
rez les pensées de votre cœur avec le regard décidé
d'une impératrice; prenez-moi par la main, et dites :
Henri d'Angleterre, je suis à toi ; et tu n'auras pas plus tôt
enchanté mon oreille de cette douce parole, que je te
répondrai à haute voix : Chère Catherine, l'Angleterre est
à toi, l'Irlande est à toi, et Henri Plantagcnct est à toi; et
ce Henri, j'ose le dire en sa présence, s'il n'est pas le
meilleur des rois, tu le trouveras le roi des bons garçons.
Allons, répondez en musique discordante; carie son de
votre voix est une musique, et c'est votre anglais qui
détonne. Allons, reine des reines, belle Catherine, ouvre-
moi ton cœur quoique en mauvais anglais ; dis, veux-tu
de moi ?
CATHERINE. — C'est comme il plaira au roi mon père.
LE ROI. — Oh ! cela lui plaira, Catherine, celui lui plaira.
CATHERINE. — Eh bicu, j'en serai contente aussi.
LE ROI. — Oh! cela étant, je vous baise la main, et je
vous nomme ma reine.
CATHERINE. — Laissez, mon seigneur, laissez, laissez; swr
mon honneur, je ne souffrirai pas que vous abaissiez votre
grandeur en baisant la main de votre indigne serviteur» :
excusez-moi, je vous suppHe, mon très-puissant sei-
gneur.
LE ROI. — Eh bien, je vous baiserai donc les lèvres, Ca-
therine.
CATHERINE. — Les dumes et demoiselles de France pour être
baisées devant leurs nopces, il n'est pas la coutume de France.
LE ROI.— Madame mon interprète, que dit-elle ?
ALIX. — Que ne pas être de mode par les ladies de
l'rance, je ne sais pas dire baisers en english.
LE ROI. — Baiser !
ALIX.— Votre Majesté entendre mieux que moi.
LE ROI. — Ce n'est pas la mode des filles en France de
228 HENRI V.
baiser avant d'être mariées. N'est-ce pas ce qu'elle a
voulu dire ?
ALIX. — Oui vraiment.
LE ROI. — Oh! Catherine, les vaines modes cèdent à la
puissance des rois. Ma chère Catherine, nous ne sau-
rions, vous et moi, être compris dans la liste vulgaire
de ceux qui doivent se soumettre aux usages d'un pays.
C'est nous, Catherine, qui faisons les usages ; et la liberté,
qui marche à notre suite, ferme la bouche à la censure,
comme je veux, pour vous punir de votre attachement
aux petites modes de votre pays, fermer la vôtre par \m
baiser : ainsi, de la complaisance.... et de bonne grâce,
je vous prie. (// l'embrasse.) Vous avez un charme sur
les lèvres ! La seule impression de leur douce ambroisie
a plus d'éloquence que toutes les voix du conseil de
France, et elles persuaderaient bien plus vite Henri
d'Angleterre qu'une pétition générale des monarques.
Votre père vient à nous.
(Entrent le roi et la reine de France, le duc de Bour-
gogne, Bedfort, Glocester, Exeter, Westmoreland et
autres seigneurs anglais et français.)
LE DUC DE BOURGOGNE. — Dicu garde Votre Majesté!
Étiez-vous là, mon cousin, occupé à enseigner l'anglais
à notre princesse?
LE ROI. — Je voulais lui enseigner, mon beau cousin,
combien je l'aime ; et c'est là, je vous l'assure, du bon
anglais.
LE DUC DE BOURGOGNE. — A-t-ellc dcs dispositions?
LE ROI. — Notre langue est un peu dure, cousin, et mon
caractère n'est pas doucereux ; de sorte que n'ayant pour
moi ni la voix, ni le cœur de l'adulation, je n'ai pas
l'art magique de conjurer en elle l'esprit d'amour, de
manière à l'engager à se montrer sans voile et sous ses
traits naturels.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Pardounez à la franchise de
ma gaieté si je vous réponds à cela. Si vous voulez con-
jurer en elle, il vous faut faire un cercle ; si vous voulez
conjurer l'amour en elle tel qu'il est, il faut qu'il pa-
raisse nu et aveugle. Or, en ce cas, pouvez- vous blâmer
ACTE V, SCÈNE TI. 229
une jeune fille qui n'a encore été colorée que du seul
vermillon de la pudeur virginale, si elle refuse qu'on lii
présente un enfant nu et aveugle? C'était là sûrement,
seigneur, faire une dure proposition à une jeune prin-
cesse.
LE ROI.— Cependant, tout en fermant les yeux, elles y
consentent toutes.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Elles sout donc excusables,
seigneur, puisqu'elles ne voient pas ce qu'elles font.
LE ROI. — Eh. bien, mon cher duc, enseignez donc à votre
belle cousine à consentir de fermer les yeux pour moi.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Je le veux bien, seigneur, si
vous voulez lui enseigner à comprendre ce que je vais
dire. Les filles sont comme les mouches qui, pendant
les chaleurs de l'été, sont fières et rétives ; mais une fois
la Saint-Barthélémy passée, elles semblent aveugles,
quoiqu'elles aient leurs yeux : alors elles souffrent qu'on
les touche, tandis qu'auparavant elles fuyaient jusqu'aux
regards.
LE ROI. — Le sens de cela, c'est que me voilà forcé d'at-
tendre le temps et un été bien chaud. Enfin, du moins,
je puis prendre la mouche, votre cousine, et la faire
consentir à être aveugle.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Gommc restl'amour, seigneui-,
avant d'aimer.
LE ROI. — Il est vrai : et vous avez bien des grâces à
rendre à l'amour sur mon aveuglement, qui m'empêche
de voir un si grand nombre de belles villes françaises, à
cause d'une belle fille de France qui se trouve entre
elles et moi.
LE ROI DE FRANCE. — Seigneur, ce n'est qu'en perspec-
tive que vous voyez ces villes : elles sont devenues au-
tant de pucelles ; car elles ont toutes une ceinture de
murailles vierges, que la guerre n'a encore jamais for-
cées.
LE ROI.— Catherine sera-t-elle ma femme?
LE ROI DE FRANCE. — Oui, commo VOUS le désirez.
LE ROI. — Je suis satisfait. Ainsi ces villes pucelles dont
VOUS parlez peuvent lui rendre grâce. Si la beauté vierge
230 HENRI V.
qui s'est trouvée sur ma route s'oppose à l'accomplisse-
ment de mes désirs de conquête, elle me promet de
combler mes vœux d'amour.
LE ROI DE FRANCE. — Nous avons conscnti à toutes les
conditions raisonnables.
LE ROI. — Cela est-il vrai, mes lords d'Angleterre?
WESTMORELAND. — Le roi a accordé tous les articles :
d'abord sa fille, et ensuite tout le reste, dans toute la
rigueur des termes.
EXETER. — Il n'y a qu'une chose à laquelle il n'a pas
consenti : c'est l'article où Votre Majesté demande que
le roi de France, ayant l'occasion d'écrire au sujet de
quelques provisions d'oiïices, traite Votre Altesse dans
la formule suivante, en ajoutant ces termes français :
Notre très- cher fils Henri d Angleterre^ héritier de France;
et en latin, ainsi : Prxclarissimus filius noster Henricus,
Rex Angliœ et hseres Francise.
LE ROI DE FRANCE. — Cependant, mon frère, je ne l'ai
pas si fort refusé, que si vous le désirez absolument, je
n'y souscrive encfore.
LE ROI. — En ce cas, je vous prie, d'amitié et en bonne
alliance, de laisser cet article passer avec les autres : et
pour conclusion, donnez-moi votre fille.
LE ROI DE FRANCE. — Prenez-la, mon fils; et, de son
sang, donnez-moi des enfants qui puissent enfin étein-
dre la haine qui a si longtemps subsisté entre ces deux
royaumes, rivaux jaloux, toujours en querelle, et dont
les rivages mêmes pâlissent à la vue du bonheur l'un de
l'autre. Puisse cette union établir dans leur sein l'har-
monie et une paix digne de deux monarques chrétiens !
Puisse la guerre ne plus présenter jamais son épée tirée
entre la France et l'Angleterre 1
TOUS LES SEIGNEURS. — Amen '
LE ROI.— A présent, chère Catherine, soyez la bien-
venue. (A l'assemblée.) Et soyez-moi tous témoins qu'ici
l'embrasse mon épouse et ma reine.
(Fanfares.)
ISABELLE. — Que Dicu, le premier auteur de tous les
mariages, confonde en un seul vos deux royaumes et
ACTE V, SCÈNE II. 231
VOS deux cœurs! Comme l'époux et l'épouse, quoique
deux êtres séparés, n'en font plus qu'un par l'amour,
qu'il règne de même entre la France et l'Angleterre une
si parfaite union, que jamais aucun acte malfaisant ne
l'altère. Que la cruelle jalousie, qui trouble trop souvent
la couche des mariages fortunés, ne vienne jamais se
glisser dans le pacte de ces royaumes, pour les désunir
par un divorce fatal ! que l'Anglais accueille le Français
en Anglais, et le Français l'Anglais en Français! — Dieu
exauce ce vœu !
TOUS ENSEMBLE. — Qu'il l'exaucc !
LE ROI. — Préparons-nous pour notre hymen. — Ce jour,
duc de Bourgogne, sera celui où nous recevrons votre
serment et celui de tous les pairs pour garants de notre
union : ensuite je jurerai ma foi à Catherine {s' adressant
à elle), et vous me jurerez la vôtre. Et puissent tous nos
serments être fidèlement gardés et suivis du bonheur !
LE CHOEUR. — Jusqu'ici au moyen d'une plume grossière
et inhabile notre noble auteur a poursuivi son histoire.
Courbé sous le poids de sa tâche, obligé de resserrer dans
un champ étroit les plus grands personnages, et de ne
montrer que par intervalles quelques points du cours de
leur gloire, il demande votre indulgence. Henri, cet
astre de l'Angleterre, n'a vécu que peu de jours ; mais
ce court espace, il l'a rempli d'une gloire immense. La
Fortune avait forgé l'épée avec laquelle il conquit le
plus beau jardin de l'univers, dont il laissa son fils le
maître souverain. Henri YI, couronné dans les langes de
l'enfance roi de France et de l'Angleterre, monta après
lui sur le trône ; mais tant de mains embarrassèrent les
rênes de son gouvernement, qu'elles laissèrent échapper
la France, et firent couler le sang de l'Angleterre. Nous
vous avons souvent offert ces tableaux sur notre théâtre :
daignez donc faire à celui-ci un accueil favorable '.
' Il y eut une pièce composée sur le même sujet (Henri V) vers
le temps de Shakspeare, mais on ne sait pas positivement si elle
parut avant ou après son Henri V. Il paraît cependant assez pro-
bable qu'elle est antérieure. Cette pièce anonyme est fort couite
et très-médiocre.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNlhH ACTE.
T. \ri IS*
HENRI VI
TRAGÉDIE
PBEMIERE PARTIE.
jS^OTICE
80» LES PREMIERE, SECONDE ET TROISIEME PARTIKfl
DE HENRI VI
Les trois parties de Henri VI ont été, parmi les ériiteurs et com-
mentateurs de Shakspeare, un sujet de controverse qui n'est point en-
core éclairci, ni peut-être même épuisé; plusieurs d'entre eux ont
pensé que la première de ces pièces ne lui appartenait en aucune
façon ; d'autres, en moindre nombre, lui ont aussi disputé l'invention
originale des deux dernières, que, selon eux, il n'aurait fait que re-
toucher, et dont la conception primitive appartiendrait à un ou à
deux autres auteurs. Aucune des trois pièces n'a été imprimée du
vivant de Shakspeare, ce qui ne prouve rien, car il en est de même
de plusieurs autres omTages dont personne ne conteste l'authenticité,
mais ce qui laisse du moins toute latitude au doute et à la dis-
cussion.
La faiblesse générale de ces trois compositions, où l'on ne trouve
qu'un petit nombre de scènes qui rappellent la touche du maître, ne
serait pas non plus un motif sufDsant pour les attribuer à une autre
main que la sienne; car, dans le cas où elles lui appartiendraient, ce
seraient ses premiers ouvrages : circonstance qui expliquerait assez
leur infériorité, du moins en ce qui regarde la conduite du drame,
la liaison des scènes, l'art de soutenir et d'augmenter progressive-
ment l'intérêt, en ramenant toutes les diverses parties de la compo-
sition à une impression unique qui s'avance et s'accroît, comme le
fleuve grossit à chaque pas des eaux que lui envoient les divers points
de rhorizuu. Tel est en etlet le caractère de Shakspeare dans ses
236 NOTICE
grandes pompositions, et ce qui manque essentiellement aux trois
parties de Henri VI, surtout à la première. Mais ce qui y manque
également, ce sont les défauts de Shakspeare, cette recherche, cette
emphase auxquelles il n'a pas toujours échappé dans ses plus beaux
omTages, résultat presque nécessaire de la jeunesse des idées qui,
étonnées pour ainsi dire d'elles-mêmes, ne savent comment épuiser
le plaisir qu'elles trouvent à se produire ; il serait étrange quç les
premiers essais de Shakspeare en eussent été exempts.
Il faut cependant distinguer ici, entreles trois parties de Henri VI,
ce qui concerne la première à laquelle on croit que Shakspeare a
été presque entièrement étranger, et ce qui a rapport aux deux
autres dont on ne lui dispute que l'invention et la composition ori-
ginale, en reconnaissant qu'il les a considérablement retouchées.
Voici les faits.
En 1623, c'est-à-dire sept ans après la mort de Shakspeare, parut
la première édition complète de ses oemTes. Quatorze de ses pièces
seulement avaient été imprimées de son vivant, et les trois parties de
Henri F/ n'étaient pas du nombre; elles parurent en 1623, dans
l'état où on les donne aujourd'hui, et toutes trois attribuées à Shak-
speare, quoique déjà, à ce qu'il paraît, une espèce de tradition lui
disputât la première. D'un autre côté, dès l'an 4 600, avaient été pu-
bliées, sans nom d'auteur, par Thomas Mellington, libraire, deux
pièces intitulées, l'une The first part of the contention of the two
famous fjiOuses of York and Lancaster, wilh the dealh of the good
duke Humphrey, etc.'; l'autre: The true tragedy of Richard duke
of York and death of good king Henry the sixlh^. De ces deux
pièces^ l'une a servi de moule, si on peut s'exprimer ainsi, à la se-
conde partie de Henri VI, l'autre à la troisième. La marche et la
coupe des scènes et du dialogue s'y retrouvent à quelques légères
différences près ; des passages entiers ont été transportés textuelle-
ment des pièces originales dans celles que nous a données Shak-
speare sous le nom de Seconde et troisième partie de Henri VI. La
plupart des vers ont été simplement retouchés, et quelques-uns
seulement, en assez petit nombre, ont été entièrement ajoutés.
En 4 619, c'est-à-dire trois ans après la mort de Shakspeare, ces
deux pièces originales furent réimprimées par un libraire nommé
* La première partie de la querelle des deux fameuses maison$
d'York et de Lancaster, avec la mort du bon duc Humphrey, etc.
' La vraie tragédie de Richard, duc d'York, et la mort du bon roi
Henri VI.
SUR HENRI VI. 237
Parier, et cette fois avec le nom du poëte. Dès lors s'établit parmi
les critiques l'opinion qu'elles appartenaient à Shakspeare, et de-
vaient être regardées, soit comme une première composition qu'il
avait lui-même re\'ue et corrigée, soit comme une copie imparfaite
j)riseà la représentation, et livrée en cet état à l'impression; ce qui
arrivait assez souvent, dans ce temps-là, les auteurs étant peu dans
l'usage de faire imprimer leurs pièces. Cette dernière opinion a été
longtemps la plus générale ; cependant elle ne peut guère soutenir
l'examen, car, comme l'observe M. Malone, celui de tous les com-
mentateurs qni a jeté le plus de jour sur la question, un copiste mal-
adroit retranche et estropie, mais il n'ajoute pas ; et les deux pièces
originales contiennent des passages, même quelques scènes assez
courtes, qui ne se retrouvent plus dans les autres. D'ailleurs, rien
n'y porte l'empreinte d'une copie mal faite ; la versification en est
régulière, le style en est seulement beaucoup plus prosaïque que celui
des passages qui appartiennent indubitablement à Shakspeare : d'où il
résulterait que le copiste aurait précisément omis les traits les plus
frappants, les plus propres à saisir l'imagination et la mémoire.
Resterait donc seulement la supposition d'une première ébauche,
perfectionnée ensuite par son auteur. Entre les preuves de détail
qu'amasse M. Malone contre cette opiuion, et qui ne sont pas toutes
également concluantes, il en est une cependant qui mérite d'être prise en
considération, c'est que les pièces originales sont évidemment tirées de
la chronique de Hall, tandis que c'est HoUinshed qu'a toujours suivi
Shakspeare, ne prenant jamais de Hall que ce qu'en a copié Ilollin
shed. Il n'est pas ^Taisemblable que, s'il eût puisé dans Hall ses
premiers ou\Tages, il eût ensuite quitté l'original pour le copiste.
Ces deux opinions rejetées, il faut supposer que Shakspeare aurait
emprunté sans scrupule, à l'ouNTage d'un autre, le ibnd et l'étolTe
qu'il aurait ensuite enrichis de sa broderie; ses nombreux emprunts
aux auteurs dramatiipies de son temps rendent celte supposition
très-facile à admettre, et voici un fait qui, dans cette occasion spé-
ciale, équivaut presque à une preuve de sa légitimité. Et d'abord il
faut savoir que les deux pièces originales imprimées en 1600 exis-
taient dès 1593, car on les trouve à cette époque enregistrées sous
le même titre^ et avec le vom du même libraire, dans les registres
du stationer, espèce de syndic de la corporation des libraires, im-
primeurs, etc., patenté par le gouvernement, et chargé de l'annonce
des ouvTages destinés à l'impression. Quelle cause relarda jusqu'en
1600 la publication de ces deux pièces, c'est ce qu'il est inutile en
ce moment de discuter; ma's cette oreuve de l'ancienneté de leur
238 NOTICE
existence acquiert, dans la question qui nous occupe, une impor-
tance assez grande par le passage suivant d'un pamphlet de Greeni,
auteur très-fécond mort au mois de septembre 1592. Dans ce pam-
phlet, écrit peu de temps avant sa mort, et imprimé aussitôt après,
comme il Tavaitordonnépar son testament, Green adresse ses adieux
et ses conseils à plusieurs de ses amis, littérateurs comme lui;robjel
de ses conseils est de les détourner de travailler pour le théâtre,
s'ils veulent éviter les chagrins dont il se plaint. Un des motifs qu'il
leur donne, c'est l'imprudence qu'il y aurait à eux de se fier aux
acteurs; car, dit-il, « il y a là un parvenu, corbeau paré de nos
« plumes, qui, avec son cœur de tigre recouvert d'une peau d'ac-
« teur^, se croit aussi habile à entier {to bombasle) un vers blanc
€ que le meilleur d'entre vous, et devenu absolument un Johannes
« factotum, est, dans sa propre opinion, le seul shake-scene^ du
« pays. » Ce passage ne laisse aucun doute sur les emprunts faits
à Green par Shakspoare dès 1592; et comme les Henri F/ sont les
seules pièces de notre poète qu'on croie pouvoir placer avant cette
époque, la question paraîtrait à peu près résolue; en même temps
que la citation faite par Green, à cette occasion, d'un vers de la
pièce originale, prouverait que c'était là ce qui lui tenait au cœur.
Il est donc assez vraisemblable que Shakspeare, acteur alors et n'exer-
çant encore l'activité de son génie qu'au profit de sa troupe, aura
essayé de remettre au théâtre, avec plus de succès, des pièces déjà
connues, et dont le fond lui présentait quelques beautés à faire va-
loir. Les pièces appartenant alors, selon toute apparence, aux co-
médiens qui les avaient achetées, l'entreprise était naturelle, et le
succès des Henri VI aura été probablement le premier indice sur la
foi duquel un génie qui ignorait encore ses propres forces aura osé
s'élancer dans la carrière.
Pour s'expliquer ensuite comment Shakspeare, reprenant ainsi en
sous oeuvre ks deux pièces dont il a fait la seconde et la troisième
partie de Henri VI, n'aurait pas fait le même travail sur la pre-
mière, il suffirait de penser que cette première partie était alors en
possession du théâtre avec un succès assez grand pour que l'intérêt
des acteurs n'y demandât aucun changement. Cette supposition est
1 Green's groat's uwrih of with, etc.
» Allusion à un vers de l'ancienne pièce The first pari of the
contentions, etc.
O tyger's heart wrapt in a woman'b hide.
• Shake-scene isecoue-scène), pour shakespear (secoue-lance).
SUR HENRI VI. 239
appuyée par un passage d'un pamphlet de Thomas Nashe' où par-
lant du brave Talbot: « Combien, dit-il, se serait-il réjoui de penser
<• qu'après avoir reposé deux cents ans dans la tombe, il triomphe-
« rait de nouveau sur le théâtre, et que ses os seraient embaumés de
« nouveau (en diflereutes fois) des larmes de dix mille spectateurs
« au moins, qui le verraient tout fraîchement blessé dans la per-
« sonne du tragédien qui le représente ! « Nashe, intime ami de Green,
n'aurait probablement pas parlé sur ce ton d'une pièce de Shak-
speare, et peut-être est-ce le succès même de cette pièce qui aura
engagé Shakspeare à rendre les deux autres dignes de le partager;
mais, dans cette supposition même, il serait difficile de ne pas croire
que, soit avant, soit plus tard, Shakspeare n'ait pas relevé, par quel-
ques touches, le coloris d'un ouvrage qui n'avait pu plaire à ses
contemporains que parce que Shakspeare ne s'était pas encore mon-
tré. Ainsi, les scènes entre Talbot et son lils doivent être de lui, ou
bien il faudrait croire qu'avant lui existait, en Angleterre, un auteur
dramatique capable d'atteindre à cette touchante et noble vérité
dont bien peu, après lui, ont entrevu le secret. Rien n'est plus beau
que cette peinture des deux héros, l'un mourant, l'autre à peine né
à la vie des guerriers ; le premier, rassasié de gloire, et, dans son
anxiété paternelle, occupé de sauver plutôt la vie que l'honneur
de son fils ; l'autre, sévère, inflexible, et ne songeant à prouver son
affection filiale que par la mort qu'il est déterminé à chercher auprès
de son père, et par le soin qu'il aura de conserver ainsi l'honneur de
sa race. Cette situation, variée par toutes les alternatives de crainte
et d'espérance que peuvent offrir les chances d'une bataille où le
père sauve son fils, où le fils est ensuite tué loin de son père, offre
presqu'à elle seule l'intérêt d'un drame, et tout porte à croire que
Shakspeare ajouta cet ornement à une pièce que son étroite con
nexion avec celles qu'il avait refaites associait pour ainsi dire à ses
œuvres. 11 faut remarquer d'ailleurs que les scènes entre Talbot et
son filssont presque entièrement en vers rimes, ainsi qu'il s'en trouve
uo grand nombre dans les ouvrages de Shakspeare, tandis que, dans
le reste de la pièce, et dans les deux pièces qui paraissent destinées
à lui faire suite, il ne se trouve presque aucune rime. La scène qui,
dans la première partie de Henri VI, en contient le plus est celle où
l'on voit Morlimer mourant dans sa prison ; aussi pourrait-on penser
qu'elle a reçu au moins des additions de la main de Shakspeare : ces
additions et quelques autres peut-être, bien qu'en petit nombre, au-
* PUrce pennyleas, his supplication to the devil; lc98.
240 NOTICE
ront pu fournir, aux éditeurs de 1623, une raison qui leur aura para
suffisante pour ranger, au nombre des ou\Tages d'un poëte qui avait
tué tous les autres, une pièce qui devait tout son mérite à ce qu'il
y avait ajouté, et qui se joignait d'ailleurs nécessairement à deux
autres ouvrages où il avait trop mis du sien pour qu'on pût les re-
trancher de ses œuvres.
QuaiU à l'insertion du nom de Slialispeare dans l'édition, donnée
par Pavier, des deux pièces originales, il est aisé de l'expliqujer par
une fraude de libraire, fraude extrêmement commune alors, et qui
a été pratiquée à l'égard de plusieurs omxages dramatiques com-
posés sur des sujets qu'avait traités Shakspeare, et qu'on espérait
vendre à la faveur de son nom. Ce qui rend la chose encore plus
vraisemblable, c'est que cette édition est srns date, bleu qu'on sache
qu'elle parut en 1619, ce qui pouvait être une petite habileté du
libraire pour laisser croire qu'elle avait paru du vivant de l'auteur
dont il empruntait le nom.
On ignore l'époque précise de la représentation de la première
partie de Henri VI, qui, selon Malone, a d'abord porté le nom de
Pièce historique du roi Henri VP. Le style de cette pièce, excepté
ce qu'on peut attribuer à Shakspeare, porte le même caractère
que celui de tous les ouvrages dramatiques de cette époque qui ont
précédé ceux de notre poêle, une construction grammaticale fort
irrégullère, le ton assez simple mais sans noblesse, et la versifica-
tion assez prosaïque. L'intérêt, assez médiocre quoique la pièce offre
un grand mouvement, est d'ailleurs fort diminué pour nous par la
ridicule et grossière absurdité du rôle de Jeanne d'Arc, qui du reste
peut nous donner l'idée la plus exacte du sentiment avec lequel les
chroniqueurs anglais ont écrit l'histoire de cette fille héroïque, et
des traits sous lesquels ils l'ont représentée : en ce sens la pièce est
historique.
La seconde partie de Henri VI, beaucoup plus intéressante que
la première, n'est pas conduite avec beaucoup plus d'art; des mono-
logues y sont continuellement employés à exposer les faits; les sen-
timents s'expriment dans des aparté. Les scènes, séparées par des
intervalles considérables (la pièce entière renferme un espace de dix
ans), ne présentent entre elles aucun lien; on n'y aperçoit aucun de
ces efforts que Siiakspcare a faits, dans la plupart de ses autres ou-
vrages, pour les unir, quelquefois même aux dépens de la vraii^em-
blance; et comme en même temps rien n'avertit de ce qui les sépare,
t The historical play ofkinq Henri the sùcth.
SUR HENRI VI. 241
on est souvent étonné de se trouver, sans l'avoir remarqué, trans-
porté à des années de distance de révénenient qu'on vient de voii
finir. Les diverses parties de la pièce ne tiennent pas non plus essen-
tiellement les unes aux autres, défaut très-rare dans les ouvrages
incontestablement reconnus pour être de la main de Shakspeare
Ainsi l'aventure de Simpcox est absolument hors d'œuvre; celle de
l'armurier et de son apprenti ne se rattache que faiblement au sujet,
et les pirates qui mettent Sullolk à mort ne se rattachent en rien au
reste de l'intrigue. Quant à la partie des caractères, il s'en faut de
beaucoup qu'elle réponde au talent ordinaire de Shakspeare; on ne
peut nier qu'il n'y ait du mérite dans la peinture de Henri, ce
prince dont les sentiments pieux et la constante bonté parviennent
presque toujours à nous intéresser malgré le ridicule de cette fai-
blesse et de cette pauvreté d'esprit qui touchent à l'imbécillité : le
rôle de Marguerite est assez bien soutenu ; mais cet excès de fausseté,
envers son mari sort des bornes de la vraisemblance, et ce n'est pas
Shakspeare, du moins dans son bon temps, qui eût donné, à deux
criminels tels que Marguerite et Suflblk, des sentiments aussi ten-
dres que ceux de leur dernière entrevue. Pour Warwick et Salis>
bury, ce sont deux caractères sans aucune espèce de liaison, et im-
possibles à expliquer.
Que Shakspeare soit ou non l'auteur de la pièce intitulée : The
(irst contention^ etc., la seconde partie de Henri VI est entièrement
calquée sur cet ouvrage. Shakspeare n'en a cependant pris textuel-
lement qu'une assez petite partie, et particulièrement les scènes cou-
pées en dialogue rapide, comme celle de l'aventure de Simpcox, le
combat des deux artisans, la dispute de Glocester et du cardinal à la
chasse ; il a fait peu de changements dans ces morceaux, ainsi que
dans une partie de la révolte de Cade. Cependant cette scène d'un
horrible elfet, où l'on voit le lord Say entre les mains de la popu-
lace, est presque entièrement de Shakspeare. Quant aux discours
un peu longs, il les a plus ou moins retouchés, et la plupart mémo
lui appartiennent entièrement, comme ceux de Henri en laveur de
(jlocester, ceux de Marguerite à son mari, une grande partie de la
défense de Glocester, des monologues d'York, et presque tout le
rôle du jeune Clilford. U n'est pas difficile d'y reconnaître la main
de Shakspeare, à une poésie plus hardie, plus brillante d'inis^es,
moins exempte peut-être de cet abus d'esprit que Shakspeare ne pa-
raît pas avoir emprunté aux poêles dramatiques de l'époque. Du
reste, sauf un certain nombre d'anachronisnies communs à tous les
ouvrages de .Shakspeare, celui-ci est assez fidèle à l'histoire, et la
T. vil. 'G
242 NOTICE
lecture des chroniques a donné, en ce temps, aux auteurs de pièces
historiques un caractère de vérité et des moyens d'intérêt que les
hommes supérieurs peuvent seuls tirer des sujets d'invention.
La troisième partie de Henri VI comprend depuis le printemps
de l'année '1433 jusqu'à la fin de l'année 1471, c'est-à-dire un es-
pace d'environ seize ans, pendant lesquels ont été livrées quatorze
batailles qui, selon un compte probablement très-exagéré, ont coûté la
vie à plus de quatre-vingt mille combattants. Aussi le sang ellesmorts
ne sont-ils pas épargnés dans cette pièce, bien que, de ces quatorze
batailles, on n'en voie ici que quatre, auxquelles l'auteur a eu soin
de rapporter les prmcipaux faits des quatorze combats: ces faits
sont, pour la plupart, des assassinats de sang-froid accompagnes
de circonstances atroces, quelquefois empruntées à l'histoire, quel-
quefois ajoutées par l'auteur ou les auteurs. Ainsi la circonstance
du mouchoir trempé dans le sang de PiutlanJ, et donné à son père
York pour essuyer ses larmes, est purement d'invention ; le carac-
tère de Richard est également d'invention dans celle pièce et dans
la précédente. Richard était beaucoup plus jeune que son frère
Rutland dont on l'a fait l'aîné, et il ne peut avoir eu aucune part
aux événements sur lesquels se fondent les deux pièces; son carac-
tère y est d'ailleurs bien annoncé et bien soutenu. Celui de Mar-
guerite ne se dément point ; et celui de Henri, à travers les progrès
de sa faiblesse et de son imbécillité, laisse encore apercevoir de
temps en temps ces sentiments doux et pieux qui ont jeté sur lui de
l'inlérèt dans la première partie. Ces portions de son rôle appar-
tiennent entièrement à Shakspeare, ainsi que la plus grande partie
des médilalions de Henri pendant la bataille de Towlon, son dis-
cours au lieutenant de la Tour, sa scène avec des gardes-chasse, etc.;
ces morceaux ne se trouvent point ou sont à peine indiqués
dans la pièce originale. H est aisé de reconnaître les passages
ajoutés, car ils se distinguent par un charme et une naïveté d'images
que n'offre nulle part ailleurs le style de l'ouvrage original. Quelque-
fcis aussi les endroits retouchés par Shakspeare, soit sur son ouvrage,
soit sur celui d'un autt-e, se font remarquer par la recherche d'esprit
qui lui est familière, et qui n'est pas ici compensée par celte consé-
quence et cette cohérence des images qui, dans ses bons ouvrages
accompagnent presque toujours ses subtilités. C'est ce qu'on peut
reniarquer, par exemple, dans les regrets de Richard sur la mort
de son père; il serait dillicile de les atlribuor à d'autres qu'à Shak-
speare, tant ils portent son empreinte; mais il serait égaleuu'jil
dilïiùle de les attribuer à ses mcillcin-s temps, et leur iuiperl'eclio.'».
SUR HENRI Vl. 243
pourrait servir encore à prouver que les trois parties de Henri VI,
telles que nous les avons aujourd'hui, nous oIFrent, non pas Sliak-
speare corrigé par lui-même dans la maturité de son talent, mais
Siiakspeare employant le premier essai de ses forces à corriger les»
ou\Tages des autres. 11 a au reste beaucoup moins retouché cette
pièce-ci que la précédente, qui probablement lui a paru plus digne
de ses efforts; excepté le discours de Marguerite avant la bataille de
Tewksbury, une partie de la scène d'Edouard avec lady Gray, et
quelques autres passages peu importants, on n'en peut guère ajouter
d'autres à ceux qui ont déjà été cités comme appartenant entière-
ment à l'ouvrage corrigé. La plus grande partie de la pièce originale
y est textuellement reproduite; on y retrouve de même le décousu
qui a pu frapper dans la première et la seconde partie. Les hor-
reurs accumulées dans celle-ci ne laissent pas d'être peintes avec
une certaine énergie, mais bien éloignée de cette vérité profonde
que, dans ses beaux omTages, Shakspeare a su, pour ainsi dir.
tirer des entiailles mêmes de la nature.
HENRI VI
TRAGEDIE
PREHISRE PARTIB
PERSONNAGES
LE ROI HENRI VI.
LE DUC DE GLOCESTER, oncle du
roi, et protecteur.
LE DUC DE BEDFORD, oncle du
roi, et régent de France.
THOMAS DE BEA (FORT, duc
d'Exeter, prand-oncle du roi.
HENRI DE BEAUFORT. grand-
oncle du roi. évêque de Winchester
et ensuite cardinal.
JEAN DE BEAUFORT, duc de
Somerset.
RICHARD PLANTAGENET, fils aîné
de Richard, premièrement comte de
Cambridge, ensuite duc d'York.
LE COMTK DE WARWICK.
LE CO.MTE DE SALISBURY.
LE COMTE DE SUFFOLK.
LORD TALBOT, ensuite comte de
Shrewsbury.
JEAN TALBOT. son fils.
ED.MOND MORTIMER, comte des
Marches.
LE GEOLIER DE MORTIMER.
UN HOMME DE LOI.
SIR JEAN FA.STOLFFE.
SIR WILLIAM LUCY.
SIR WILLIAM GL.4NSDALE.
SIR THOMAS GARGRAVE.
WOODVILLE, lieutenant de la Tour
de Londres.
LE LORD MAIRE de Londres.
La scène est tantôt en An
VERNO>f, de la rose blanche, oo
faction d'York.
B.ASSET, de la rose rouge, ou faction
de Lancastre.
CH .ARLES, dauphin, depuis roi de
France.
RENE, duc d'Anjou, et roi titulaire de
Naples.
LE DUC DE BOORGOGNE.
LE DUC D'ALENÇON.
LE BATARD D ORLÉANS.
LE GOUVERNEUR DE PARIS.
LE .MAITRE CANONNIER de lavillt
d'OrJeans, et son fils.
LE GENER.AL des troupes françaises
à Bordeaux.
UN SERGFNT français.
UN PORTIER.
UN VIEUX BERGER, pèrede Jeanne
d'Arc, la Piicelle.
MARGUERITE, fille de René, et
ensuite femme de Henri VI, et reine
d'Angleterre.
JEANNE, la Pucelle, dite communé-
pient Jeanne d'Arc.
DÉ-MON.S aux ordres de la Pucelle.
LA CO.MTE SSE D'AUVERGNE.
Lords, gardiens de la tour, HÉRAnxs,
CAPITAINES, SOLDATS, COURRIERS, KT
AUTRES SUIVANTS, TANT ANGLAIS QUB
FRANÇAIS.
gleterre, tantôt en France.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Abbaye de Westminster.
Marche funèbre. Le corps du roi Hevri V, découvert, erpotè
solennellement, entouré des DUCS DE BEDFORD DE
GLOCESTER ET D'EXETER, DU COMTE DE WAR-
WICK, DE L'EVÉQUE DE WINCHESTER, DE HÉ-
RAUTS, ETC.
BEDFORD. — Que les cieux soient tendus de noir! que le
jour cède à la nuit ! comètes, qui amenez les révolutions
T. VII.
m*
240 HEXRI VT.
dans les siècles et les Etats, secouez dans le firmament
vos tresses de cristal, et châtiez-en les étoiles rebelles
qui ont conspiré la mort de Henri, de Henri V, trop il lus
tre pour qu'il vécût longtemps ! Jamais l'Angleterre n"a
perdu un si grand roi.
GLOCESTER. — Avaut lui , l'Angleterre n'avait jamais eu
de roi. Il avait de la vertu et méritait de commander.
Son épée, quand il la brandissait, éblouissait les yeux
de ses éclairs. Ses bras s'ouvraient plus largement que
les ailes du dragon : ses yeux, quand ils étincelaient du
feu de la colère, étourdissaient, repoussaient plus sûre-
ment ses ennemis que le soleil du midi lançant ses brû-
lants rayons sur leurs visages. Que dirais-je? Ses exploits
sont au-dessus des récits. Jamais il n'a levé son bras
qu'il n'ait conquis.
EXETER. — Nous portoHS le deuil avec du noir; pour-
quoi ne le portons-nous pas avec du sang? Henri est
mort et ne revivra jamais. Nous entourons un cercueil
de bois, et nous honorons de notre glorieuse présence
la honteuse victoire de la mort, comme des captifs en-
chaînés à un char de triomphe. Oui accuserons-nous?
maudirons-nous les astres du malheur qui ont ainsi
conspiré la ruine de notre gloire ? ou faut-il croire que
les rusés enchanteurs et magiciens français épouvantés
auront, par des vers magiijues, amené sa perte?
WINCHESTER. — C'était un roi chéri du Roi des rois. Le
terrible jour du jugement ne sera pas si terrible pour
les Français que l'était sa vue. Il a livré les batailles du
Dieu des armées : ce sont les prières de l'Église qui assu-
raient ses succès.
GLOCESTER.— L'Église? Où est-elle? Si les ministres de
l'Église n'avaient pas prié, le fil de ses jours ne se serait
pas usé si vite. Vous n'aimez qu'un prince efféminé, que
vous puissiez gouverner comme un jeune écolier.
WINCHESTER. — GloccsieF, quoi que nous aimions, tu
es protecteur de l'Angleteire, et tu aspires à gouverner
le prince et le royaume ; ta femme est hautaine : elle
exerce sur toi plus d'empire que Dieu ou les ministres
de la religion n'en pourraient jamais avoir.
ACTE I, SCÈNE I 2'i7
GLOCESTER.— Ne uomme point la religion, car tu aimes
la chair : et, dans tout le cours de l'année, tu ne vas
jamais à l'église, si ce n'est pour prier contre tes enne-
mis.
BEDFORD. — Cessez, cessez ces querelles, et tenez vos
esprits en paix. — Marchons vers l'autel. — Hérauts, sui-
vez-nous.— Au heu d'or, nous offrirons nos armes, puis-
que nos armes sont mutiles à présent que Henri n'est
plus. — Postérité, attends-toi à des années malheureuses:
tes enfants suceront les larmes des veux de leurs mères,
notre ile nourrira ses fils de douleurs et de pleurs, et
il ne restera que les femmes pour pleurer les morts. 0
Henri V , j "invoque ton ombre ! fais prospérer ce royaume :
préserve-le des troubles civils ; lutte dans les cieux con-
tre les astres ses ennemis; et ton âme sera au firmament
une constellation bien plus glorieuse que celle de Jules
César, ou la brillante
(Entre un messager.}
LE MESSAGER. — Salut à VOUS tous, liouorables lords. Je
vous apporte de France de tristes nouvelles de pertes,
de carnage et de déroute. La Guyenne, la Champagne,
Reims, Orléans, Rouen, Gisors, Paris, Poitiers, sont ab-
solument perdus.
REDFoun. — Qu'oses-tu dire, homme, devant le corps
de Henri ? Parle bas, ou la perte de ces grandes villes
lui fera briser son cercueil, et il se lèvera du sein de la
mort.
GLOCESTER. — Paris perdu? Rouen perdu? Si Henri
était rappelé à la vie, ces nouvelles lui feraient de nou-
veau rendre l'âme.
EXETER.— Et comment les avons-nous perdus? Quelle
trahison....
LE MESSAGER. — Aucuue traliison, mais disetted'hommes
et d'argent. Voici ce que murmurent entre eux les sol-
dats : « Que vous fomentez ici différentes factions ; et que,
' tandis qu'il faudrait mettre en mouvement une armée
et combattre, vous disputez ici sur le choix de vos géné-
raux. L'un voudrait traîner la guerre à peu de frais;
Vautre voudrait voler d'un vol rapide, et manque d'ailes.
2i8 HENRI VI.
Un troisième est d'avis que, sans aucune dépense, on
peut obtenir la paix avec de belles et trompeuses pa-
roles. » Réveillez-vous, réveillez-vous, noblesse d'Angle-
terre ! Que la paresse ne ternisse pas l'honneur que vous
avez récemment acquis! Les fleurs de lis sont arrachées
de vos armes, et la moitié de l'écusson d'Angleterre est
cjupée.
EXETER, — Si nous manquions de larmes pour ce con-
voi funèbre, ces nouvelles les appelleraient par torrents.
BEDFORD. — C'est moi qu'elles regardent : je suis régent
de France. — Donnez-moi mon armure ; je vais combattre
pour ressaisir la France. — Loin de moi ces honteux vê-
tements de deuil! Je veux que les Français aient, non
point des yeux, mais des blessures pour pleurer leurs
malheurs un moment interrompus.
(Entre un autre messager.)
LE DEUXIÈME MESSAGER. — Milords, lisez ces lettres pleines
de revers. La France entière s'est soulevée contre les
Anglais, excepté quelques petites villes de nulle impor-
tance. Le dauphin Charles a été couroimé roi à Reims :
le bâtard d'Orléans s'est joint ù. lui. René, duc d'Anjou,
épouse son parti : le duc d'Alençon vole se ranger à ses
Nîùtés.
EXETER. — Le dauphin couronné roi! Tous volent à
iui! Oh! où fuir pour cacher notre honte?
GLOCESTER. — Nous uc fuirons que vers nos ennemis.
Bcdford, si tu temporises, j'irai, moi, faire cette guerre.
BEDFORD. — Glocester, pourquoi doutes-tu do mon ar-
deur? J'ai déjà levé dans mes pensées une armée qui
inonde déjà la France.
(Entre un troisième messager.)
LE TROisiÈ.ME MESS.\GER. — Mcs respcctables lords, pour
ajouter encore aux larmes dont vous arrosez le cercueil
du roi Henri, je dois vous instruire d'un fatal combat
livré entre l'intrépide Talbot et les Français.
WINCHESTER. — Comiueiit? où Talbot a vaincu, n'est-ce
pas?
LE TROISIÈME MESS.vGER. — Oh uon ! OÙ lord Talbot a été
défait : je vais vous en raconter les détails. Le 10 août
ACTE I, SCENE V. 249
dernier, ce redoutable lord, se retirant du siège d'Or-
léans, ayant à peine six mille soldats, s'est vu enveloppé
et attaqué par vingt-trois mille Français; il n'a pas eu le
temps de ranger sa troupe : il manquait de pieux à pla-
cer devant ses archers; faute de pieux, ils ont arraché
des haies des bâtons pointus, et les ont fichés en terre, à
la hâte et sans ordre, pour empêcher la cavalerie de fon-
dre sur eux. Le combat a duré plus de trois heures ; et
le vaillant Talbot, avec son épée et sa lance, a fait des
miracles au-dessus de la pensée humaine; il envoyait
par centaines les ennemis aux enfers, nul n'osait lui
faire face. Ici, Là, partout, il frappait avec rage : les
Français criaient que c'était le diable en armes. Tous
restaient immobiles d'étonnement et les yeux fixés sur
lui. Ses soldats, animés par son courage indomptable,
ont crié tous ensemble : Talbot! Talbot/ et se sont préci-
pités au fort de la mêlée. De ce moment la victoire était
décidée si sir Jean Fastolffe n'avait joué le rôle d'un
lâche. Il était dans l'arrière-garde et placé sur les der-
nières lignes, avec ordre de le suivre et de le soutenir;
mais il a fui lâchement sans avoir frappé un seul coup.
De là la défaite générale et le carnage. Ils ont été enve-
loppés par leurs ennemis : un lâche Wallon, pour faire
sa cour au dauphin, a frappé Talbot au dos avec sa
lance; Talbot, que toute la France, avec toutes ses forces
d'élite assemblées, n'avait pas osé une seule fois envi-
sager en face.
BEDFORD. — Talbot cst-il tué? Je me tuerai alors moi-
même, pour me punir de vivre oisif ici dans le luxe et
la mollesse, tandis qu'un si brave général, manquant
de secours, est trahi et livré à ses lâches ennemis.
LK TROISIÈME MESSAGER. — Oli ! uou, il vit ; mais il est
prisonnier, et avec lui le lord Scalcs et le lord Hungre-
ford. La plupart des autres ont été massacrés ou pris.
BEDFORD. — Il n'est point, pour le délivrer, de rançou
que je ne sois déterminé à payer. Je précipiterai le dau-
phin, la tète la première, en bas de son trône, et sa cou-
ronne sera la rançon de mon ami : j'échangerai -quatre
de leurs seigneurs contre un de nos lords. — Adieu, mes-
2o0 HENRI VI,
sieurs, je cours à ma tEiche. Il faut que j'aille sans délai
allumer des feux de joie en France, pour célébrer la fête
de notre grand saint Georges. Je prendrai avec moi dix
mille soldats, dont les sanglants exploits ébranleront
l'Europe.
LE TROISIÈME MESSAGER. — Vous en auricz besoin, car
Orléans est assiégé : l'armée anglaise est affaiblie et im-
puissante. Le comte de Salisbury sollicite des renforts,
et c'est avec peine .qu'il empêche ses soldats de se mu-
tiner ; car ils sont bien peu pour contenir tant d'enne-
mis.
EXETER. — Lords, souvenez-vous des serments que vous
avez faits à Henri, ou d'accabler le dauphin, ou de le ra-
mener sous le joug de l'Angleterre.
BEDFORD. — Je m'en souviens, et je prends ici congé de
vous pour aller faire mes préparatifs.
(Il sort.)
GLOCESTER. — Je vais me rendre en toute hâte à la Tour
pour visiter l'artillerie et les munitions, et ensuite pro-
clamer roi le jeune Henri.
EXETER. — Moi, je vais à Ellham, où est le jeune roi;
je suis son gouverneur particulier, et je verrai là à
prendre les meilleures mesures pour sa sûreté.
{Il sort.)
WINCHESTER. — CliacuH ici a son poste et ses fonctions;
moi, je suis laissé à l'écart, il ne reste rien pour moi.
Mais je ne veux pas être longtemps un serviteur sans
place. Je me propose de tirer le roi d'Eltham, et de m'as-
seoir au premier rang sur le gouvernail de l'Etat.
(Il sort.)
SCÈNE II
En France, devant Orl(''an3.
Entrent CHARLES, avec ses troupes, ALENÇON, RENÉ
et autres.
CHARLES. — Le véritable cours de Mars n'est pas plus
connu aujourd'hui sui la terre qu'il ne l'est dans les
ACTE I, SCÈNE vï. 251
cieux. Dernièrement il brillait pour les Anglais; main-
tenant nous sommes vainqueurs, et c'est à nous qu'il
sourit. Quelles villes un peu importantes dont nous ne
soyons les maîtres ? Nous sommes ici paisiblement éta-
blis près d'Orléans : les Anglais affamés , comme de
pâles fantômes, nous assiègent à peine une heure dans
le mois.
ALENÇON. — Ils n'ont point ici leurs tranches de bœuf
gras : il faut que les Anglais soient repus, comme leurs
mules, et qu'ils aient leur sac de nourriture lié à la bou-
che ; autrement ils ont aussi piteuse mine que des rats
noyé&.
RENÉ.— Faisons lever le siège : pourcpioi vivons-nous
ici paresseusement? Talbot est pris, lui que nous étions
accoutumés à craindre : il ne reste plus de chef que cet
écervelé de Sahsbury ; il peut dépenser son ûel en vaines
fureurs : il n'a ni hommes ni argent pour faire la
guerre.
CHARLES. — Sonnez, sonnez l'alarme. Fondons sur eux;
sauvons l'honneur des Français jadis mis en déroute. —
Je pardonne ma mort à celui qui me tuera, s'il me voit
fuir ou reculer d'un pas. {Ils sortent. On sonne Valarme.
— Mêlée. — Ensuite une retraite.) (Rentrent Charles, Alençon
et René.) Qui vit jamais telle chose? Quels hommes ai-je
donc? des chiens, des poltrons, des lâches! Je n'aurais
jamais fui s'ils ne m'avaient abandonné au milieu de
mes ennemis.
RENÉ. — Salisbury tue en désespéré. — Il combat comme
un homme lassé de la vie. Les autres lords, en lions
affamés, fondent sur nous comme sur une proie que leur
montre la faim.
ALENÇON. — Froissart, un de nos compatriotes, rapporte
que l'Angleterre n'enfantait que des Rolands et des Oli-
viers sous le règne d'Edouard III. Le fait est encore plus
vrai de nos jours, car elle n'envoie pour combattre que
des Samsons et des Goliaths. Un contre dix ! De grands
coquins maigres et eillanqués ! qui aurait jamais cru
qu'ils eussent tant de courage et d'audace ?
CHARLES. — Abandonnons cette ville ! Ce sont des for-
2o2 HENRI VI.
cenés, et la faim les rendra encore plus acharnés. Je les
connais de vieille date : ils arracheront les remparts
avec leurs dents plutôt que d'abandonner le siège,
RENÉ. — Je crois que, par quelque étrange invention,
par quelque sortilège, leur? armes sont ajustées pour
frapper sans relâche, comme des battants de cloche; au-
trement, ils ne pourraient jamais tenir aussi longtemps.
— Si l'on suit mon avis, nous les laisserons ici
ALENÇox. — Soit ; laissons-les.
(Entre le bâtard d'Orléans.}
LE BATARD. — Où cst le dauphiu ? J'ai des nouvelles
pour lui.
LE DAUPHIN. — Bâtard d'Orléans, sois trois fois le bien-
venu.
LE BATARD. — Il me scmblc que vos regards sont tristes,
votre visage pâle. Est-ce la dernière défaite qui vous a
fait ce mal ? Ne vous découragez pas : le secours est pro-
che : j'amène ici avec moi une jeune et sainte fille, qui,
dans une vision que le Ciel lui a envoyée, a reçu l'ordre
de faire lever cet ennuyeux siège et de chasser les An-
glais de France. Elle possède l'esprit de prophétie bien
mieux que les neuf Sibylles de Rome. Elle peut raconter
le passé et l'avenir. Dites, la ferai-je entrer? Croyez-en
mes paroles : elles sont certaines et infaillibles.
CHARLES. — Allez, faites-la venir. {Le bâtard sort.) Mais,
pour éprouver sa science, René, prends ma place et fais
le dauphin. Interroge-la fièrement ; que tes regards
soientsévères. Par cette ruse, noussonderonssonhabileté.
(Entrent la Pucelle, le bâtard d'Orléans et autres.)
RENÉ. — Belle fille, est-il vrai que tu veux exécuter ces
étonnants prodiges?
LA PUCELLE.— René, espères-tu me tromper? — Où est
le dauphin?— Sors, sors, ne te cache plus là derrière. Je
te connais sans t'avoir jamais vu. Ne sois pas étonné,
rien n'est caché pour moi. Je veux l'entretenir seul et
en particulier. — Retirez-vous, seigneurs, et laissez-nous
un moment à part.
RENÉ.— Elle débute hardiment,
(Ils s'éloignent.)
ACTE I, SCÈNE II. 553
tA pucELLE.— Dauphin, je suis née fille d'un berger;
mon esprit n'a été exercé dans aucune espèce d'art. Il a
plu au Ciel et à Notre-Dame-de-Grâce de jeter un regard
sur mon obscure condition. Un jour que je gardais mes
tendres agneaux, exposant mon visage aux rayons brû-
lants du soleil, la mère de Dieu daigna m 'apparaître; et,
dans une vision pleine de majesté, elle me commanda
de quitter ma basse profession, et de délivrer mon pays
de ses calamités : elle me promit son assistance et me
garantit le succès. Elle daigna se révéler à moi dans
toute sa gloire. J'étais noire et basanée auparavant; les
purs rayons de lumière qu'elle versa sur moi me douè-
rent de cette beauté que vous voyez. Fais-moi toutes
les questions que tu pourras imaginer, et je répondrai
sans préparation ; essaye mon courage dans un combat,
si tu l'oses, et tu verras que je surpasse mon sexe. Sois
certain de ceci : tu seras heureux si tu me reçois pour
ton compagnon de guerre.
CHARLES. — Tu m'as étonné par la hauteur de ton dis-
cours. Je ne veux que cette preuve de ton mérite ; tu
lutteras avec moi dans un combat singulier : si tu as
l'avantage, tes paroles sont vraies ; autrement je te re-
fuse ma confiance.
LA PLXELLE. — Je suis prête. Voilà mon épée à la pointe
affilée, ornée de chaque côté de cinq fleurs de lis. Je l'ai
choisie dans le cimetière de Sainte-Catherine en Tou-
raine, parmi un amas de vieilles armes.
CHARLES, — Viens donc : par le saint nom de Dieu! je
ne crains aucune femme.
LA PUCELLE. — Et moi, tant que je vivrai, je ne fuirai
jamais devant un homme.
(Ils combattent.)
CHARLES. — Arrête, arrête; tu es une amazone : tu com-
bats avec l'épée de Débora.
LA PUCELLE. — La mère du Christ me seconde; sans
elle, je serais trop faible.
CHARLES. — Quelle que soit la main qui te secoure, c'est
toi qui dois me secourir. Un désir ardent consume mon
âme ; tu as vaincu à la fois et ma force et mon cœur.
2o4 HENRI Vî.
Siiblime Pucelle, si tel est ton nom, permets que je sois
ton serviteur et non pas ton souverain : c'est le dauphin
de France qui te conjure ainsi.
LA PUCELLE. — Je uo dois céder à aucun vœu d'amour,
^;ar ma vocation a été consacrée d'en haut. Quand j'au-
rai chassé tes ennemis de ces lieux, je songerai alors à
une récompense.
CHARLES. — En attendant, jette un regard de bouté sur
ton esclave dévoué.
REKÉ, en dedans de la tente avec Alcncon. — Monseigneur,
il me semble, a un long entretien.
ALENÇON. — >;'eu doutez pas : il sonde cette femme en
tout sens ; autrement il n'aurait pas prolongé à ce point
la conférence.
RENÉ. — Le dérangerons-nous, puisqu'il ne garde au-
cune mesure?
ALENÇON. — Il prend peut-être des mesures plus pro-
fondes que nous ne savons : les femmes sont de rusées
tentatrices avec leur langue.
RENÉ. — Mon prince, où étes-vous? Quel objet vous oc-
cupe si longtemps? Abaii donnerons-nous Orléans, ou non?
LA PUCELLE. — Non, nou, vous dis-je, iniidéles sans foi!
Combattez jusqu'au dernier soupir : je serai votre sauve-
garde.
CHARLES.— Ce qu'elle dit, je le confirmerai : nous com-
battrons jusqu'à la fin.
LA PUCELLE. — Jo suis destinée à être le fléau des An-
glais. Cette nuit je ferai certainement lever le siège.
Puisque je me suis engagée dans celte guerre, comptez
sur un été de la Saint-Martin, sur les jours de l'alcyon.
La gloire est comme un cercle dans Tonde ; il ne cesse
de s'élargir et de s'étendre, jusqu'à ce qu'à force de
s'étendre il s'évanouisse. La mort de Henri est le terme
où finit le cercle des Anglais ; toutes les gloires qu'il
renfermait sont dispersées. Je suis maintenant comme
cet orgueilleux vaisseau qui portait César et sa fortune.
CHARLES. — Si Mahomet était inspiré par une colombe ',
t Mahomet avait, disent les traditions arabes, une colombe
ACTE î, SCÈNE III. 255
tu l'es donc, toi, par un aigle. Ni Hélène, la mère du
grand Constantin , ni les filles de saint Philippe * ne t'éga-
lèrent jamais. Brillante étoile de Vénus, descendue sur
la terre, par quel culte assez respectueux pourrai -ia
t'adorer?
- ALENÇON. — Abrégeons les délais, et faisons lever h»
siège.
RENÉ. — Femme, fais ce qui est en ton pouvoir pour
sauver notre honneur. Chasse-les d'Orléans, et immor-
talise-toi.
CHARLES. — Nous allous en faire l'essai. Allons, mar-
chons à l'entreprise. Si sa promesse est trompeuse, je
De crois plus à aucun prophète.
(Ils sortent.)
SCENE III
Londres. — Colline devant la Tour,
Entre LE DUC DE GLOCESTER qui s'approche des portes
de la Tour, avec ses gens vêtus de bleu.
GLOCESTER. — Je viens pour visiter la Tour : je crains
que depuis la mort de Henri il ne s'y soit commis quel-
que larcin. Où sont donc les gardes, qu'on ne les trouve
pas à leur poste ? Ouvrez les portes : c'est Glocester qui
vous appelle.
PREMIER GARDE. — Qui frappe ainsi en maître?
PREMIER SERVITEUR DE GLOCESTER. — G'est le noble duc
de Glocester.
DEUXIÈME GARDE. — Qui quo ce soit, vous ne pouvez en-
trer ici.
qu'il nourrissait avec des grains de blé qui tombaient de son
oreille ; quand elle avait faim elle se posait sur l'épaule de Ma-
homet, et introduisait son bec dans l'oreille de son maître pour
y chercher sa nourriture. Mahomet disait alors à ses sectateurs
que c'était le Saint-Esprit qui venait le conseiller.
• Les quatre filles de Philippe dont il est fait mention dans les
A.ctes des apôtres, et qui avaient le don de prophétie
256 HENRI VI,
DEUXIÈME SERVITEUR DE GLOCESTER. — MisérableS, GSt-Ce
ainsi que vous répondez au lord protecteur ?
PREMIER GARDE. — QwB Dieu protége le protecteur : voilà
notre réponse. Nous n'agissons que d'après nos ordres.
GLOCESTER. — Qui VOUS Ics a donués? Quelle autre
volonté que la mienne doit commander ici ? Il n'est
point d'autre protecteur du royaume que moi. {A ses
geiis.) Forcez ces portes : je serai votre garant. Me
laisserai-je jouer de la sorte par de vils esclaves?
(Les gens de Glocester cherchent à forcer les portes.
w^ooDviLLE, en dedans. — Quel est ce bruit? Qui sont
ces traîtres?
GLOCESTER. — Lieutenant, est-ce vous dont j'entends la
voix? Ouvrez les portes : c'est Glocester qui veut entrer.
wooDviLLE. — Patience, noble duc; je ne puis ouvrir.
Le cardinal de Winchester le défend : j'ai reçu de lui
Tordre exprès de ne laisser entrer ni toi ni aucun des
tiens.
GLOCESTER. — Lâchc WoodviUe, tu le préfères à moi,
cet arrogant Winchester, ce prélat hautain que Henri,
notre fou roi, ne put jamais supporter? Tu n'es ami ni
de Dieu ni du roi. Ouvre les portes, ou dans peu je te
fais chasser de la Tour.
PREMIER SERVITEUR DE GLOCESTER. — OuvrCZ ICS porteS
au lord protecteur. Nous les enfoncerons si vous n'obéis-
sez pas à l'instant.
(Entre Winchester suivi de ses gens en habits jaunâtres *)
WINCHESTER. — Eh bien, ambitieux Humfroi, que veut
dire ceci ?
GLOCESTER. — Vil prêtro tondu , est-ce toi qui com-
mandes qu'on me ferme les portes?
WINCHESTER. — Oui, c'est moi, traître d'usurpateur, tu
n'es point le protecteur du roi ou du royaume.
GLOCESTER. — Retire -toi, audacieux conspirateur, toi
qui machinas le meurtre de notre feu roi, toi qui vends
• C'était la couleur des vêtements des huissiers dans les cours
ecclésiastiques; le jaune était aussi à cette époqun une couleut
de deui). comme le noir.
ACTE I, SCÈNE III. 2oT
aux filles de mauvaise vie des indulgences qui leur per-
mettent le péché. Je te bernerai dans ton large chapeau
de cardinal, si tu t'obstines dans cette insolence.
WINCHESTER. — Reiire-toi toi-même ; je ne reculerai pas
d'un pied. Que ceci soit la colline de Damas; et toi, sois
le Gain maudit; égorge ton frère Abel, si tu veux.
GLOCESTER. — Je ne veux pas te tuer, mais te chasser;
je me servirai, pour Remporter d'ici, de ta robe d'écar-
lato, comme on se sert des langes d'un enfant.
wi.N'CHESTER. — Fais ce que tu voudras; je te brave en
face.
GLOCESTER. — Quoi ! je serai ainsi bravé et insulté en
face! Aux armes, mes gens, en dépit des privilèges de ce
lieu; les habits bleus contre les habits jaunes. Prêtre,
défends ta barbe. {Glocester et ses gens altaqucnt Vévêque.)
Je veux te l'allonger d'un pied et te souffleter d'impor-
tance; je foulerai aux pieds ton chapeau de cardinal, en
dépit du pape et des dignités de l'Église ; je te traînerai
en tons sens par les oreilles.
WINCHESTER. — Gloccster, tu répondras de cette insulto
devant le pape.
GLOCESTER. — Oison de Winchester! — Je crie — unf
corde! une corde! chassez-les d'ici à coups de corde.—
Pourquoi les laissez-vous encore là? — Je te chasserai
d'ici, loup couvert d'une peau d'agneau. — Hors d'ici les
habits jarmes ! hors d'ici, hypocrite en écarlate !
(Il se fait un grand tumulte. Au milieu du désordre entrent le
maire de Londres et ses officiers.)
LE MAIRE.— Fi, milords! vous, magistrats suprêmes,
troubler ainsi outrageusement la paix publique !
GLOCESTER. — Paix, lord maire : tu ne connais pas les
outrages que j'ai essuyés. Ce Beaufort, qui ne respecte
ni Dieu ni le roi, a ici usurpé la Tour à son usage.
WINCHESTER, du malrc. — Tu vois ici Glocester, l'en-
nemi des citoyens, un homme qui propose toujours la
guerre, et jamais la paix; imposant à vos libres trésors
d'énormes tributs ; cherchant à renverser la rehgion,
sous prétexte qu'il est le protecteur du royaume. Et il
voudrait ici enlever de la Tour l'armure et l'appareil de
X. vu. 17
2o8 HENRI V:„
la majesté, pour se couronner roi, et faire disparaître le
prince.
GLOCESTER. — Je ne te répondrai pas par des mots, mais
par des coups.
(Leurs gens s'attaquent de nouveau.)
LE MAIRE. — Dans cette rixe tumultueuse, il ne me reste
que la ressource d'une proclamation à haute voix. —
Officier, avance, et parle aussi haut que tu le pourras.
l'officier. — Vous tous, gens de toute classe, quiètes
ici assemblés en armes, contre la paix de Dieu et du roi,
nous vous ordonnons et commandons, au nom de Sa Ma-
jesté, de vous retirer chacun dans vos maisons, et de ne
porter, manier, ni employer désormais aucune épée,
arme ou poignard sous peine de mort.
GLOCESTER. — Cardinal, je ne veux pas enfreindre la loi :
mais nous nous rencontrerons, et nous nous explique-
rons à loisir.
WINCHESTER. — Oui, Glocester, nous nous rencontre-
rons, et il t'en coûtera cher, sois-en sûr; j'aurai le sang
de ton cœur pour ce que tu as fait là aujourd'hui.
LE MAIRE. — Je vais assembler le peuple, si vous différez
de vous retirer. — Ce cardinal est plus hautain que Satan.
GLOCESTER. — Maire, adieu. Ce C[ue tu fais, tu as droit
de le faire.
WINCHESTER. — Exécrablo Glocester, veille sur ta tête;
car je prétends l'avoir avant peu. (ils sortent.)
LE MAIRE, à SCS officievs. — Veillez à ce qu'on quitte ce
lieu, et ensuite nous nous retirerons. — Grand Dieu ! est-
il possible que des nobles nourrissent de pareilles haines?
Pour moi je ne combats pas une fois dans quarante ans.
(Il sort avec ses yCicicrs.)
SCÈNE IV
France. — Devant Orléans.
Entrent, sur les remparts, LE MAITRE CANONNIER
D'ORLÉANS ET SON FILS.
LE CANONNIER. — Mou garçou, tu sais commeni; Orléans
ACTE I, SCÈNE IV. 259
est assiégé, et comment les Anglais ont emporté les fau-
bourgs ?
LE FILS. — Je le sais, mon père, el j'ai souvent tiré sur
eux : mais, malheureux que je suis, chaque fois j'ai
manqué mon coup.
LE CANONNiER. — A présent tu ne le manqueras pas.
Suis mes avis. Je suis mai Ire cauonnier en chef de cette
ville; il faut que je fasse quelque chose pour me faire
tien venir. Les espions du prince m'ont informé que les
Anglais, hien retranchés dans les faubourgs, pénètrent
par une secrète grille de fer dans la tour que tu vois là-
has, pour dominer la ville, et découvrir de là comment
ils pourront, avec le plus d'avantage, nous mettre en
péril, soit par leur artillerie, soit par un assaut. Pour
faire cesser cet inconvénient, j'ai dirigé contre cette
tour une pièce de cahbre, et j'ai veillé ces trois jours
entiers pour tâcher de les apercevoir. Toi, mon garçon,
prends ma place, et veille à ton tour, car je ne puis
rester plus longtemps à ce poste. Si tu aperçois quelque
Anglais, cours et viens me l'annoncer; tu me trouveras
chez le gouverneur.
(Il sort.)
LE FILS. — Mon père, ne vous inquiétez pas : je n'irai
pas vous déranger si je puis les découvrir.
(Les lords Salisbury et Talbot, sir Guillaume Glansdale, sir Thomas
Gargrave etautres paraissent sur la plate-for-me d'une tour.;
SALISBURY. — Talbot, ma vie, ma joie, de retour ici ! Et
comment t'a-t-on traité tant que tu as été prisonnier? Et
par quels moyens as-tu obtenu d'être relâché ? Fais»
moi ce récit, je t'en conjure, ici sur le plateau de cotte
tour.
TALBOT. — Le duc de Bedford avait un prisonnier qu'on
appelait le brave seigneur Ponton de Saintrailles : j'ai
été échangé contre lui. Mais auparavant ils avaient
voulu, par mépris, me troquer contre un homme d'armec
bien plus ignoble : moi, je l'ai refusé avec dédain et co-
lère, et j'ai demandé la mort plutôt que d'être estimé i,
si vil prix. Pmfm j'ai été racheté comme je le désirais....
Mais, oh! la pensée du traître Fastolffe me déchire L
HENEl YI.
cœur : je Texécuterais de mes propres mains, si je le
tenais en ce moment en ma puissance.
SALisBURY. — Mais tu ne me dis pas comment tu as été
traité.
TALBOT. — Accablé de brocards, d'insultes et d'épithètes
ignominieuses. Ils m'ont exposé sur la place publique
d'un marché, pour servir de spectacle à tout le peuple :
« Voilà, disaient-ils, la terreur des Français, l'épouvan-
tail qui etîraye nos enfants. » Alors je me suis dégagé
des officiers qui me conduisaient, et avec mes ongles
j'arrachais les pierres du pavé, pour les lancer aux spec-
tateurs de mon opprobre. Mon air menaçant a fait fuir
les autres. Personne n'osait approcher, craignant une
mort soudaine. Ils ne me croyaient pas assez en sûreté
dans des murs de fer. Telle était la terreur que mon
nom avait répandue parmi eux, qu'ils s'imaginaient que
je pourrais briser des barres d'acier, et mettre en pièces
des poteaux de diamant. Aussi avais-je une garde des
fusiliers les plus adroits qui se promenaient à toute mi-
nute autour de moi; et si je bougeais seulement de mon
lit, aussitôt ils me couchaient en joue, prêts à me tirer
au cœur.
SALISBURY. — Je suis au supplice d'entendre les tour-
ments que tu as essuyés; mais nous en serons bien ven-
gés. Maintenant c'est l'heure du souper à Orléans : ici,
au travers de cette grille, je peux compter chaque
homme, et voir comment les Français fortifient leurs
remparts. Allons les observer : cette vue te récréera. Sir
Thomas Gargrave, et voas, sir Guillaume Glansdale, je
veux savoir positivement votre 5, vis sur le lieu où ii
nous convient le mieux de diriger notre batterie.
GARGRAVE. — Je pense que c'est à la porte du nord, car
c'est là que se tiennent les nobles.
GLANSDALE. — Et moi, ici, au boulevard du pont.
TALBOT. — Autant que je puis vuir, il faut atTamer cette
ville, et l'allaiblir de plus en plus par de légères escar-
mouches.
(Un coup de canon part des remparts de la ville; Salisbury -t
tiargrave tumbent.J
I
I
ACTE I, SCÈNE IV. 261
SALiSBURY. — 0 Dieu, aie pitié de nous, misérables pé-
cheurs !
GARGRAVE. — 0 Dieu, ais pitié de moi, malheureux que
je suis !
TALBOT. — Quel est ce coup qui vient si soudainement
traverser nos projets? — Parle, Salisbury..., si tu peux
parler encore. Quelle est ta blessure, modèle de tous les
guerriers? Oh ! un de tes yeux et ta joue emportés! Tour
maudite ! Maudite et fatale main, qui as machiné ce coup
terrible! Salisbury, vainqueur dans treize batailles! lui
qui forma Henri V à la guerre! Tant que sonnait une
trompette, ou (lue battait un tambour, son épée ne ces-
sait de frapper sur le champ de bataille. — Respires-tu
encore, Salisbury? Si tu n'as pas de voix, il te reste du
moins un œil que tu peux lever vers le Ciel, pour im-
plorer sa miséricorde. Le soleil embrasse l'univers d'un
seul regard. Ciel, ne fais grâce à aucun mortel, si Sahs-
bury ne l'obtient pas de toi. — Enlevez son corps : je vais
vous aider à l'ensevelir. Et toi, Gargrave, respires-tu
encore? Parle à Talbot : regarde-le. — Salisbury, console
ton âme par cette pensée : tu ne mourras point tant
que.... Il me fait signe de la main, et me sourit comme
s'il me disait : « Quand je ne serai plus, souviens-toi de
me venger sur les Français. — Plantagenet, je te le pro-
mets : comme Néron, je jouerai du luth en contemplant
l'incendie de leurs villes. {Un coup de tonnerre, ensuite
une alarme.) Quoi est ce tumulte? Que signifie ce va-
carme dans les cieux? D'où viennent cette alarme et ce
bruit ?
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Milord, milord : les Français ont ras-
semblé leurs troupes. Le dauphin, avec une certaine
Jeanne la Pucelle..., une sainte prophélesse qui vient de
se manifester tout nouvellement, arrive à la tête d'une
grande armée pour faire lever le siège.
(Ici Salisbury pousse un gL'inissement.)
TALBOT. — Ecoutez, écoulcz, comme gémit Salisbury
mourant ! son cœur soufï're de ne pouvoir se venger.
Français, je serai pour vous un Sahsbury ! Pucelle, ou
262 henr; "V.;.
non Pucelle, dauphin ou chien de mer, j'écraserai vos
cœurs sous les pieds de mon cheval. Portez Salisbury
dans sa tente; et, après, voyons jusqu'où va l'audace de
ces lâches Français.
(Une alarme. Ils sortent emportant les deux morts.)
SCENE V
Devant une des portes d'Orléans.
A.larmes Escarmouches. TALBOT poursuit h DAUPHIN
et le chasse devant lui; alors paraît LA PUCELLE, chas-
sant les Anglais devant elle. Ensuite rentre TALBOT.
TALBOT. — Où est ma force, mon intrépidité, ma valeur?
Nos Anglais se retirent : je ne puis les arrêter. Une
femme, vêtue en guerrier, les chasse devant elle. {Entre
la Pucelle.) La voici, la voici qui s'avance. —Je veux me
mesurer avec toi ; démon mâle ou femelle, je veux te
conjurer : je saurai te tirer du sang^ ; tu n'es qu'une
sorcière : je vais livrer dans Tinstant ton âme au maître
^ue tu sers.
LA PUCELLE.— Viens, viens ; c'est à moi seule qu'il est
réservé de ternir ta gloire.
(Ils combattent.)
TALBOT. — Ciel 1 peux-tu souffrir que l'enfer l'emporte?
Plutôt que de renoncer à châtier cette insolente créa-
ture, les élans de mon courage feront éclater ma poi-
trine ; et, dans ma fureur, j'arracherai de mes épaules
ces bras impuissants.
LA PUCELLE. — Adicu, Tulliot, ton heure n'est pas en-
core venue : en attendant, il faut que j'aille ravitailler
Orléans. — Essaye de me vaincre, si tu peux : je me ris
de la force ; va, va plutôt rafraîchir tes soldats affamés,
aider Salisbury à faire son testament. Cette journée est
à nous, et bien d'autres qui vont la suivre.
(Elle entre dans Orléans a.7ec les soldats.)
' On croyait alors que lorsqu'cn [.ouvait faire couler le sang
d'une sorcière, on était hors de l'atteinte de son pouvoir.
ACTE I, SCÈNE VI. 2iV.\
TALDOT.— Mes pensées tourbillonnent comme la roue
d'un potier. Je ne sais où je suis, ni ce que je fais. Une
sorcière, par la peur qu'elle répand , et non par sa
force, comme Annibal, pousse devant elle nos troupes,
et triomphe comme il lui plaît. Ainsi on voit les abeilles
fuir de leurs ruches devant la fumée, et les colombes
chassées de leurs asiles par une mauvaise odeur. Il.«!
nous appelaient des dogues anglais, à cause de notre
acharnement; aujourd'hui, timides comme de petits
cliiens, nous fuyons en poussant des cris. {Une courte
alarme.) Ecoutez-moi, concitoyens, ou recommencez le
combat, ou arrachez les lions de Técusson d'Angleterre :
mettez-y des moutons au lieu de lions; renoncez à votre
patrie. Xon, le mouton ne fuit pas devant le loup, ni le
cheval ou le bœuf devant le léopard, aussi timidement
que vous devant ces esclaves que vous avez tant de
fois vaincus. {Une autre escarmouche.) Ils ne le feront
pas. — Retirez -vous dans vos retranchements : vous
avez tous conspiré la mort ie Salisbury, car nui de
vous ne veut frapper un seul coup pour le venger. — La
Pucelle est entrée dans Orléans malgré nous et tous nos
efforts. Oh! je voudrais mourir avec Salisbury! La honte
me forcera de cacher ma tête.
{Il sort.) ■
(Alarme, bruit de trompettes, retraite.)
SCÈNE VI
LA PUCELLE, CHARLES, RENÉ, ALEXÇON,
ei des soldats paraissent sur les remparts.
LA PUCELLE. — Arborous nos étendards déployés sur
les murs. Orléans est délivré dps loups anglais. Ainsi
Jeanne la Pucelle a accompli sa parole.
CHAîiLEs. — Divine créature, fille brillante d'Astrée, de
quels honneurs assez grands te payerai-je ce succès? Tch
promesses ressemblent aux jardins d'Adonis, qui don-
naient un jour des fleurs et le lendemain des fi-uits.
France, triomjjhe et réjouis-toi de ta glorieuse propliô-
2G4 HENRI VI.
tesse. La ville d'Orléans est regagnée : jamais bonheur
plus signalé n'est échu a notre empire.
RENÉ. — Pourquoi donc toutes les cloches de la ville
n'annoncent-elles pas notre victoire? Dauphin, com-
mandez aux citoyens d'allumer des feux de joie, et de
célébrer des fêtes et des banquets dans les rues et les
places, pour célébrer le bonheur que Dieu vient de nous
accorder.
ALENÇox. — Toute la France sera dans la joie, quand
elle apprendra quel mâle courage nous avons montré.
CHARLES. — C'est cà Jeanne, et non à nous, que ce beau
triomphe est dû. En reconnaissance, je veux partager
ma couronne avec elle ; tous les prêtres, tous les reli-
gieux de mon royaume chanteront en chœur ses immor-
telles louanges. Je veux lui élever une pyramide plus
magnifiq\ie que ne fut jamais celle de la Rhodope de
Memphis. En mémoire d'elle, quand elle sera morte, ses
cendres, enfermées dans une urne plus précieuse que le
coffre aux riches diamants de Darius, seront portées aux
fêtes solennelles devant les rois et les reines de France,
ce ne sera plus saint Denis que nous invoquerons ;
Jeanne la Pucelle sera désormais la patronne de la
France. Entrons, et après ce beau jour de victoire, al-
lons nous réjouir dans un banquet royal.
(Fanfare. Ils sortent.)
VllS DU PREMIER ACTR.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
France. — Devant Orléans.
Entre UN SERGENT /"ranfaîs, arec DEUX SENTINELLES.
LE SERGENT.— Camarades, à vos postes, et soyez vigi-
lants. Si vous entendez quelque bruit, si vous apercevez
quelque ennemi près des remparts, donnez-nous-en avis
au corps de garde par quelque signal.
LES SENTINELLES. — Scrgcut, VOUS screz averti. (Le ser-
gent sort.) Ainsi les pauvres subalternes, tandis que les
autres dorment tranquilles sur leurs lits, sont contraints
de veiller au milieu des ténèbres, par le froid et la pluie !
(Entrent Talbot, Bedford, le duc de Bourgogne et les troupes,
munis d'échelles d'assaut. Leurs tambours battent unemarc'ue
sourde.)
T.-vLBOT. — Lord régent, et vous, duc redouté dont Fal-
liance nous donne l'amitié des provinces d'Artois, de
Flandre et de Picardie, pendant cette nuit favorable, les
Français sont sans défense, après avoir bu et banqueté
tout le jour. Saisissons cette occasion : elle est faite pour
nous venger de leur fraude, œuvre de perfidie et d'une
sorcellerie diabolique.
BEDFORD. — Lâche roi! Quel outrage il fait à sa re-
nommée en désespérant ainsi de la vigueur de son bras,
et en se liguant avec des sorcières et des suppôts d'en-
fer!
LEDUC DE BOURGOGNE. — Les traîtres n'ont jamais d'au-
tre alliance. Mais quelle est donc cette Pucelle qu'on dit
si chaste?
TALHOT. — Une jeune fille, dit-on.
266 HENRI vr.
BEDFORD. — Une jeune fille ! et si guerrière !
LE DUC DE BOURGOGNE. — Prions Dieu que d'ici à peu
de temps elle ne prouve pas qu'elle est un homme , si
elle continue, comme elle a commencé, à porter l'ar-
mure sous l'étendard des Français !
TALBOT. — Eh bien, qu'ils commercent, qu'ils complo-
tent avec les esprits infernaux ! Dieu est notre forteresse;
en son nom victorieux, déterminons-nous à escalader
leurs remparts.
BEDFORD. — Monte, brave Talbot, nous te suivrons.
TALBOT. — Non pas tous ensemble : il vaut bien mieux,
à mon avis, que nous entrions par divers côtés à la foi<^, :
si quelqu'un de nous vient à échouer, les autres pour-
ront tenir encore contre les ennemis.
BEDFORD. — D'accord. Je vais monter par cet angle, là-
bas.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Et uioi, par cclui-ci.
TALBOT. — Et Talbot montera par ici, ou y trouvera son
tombeau. Allons, Salisbury; c'est pour toi et pour le
droit de Henri d'Angleterre ; cette nuit va montrer com-
bien je vous suis dévoué à tous les deux.
(Les Anglais escaladent les murailles en criant : Saint-George ■
Talbot!)
UNE SENTINELLE, à Vinléricur . — Aux armes! aux armes!
L'ennemi livre l'assaut.
(Les Français accourent et sautent à demi-vêtus sur les murs. Le
Bâtard, Alençon, René, arrivent par dilTiTents côtés, les uns
habillés et armés^ et les autres en désordre.)
ALENÇON. — Quoi douc, mcs seigneurs, à demi nus!
LE BATARD. — A demi nus? oui; et bien joyeux d'avoir
échappé si heureusement !
RENÉ. — Il était temps, je crois, de s'éveiller et de
quitter nos hts ; l'alarme retentissait à la porte de nos
chambres.
ALENÇON. — De tous Ics cxploits que j'ai vus, depuis que
je fais la guerre, jamais je n'ai ouï parler d'une entre-
prise plus hasardeuse et plus déso.-^pérée que cet assaut
LE BATARD. — Jc crois quc ce Talbot est un démon des
enfers.
ACTE .1, SCÈNE I. 267
RENÉ, — Si ce n'est pas l'enfer, à coup sûr, c'est le ciel
qui le seconde.
ALENÇON. — Voici Charlcs qui vient. Je suis étonné de
sa diligence.
(Entrent Charles et la Pucelle.)
LE B.\TARD, dvec irouie. — Bon ! la divine Jeanne était sa
garde.
CHARLES, à la Pucelle. — Est-ce là ton art, trompeuse
dame? N'as-tu commencé de nous flatter d'abord par
un léger succès, que pour nous exposer après à une
perte dix fois plus grande?
LA PUCELLE. — Pourquoi Charles est-il exigeant avec
son amie? Prétendez-vous que ma puissance soit tou-
jours la même? Dois-je l'emporter soit que je veille, .=oit
que je dorme? ou rejetterez-vous sur moi toutes les
fautes? Imprévoyants soldats, si vous aviez fait bonne
garde, ce désastre soudain ne serait jamais arrivé.
CHARLES. — Duc d'Aleuçou, c'est votre faute, à vous,
qui commandiez la garde de nuit, de n'avoir pas été
plus attentif à cet important emploi.
ALENÇON. — Si tous VOS quartiers avaient été aussi soi-
gneusement veillés que celui dont j'avais Tinspection,
nous n'aurions pas été si honteusement surpris.
LE BATARD. — Le mlcu était en sûreté.
RENÉ. — Et le mien aussi, mon prince.
CHARLES. — Pour moi, j'ai passé la plus grande partie
de cette nuit dans le quartier de la Pucelle et dans le
mien, à errer de garde en garde, et à relever les senti-
nelles : comment donc les ennemis ont-ils pu entrer?
par quel côté ont-ils pénétré le premier?
LA PUCELLE. — No demandez plus, seigneur, comment
et par où. Il est certain qu'ils ont trouvé quelque partie
faiblement gardée, où la brèche a été ouverte. Et main-
tenant il ne nous reste que la ressource de rallier nos
soldats épars, et d'établir de nouvelles plates-formes/
pour inquiéter les Anglais. •
(Une alarme. Entre un soldat anglais criant : Talhot ! Talbot! Le
roi, les ducs et la Pucelle fuient, laissant derrière eux une
partie de leurs habits.)
268 HENRI VI.
LE SOLDAT. — J'uurai bien ia hardiesse de prendre ce
qu'ils ont laissé. Le cri de Talbot me sert d'épée. Me
voilà chargé de dépouilles, sans aYoir employé d'autre
arme que son nom. ;iisort.)
SCÈNE II
Orléans. — Dans la ville.
Entrent TALBOT.BEDFORD, LE DUC DE BOURGOGNE,
UN CAPITAINE et autres.
BEDFORD. — Le jour commence à percer, et la nuit fuit
en repliant le noir manteau dont elle couvrait la terre.
Cessons ici notre chaude poursuite, et faisons sonner la
retraite.
(On sonne la reiraite.)
TALBOT. — Qu'on apporte le corps du vieux Salishury
et qu'on le dépose au milieu de la place publique, dans
le centre même de cette ville maudite. — ^le voilà donc
acquitté du vœu que j'avais fait à son âme. Pour chaque
goutte de sang qu'il a perdue, cinq Français au moins
sont morts cette nuit, et afin que les siècles futurs sa-
chent quel désasire a produit sa vengeance , je veux
ériger dans leur principal temple une tombe où sera
enterré son corps : sur sa tombe, et de telle sorte que
chacun le puisse lire, sera gravé le récit du sac d'Or-
léans, par quelle trahison est arrivée sa mort déplorable,
et quelle terreur il inspirait a la France. — Mais je songe,
seigneurs, que dans noire sanglant carnage nous n'a-
vons pas rencontré l'altesse du dauphin, ni son nouveau
champion, la vaillante Jeanne d'Arc, ni aucun de ses
perfides alliés.
bi:dfoud. — On croit, lord Talbot, qu'au commence-
ment du combat, arrachés tout d'un coup à leurs lits
paresseux, et au milieu des pelotons de gens armés, ils
ont sauté par-dessus les nnirailles pour chercher un
asile dans la plaine.
LE DUC DE BOLUGOGNE. — Moi-mémc, aulaut que j'ai pu
ACTE II, SCÈNE II. 269
distinguer à travers la fumée et les noires vapeurs de
la nuit, je suis sûr d'avoir efïrayé le dauphin et sa com-
pagne, comme ils accouraient tous deux les bras enla-
cés, ainsi qu'un couple de tendres tourterelles, qui ne
peuvent vivre séparées ni le jour ni la nuit. — Quand
nous aurons mis ordre à tout ici, nous marcherons sur
leurs traces avec toutes nos troupes.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Salut à VOUS tous, milords ! Quel est
celui, dans cette noble réunion, que vous nommez le
belliqueux Talbot, célèbre par ses exploits si vantés
dans tout le royaume de France ?
TALBOT. — Voici Talbot; qui veut lui parler?
LE MESSAGER. — Une vertueuse dame, la comtesse d'Au-
vergne, admirant avec respect ta renommée, te supplie
par moi, illustre seigneur, de lui accorder la faveur de
visiter l'humble château où elle réside , afin qu'elle
puisse se vanter d'avoir vu l'homme dont la gloire rem-
plit l'univers de son éclat.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Eu cst-il douc ainsi? Allons,
je vois que nos guerres deviendront un gai et paisible
passe-temps, si les dames demandent qu'on aille ainsi
les visiter. — Vous ne pouvez honnêtement, milord, dé-
daigner sa gracieuse requête.
TALBOT. — Ne me croyez plus désormais; car ce qu'un
peuple entier d'orateurs n'auraient jamais pu obtenir
de moi avec toute leur éloquence, la politesse d'une
femme l'emporte. Ainsi, dites-lui que je lui rends grâces^
et que, soumis et respectueux, j'irai lui faire ma cour.
Vos Seigneuries ne me tiendront-elles pas compagnie?
BEDFORD. — Non ccrtcs : ce serait plus que n'exige la
politesse; et j'ai ouï dire que les hùtes qui ne sont pas
priés ne sont jamais mieux venus que lorsqu'ils s'en
vont.
TALBOT.— Allons, j'irai donc seul, puisqu'il n'y a pas
moyen de s'en défendre ; je veux faire l'essai de la cour-
toisie de cette dame. — Capitaine, approchez. (Il lui parle
à l'oreille.) Vous devinez mes intentions?
JtE CAPITAINE. — Oui, milord, et je m'y conformerai.
270 HENRI IV.
SCÈNE III
Cour du château de la comtesse d'Auvergne.)
LA COMTESSE, suivie du CONCIERGE de son château.
LA COMTESSE. — Gonciergo, souviens-toi de ce dont je
t'ai chargé; et, quand tu l'auras fait, apporte-moi les
clefs.
LE CONCIERGE.— Je le ferai, madame.
(Il sort.)
LA COMTESSE. — Le plan est dressé. Si tout réussit, je
serai aussi fameuse par cet exploit que la Scythe Tho-
myris par la mort de Cyrus. — On fait un grand bruit de
ce redoutable chevalier et de ses merveilleuses prouesses.
Je serais bien aise que le témoignage de mes yeux con-
courût avec celui de mes oreilles pour porter mon juge-
ment sur ses hauts faits.
(Entrent le messager et Talbot.)
LE MESSAGER. — Madame, conformément à votre désir
exprimé par mon message, le lord Talbot vient vous voir.
LA COMTESSE. — Il Gst le bienveuu. — Quoi! est-ce lui?
LE MESSAGER. — IMadame, lui-même.
LA COMTESSE. — Est-co là le fléau de la France? Est-ce
là ce Talbot si redouté dans l'Europe, et dont le nom
sert aux mères pour faire taire leurs enfants? Je vois à
présent combien les récits sont fabuleux et trompeurs;
je m'attendais à voir un Hercule, un second Hector, à
l'aspect farouche, d'une vaste et forte stature. Eh! c'est
un enfant, un nain ridicule; il ne se peut pas que cet
avorton faible et ridé frappe ses ennemis d'une si grande
terreur.
TALBOT.— Madame, j'ai pris la hardiesse de vous im-
portuner; mais puisque "Votre Seigneurie n'est pas li-
bre, je choisirai quelque autre temps pour vous faire
ma visite.
LA COMTESSE. — Que prétend -il? Allez lui demander ou
il va.
ACTE II, SCÈNE III. 2"i
LE MESSAGER. — Daignez rester, milord Talbot : ma
maîtresse désire savoir la cause de votre brusque départ.
TALBOT. — Hé mais, c'est parce que je vois qu'elle est
dans l'erreur : je vais lui prouver que Talbot est ici.
(Rentre le concierge avec des clefs )
LA COMTESSE. — Si tu cs Talbot, tu es donc prisonnier.
TALBOT. — Prisonnier? Et de qui?
LA COMTESSE. — Le mien, lord altéré de sang : et voilà
pourquoi je t'ai attiré chez moi. Depuis longtemps ton
ombre est ma prisonnière, car ton portrait est pendu
dans ma galerie. Aujourd'hui l'original subira le même
sort, et j'enchaînerai tes bras et tes jambes à toi, qui,
depuis tant d'années, as tyranniquement opprimé, ra-
vage ma patrie, égorgé nos citoyens, et envoyé dans les
fers nos enfants et nos maris.
TALBOT. — Ha, ha, ha !
LA COMTESSE. — Tu ris, misérable ! Va, ta joie se chan-
gera bientôt en gémissements.
T.ALBOT. — Je ris de votre folie, de croire que vous ayez
en votre possession autre chose que l'ombre de Talbot
pour objet de vengeance.
LA COMTESSE. — Quoi ! u'es-lu pas l'homme ?
TALBOT. — Oui, sans doute.
LA COMTESSE. — Eh bien, j'en possède donc l'original.
TALBOT. — Non, non : je ne suis que l'ombre de moi-
même. Vous êtes déçue, madame; vous n'avez ici que
l'ombre de Talbot : ce que vous voyez n'est qu'un frêle
et chétif individu de l'espèce humaine. Je vous dis, ma-
dame, que si Talbot tout entier était ici, vous le verriez
d'une grandeur et d'une étendue si immense, que votre
appartement ne suffirait pas pour le contenir.
LA COMTESSE. — C'est un marchand d'énigmes : il est ici
et il n'est point ici : comment ces contradictions peu-
vent-elles se concilier?
TALBOT. — Je vais vous le montrer dans l'instant. {Il
donne un coup de sifflet : on entend des tambours ; aussitôt
suit une décharge d'artillerie. Les portes sont forcées ; entre
fcne troupe de soldats.) Qu'en dites-vous, madame? Re-
connaissez-vous à présent que Talbot n'est que l'ombre
J..-
272 HENRI VI.
de lui-même? {Montrant ses soldats.) Voilà sa substance,
ses muscles, ses bras, sa force avec laquelle il courbe
sous le joug vos têtes rebelles, rase vos cités, renverse
vos places, et les cbange en un moment en solitudes
désolées.
LA COMTESSE. — Yictorieux Talbot! pardonne mon ou-
trage. Je vois que tu n'es pas moins grand que ne te
peint la renommée, et que tu es bien plus grand que ne
l'annonce ta stature. Que ma présomption ne provoque
pas ton courroux ! Je me reproche de ne t'avoir pas reçu
avec le respect qui t'est dû.
TALBOT. — Ne vous effrayez point, belle dame ; et ne
vous méprenez pas sur l'âme de Talbot, comme vous
vous êtes méprise sur son apparence extérieure. Ce que
vous avez fait ne m'a point offensé : et je ne vous de-
mande d'autre satisfaction, que de nous permettre, de
votre plein gré, de goûter votre vin et de voir quelles
douceurs vous avez à nous offrir, car l'appélit des sol-
dats les sert toujours à merveille.
LA COMTESSE. — De tout mon cœur. Et croyez que je
me trouve honorée de fêter un si grand guerrier dans
ma maison.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Londres. — Le jardin du Temple.)
Entrerd LÉS COMTES DE SOMERSET, DE SUFFOLK
ET DE WARWICK, RICHARD PLANTAGENET,
VERNON et un autre avocat.
PLANTAGENET. — Nobles lords, et vous gentilshommes.,
que signifie ce silence ? Personne n'ose-t-il doue rendre
hommage à la vérité ?
SUFFOLK.— Nous faisious trop de bruit dans la salle du
Temple : le jardin nous convient mieux.
l'LANTAGENKT. — Dités douc, OU uu uiot, si j'ai soutenu
la vérité, et si l'obstiné Somerset n'était pas dans l'er-
reur.
ACTE II, SCÈNE IV. 273
sufFOLK. — Sur ma foi, je fus toujours un disciple pa-
resseux en matière de lois; jamais je n'ai pu plier ma
volonté à la loi : en revanche je plie la loi à ma volonté.
SOMERSET. — Jugez donc entre nous deux, vous, lord
Warwick.
WARwicK. — Demandez-moi, entre deux faucons, quel
est celui qui vole le plus haut; entre deux dogues, celui
qui a la plus large gueule ; entre deux lames, quelle est
la mieux trempée ; entre deux chevaux, quel est celui
qui a la plus belle encolure; entre deux jeunes filles,
quelle est celle dont l'œil est le plus riant : j'ai là-dessus
quelques légères connaissances, assez peut-être pour
porter un jugement; mais quant à ces fines et subtiles
équivoques de la loi, sur ma foi, je ne m'y entends
nullement, pas plus qu'un choucas.
PLANTAGENET. — Bah ! c'est un adroit subterfuge pour
éviter de parler. La vérité parait si nue, si visible de
mon côté, que l'œil le moins perçant peut Tapercevoir.
SOMERSET. — Et elle se manifeste de mon côté si claire
et si brillante, que ses rayons se feraient sentir à l'œil
même de l'aveugle.
PLANTAGEXET. — Puisquo votro laugue est enchaînée,
et qu'il vous répugne tant de parler, déclarez vos pen-
sées par des signes muets. Que celui qui est né vrai gen-
tilhomme , et tient à l'honneur de sa naissance , s'il
pense que j'ai plaidé la cause de la vérité, arrache avec
moi une rose blanche de cet églantier.
SOMERSET. — Que celui qui n'est pas un lâche, ni un
flatteur, et qui ose se ranger du parti de la vérité, arra-
che avec moi de celte épine une rose rouge.
WARWICK. — Je n'aime point les couleurs, et dédaignant
de colorer mes intentions par une basse et insinuante
flatterie, j'arrache cette rose blanche avec Plantagenet.
suFFOLK. — Et moi cette rose rouge avec le jeune So-
merset, et j'ajoute que je pçnse qu'il a le bon droit pour
hii.
VERNON. — Arrêtez, lords et gentilshommes; et ne
cueillez plus de roses avant d'avoir décidé que celui des
deux qui aura le moins de roses cueillies de son côté
T. vil. 18
S74 HENRI YI.
cédera à l'autre, et reconnaîtra ]a justice de son opinion.
SOMERSET. — Sage Vernon, c'est bien dit; si c'est moi
qui ai le moins.de roses, j'y souscris en silence.
PLANTAGENET. — Et moi aussi.
VERNON. — Eh bien, pour rendre hommage à la bonne
cause et à son évidence, je cueille ce bouton pâle et
vierge, et donne mon suffrage au parti de la rose blan-
che.
SOMERSET. — Ne vous piquez pas le doigt en la cueil-
lant, de peur que votre sang ne teigne en rouge la rose
blanche, et que vous ne veniez à mon avis, fort contre
votre gré.
VERNON. — Si je saigne pour mon opinion, milord, elle
se chargera de guérir ma blessure et me maintiendra
du côté où je suis présentement.
SOMERSET. — Fort bien, fort bien : allons, qui encore?
l'avocat, à Somerset. — Si mon étude n'est pas vaine,
si mes livres ne sont pas faux, le système que vous avez
embrassé est une erreur; et, comme preuve, j'arrache
aussi une rose blanche.
PLANTAGENET. — Eh bien, Somerset, où est maintenant
votre argument?
SOMERSET. — Ici, daus le fourreau, où il se propose de
teindre votre rose blanche en rouge de sang.
PLANTAGENET. — En attendant, vos joues contrefont nos
roses, car elles pâlissent de crainte, pour attester que la
vérité est à nous.
SOMERSET. — Non, Plantageuet, ce n'est pas de crainte,
mais de colère de voir tes joues rougir de honte pour
contrefaire nos roses ; tandis que ta langue refuse de con-
fesser ton erreur.
PLANTAGENET. — Somersot, ta rose n'a-t-elle pas un ver
qui la ronge?
SOMERSET. — Plantagenel, la rose n'a-t-ello pas une
épine ?
PLANTAGENET. — Oui,une épine aiguë et'piquau te, propro
à défendre la vérité; tandis que ton ver rongeur détruit
son mensonge.
sùMERbET. — Eh bien, je Irouvevai des amis qui porto-
ACTE II, SCÈNE IV. 275
ront mes roses sanglantes et qui soutiendront la vérité
de ce que j'ai avancé, tandis que le fourbe Plantagenet
n'osera pas se montrer.
plantagenet. — Par ce jeune bouton qui est dans ma
main, je te méprise, toi et ton parti, maussade enfant.
stFFOLK. — Plantagenet, ne dirige pas tes mépris de ce
côt:.
PLANTAGENET. — Présomptueux Pôle, je le veux ainsi, et
je te brave ainsi que lui.
suFFOLK.— C'est dans ton sang que j'en serai vengé.
SOMERSET. — Cesse, cesse, noble Guillaume Pôle : nous
honorons trop ce paysan, en conversant avec lui.
WARWicK. — Par le ciel, tu lui fais injure, Somerset.
Son aïeul était Lionel duc de Clarence, troisième fils
d'Edouard III, roi d'Angleterre. Sort-il, d'une souche si
antique, des roturiers sans armoiries?
PLANTAGENET. — Il se fic au privilège de ce lieu ' : au-
trement, son lâche cœur n'aurait pas osé se permettre
ce langage.
SOMERSET. — Par celui qui m'a créé, je soutiendrai
mes paroles dans tous les coins de la chrétienté. Ri-
chard, le comte de Cambridge, ton père, n'a-t-il pas été
exécuté sous le règne du feu roi, pour crime de trahison?
Et sa trahison ne t'a-t-elle pas entaché, souillé et dé-
gradé de ton ancienne noblesse ? Son crime vit encore
dans ton sang, et jusqu'à ce que tu sois réhabilité, non,
tu n'es qu'un roturier.
PLANTAGENET. — Mou père futaccusé et non convaincu:
il fut condamné à mourir pour crime de trahison ; mais
il ne l'ut point un traître. Et ce que je dis ici, je le prou-
verai contre de plus illustres adversaires que Somerset,
si le temps dans son cours amène et mûrit à mon gré
l'occasion. Ton partisan Pôle, et toi, vous serez notés
dans ma mémoire, et je vous châtierai un jour pour cet
1 II ne paraît pas qu'à cette époque le Temple, où se font en-
core les études de droit, eût aucun privilège analogue au droit
d'asile; peut-âire ce lieu en avait-il été investi dans des teuips
antérieurs, lorsque les Templiers l'habitaient.
276 HENRI iV.
injurieux préjugé : souvenez-vous-en bien, et tenez-vous
pour avertis.
SOMERSET. — Soit ; tu nous trouveras toujours prêts à
te répondre, et reconnais-nous à ces couleurs pour tes
ennemis : mes amis les porteront en dépit de toi.
pla>;tagenet. — Et j'en jure par mon âme, nous porte-
rons à jamais, moi et mon parti, cette rose pâle de cour-
roux, en symbole de ma haine qui ne s'éteindra que
dans ton sang. Ou cette fleur se flétrira avec moi dans
ma tombe, ou elle fleurira avec moi jusqu'au degré
d'élévation qui m'appartient.
suFFOLK. — Poursuis ta route, et trouve ta ruine dans
ton ambition; adieu, jusqu'à la première occasion de te
rejoindre.
(Il sort.)
SOMERSET. — Je te suis, Pôle. — Adieu, ambitieux Ri-
chard .
plantagenet. — Comme on me brave ! Et je suis forcé
de l'endurer !
WARwicK.— Cette tache, qu'ils reprochent à votre mai-
son, sera effacée dans le prochain parlement, convoqué
pour régler un accord entre Winchester et Glocester. Et
si vous n'êtes pas ce jour-là créé duc dTork, je ne veux
plus m'appeler Warwick. En attendant, en témoignage
de mon affection pour vous contre l'orgueilleux Somer-
set et Guillaume Pôle, je veux porter cette rose qui me
déclare de votre parti. Et je prédis ici que cette querelle
des roses blanches et des roses rouges, née dans le jar-
din du Temple, et qui a déjà formé une faction, précipi-
tera des milliers d'hommes dans les ombres du tombeau.
PLANTAGENET. — Sage Vemou, je vous dois beaucoup,
d'avoir cueilli une rose en faveur de mon parti.
VER^ON. — Et je la porterai toujours pour sa défense.
l'avocat. — Et moi aussi.
PLANTAGENET. — Je VOUS ronds grâces, bravo gentil-
homme. — Allons dîner ensemble tous quatre. J'ose
dire qu'un jour viendra où cette querelle s'abreuvera de
Rang.
(Il sort.)
ACTE II, SCÈNE V. '277
SCÈNE V
Une salle dans l'intérieur de la Tour.
Entre MORTIMER. porté sur un siège par DEUX
GEOLIERS.
MORTIMER. — Gardiens compatissants de mon infirme
vieillesse, laissez Mortimer mourant se reposer ici. Je
souffre dans tous mes membres endoloris par ma longue
prison, comme un malheureux à peine échappé à la
torture . Je suis aussi vieux que Nestor et vieilli par un
siècle de peines, et ces cheveux blancs, messagers du
trépas, annoncent la fin d'Edmond Mortimer. Ces yeux,
tels que des lampes dont l'huile est consumée, s'obscur-
cissent de plus en plus, comme prêts à s'éteindre. Mes
épaules fléchissent sous le poids du chagrin, et mes bras
languissants tombent comme une vigne flétrie, dont les
rameaux desséchés rampent sur la terre. Et cependant
ces pieds, dont la plante sans force ne peut plus soutenir
celte masse d'argile, semblent prendre des ailes dans lo
désir de me porter au tombeau, comme s'ils comprenaient
qu'il ne me reste plus d'autre refuge. Mais, dis-moi, geô-
lier, mon neveu viendta-t-il?
PREMIER GEOLIER. — Milord, Richard Plantagenet vien-
dra : nous avons envoyé à son appartement dans hi
Temple, et sa réponse a été qu'il allait venir. »
MORTIMER. — C'est asscz ! mon âme sera donc satisfaite!
— Pauvre jeune homme ! son malheur égale le mien.
Depuis que Henri Monmouth a commencé de légnei
(hélas! avant son élévation, je brillais à la guerre), j'a:
été confiné dans cette odieuse prison; et, depuis la
même temps, Ricbard est tombé dans l'obscurité, dé-
pouillé de ses honneurs et de son héritage. Mais aujour-
d'hui que l'équitable mort, cet arbitre souverain qui
termine tous les désespoirs, et délivre l'homme des mi-
sères de la vie, va de sa main propice me faire quitter
ce lieu, je voudrais que les peines de ce jeune homme
278 HENKI YI.
fussent aussi à leur terme et qu'il pût recouvrer ce qu'il
a perdu .
(Entre Plantagenet.)
PREMIER GEOLIER. — Milord, votre cher neveu est arrivé.
MORTiMER. — Richard Plantagenet, mon ami, est-il ar-
rivé ?
PLANTAGENET. — Oui, mou noWc oucle, votre neveu Ri-
chard, si indignement traité, et tout récemment encore si
insulté, vient vers vous.
MORTiMER. — Guidez mes bras, que je puisse l'y serrer
et rendre dans son sein mon dernier soupir. Oh! dites-
moi quand mes lèvres seront près de toucher ses joues,
afin que je puisse dans ma faiblesse lui donner encore
un baiser. — Et apprends-moi, cher rejeton de Tillustre
tige d'York, pourquoi tu as dit que tu avais tout récem-
ment été insulté.
PLANTAGENET. — Conimeucez par appuyer sur mon bras
votre corps épuisé, et ainsi en repos, vous pourrez en-
tendre le récit de mes douleurs. — Ce jour même, dans
une conférence sur un cas de la loi, quelques paroles ont
été échangées entre Somerset et moi, et dans la chaleur
de cette discussion il a donné carrière à sa langue, et m'a
reproché la mort de mon père. Ce reproche imprévu m'a
fermé la bouche; autrement j'aurais repoussé l'injure
par l'injure. Ainsi, cher oncle, au nom de mon père,
pour rhonneur d'un vrai Plantagenet, et en considéra-
tion de notre alliance, déclarez-moi pourquoi le comte
de Cambridge, mon père, a été décapité.
MORTiMER. — La même cause, mon beau neveu, qui m'a
fait emprisonner et détenir, pendant toute ma florissante
jeunesse, dans une odieuse prison, pour y languir soli-
taire, a été aussi la cause détestée de sa mort.
PLANTAGENET. — J'ignore tout. Expliquez-moi cette
cause avec plus de détail, car je ne peux rien deviner.
Moi'.TiMER. — Je vais le faire, si mon souille haletant me
le permet, et si la mort ne survient pas avant la fin de
mon récit. — Henri IV, aïeul du roi, déposa son cousin
Richard, le fils d'Edouard, le premier-né et l'héritier lé-
gitime du loi Edouard, troisième roi de celle race. Pen-
ACTE II, SCÈNE V. 279
daut son règne, les Percy du Nord, trouvant son usur-
pation injuste, s''efforcèrent de me porter au trône. La
raison qui poussa ces lords belliqueux à cette entreprise
était que le jeune roi Richard ainsi écarté, et ne laissant
aucun héritier de sa génération, j'étais le premier après
lui par ma naissance et ma parenté; car je descends par
ma mère de Lionel, duc de Clarence, troisième fils du roi
Edouard III \ tandis que lui, Monraouth, descend de Jean
de Garnit, qui n'est que le quatrième de celte race hé-
roïque. Mais écoutez : dans cette grande et difficile en-
treprise, où ils tentaient de placer sur le trône l'héritier
légitime, je perdis ma liberté, et eux la vie. Longtemps
après ceci, lorsque Henri Y, succédant à son père Boling-
broke, vint à régner, ton père, le comte de Cambridge,
qui descendait du fameux Edmond Langley,duc d'York,
épousa ma sœur, qui fut ta mère. De nouveau touché de
ma cruelle infortune, il leva une armée, espérant me dé-
livrer et ceindre mon front du diadème; mais ce géné-
reux comte y périt comme les autres, et fut décapité.
Ainsi furent détruits les Mortimer, en qui reposait ce titre.
PLANT.-vGENET. — Et VOUS, milord, vous êtes le dernier
de leur nom?
MORTBŒR. — Oui ; et tu vois que je n'ai point de posté-
rité, et que ma voix défaillante annonce ma mort pro-
chaine. Tu es mon héritier : je fais des vœux pour que
tu en recueilles les droits; mais sois circonspect dans
cette périlleuse affaire.
PLANTAGENET. — Yos graves conseils ont sur moi un
juste empire : cependant il me semble que l'exécution de
mon père ne fut qu'un acte sanglant de tyrannie.
MORTIMER. — Garde le silence, mon neveu, etrconduis-
toi avec prudence. La maison de Lancastre est solide-
ment établie, et, telle qu'une montagne, n'est pas facile
à ébranler. — Mais en ce moment ton oncle va quitter
cette vie, comme les princes quittent leur coiu" lorsqu'ils
sont rassasiés d'un long séjour dans le même lieu.
PLANTAGENET. — 0 mou oucle, jc voudrais qu'une part
de mes jeunes années put éloigner le terme de votre
vieillesse.
VII Ift*
280 HENRI VI.
MORTiMER. — Tu vGux doDC me faire tort, comme le
meurtrier qui donne mille coups de poignard, lorsqu'un
seul peut tuer. Ne t'afflige point, ou ne t'afflige que pour
mon bien. Donne seulement des ordres pour mes ob-
sèques : adieu; que toutes tes espérances s'accomplis-
sent, et que ta vie soit heureuse dans la paix et dans la
guerre I
(Il expire.)
PLANTAGENET. — Que la paix et non la guerre accom-
pagne ton âme qui s'enfuit ! Tu as passé ton pèlerinage
dans une prison, et, comme un ermite, tu y finis tes
jours. — Oui, j'enfermerai ton conseil dans mon sein ; ce
que je conçois y reposera en silence. — Geôliers, empor-
tez son corps de ces lieux ; je verrai avec moins de dou-
leur ses obsèques que sa triste vie. — {Les geôliers sortent
emportant le corps de Mortimer.) Ici s'éteint le flambeau
consumé des jours de Mortimer, victime de l'ambition de
gens méprisables. Quant à l'outrage, à l'injure amèro
que Somerset a reprochée à ma maison, j'espère bien
l'efTacer avec honneur : et dans ce dessein, je vais hâter
mes pas vers le parlement. Ou je serai rétabli dans tous
les honneurs dus à mon sang, ou je ferai de mon mal-
heur TLême l'instrument de ma fortune.
ai sort.)
FIN DU DEUXIÈMi;; ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCENE I
Londres. — La salle du parlement.
Fanfares. EnfrentLE ROI HENRI, EXETER, GLOCES-
TER, WINCHESTER, WARWICK , SOMERSET ,
SUFFOLK ET RICHARD PLANTAGENET. Glocestcr
te met en mesure de présenter un bill ; Winchester le lui arra-
che et le déchire.
WINCHESTER, — Humfroi de Glocester, viens-tu ici avec
des écrits soigneusement prémédités, des libelles écrits
et arrangés avec art? Si tu as à m'accuser, et que tu te
proposes de me charger de quelque imputation, parle
sur-le-champ et sans préparation, comme je me propose
de répondre sur-le-champ, et par un discours sans ap-
prêt, à ce que tu m'opposeras.
GLOCESTER. — Prêtre présomptueux, ce lieu m'impose
la patience ; autrement tu connaîtrais à quel point tu
m'as outragé. Ne crois pas que, si j'ai voulu présenter
par récit le tableau de tes lâches et odieux méfaits, j'aie
rien inventé ou que je sois hors d'état de répéter de vive
voix ce qu'avait tracé ma plume. Tun'es pas un prélat:
telle est ton audacieuse perversité, telles sont tes perfi-
dies et ton ambitieuse soif de discorde, que les enfants
môme parlent de ton orgueil. Tu es un infâme usurier;
insolent par nature, ennemi de la paix, licencieux, dé-
bauché, plus qu'il ne convient à un homme de ton état
et de ton rang. Et quant à tes trahisons, qu>oi de plus
notoire? Tu m'as tendu un piège pour surprendre ma
282 HENRI YI.
vie au pont de Londres et à la Tour ; et je craindrais
bien, si l'on venait à sonder tes pensées, que le roi, ton
souverain, ne fût pas tout à fait à l'abri des jaloux com-
plots de ton cœur ambitieux.
WINCHESTER. — Gloccstep, je te défie. — Milords, daignez
entendre ma réponse : si j'étais avide, pervers, ambi-
tieux, comme il veut que je le sois, comment serais-je si
pauvre? Comment arrive-t-il que je ne cherche pas à
marcher en avant, à m'élever plus haut, et que je me
renferme dans mon état? Quant à l'esprit de dissension,
qui chérit la paix plus que moi.... à moins que je ne
sois provoqué? .Mais, mes dignes lords, ce n'est pas là
ce qui offense le duc, ce n'est pas là ce qui Ta irrité :
ce qui l'irrite...., c'est qu'il voudrait que nul autre ne
gouvernât que lui, que personne que lui n'approchât le
roi ; voilà ce qui soulève la tempête dans son cœur, voilà
ce qui lui fait exhaler ces accusations contre moi. Mais
il connaîtra que je suis aussi bien né....
GLOCESTER. — Aussi bien né? Toi, bâtard de mon
aïeul !
WINCHESTER. — Ah ! orgucillcux seigneur, qui es-tu, je
te prie, qu'un sujet impérieux sur le trône d'un autre?
GLOCESTER.— Prêtre insoient, ne suis-je pas le protec-
teur?
WINCHESTER. — Et moi , ne suis-je pas un prélat de
l'Église?
GLOCESTER. — Oui, comme un proscrit se tient dans un
château et s'en sert pour protéger son brigandage.
WINCHESTER. — Insolent Glocester !
GLOCESTER. — Ta profession mérite du respect, mais
non pas ta conduite.
WINCHESTER.— Rome me vengera.
GLOCESTER. — Va donc mendier le secours de Ror^^ '.
SOMERSET. — Milord, il serait de votre devoir de vous
contenir.
1 Winchester. Thix Rome shall remedy.
Glocesier. Roam thilher them.
Ce jeu de*mots entre Rome, Rome, et to roam, r<îcler, vagaboa
der, est impossible à reproduire.
ACTE III, SCÈNE I. 283
WARWiCK, à Somerset. — Et vous, retenez donc l'évèque
dans les bornes du sien.
SOMERSET. — Il me semble que milord devrait être res-
pectueux , et connaître mieux la dignité sacrée d'un
prélat.
WARWICK. — Il me semble que Sa Grandeur devrait être
plus modeste ; il ne convient pas à un prélat de parler
ainsi.
SOMERSET. — Il en a le droit, lorsque son caractère sa-
cré est si vivement offensé.
w.^RwicK. — Sacré ou profane, qu'importe? Sa Grâce
n'est-elle pas le protecteur du roi?
PLANTAGENET, à part. — Plantagenct, je le vois, doit ici
garderie silence : on pourrait lui dire : « Attendez pour
parler, que vous en ayez le droit. Votre avis téméraire
doit -il se mêler aux débats des lords? » Sans cette
crainte, j'aurais déjà lancé un traita Winchester.
LE ROI. — Glocesrer, et vous, Winchester, mes oncles,
vous les premiers gardiens de notre Angleterre, je vou-
drais vous prier, si les prières avaient sur vous quelque
empire, de réconcilier vos cœurs dans la paix et l'ami-
tié. Oh ! quel scandale pour notre couronna que deux
nobles pairs tels que vous soient en discord ! Croyez-
moi, lords, ma jeunesse peut dire que la discorde civile
est un ver funeste qui ronge le cœur de l'Etat. (On en-
tend un grand bruit en dehors avec ces cris : « A bas, à bas
la livrée jaune ! ») Quel est ce tumulte?
WARwicK. — C'est une émeute , j'ose l'assurer, com-
mencée par la furie des gens de l'évèque.
(On entend encore c^s cris : Des pierres! des pierres!)
(Entre le maire de F.ondres avec son escorte.)
LE .MAIRE. — 0 mes dignes lords! ô vertueux Henri.'
prenez pitié de la cité de Londres, prenez pitié de nous.
Les gens de l'évèque et ceux du duc de Glocester, mal-
gré la défense récente de porter aucune arme, ont rem-
pli leurs poches de pierres, et, se rangeant en bandes
ennemies, les font pleuvoir si violemment les uns sur
les autres que nombre d'hommes ont la tête fracassée;
on brise nos fenêtres le long des rues , et dans noire
284 HENRI YI.
alarme nous avons été forcés de fermer nos boutiques.
lEntrent, en se battant et la tête ensanglantée, les gens de Glo"
cester et ceux de Winchester.)
LE ROI.— Nous VOUS enjoiguons, par Tobéissance qu«
vous nous devez, d'arrêter vos mains homicides et de
rester en paix. — Mon oncle Glocester, je vous en con-
jure, apaisez cette rixe.
UN DES GENS DU DUC. — Si l'ou uous interdit les pierres,
nous combattrons avec nos dents.
UN AUTRE DU PARTI OPPOSÉ. — Faitcs ce qui vous plaira :
nous sommes aussi déterminés.
(Ils recommencent à se battre.)
GLOCESTER. — Hommes de ma maison, cessez cette ri-
dicule querelle, et mettez fm à cet étrange combat.
UN TROISIÈME DE LA SUITE DU DUC. — Milord, nous savous
que Votre Grâce est un homme juste et droit, et par
votre royale naissance, vous ne le cédez à personne qu'à
Sa Majesté; aussi, avant que nous souffrions qu'un si
noble prince, un si bon père de l'État soit insulté par
un barbouilleur d'encre, nous combattrons tous, nous,
nos femmes et nos enfants, et nous consentirons plutôt
à nous voir massacrés par vos ennemis.
UN AUTRE. — Oui; et morts, on nous verra creuser en-
core la terre de nos ongles furieux.
{Le combat recommence.)
GLOCESTER. — Arrêtez, arrêtez, vous dis-je ! et si vous
m'aimez comme vous le dites, laissez-moi vous persuader
de suspendre un instant votre fureur.
LE ROI. — Oh ! que cette discorde afflige mon âme ! —
Milord Winchester, pouvez-vous vo:v mes soupirs et
mes larmes, et ne pas ralentir votre haine ? Qui donc
sera pitoyable, si vous ne l'êtes pas? Qui se montrera
l'ami de la paix, si les saints ministres de l'Église se
plaisent dans le trouble?
WARWicK. — Milord protecteur, cédez,. . Cédez, Win-
chester; à moins que vous ne vouliez, par votre obsti-
nation, égorger aussi votre souverain et bouleverser le
royaume. "Nous voyez quels désastres, quels meurtres
sont l'ouvrage de votre inimitié! Réconciliez-vous donc
6i vous n'êtes pas altérés de sang.
ACTE Iir, SCÈNE I. 285
WINCHESTER. — Qu'il Commence par se soumettre ou je
ne céderai jamais.
GLOciïSTER. — Ma tendre compassion pour le roi me
comm.ande de céder; sans quoi, je verrais le cœur de ce
prêtre arraché de ses entrailles, avant qu'il pût se vanter
de cet avantage sur moi.
WARwiCK. — Voyez, milord Winchester, voyez; le duc
a déjà banni toute furieuse colère : son front adouci vous
l'annonce. Pourquoi paraissez-vous encore si farouche
et si menaçant?
GLOCESTER. — Voilà ma main, Winchester; je te Toffre.
LE ROI. — C'est une honte, Beaufort! levons ai entendu
prêcher que la haine était un grave et énorme péché :
ne pratiquerez- vous pas la morale que vous enseignez?
Voulez-vous être le premier à la transgresser?
WARWICK. — Bon roi! le prélat est 'touché. — Allons,
milord Winchester, quelle honte ! apaisez- vous. Quoi !
un enfant vous enseignera-t-il votre devoir?
WINCHESTER — Eh bien, duc de Glocester, je veux bien
te céder. Je te rends amour pour amour, et j'unis ma
main à la tienne.
GLOCESTER, à part. — Oui, mais je crains bien que ce ne
soit d'un cœur mensonger.... (Haut.) Voyez, mes amis,
mes chers compatriotes : ce gage est un signal de trêve
entre nous et tous nos serviteurs ; que Dieu m'assiste,
comme il est vrai que je ne dissimule rien.
WINCHESTER, à part. — Que Dieu m'assiste, comme ce
n'est pas là mon intention.
LE ROI.— 0 mon bon oncle, mon cher duc de Glocester,
que vous me rendez joyeux par cet accord de paix. {A
leurs gens.) Allons, mes amis, retirez-vous : ne nous
troublez pas davantage ; redevenez amis, à l'exemple de
vos maîtres.
UN Dr:s GENS. — Volontiers. — Je vais chez le chiinirgien.
UN AUTRE. — Et moi aussi.
UN TROISIÈME. — Et moi, je vais voir quel remède la
taverne pourra me procurer.
(Sortent les gens des deux partis, le Maire, etc.)
WARWICK. — Gracieux souverain, recevez cette requête,
^86 HENRI VI.
que nous présentons à Votre Majesté pour la restitution
des droits de Richard Plantagenet.
GLOCESTER. — J'approuvB votre démarche, milord War-
wick. — {Au roi.) En effet, cher prince, si Votre Majesté
considère toutes les circonstances, vous trouverez de
grands motifs de réhabiliter Plantagenet dans sesdi-oits,
surtout si vous songez aux événements d'Ellham, dont
j'ai entretenu Votre Majesté.
LE ROI. — Oui, ce furent autant d'actes de violence. Aussi,
chers lords, nous voulons que Piichard soit rétabli dans
tous les privilèges de sa naissance.
WARWiCK.— Que Richard soit rétabli dans les privi-
lèges de sa naissance; ainsi seront réparés les torts faits
à son père.
wiJSXHESTER. — L'avis de l'assemblée sera celui de Win-
chester.
LE ROI. — Que Richard jure d'être fidèle, et je lui ren-
drai non-seulement cela, mais encore tout l'héritage de
la maison d'York, dont vous descendez, Richard, en ligne
directe.
RICHARD. — Votre humble sujet vous dévoue son obéis-
sance et ses services, jusqu'à son dernier soupir.
LE ROI. — Incline-loi donc, et mets ton genou à mes
pieds; et en retour de cet acte d'hommage ainsi accom-
pli, je te ceindrai de la vaillante épée d'York. — Lève-toi,
Richard, comme un vrai Plantagenet; et lève-loi, créé
par nous prince et duc d'Y'ork.
RICHARD. — Que Richard prospère, et que vos ennemis
succombent! et périssent tous ceux qui cachent une seule
pensée suspecte contre Votre Majesté, comme il est vrai
que mon zèle est ardent et ma soumission sincère!
TOUS LES PAIRS. — Salut, Hoblo piincc, puis>ant duc
d'York !
SOMERSET, à part. — Périsse ce vil prince, cet ignoble
duc d'York !
GLOCESTKR. — Maintenant Pintérêt de Votre Majesté est
do traverser les mers et de vous faire couronner en
France. La présence d'un roi réveille Paniour dans le
ACTE lli, SCÈXE II. 287
cœur de ses sujets et de ses fidèles amis, comme elle dé-
courage ses ennemis.
LE ROI. — Quand Glocester a parlé, Henri n'hésite
point : le conseil d'un ami sage est la mort de beaucoup
d'ennemis.
GLOCESTER. — Yotre flotte est prête à faire voile.
(Tous sortent excepté Exeter.)
EXETER, seul. — Oui : nous pourrions Lien voyager en
France ou en Angleterre, sans prévoir les événements
qui nous menacent. Le feu de cette dernière dissension,
qui s'est élevée entre ces pairs, couve sous les cendres
trompeuses d'une fausse amitié, et éclatera bientôt en
llammes terribles ; ainsi que les membres gangrenés se
corrompent par degrés, jusqu'à ce que la chair, les os et
les nerfs tombent en dissolution, de même se dévelop-
pera cette jalouse et fatale haine; et je crains bieuTac-
complissement de cette sinistre prédiction qui, du temps
de Henri V, était dans la bouche des enfants à la ma-
melle : Que le Henri né à Monmoulh gagnerait, tout, et que
le Henri né à Windsor perdrait tout. Cela est si probable
que le vœu d'Exeter est de finir ses jours avant devoir
ces temps désastreux-
SCÈNE TI
En France. — Devant Rouen.
Entrent LA PUCELLE DÉGUISÉE et DES SOLDATS
velus en paysans, portant des sacs sur le dos.
LA PUCELLE. — Yoici les portcs de la ville, les portes de
Rouen, dont il faut que notre adresse nous ouvre l'en-
trée. Soyez sur vos gardes, faites bien attention à vos
paroles; parlez comme des paysans de la campagne, qui
viennent au marché vendre leur blé. Si nous parvenons
à entrer, comme j'en ai l'espérance, et que nous ne
trouvions qu'une garde faible et négligente, d'un signal
j'avertirai nos amis, afin que le dauphin Charles vienne
attaquer les Anglais.
288 HENRI YI.
UN SOLDAT. — Les sacs que nous portons préparent le
sac de la ville, et nous serons bientôt maîtres et sei-
gneurs de Rouen. Allons, frappons aux portes.
(Ils frappent.
LA SENTINELLE. — Qui va là?
LA pucELLE. — Paysaus, pauvres gens de France; de
pauvres fermiers qui viennent vendre leur blé.
LA SENTINELLE. — Eutrez, eutrez ; la cloche du marché
a déjà sonné.
(Elle ouvre les portes.)
LA PUCELLE. — C'cst maintenant, ô Rouen, que je ren-
verserai tes remparts jusque dans leurs fondements !
(Ils entrent dans la ville.)
(Entrent Charles, le Bâtard d'Orléans, Alençon et des troupes.)
CHARLES. — Que saint Denis favorise cet heureux strata-
gème ! et nous dormirons encore une fois en sûreté
dans Rouen.
LE BATARD.— Voici par où sont entrées la Pucelle et sa
troupe. A présent qu'elle est dans la ville, comment nous
indiquera-t-elle le passage le plus facile et le plus sûr?
ALENÇON. — En plaçant, à cette tour, une torche allu-
mée : à l'endroit où nous la verrons paraître, ce signal
nous annoncera qu'il n'est point de passage plus facile
que celui par où la Pucelle s'est introduite.
(La Pucelle paraît sur le haut d'une tour, tenant une torche
allumée.)
LA PUCELLE. — Regardez ; voici l'heureux flambeau d'u-
nion qui va réunir Rouen à ses compatriotes : mais il
brille d'un éclat fatal aux gens de Talbot.
LE BATARD. — Voycz, uoble Charles, le phare de notre
amie. La torche enflammée est plantée là-bas sur cette
petite tour.
CHARLES. — Qu'elle brille comme une comète venge-
resse et présage la ruine de nos ennemis !
Ai.ENÇON. — Ne perdons pas de temps; les délais finis-
sent mal : entrons à l'instant, en criant : Vive le dau'
j)hin! et égorgeons les sentinelles.
(Ils entrent.)
(Alarme. Arrive Talbot suivi de quelques Anglais.)
ACTE III, SCÈNE II. 280
TALBOT. — France, tes larmes expieront cette trahison,
si Talbot survit à cette perfidie. C'est la Pucelle, cette
sorcière, cette infernale magicienne, qui a ourdi cette
trame diabolique et nous a surpris ; à grand'peine
avons-nous échappé au malheur de servir d'ornement
à l'orgueil de la France.
(Une alarme. Sortie, escarmouche. Entrent Bedford, transporté
mourant sur un siège hors de la ville, Talbot, le duc de Bour-
gogne et les troupes anglaises. La Pucelle, Charles, le Bâtard,
Alençon et autres paraissent sur les remparts.)
L.v PUCELLE. — Salut, mcs braves : avez-vous besoin de
blé pour faire du pain ? Je crois que le duc de Bourgogne
jeûnera quelque temps avant d'en racheter une seconde
fois à pareil prix : il était plein d'ivraie. En aimez-vous
le goût ?
LE DUC DE BOURGOGNE. — Raille, raille, vil démon, cour-
tisane effrontée. Je me flatte qu'avant peu nous t'étouffe-
rons avec ton blé, et que nous te ferons maudire la
moisson que tu viens de faire.
CH.4RLES. — Votre Altesse pourrait bien mourir de faim
avant ce moment-là.
BEDFORD. — Oh! que des actions et non des paroles nous
vengent de cette trahison !
LA PUCELLE. — lïé ! quo ferez- vous, pauvre vieillard à
la barbe grise? Prétendez-vous rompre une lance et por-
ter un coup mortel, assis et défaillant sur votre chaise?
TALBOT. — Odieux démon de France, sorcière dévouée
à l'opprobre, qui te fais suivre sans pudeur de tes lascifs
galants, te convient-il d'insulter son honorable vieillesse
et de braver lâchement un homme à demi mort? Ma
belle, je veux faire assaut avec toi, ou que Talbot pé-
risse dans l'ignominie.
LA PUCELLE. — Vous êtcs bicu vif, seigneur. — Mai
nous, restons en paix ; si Talbot commence à tonner, la
pluie suivra bientôt. {Talbot et les autres Anglais délibèrent
ensemble.) Que Dieu préside à votre parlement! Qui de
vous sera l'orateur?
TALBOT. — Oseras-tu sortir et venir nous joindre en
plaine?
t. VII, ]9
290 HENRI VI.
LA pucELLE. — En véritô, Votre Seigneurie nous prend
donc pour des insensés, en nous proposant de remettre
en question si ce qui nous appartient est à nous?
TALBOT.— Ce n'est point à cette moqueuse Hécate que
je parle; c'est à toi, Alençon, ot aux autres chevaliers.
Voulez-vous venir et combattre en soldats?
ALENÇo>:. — Non, seigneur.
TALBOT. — Au diable avec ton seigneur ! — Vils muletiers
de France ! Ils se tiennent sur les murailles comme
d'ignobles paysans, et n'osent prendre les armes en
gentilshommes.
LA PUCELLE, à Alençon et autres seigneurs. — Capitaines,
quittons ces remparts : le regard de Talbot ne nous an-
nonce rien de bon. Que Dieu soit avec vous, milord !
Nous étions venus simplement pour vous dire que nous
étions ici.
(La Pucelle et les Français descendent des remparts.)
TALBOT. — Et nous y serons aussi avant peu, ou que
l'ignominie devienne la gloire de Talbot. Jure, duc
de Bourgogne, par l'honneur de ta maison offensée
des outrages publics que te fait souffrir la France;
jure de reprendre la ville ou de périr : et moi, aussi
sûr que Henri d'Angleterre respire, que son père est
entré ici en conquérant, et que le grand cœur de
Richard Cœur de Lion est enseveli dans cette ville que la
trahison vient de nous enlever, je jure de la reprendre
ou de mourir.
LE DUC DE BOURGOGNE. — J'associe mou vœu au tien..
TALBOT.— Mais, avant de partir, prenons soin de ce
héros mourant, du vaillant duc de Bedford. — {A Bedford.)
Venez, milord; nous allons vous placer dans un lieu
plus sûr, et plus favorable pour votre état languissant
et votre grand âge.
BEDFORD. — Lord Talbot, ne me déshonore pas à ce
point. Je veux rester ici, assis devant les murs de llouen ;
et partager encore vos succès ou vos revers.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Gouragcux Bcdford , laissez-
vous persuader.
BEDFor.D. — Non, je nci q^uitlerai point ce lieu ; je me
ACTE III, SCÈNE II. 291
souviens d'avoir lu que jadis l'intrépide Pendragon ,
mourant, se fît porter dans sa litière au champ de ba-
taille, et vainquit ses ennemis. Il me semble que d'ici
je ranimerai encore les cœurs de nos soldats : je les ai
toujours trouvés tels que j'étais moi-même.
TALBOT. — 0 courage invincible dans un corp^ mourant !
Eh bien, soit : que le Ciel garde en sûreté le vieux Bed-
ford ! et nous , maintenant, brave duc de Bourgogne,
nous n'avons plus qu'à rassembler les troupes qui son»
sous notre main, et à fondre sur notre insolent ennemi.
(Ils sortent.)
(Alarme. Sorties, escarmouche. Entrent sir Jean Fastolffe et un
capitaine.)
LE CAPIT.A.INE. — Où va sir Jean Fastolfîe, à pas si pré-
cipités?
FASTOLFFE. — Où je vnis?me sauver en fuyant*. Nous
avons bien l'air d'être mis en déroute une seconde fois.
LE CAPITAINE. — Quoi, VOUS fuyez? Vous abandonneriez
lordTalbot?
FASTOLFFE. — Tous les Talbot de l'univers, pour sauver
ma vie.
{Il sort.)
LE CAPITAINE. — Lâchechevalier,que le malheurte suive!
(Il sort.)
(Retraite, escarmouches . Entrent, au sortir de la ville, la Pucelle,
Charles, Alençon et autres qui fuient^
BEDFORD. — A présent, mion âme, pars en paix, quand
il plaira au Ciel ! j'ai vu la déroute de nos ennemis.
Qu'est-ce que la force et la confiance de l'homme in-
sensé? Ceux qui tout à l'heure nous insultaient de leurs
railleries sont trop heureux en ce moment de sauver
leur vie par la fuite.
(Il expire et on l'emporte.)
(Alarme. Entrent Talbot, le duc de Bourgogne et autres.)
1 Sir Jean Fastolffe, capitaine anglais, se conduisit en effet lâ-
chement dans les guerres de France, et fut tué en 1429, à la ba-
taille de Patay. Il y a lieu de croire que c'est la lâcheté, devenue
proverbiale, de sir Jean Fastclff? qui a donné à Shakspeare l'idée
d'appeler Falstaff le compagnon des débauches du prince Henri,
lorsqu'il renonça à irettre ce rôle sous le nom de sir John
Oldcastle.
292 HENRI VI.
TALBOT. — Perdue et reprise en un jour! C'est un dou-
ble honneur, duc de Bourgogne ! Mais que le Ciel ait
toute la gloire de cette victoire.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Brave Talbot, le duc de Bour-
gogne t'omre un sanctuaire dans son cœur, et y grave
tes nobles exploits en monument de ta valeur.
TALBOT. — Duc, je te rends grâces. — Mais où est la
Pncelle maintenant? Je pense que son démon familier
est endormi. Où sont maintenant les bravades du Bâ-
tard, et les railleries de Charles? Quoi, tous évanouis!
Rouen est dans le deuil, et gémit d'avoir perdu de si
braves hôtes! — A présent mettons quelque ordre dans
la ville, en y plaçant des officiers expérimentés, et allons
ensuite à Paris, rejoindre le roi : car le jeune Henri y
est avec sa cour.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Tout ce que veut le lord Tal-
bot plaît au duc de Bourgogne.
TALBOT. — Mais, avant de partir, n'oublions pas le noble
duc de Bedford, qui vient de mourir : assistons à ses
obsèques dans la ville. Jamais plus brave guerrier ne
tint sa lance en arrêt; jamais caractère plus aimable ne
gouverna une cour. Mais les rois et les plus fiers poten-
tats doivent mourir. C'est le terme des misères humai-
nes.
(Ils sortent.)
SCÈNE lïl
Entrent CHARLES, LE BATARD, ALENÇON,
LA PUCELLE et des troupes.
LA PUCELLE. — PHuces, ne vous découragez pas pour
un revers, et ne gémissez plus de voir Rouen retomber
aux mains de Tennemi. Le chagrin n'est point un re-
mède, mais bien plutôt un corrosif pour des maux aux-
quels il n'y a point de remède. Laissez le frénétique
Talbot triompher un moment, et, comme un paon, é(a-
1er fièrement sa queue : nous lui arracherons ses biil-
ACTE III, SCÈNE III. 293
lanles plumes, et tout son orgueilleux appareil, si vous
voulez vous laisser conduire par mes avis.
CHARLES. — C'est vous qul nous avez guidés jusqu'ici,
et nous nous sommes confiés en votre habileté : un
échec inat'en^u n'éveillera pas notre défiance.
LE BATARO.-v ^Cherchez dans votre génie quelque res-
source heureuse, '='t nciis publierons votre renommée
dans l'univers.
ALENÇON. — Nous placerons ta statue dans quelque lieu
sacré, et nous t'y révérerons comme une sainte. Agis
donc, admirable vierge, et travaille à notre succès.
LA pucELLE. — Eli Meu, voici ce que Jeanne propose.
Par un discours insinuant et de douces paroles, nous
"aptiverons le duc de Bourgogne, et le déterminerons à
quitter Talbot pour nous suivre,
CHARLES. — Ah I chère Jeanne, si nous pouvions gagner
cela, la France ne serait plus remplie des guerriers de
Henri : cette nation ne serait plus si fière avec nous, et
nous l'extirperions de nos provinces.
ALENÇON. — L'Anglais serait pour jamais chassé de la
France, et n'y conserverait pas le titre d'un seul comté.
LA PUCELLE. — Vos seigneurs seront témoins de la ma-
nière dont je vais m'y prendre pour parvenir au but
que vous désirez. {On entend battre le tambour.) Ecoutez ;
au son de ces tambours vous pouvez reconnaître que
l'armée anglaise marche vers Paris. (Une marche anglaise.
Entrent et passent à distance Talbot et ses troupes.) Voilà
Talbot qui s'avance, enseignes déployées, et suivi de
toutes les troupes anglaises. (Une marche française. En-
trent le duc de Bourgogne et ses troupes.) Ensuite viennent
à l'arrière-garde le duc et sa troupe. La fortune nous
seconde en le faisant rester ainsi en arrière. Faites de-
mander un pourparler ; nous entrerons en conférence
avec lui. (^" sonne pour demander un pourparler.)
CHARLES. — Un pourparler avec le duc de Bourgogne
LE DUC DE BOURGOGNE. — Qui demande une conférence
avec le duc de Bourgogne ?
LA PUCELLE. — Le princc Charles de France, ton com-
patriote.
291 HENRI Vi.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Eh bien, Charles, que me
veux-tu? je suis pressé de partir d'ici.
CHARLES. — Parle, Jeanne, et charme-le par tes paroles
LA PUCELLE. — Brave duc de Bourgogne, infaillible es-
poir de la France, arrête et permets à ton humble ser-
vante de l'entretenir un moment.
LE DUC DE ROURGOGNE. — Parle; mais pas de longueurs
LA PUCELLE. — Contemple ton pays, contemple la fertile
France ; vois ses villes et ses cités défigurées par les ra-
vages destructeurs d'un ennemi cruel ; ainsi qu'une
mère contemple son jeune enfant au berceau, dont la
mort va fermer les yeux, vois, vois les maux qui consu-
ment la France. Vois les plaies, les plaies barbares dont
ta main dénaturée a déchiré son malheureux sein ; ah !
détourne contre d'autres victimes le fer de ton épée;
frappe ceux qui blessent, et ne blesse pas ceux qui se-
courent. Une seule goutte de sang tirée du sein de ta
patrie devrait te causer plus de douleur que des flofs
d'un sang étranger. Efface donc par tes larmes les taches
sanglantes qui couvrent le corps de ta malheureuse pa-
trie.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Il faut qu'cllo m'ait ensorcelé
par ses paroles, ou que la nature m'inspire cet attendris-
sement soudain !
LA PUCELLE. — Touto la Frauce et ses enfants poussent
sur toi des cris de surprise, et commencent à douter de
ta naissance et de ta légitimité.... A quel peuple t'es-tu
associé? A une nation hautaine, qui ne te sera fidèle
que selon son intérêt. Quand Talbot aura mis le pied en
France, et aura fait de toi un instrument de calamités,
dis, quel autre que Henri d'Angleterre sera le souve-
rain? et toi, tu seras rejeté comme un proscrit. Rappelle
à ta mémoire.... et que ceci serve à te convaincre : — le
duc d'Orléans n'était-il pas ton ennemi? et n'était-il pas
prisonnier en Angleterre? mais dès qu'ils ont su qu'il
était ton ennemi, ils lui ont rendu sa liberté sans ran-
çon, au mépris des intérêts du duc de Bourgogne et de
tous ses amis. Vois donc, tu combats contre tes compa-
triotes, et tu t'es lié avec ceux qui sont prêts à devenir
ACTE III, SCÈNE lY. 295
tes assassins. Allons, reviens, reviens, prince égaré,
Charles et toute la France sont prêts à te recevoir dans
leurs bras.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Je suis vaiucu ; ses victorieuses
paroles m'ont bombardé comme le canon bat les rem-
parts d'une ville ; et je me sens prêt à fléchir les genoux.
— Pardonne, ô ma patrie ; pardonnez, mes chers compa-
triotes ; et vous, princes, acceptez ce cordial et sincère
embrassement. Mes forces et mes soldats sont à vous;
adieu, Talbot ; je ne me fierai plus à toi.
LA pucELLE. — Je recounais là un Français : change en-
core une fois pour revenir vers nous.
CHARLES. — Sois le bienvenu , brave duc ; ton amitiù
renouvelle nos forces.
LE BATARD. — Elle ramène un nouveau courage dans
notre sein.
ALENÇON. — La Pucelle a rempli admirablement son
rôle : elle mérite une couronne d'or.
CHARLES. — Allons, scigncurs, marchons; joignons nos
troupes, et cherchons tous les moyens de nuire à notre
ennemi. (ils sortent.)
SCÈNE IV
Paris. — Un appartement du palais.
Entrent LE ROI HENRI, GLOCESTER, WINCHES-
TER, YORK, SUFFOLK, SOMERSET, WARWICK,
EXETER, TALBOT, suivi de quelques officiers, leur
adresse ces paroles.
TALBOT. — Mon auguste prince, et vous, illustres pairs!
ayant appris votre arrivée dans ce royaume, j'ai sus-
pendu quelque temps mes combats pour venir ren-
dre hommage à mon souverain. Ce bras qui a remis
sous votre obéissance cinquante forteresses, douze vill-es
et sept places fortes , outre cinq cents prisonniers de
marque, laisse tomber son épée aux pieds de Votre Ma-
jesté ; et avec la soumission d'un cœur loyal, il renvoie
toute la gloire de ses conquêtes d'abord à son Dieu, et
ensuite à Votre Majesté.
296 HENRI Vi.
LE ROI. — Est-ce là lord Talbot, mon oncle Glocester, ce
guerrier qui depuis si longtemps combat en France?
GLOCESTER. — Oui, mon souverain, c'est lui-même.
LE ROI.— Soyez le bienvenu, brave capitaine, victo-
rieux Talbot. Lorsque j'étais jeune, et je ne suis pas
vieux encore, je me rappelle que mon père me disait
que jamais plus intrépide chevalier n'avait manié l'épée.
Depuis longtemps nous étions instruits de votre loyauté,
de vos fidèles services, de vos travaux guerriers, et ce-
pendant vous n'avez jamais connu les récompenses de
votre souverain: vous n'avez pas même reçu ses remer-
cîments : car, avant ce jour, je n'avais jamais vu vos
traits. Levez-vous, et pour tous ces illustres services
nous vous créons ici comte de Shrewsbury ; vous pren-
drez votre rang à notre couronnement.
(Sortent le roi, Glocester, Talbot et autres seigneurs.)
VERNON. — Maintenant, seigneur, vous qui étiez si fou-
gueux sur mer et qui avez insulté les couleurs que je
porte en l'honneur de mon noble lord York, osez-vous
ici soutenir les paroles que vous avez dites?
BASSET. — Oui, je l'ose, comme vous osez soutenir les
jalouses inventions de votre langue insolente contre
mon noble lord, le duc de Somerset.
VERNON. — Drôle, j'honore ton lord pour ce qu'il est.
BASSET.— Et qu'est-il? Il vaut autant qu'York.
VERNON. — Lui? non. Et en preuve reçois ceci.
(Il le frappe.)
BASSET, — Lâche, tu sais trop que la loi des armes est
que quiconque tire son épée dans le palais du roi est sur-
le-champ condamné à mort ; sans cela celte attaque te
coûterait le plus pur de ton sang; mais je vais m'adresser
à Sa Majesté, et lui demander la liberté de me venger
de cet alîront; et alors tu verras si je sais te joindre et
t'en punir.
VERNON. — Allons, homme sans foi ; j'y serai aussitôt
que toi ; et après tu me rencontreras plus tôt que tu ne
voudras.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Paris. — Une salle d'apparat.
LE ROI HENRI, GLOCESTER, WINCHESTER, YORK„
SUFFOLK. SOMERSET, WARWICK, TALBOT.EXE--
TER, LE GOUVERNEUR de Paris et autres.
GLOCESTER. — Lord évêque, placez la couronne sur sa
tête.
WINCHESTER. — QuB Dieu protège le roi Henri sixième
du nom !
GLOCESTER. — A présent, gouverneur de Paris, prêtez
voire serment. — {Le gouverneur se met à genoux.) Que
vous ne reconnaîtrez d'autre roi que Henri ; que vous
n'aurez d'amis que ses amis, et que vous ne compterez
pour vos ennemis que ceux qui machineront de coupa-
Lies complots contre Sa Majesté. Ainsi faites que le Dieu
de justice vous protège!
(Sortent le gouverneur et la suite.)
(Entre sir Jean Fastolffe.)
FASTOLFFE. — Mon gracicux souverain, comme je ve-
nais de Calais, pressant mon cheval pour me trouver à
votre couronnement, on a remis dans mes mains cette
lettre adressée à Votre Majesté par le duc de Bourgogne.
TALBOT. — Opprobre sur le duc de Bourgogne et sur
toi ! Lâche chevalier, j'ai fait vœu, dès que je te trouve-
rais, d'arracher la jarretière de ta jambe fuyarde, et je
le fais (il la lui arrache), car tu étais indigne d'être élevé
à ce rang honorable. Pardonnez, mon roi, et vous,
lords; ce lâche, à la bataille de Patay, lorsque je n'avais
t298 HENRI VI.
en tout que six mille hommes, et que les Français étaicDî
presque dix contre un, avant même que nous nous fus-
sions rencoîitrés, avant qu'un seul coup eût été frappé,
s'est enfui comme un écuyer confident. Dans cette atta-
que nous avons perdu douze cents hommes , et moi-
même avec nombre d'autres gentilshommes, nous avons
été surpris et faits prisonniers. Jugez à présent, nobles
lords, si j'ai mal fait, et si de tels lâches sont faits pour
porter cet ornement des chevaliers
GLOCESTER. — Il faut l'avoucr, cette action est infâme :
elle déshonorerait un simple soldat; à plus forte raison
un chevalier, un officier, un chef.
TALBOT. — Dans les premiers temps où cet ordre fut
établi, milords, les chevaliers de la Jarretière étaient
d'une noble naissance , vaillants et généreux , pleins
d"un courage intrépide, comme des hommes nés pour
s'illustrer par la guerre, qui ne craignaient point la
mort, qui n'étaient point abattus par l'infortune, mais
toujours pleins de résolution dans les plus affreuses
extrémités. Celui donc qui n'est pas doué de ces qua-
lités usurpe le nom sacré de chevalier, profane l'hon-
neur de cet ordre, et devrait, si l'on s'en rapportait à
mon jugement, être dégradé comme un obscur paysan
qui oserait se vanter d'être issu d'un sang illustre.
LE ROI, à Fastolffc. — Opprobre de ton pays, tu viens
d'entendre ta condamnation ; fuis de notre vue, toi qui
fus jadis chevalier : nous le bannissons de notre pré-
sence sous peine de mort. {Faslulffc sort.) Maintenant,
lord protecteur, voyons cette lettre que nous envoie
notre oncle le duc de Bourgogne.
GLOCESTER, Usatit la suscription. — Que prétend donc
Son Altesse, en changeant son style ordinaire? On ne
lit ici que cette adresse nue et familière : Au roi. A-t-il
donc oublié que Henri est son souverain ? ou cette for-
mule irrespectueuse annonce-t-elle quelque changement
dans sa volonté?— Voyons ce qu'elle dit. {H ouvre et lit.)
« Cédant à des motifs particuliers, et ému de pitié des
r désastres de ma patrie et des plaintes des victimes
• infortunées que vous opprimez, j'ai abandonné votre
ACTE IV, SCÈNE I. 299
■ inique faction, et je me suis joint à Charles, le roi
« légitime de la France. » 0 trahison monstrueuse! Se
peut-il que dans une telle alliance, au sein de tant d'a-
mitié et de serm-ents, nous ne trouvions que tant de
fausseté et de perfidie ?
LE ROI. — Quoi ! Est-ce que mon oncle le duc de Bour-
gogne se révolte contre nous?
GLOCESTER. — Oui , mou priuce , il est devenu votre
ennemi.
LE ROI. — Est-ce là ce que sa lettre contient de plus
grave ?
HLOCESTER. — Oui, mou souvorain ; voilà tout ce qu'il
écrit.
LE ROI.— Eh bien, lord Talbot aura une entrevue avec
lui et saura le punir de cette fourberie. [A Talbot.) Mi-
lord, qu'en dites-vous? n'est-ce pas votre avis?
TALBOT. — Mon avis? Oui, sans doute, mon souverain;
et si vous ne m'aviez prévenu, j'allais vous suppher de
me charger de cette tâche. •
LE ROI. — Rassemblez des forces et marchez sans délai :
qu'il connaisse quelle indignation nous inspire sa perfi-
die, et quel crime c'est d'insulter ses amis.
TALBOT. — Je pars, mon prince, en formant dans mon
cœur le vœa que vous voyiez bientôt vos ennemis con-
fondus.
(Il sort.)
(Entrent Vernon et Basset.)
VERNON. — Gracieux souverain, accordez-moi le combat.
BASSET. — Et à moi aussi, mon seigneur.
YORK. — Celui-ci est de ma maison : écoutez-le, noble
prince.
SOMERSET. — Et Tautre est de la mienne : aimable
Henri, soyez-lui favorable.
LE ROI. — Patience, lords, laissez-les parler. — Expli-
quez-vous, gentilshommes : quelle est la raison de cette
démarche? Pourquoi demandez-vous le combat, et avec
qui?
VERNON. — Avec lui, mon prince; il m'a outragé.
BASSET. — Et moi avec lui : c'est lui qui m'a outragé.
300 HENRI VI. '
LE ROI. — Quel est cet outrage dont vous vous plaignez
tous deux? faites-le-moi connaître; et ensuite je vous ré-
pondrai.
BASSET. — En traversant la mer d'Angleterre en France,
cet homme, d'une langue insultante et railleuse, m'a
reproché la rose que je porte ; disant que la couleur de
sang de ses feuilles représente la rougeur des joues de
mon maître, dans une dispute où il repoussait opiniâ-
trement la vérité, sur une question de loi élevée entre
le duc d'York et lui ; et il y a ajouté d'autres paroles
pleines de mépris et d'ignominie. C'est pour réfuter son
odieux reproche et pour défendre l'honneur de mon sei-
gneur que je réclame le privilège de la loi des armes.
VERNON. — Et c'est aussi là ma demande, noble seigneur;
car bien qu'il allecle de colorer adroitement d'un vernis
trompeur son audace et ses torts, apprenez que c'est lui
qui m'a provoqué, et qui, le premier, a lancé ses obser-
vations malignes sur la rose que je porte, en disant que
la pâleur de cette fleur décelait la faiblesse du cœur de
mon maître.
YORK. — Eh quoi, Somerset, ne renonceras-tu jamais à
cette maligne"anin)osité ?
SOMERSET.— Et c'est VOUS, milord d'York, dont la se-
crète envie éclate à tout moment, malgré vos adroites
précautions pour la dissimuler.
LE ROI.— Grand Dieu! quel délire insensé s'empare
des hommes, pour nourrir, sur des causes si légères, sur
des prétextes si frivoles, ces haines jalouses et factieuses?
Nobles cousins, York, et vous, Somerset, calmez-vous,
je vous prie, et vivez en paix.
YORK.— Que d'abord un combat vide cette querelle, et
ensuite Votre Majesté nous commandera la paix.
SOMERSET. — Cette querelle n'intéresse que nous seuls ;
laissez-nous donc la vider ensemble.
YORK.— Voilà mon gage; relève-le, Somerset.
VERNON. — Non, que la querelle reste là où elle a com-
mencé.
BASSET, à Somerset. — Oui; daignez le permettre, mon
honorable seigneur.
ACTE IV, SCÈNE I. 301
GLOCESTER. — Le permettre? Maudits soient vos débats,
et vous et vos audacieux propos ! vassaux présomptueux,
n'êtes- vous pas honteux de venir troubler et inquiéter
le roi et nous de vos indiscrètes et insolentes clameurs?
— Et vous, milords, il me semble que vous avez grand
tort de souffrir leurs mutuels reproches; et beaucoup
plus encore de prendre occasion des querelles de vos
vassaux pour éveiller la discorde entre vous-mêmes.
Laissez -moi vous persuader de suivre un parti plus
sage.
EXETER. — Ceci désole Sa Majesté, Chers lords, soyez
amis.
LE ROI. — Approchez, vous qui demandez le combat. —
Je vous enjoins désormais, si vous êtes jaloux de notre
faveur, d'oublier pour toujours cette querelle et sa
cause. — Et vous, milords, souvenez-vous du lieu où nous
sommes ; en France, au milieu d'une nation inconstante
et légère. S'ils surprennent la dissension dans nos re-
gards, s'ils s'aperçoivent que nous soyons divisés, com-
bien leurs cœurs, déjà irrités, se porteront aisément à
la désobéissance et à la révolte ! Et quel déshonneur
pour vous si les princes étrangers viennent à apprendre
que pour un rien, une chose sans importance, les pairs
d'Angleterre et la première noblesse du roi Henri se sont
détruits eux-mêmes et ont perdu le royaume de France?
Oh ! songez à la conquête de mon père, à ma tendre
jeunesse, et ne sacrifiez pas pour une bagatslle le prix
de tant de sang. Laissez-moi être l'arbitre de votre ditïé-
rend. Je ne vois aucune raison, si je porte cette rose (il
prend une rose rouge}, de faire soupçonner à personne
que j'incHne plus pour Somerset que pour York : tous
deux sont mes parents, et je les aime tous deux. On
pourrait donc aussi me reprocher ma couronne, parce
que le roi d'Ecosse est aussi couronné. Mais vos lumières
peuvent bien mieux vous persuader que mes raisonne-
ments et mes avis. Allons, nous sommes venus ici en
paix, continuons de vivre en paix et en bonne amitié.
Cousin d'York, nous vous établissons régent de ces con-
trées de la France; et vous, noble lord de Somerset,
302 HENRI VI.
unissez votre cavalerie à son infanterie, et comme des
sujets fidèles, dignes fils de vos pères, vivez en bon
accord et déchargez votre ressentiment sur nos enne-
mis. Nous, le lord protecteur et les autres lords, après
quelque repos, nous reprendrons le chemin de Calais :
de là nous repasserons en Angleterre, où j'espère ap-
prendre avant peu vos victoires sur Charles, sur Alençon
et cette bande de traîtres. (Une fanfare, ils sortent.)
WARwicK. — Milord d'York, le jeune roi, à mon avis,
vient de parler avec beaucoup d'éloquence.
YORK. — J'en conviens; mais ce qui me déplaît, c'est
qu'il porte la livrée de Somerset.
w.^RWiCK. — Bon ! c'est une pure fantaisie : ne l'en
blâmez pas. J'ose assurer que cet aimable prince n'a en
cela nulle intention d'ofîenser,
YORK. — Et moi, si je m'y connais bien, je l'en soup-
çonne.— Mais laissons cela. — Nous nous devons en ce
moment à d'autres soins. (il* sortent.)
EXETER, seul. — Tu as bien fait, Richard, d'étouffer ta
voix ; car si la passion de ton cœur avait éclaté, je crains
bien que nous n'eussions pu y voir plus de rancune hai-
neuse et des discordes plus acharnées qu'il n'est possible
de l'imaginer. Il n'est point d'homme si borné qui, en
voyant ces violentes dissensions de la noblesse, ces dis-
cordes au sein do la cour, ces partis réunissant leurs
serviteurs en bandes factieuses, ne prévoie dans l'avenir
quelque événement funeste. C'est un malheur quand le
sceptre est dans la main d'un enfant; mais c'est un bien
plus grand malheur encore quand la rivalité enfante
ces divisions cruelles : alors approche la ruine, alors
commence la confusion.
SCÈNE II
Devant les murs de Bordeaux.
Entre TALBOT, suivi de trompettes et de tambours.
TALBOT. — Trompette, avance aux portes de Bordeaux,
et somme le gouverneur de paraître sur le rempart. {La
trompette sonne. — Le (jouverneur parait sur les murs.) Capi-
ACTE IV, SCÈNE II. 303
taines , Jean Talbot d'Angleterre , homme d'armes et
vassal de Henri, roi d'Angleterre, vous appelle sous vos
murs et vous dit : Ouvrez les portes de votre ville; ren-
dez-vous à nous; reconnaissez mon souverain pour le
vôtre, rendez-lui hommage en sujets soumis, et alors je
me retire avec ces troupes qui vous menacent. Mais si
vous dédaignez la paix que je vous propose, vous tentez
les trois fléaux qui suivent mes pas : la famine amaigrie,
le fer tranchant et le feu dévorant. Ces trois monstres
abaisseront bientôt au niveau du sol vos hautes et or-
gueilleuses tours , si vous repoussez l'offre de notre
amitié.
LE GOUVERNEUR. — Hibou fuueste et redouté, qui an-
nonces la mort, effroi et fléau sanguinaire de notre na-
tion, le terme de ta tyrannie est proche : tu ne peux
entrer dans notre ville que par les portes du trépas. Je
t'annonce que nous sommes bien fortifiés, et assez forts
pour sortir de nos murs et te combattre. Si tu te retires,
le daupbin, bien accompagné, t'attend pour t'envelopper
dans les pièges de la guerre. De tous côtés, autour de
toi, sont postés des escadrons pour t'ôter la liberté de
fuir ; tu ne peux tourner tes pas vers aucun asile que tu
ne rencontres partout la mort en face, sûre de sa con-
quête : partout la pâle destruction t'environne. Dix mille
Français ont fait serment de ne pointer leurs canons
homicides contre nulle autre tête de chrétien que celle
de l'Anglais Talbot. Ainsi, tu es là maintenant plein de
vie, héros d'un courage indomptable et invaincu ; mais
ces paroles que je t'adresse, moi ton ennemi, sont les
dernières louanges de ta gloire que tu doives entendre,
car avant que ce sable qui commence à couler ait com-
blé la mesure de cette heure, mes yeux qui te voient en
cet instant plein de santé te verront sanglant, pâle et
mort. {On entend des tambours au loin.) Ecoute, écoute;
les tambours du dauphin, de leurs sons prophétiques,
font entendre à ton âme effrayée une musique sinistre ;
/es miens vont leur répondre et annoncer ta ruine pro-
chaine.
(l.e gouverneur s'en va.)
304 HENRI VI.
TALBOT. — n ne ment point; j'entends l'ennemi. —
Holà! quelques cavaliers des mieux montés pour aller
reconnaître leurs ailes. — 0 molle et imprudente disci-
pline ! Comment arrive-t-il que nous soyons enfermés
et cernés ici de toutes parts? Un petit troupeau de ti-
mides daims anglais, qu'environnent une meute de
chiens français avides de proie ! Eh bien, si nous sommes
des daims anglais, plongeons-nous dans le sang : n'al-
lons pas succomber honteusement sous les premiers
coups comme un daim affaibli ; mais plutôt, tels que des
cerfs enragés et au désespoir, retournons contre ces
chiens ensanglantés nos redoutables pieds d'airain et
forçons ces lâches à se tenir au loin, aboyant autour de
nous. Mes amis, que chacun vende sa vie aussi cher que
je vendrai la mienne, et ils payeront cher notre chair \
Dieu et saint George ! Talbot et le bon droit de l'Angle-
terre ! Que nos drapeaux prospèrent dans ce périlleux
combat 1
(Ils sortent.)
SCÈNE III
La scène se passe dans les plaines de la Gascogne.
Entre UN MESSAGER qui va au-devant D'YORK, à la tête
d'une troupe que précèdent des trompettes .
YORK. — Les agiles espions envoyés pour reconnaître
les forces du dauphin sont-ils de retour?
LE MESSAGER. — Oui, milord, et ils annoncent que le
dauphin marche vers Bordeaux avec son armée pour
combattre Talbot. Ils ont vu encore deux troupes de sol-
dats plus fortes que Tarmée du dauphin le joindre sur
son passage et marcher avec lui vers Bordeaux.
YORK. — Malédiction sur cet odieux Somerset, qui tarde
si longtemps à m'envoyer le renfort promis d'un corps
de cavalerie, levé exprès pour ce siège ! L'illustre Talbot
1 Toujours le jeu de mots entre deer, daim, et dear, cher, qu'oa
rend ici par un équivalent qui s'y adapte presque partout.
ACTE IV, SCÈNE III. 305
attend mes secours, et je suis joué par un traître, et ne
puis secourir ce brave chevalier ; que Dieu l'assiste dans
sa détresse ! S'il échoue, adieu les guerres en France.
(Entre sir William Lucy.)
LUCY. — 0 VOUS, le premier commandant des forces de
l'Angleterre, jamais vous ne fûtes si nécessaire sur le
territoire de France I volez au secours du noble Talbot,
qui en ce moment est environné d'une ceinture de fer et
assiégé de toutes parts parla hideuse destruction. A Bor-
deaux, vaillant duc ; à Bordeaux, York ! ou c'en est fait
de Talbot, de la France et de l'honneur de l'Angleterre.
YORK. — 0 Dieu! Si Somerset, dont l'orgueil jaloux re-
tient ma cavalerie, était à la place de Talbot ! Nous sau-
verions un brave guerrier, au prix de la perte d'un lâche
et d'un traître. Oui, je pleure de rage et de désespoir,
de voir que nous périssons, tandis que des traîtres dor-
ment en repos* ♦
LUCY. — Oh ! envoyez quelque secours à ce brave lord
en danger.
YORK.— Talbot périt! Nous perdons tout : je manque
à ma parole de soldat. Nous pleurons ; la France sourit :
et chaque jour une nouvelle perte pour l'Angleterre ; le
tout par la faute du traître Somerset!
LUCY.— Que Dieu prenne donc en pitié l'âme du brave
Talbot et de son jeune fils Jean, que j'ai rencontré il y a
deux heures, voyageant pour aller joindre son glorieux
père. Depuis sept ans entiers Talbot n'a pas vu son fils ;
et ils se revoient aujourd'hui pour mourir tous deux.
YORK.— Hélas! quelle joie le noble Talbot aura-t-il à
revoir son jeune fils pour lui dire adieu au bord de la
tombe ! Loin de moi cette idée ! le chagrin étouffe ma
voix : deux amis séparés qui se saluent à l'heure de la
mort! Adieu, cher Lucy ! Ma destinée ne me permet plus
rien, que de maudire l'auteur de nos maux; mais je ne
puis secourir ce brave. Le Maine, Blois, Poitiers et Tours
sont déjà perdus, et tout cela par la faute de Somerset
et de ses retards.
(Il sort.)
LUCY.— Ainsi, tandis que le vautour de la discorde se
T. vu, 80
306 HENRI IV.
repaît du cœur de ces grands du royaume, l'inaction et
la négligence perdent les conquêtes de notre héros dont
les cendres sont tièdes encore, de cet homme d'éternelle
mémoire, Henri V. Tandis qu'ils se traversent l'un l'au-
tre, nos vies, nos terres, notre honneur, tout se perd et
s'abime.
(Il sort.)
SCÈNE IV
Une autre partie de la France.
EiUre SOMERSET à la tête de son armée.
SOMERSET.— Il est trop tard : je ne puis les envoyer à
présent ; cette expédition a été trop témérah'ement pro-
jetée par York et par Talbot. Toutes nos forces rassem-
blées pourraient être enveloppées et coupées par une
sortie de la seule garnison de la ville. Le présomptueux'
Talbot a terni l'éclat de sa gloire par cette entreprise im-
prudente et désespérée, où il a mis tout au hasard.
York l'a envoyé combattre et mourir dans la honte, afin
que Talbot mort, le grand York puisse avoir l'honneur
de la guerre.
u.x CAPITAINE. — Voici sir "William Lucy, qui a été dé-
puté avec moi par nos troupes en péril, pour réclamer
votre secours.
(Entre sir William Lucy.)
SOMERSET. — Eh bien, sir William, de la part de qui
venez-vous?
LUCY. — De la part de qui, milord? de la part du lord
Talbot, dont la vie est vendue et achetée. Assiégé de
tous côtés par la fière adversité, il appelle à grands cris
York et Somerset, pour repousser la mort qui fond snr
ses faibles légions. Et tandis que ce lu-ave général voit
une sueur sanglante couler de ses membres harassés
par les combats, et profite de sa position pour prolonger
sa résistance en attendant du secours; vous qui trompez
Bon espérance, vous, dépositaires de Thonueur de l'An-
ACTE IV, SCÈNE V. 307
gleterre, vous vous tenez oisifs loin de lui, livrés à vos
honteuses jalousies ! que vos querelles personnelles ne
retardent pas plus longtemps le renfort qui devait le
secourir, lorsque ce brave et glorieux général expose sa
vie aux chances les plus inégales. Le bâtard d'Orléans,
Charles et le duc de Bourgogne, Alençon et René, l'envi-
ronnent ; et Talbot périt par votre faute.
SOMERSET. — York l'a engagé dans ce péril ; York de-
vrait le secourir.
LucY. — Et York se déchaîne aussi contre Votre Sei-
gneurie, et jure que vous lui retenez sa cavalerie, qui
avait été levée pour cette expédition,
SOMERSET. — York ment : il pouvait envoyer demander
ce renfort, et il l'eût eu. Je lui dois peu de déférence et
encore moins d'amitié, et je dédaigne de le flatter en le
prévenant.
LUCY. — Ce sont les fraudes des chefs de l'Angleterre,
et non la force de la France, qui ont précipité dans ce
piège le généreux Talbot. Jamais il ne reverra vivant sa
patrie : il meurt livré à la fortune par vos dissensions.
SOMERSET. — Allons; je vais lui envoyer ce détache-
ment : dans six heures ils seront en état de le secourir.
LUCY. — Le secours vient trop tard : il est déjà pris ou
tué, car Talbot ne pourrait fuir, quand il le voudrait; et
Talbot ne fuira jamais, quand il le pourrait.
SOMERSET.— S'il est mort, disons donc adieu au brave
Talbot.
LUCY. — Sa gloire vit dans l'univers, et la honte de sa
défaite s'attache à vous.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Un champ de bataille près de Bordeaux.
Entrent TALBOT et SON FILS.
TALBOT. — Jeune Jean Talbot, je t'ai mandé pour Ui
servir de maître dans l'art de la guerre, alin que le nom
308 HENRI VI.
de Talbot pût revivre en toi, quand l'épuisement de l'âge
et la faiblesse de membres impuissants retiendraient
sur une chaise ton père immobile. Mais, ô fatale et per-
nicieuse étoile ! tu reviens aujourd'hui pour une fête fu-
nèbre, pour un teiTible et inévitable péril. Cher enfant,
remonte donc sur le plus léger de mes chevaux, et je
t'enseignerai le moyen d'échapper par une fuite préci-
pitée. Allons, ne diffère plus, et pars.
JEAN TALBOT. — Talbot est-il mon nom? suis-je vo-
tre fils? et fuirai-je? Oh ! si vous aimez ma mère, ne dés-
honorez pas son honorable nom, en faisant de moi un
bâtard et un lâche. L'univers dira : « Il n'est point le
fils de Talbot, celui qui a fui lâchement quand le noble
Talbot est resté. »
TALBOT. — Fuis pour venger ma mort, si je suis tué.
JEAN TALBOT. — Qui fuit alusl ne reviendra jamais au
combat.
TALBOT. — Si nous restons tous deux, nous sommes
tous deux sûrs de mourir.
JEAN TALBOT. — Eli bien, laissez-moi rester, et vous,
mon père, sauvez-vous. Votre mort est une perte im-
mense, et vous devez vous conserver : mon mérite est
inconnu ; en me perdant, on ignore ce qu'on perd. Les
Français tireront peu de gloire de ma mort ; ils seraient
fiers de la vôtre : avec vous s'évanouissent toutes nos
espérances. La fuite ne peut ternir la gloire que vous
avez acquise ; mais la fuite me déshonorerait, moi qui
n'ai fait aucun exploit. Tout le monde fera serment que'
vous avez fui pour vaincre un jour; mais moi, si je re-
cule, on dira que c'était de peur. Il n'y aura plus d'es-
pérance que je reste sur le champ de bataille, si à la
première heure je fléchis et me sauve. Ici, à genoux,
j'implore la mort plutùtqu'unevieconservéepar l'infamie.
TALBOT. — Quoi ! toutes les espérances de ta mère des-
cendront dans le même tombeau?
JEAN TALBOT. — Oui, plutùt que de déshonorer le sein
de ma mère.
TALBOT. ^Au nom de ma bénédiction, je t'ordonne de
partir.
ACTE IV, SCÈNE VI. 309
JEAN TALBOT. — PouF Combattre Tennemi, mais uou
pour le fuir.
TALBOT. — Tu peux sauver en toi une partie de ton
père.
JEAN TALBOT. — Je ne sauverai rien de mon père ; il
sera déshonoré en moi.
TALBOT. — Tu n'as pas encore eu de gloire ; tu ne peux
pas la perdre.
JEAN TALBOT. — Oui, et votre glorieux nom, irai-je le
flétrir?
TALBOT. — L'ordre de ton père t'absoudra du reproche.
JEAN TALBOT. — Pourrez-vous rendre témoignage pour
moi quand vous ne serez plus? Si la mort est inévitable,
fuyons ensemble.
TALBOT. — Que je laisse ici mes soldats combattre et
mourir !. Jamais pareille honte n'a souillé ma vie.
JEAN TALBOT. — Et ma jeuuesse en serait souillée! Il
n'est pas plus possible de séparer votre fils de vous, que
vous ne pouvez vous-même vous partager en deux. Res-
tez, fuyez, faites ce que vous voudrez, je le ferai aussi ;
si mon père meurt, je ne veux plus vivre.
TALBOT. — Je prends donc ici congé de toi, mon noble
fils ; tu es né pour voir ta vie s'éteindre avant la fin de
ce jour. Allons vivre et mourir l'un à côté de l'autre, et
que nos deux âmes unies s'envolent ensemble de France
au ciel.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Une alarme. Sorties dans lesquelles le fils de TALBOT est
enveloppé; il est sauvé par son père.
TALBOT.— Saint George, victoire ! Combattons, soldats,
combattons. Le régent a violé la parole qu'il avait donnée
a Talbot, et nous a laissés exposés à la furie de l'épée
française. — Où est Jean Talbot? — Repose-toi, mon fils,
et reprends haleine : je t'ai donné la vie, et je viens de
te sauver de la mort.
310 HENRI VI.
JEAN TALBOT. — 0 VOUS, deux fois moEL père, je suis
deux fois votre fils. La première vie que vous m'aviez
donnée était perdue; c'en était fait; et votre belliqueuse
épée, en dépit du sort, a fait recommencer le cours des
ans qui me sont assignés.
TALBOT. — Quand j'ai vu ton épée faire jaillir le feu du
casque du dauphin, cela a rallumé dans le cœur de ton
père un orgueilleux désir de la victoire au visage hardi.
Alors la pesante vieillesse s'est sentie animée de l'ardeur
du jeune âge et d'une fureur guerrière : j'ai repoussé
Alençon, Orléans, le duc de Bourgogne, et je t'ai délivré
de l'orgueil de la Gaule. Le fougueux Bâtard qui t'a tiré
du sang, ô mon fils ! et qui a eu les prémices de ton pre-
mier combat, — ^je l'ai attaqué soudain, — et dans le ra-
pide échange de nos coups, j'ai bientôt fait couler son
ignoble sang : et dans mon dédain, je lui ai adressé ces
mots : « Je fais couler ton sang impur, vil et méprisable,
« faible et indigne dédommagement du pur sang que
« tu as fait jaillir des flancs do Talbot mon brave
« enfant; » et ici, brûlant de frapper à mort le Bâtard, je
t'ai puissamment secouru. — Dis-moi, unique souci de
ton père, n'es-tu pas fatigué, Jean? Comment te trouves-
tu? Mon enfant, veux-tu maintenant quitter ce champ
de bataille et te sauver ? Maintenant te voilà dignement
reçu chevalier. Fuis, pour venger ma mort quand je ne
serai plus : le secours d'un homme est peu de chose
pour moi. Oh ! c'est trop de folie do hasarder tous notre
vie dans une seule petite barque. Moi, si je ne meurs pas
aujourd'hui sous les coups des Français , je mourrai
demain de mon grand âge; ils ne gagnent rien par ma
mort; et en restant ici, je n'abrège ma vie que d'un
juur. Mais en toi mourront ta mère, et le nom de notre
famille, et ma vengeance, et ta jeunesse, et la gloire de
l'Angleterre. Si tu restes, nous exposons tout cola et
bien plus encore : et si tu veux fuir, tout cela sera sauvé.
JKAN TALBOT. — L'épôc d'Orloaus ne m'a fait aucun
mal ; mais vos paroles font couler le plus pur sang de
mon cœur. Oh ! quel avantage, au prix d'une telle infa-
mie, que de traîner une vie misérable et de sacrifier
ACTE IV, SCÈNE VII. 3H
une glorieuse renommée! Avanl que le jeune Talbof
fuie le vieux Talbot, que le cheval qui me porte suc-
combe et meure, et me laisse à pied comme les vils
paysans de France, en butte au mépris et objet d'ou-
trages! Oui, par toute la gloire que vous avez acquise,
si je fuis je ne suis pas le fils de Talbot : ne me parlez
donc plus de fuir; c'est en vain : si je suis le fils de
Talbot, je dois mourir aux pieds de Talbot.
TALBOT. — Allons, suis-moi donc, et sois l'Icare d'un
Dédale au désespoir. Ta vie m'est bien chère ; si tu veux
combattre, combats à côté de ton père, et après t'être
illustré, mourons tous deux fièrement.
(Ils sortent.]
SCÈNE Vil
Une alarme : combats. Entre le vieux TALBOT hlcssé,
conduit par des soldats français.
TALBOT. — Où est ma seconde vie? — C'est fait de la
mienne. — Oh! où est le jeune Talbot? où est le vaillant
Jean? 0 mort glorieuse ternie par la captivité, la valeur
du jeune Talbot fait que je te reçois en souriant. Lors-
qu'il m'a Vu chanceler et tomber sur mes genoux, il a
brandi au-dessus de ma tête son épée sanglante , et
comme un lion afTamé, il a commencé avec furie les
plus terribles exploits. Mais lorsque mon défenseur cour-
roucé s'est vu seul, ne protégeant plus que ma vie expi-
rante, et sans ennemis qui le vinssent assaillir, alors les
yeux étincelants, le cœur saisi de rage, il s'est élancé
soudain de mes côtés dans le plus épais des bataillons
français, et dans cette mer de sang mon enfant a éteint
sa vie et son âme sublime, et là est mort dans son noble
orgueil mon Icare, ma fleur.
(On apporte Jean Talbot mort.j
UN DES SERVITEURS DE TALBOT. — 0 mon cher maître !
voyez : c'est votre fils qu'ils portent.
TALBOT.— 0 mort hideuse, qui te fais un jeu de nous
insulter ici, bientôt affranchis de ton insolente tyrannie,
312 HENRI VI.
et unis par les liens de l'immortalité, les deux Talbot
voleront ensemble au travers des deux légers, et en
dépit de toi échapperont au néant de l'oubli. — [A son
fils.) — 0 toi dont les blessures annoncent une mort si
dure, parle à ton père avant de rendre ton dernier sou-
pir! brave encore la mort en parlant, qu'elle veuille ou
ne veuille pas t'écouter ; traite-la comme un Français,
comme ton ennemi. — Pauvre enfant ! il me semble qu'il
sourit, comme s'il voulait dire : « Si la mort avait été un
Français, la mort serait morte aujourd'hui ! » Approchez,
approchez, et mettez-le dans les bras de son père. Mon
âme ne peut plus supporter tant de douleurs. Soldats !
adieu : j'ai ce que je voulais avoir, et mes vieux bras
sont le tombeau du jeune Jean Talbot !
(Il meurt.)
yiN DU QU.VTRIÈME ACTB*
ACTE CINQUIÈME
SCENE I
Toujours devant Bordeaax.
Entrent CHARLES. ALENÇON, LE DUC DE BOURGO-
GNE, LE BATARD D'ORLÉANS et LA PUCELLE.
CHARLES. — Si York et Somerset avaient envoyé du
renfort ici, nous aurions eu une journée sanglante.
LE BATARD. — Avec quelle furie le jerne nourrisson de
Talbot abreuvait de sang français son ?pée novice !
LA PUCELLE. — Je l'ai attaqué une f o s en lui disant :
« Toi, jeune homme, sois vaincu par jne jeune fille. »
Mais, avec un fier et majestueux dédain, il m'a répondu :
« Le jeune Talbot n'est pas fait pour se commettre avec
« une prostituée; » et, s'élançant dans le sein des ba-
taillons français, il m'a quittée avec mépris, comme un
adversaire indigne de lui.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Certes, il aurait fait un brave
chevalier. Tenez, le voici enseveli dans les bras de son
père, sanguinaire auteur de ses exploits meurtriers.
LE BATARD. — Taillons-lcs en pièces, hachons les cada-
vres de ces deux ennemis, la gloire de l'Angleterre et la
terreur de la France.
CHARLES. — Oh ! non ! arrêtez ; n'outrageons pas morts
ceux que nous avons fuis vivants.
(Entre sir William Lucy précédé d'un héraut.)
LUCY. — Héraut, conduis-moi à la tente du Dauphin, à
jui est resté l'avantage de cette journée.
CHARLES. — Quelle soumission est l'objet de ton mes-
sage?
314 HENRI VI.
LUCY. — Soumission, Dauphin', ce mot est purement
français; nous autres soldats anglais, nous ignorons ce
qu'il signifie. — Je viens savoir quels prisonniers vous
avez faits et reconnaître nos morts.
CHARLES. — Tu redemandes des prisonniers? nos pri-
sons, c'est Tenfer. — Mais qui cherches-tu?
LUCY. — Où est le grand Hercule du champ de bataille,
le vaillant lord Talbot, comte de Shrewsbury, créé, pour
récompense de ses rares exploits, grand comte de Wash-
ford, de Waterford et de Valence, lord Talbot de Goodrig
et d'Urchinfield? Où sont le lord Strange de Blachmore,
le lord Vernon d'Alton, le lord Cromwell'de Wingfield,
le lord Furnival de Sheffield, le lord Faulconbridge ,
illustre par trois victoires, chevalier de l'ordre de Saint-
George, de Saint-Michel et de la Toison d"Or, grand ma-
réchal de notre roi Henri V dans toutes ses guerres de
France?
LA PucELLE. — Voilà uu Style bien impertinent et bien
magnifique. Le grand sultan, qui domine sur cinquante-
deux royaumes, ne s'exprime pas d'un ton si fastueux.
— Vois; celui que tu pares de tous ces titres est ici gisant
à nos pieds, cadavre impur et la proie des vers!
LUCY. — Talbot est donc tué, le fléau des Français, la
terreur et la sombre Némésis de votre nation ! Oh ! que
mes deux yeux ne peuvent-ils se changer en balles!
comme je les lancerais contre vous ! Que ne puis-je rap-
peler ces morts à la vie? c'en serait assez pour effrayer
toute la France. Oui, l'image seule de Talbot suffirait
pour épouvanter le plus fier d'entre vous.— Cédez-moi
leurs corps, que je les emporte de ce lieu, et que je leur
ionne la sépulture qui convient à leur mérite.
LA PUCELLE.— Je crois que ce fanfaron est l'ombre du
vieux Talbot, il parle d'un ton si orgueilleux et si hau-
tain. Ail nom de Dieu, qu'il prenne ces cadavres, qu'il
les emporte d'ici , ils ne serviraient qu a infecter l'air de
notre patrie.
CHARLES. — Tu peux eulcver ces corps.
LUCY.— Oui, je vais les enlever d'ici; mais de Iciii-s
cendres renaîtra \m phénix qui fera trembler la France.
ACTE V, SCENE II. 315
CHARLES. — Délivre-nous de leur vue, et fais après ce
que tu voudras. — Marchons vers Paris sans délai, et sui-
vons le cours de nos conquêtes ; tout va fléchir devant
nous, à prêt ent que le terrible Talbot est mort.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
A Londres. — Une salle du palais.
Entrent LE ROI HENRI, GLOCESTER et EXETER.
LE ROI. — Avez-vous vu les lettres du pape, de l'empe-
reur et du comte d'Armagnac ?
GLOCESTER. — Oui, mou priuce, et voici ce qu'elles con-
tiennent : ils demandent en grâce à Votre Majesté qu'une
bienheureuse paix soit conclue entre la France et l'An-
gleterre.
LE ROI. — Et que pensez-vous de cette demande?
GLOCESTER. — Je l'approuvo , mon prince, comme le
moyen d'arrêter l'effusion du sang chrétien et de réta-
blir la tranquillité dans les deux royaumes.
LE ROI. — Allons, j'y consens, mon oncle; car j'ai tou-
jours pensé que c'était une chose impie et contre nature,
que d'entretenir ces barbares et sanglantes querelles
entre des nations qui professent la môme foi.
GLOCESTER. — De plus, sire, pour accélérer et affermir
encore plus le nœud de cette alliance, le comte d'Arma-
gnac, proche parent de Charles, et homme d'un grand
poids en France, propose à Votre Majesté sa fille en ma-
riage, avec une riche et magnifique dot.
LE ROI. — En mariage? Hélas ! mon oncle, je suis bien
jeune encore : mon cabinet et mes livres vont mieux à
mon âge que l'amour et le choix d'une femme. Cepen-
dant, qu'on fasse entrer les ambassadeurs, et que chacun
d'eux reçoive la réponse que vous jugerez convenable;
je serai satisfait de toute résolution qui tendra à la gloire
de Dieu et au bien de mon pays.
(Entrent un légat et doux ambassadeurs, avec Winche»-
ter, revêtu du chapeau de cardinal.)
316 HENKI VI.
EXETER, à pari.— Quoi ! voilà donc le lord Winchester
élevé à la dignité de cardinal • ! Ah! je commence à voir
que ce qu'a prédit un jour Henri V pourra bien s'accom-
plir : « Si jamais, disait-il, Winchester parvient à être car-
dinal, il fera de son chapeau le rival de la couronne. »
LE ROI. — Ambassadeurs, vos différentes demandes ont
été examinées et discutées. Votre proposition est juste
et sage : aussi nous sommes décidément résolus à dresser
les articles d'une paix sincère ; et ils seront incessam-
ment présentés à la France par milord Winchester.
GLOGESTER, à Vambassadcur du comte d'Armagnac. — Et
quant à l'offre particulière du comte votre maître, j'en
ai instruit Sa Majesté en détail ; et le roi, satisfait des
vertus de la princesse, informé de sa beauté, et content
de sa dot, a le dessein de la faire reine de l'Angleterre.
LE ROI. — Pour preuve de mes intentions et de mon
aveu, portez-lui ce joyau, gage de mon affection. (Il lui
remet un bijou.) Et vous, lord protecteur, veillez à ce
qu'ils soient escortés et conduits en sûreté jusqu'à Dou-
vres; et après qu'ils seront embarqués, remettez-les
aux chances de la mer.
(Le roi sort avec sa suite.)
WINCHESTER, ttu légat. — Arrêtez, seigneur légat; vous
recevrez d'abord la somme que j'ai promise à Sa Sain-
teté, en échange de ces ornements vénérables dont elle
m'a revêtu.
LE LÉGAT. — J'attendrai votre convenance, milord.
M^iNCHESTER. — Maintenant Winchester ne se soumettra
pas, je pense, et ne le cédera pas au plus fier des pairs.
— Humfroy de Glocester, tu reconnaîtras que l'évêque
n'est ton inférieur, ni en naissance, ni en autorité, je te
ferai plier et fléchir le genou, ou j'abîmerai ce royaume
à force de révoltes.
(Ils sortent.)
1 Shakspeare a oublié ici que dans les premières scènes de
cette tragédie il avait déjà, à diverses reprises, qualifié Win-
chester de cardinal ; du reste, c'est en lui donnant trop tôt ce
titre qu'il s'est trompé; l'évêque de Winchester ne reçut en effet
le chapeau de cardinal que dans la cinquième année du règne
de Henri VL •
ACTE V, SCÈNE III. ' 317
SCÈNE m
En France.
Entrent CHARLES, LE DUC DE BOURGOGNE, ALEN-
ÇON, LE BATARD, RENÉ et LAPUCELLE.
CHARLES. — Ces nouvelles, seigneur, doivent ranimer
nos esprits abattus. On dit que les fiers Parisiens se ré-
voltent et reviennent au parti des Français.
ALENÇON. — Marchons donc vers Paris, prince, et ne
tenons pas ici notre armée dans l'inaction.
LA PUCELLE. — Que la paix soit avec eux, s'ils revien-
nent à nous ! Autrement, que la ruine s'attache à leurs
palais !
(Entre un éclaireur.)
l'éclaireur. — Succès à notre vaillant général, et pros-
périté à ses partisans !
CHARLES. — Quelles nouvelles nous envoient nos éclai-
reurs? Parle.
l'éclaireur. — L'armée anglaise, qui était divisée en
deux corps, est maintenant réunie en un seul, et se pro-
pose de vous livrer bataille à lïnstant.
CHARLES.— Cet avis est un peu soudain ; mais nous
allons nous mettre en état de les recevoir.
le duc de bourgogne. — J'ai confiance ; l'ombre de Tal-
bot n'est pas au milieu d'eux : à présent que Talbot
n'est plus, seigneur, vous ne devez plus vous alarmer.
LA PUCELLE. — De toutcs Ics passious honteuses, la plus
maudite est la peur. Commandez à la victoire, Charles,
et la victoire est à vous. Que Henri écume de rage ; et
que l'univers mui'mure en voyant nos triomphes.
CHARLES. — Marchons, mes seigneurs. Et que la France
soit heureuse I
(Ils sortent.^
318 HENRI VI.
SCÈNE IV
Une alarme. — Attaques.
Erdre LA PUCELLE.
LA PUCELLE. — Le régent triomphe, et les Français
fuient ! — Venez à notre secours , paroles n^agiques ,
charmes puissants ' ; et vous, esprits d'élite qui m'in-
struisez de l'avenir et me faites prévoir les événements.
{Oîi entend U7i coup de tonnerre.) Vous, génies légers, qui
servez sous les lois du souverain monarque du Nord,
paraissez, et secondez-moi dans cette entreprise. {Parais-
sent des démons.) A cette prompte apparition, je recon-
nais votre obéissance ordinaire à ma voix. Maintenant,
esprits familiers, qui sortez du redoutable empire des
régions souterraines, assistez-moi aujourd'hui, et faites
que la France, ait la victoire ! {Les démons se promènent en
silence.) Ah! ne gardez pas plus longtemps ce morne
silence. — Faut-il vous nourrir de mon propre sang? Je
vais me couper un membre et vous le donner pour gage
d'un plus riche salaire ; consentez donc à m'assister. {Les
démons baissent la tête.) N'est-il plus d'espoir de secours?
— Eh bien, si vous m'accordez ma prière, mon corps
sera le prix dont je payerai votre bienfait. {Les démons
secouent la tête.) Quoi? le sacrifice de mon corps et de mon
sang ne peuvent vous toucher et obtenir votre assistance
accoutumée? Prenez donc mon âme. Oui, mon corps,
mon sang, mon âme, tout, i)lutôt que de laisser la
France succomber sous l'Anglelerre. {Les démons s'éva-
nouissent.) Eélasl ils m'abandonnent! — L'heure est donc
venue où la France doit couvrir d'un voile son superbe
panache et laisser tomber sa tête dans le giron de l'An-
gleterre. Mes anciens enchantements sont impuissants,
et l'enfer est trop fort pour que je lutte contre lui. C'en
* Periapts, amu'ettes.
ACTE V, SCÈNE IV. 3l9
est fait, ô France; ta gloire va tomber en poussière.
(Elle sort.)
(Escarmouches. La Pucelle et York combattent cor]is à
corps. La Pucelle est prise. Les Français fuient.)
YORK.— Damoiselle de France , je crois que je vous
tiens. — Déchaînez à présent vos esprits infernaux par
vos sortilèges; essayez s'ils peuvent vous remettre en
liberté : vous êtes une précieuse prise et qui doit tenter
le diable. — Voyez comme cette sorcière hideuse fronce
ses sourcils; on dirait que, comme une autre Gircé, elle
cherche à me faire changer de forme.
LA PUCELLE. — Tu ne peux recevoir une forme plus
odieuse que la tienne.
YORK. — Oh ! sans doute, le dauphin Charles est un bel
homme , nul autre que lui ne peut plaire à votre œil
difficile.
L.\ PUCELLE. — Que la peste tombe sur Charles et sur
toi! et puissiez-vous tous deux être surpris endormis
dans votre lit et assaillis par des mains homicides !
YORK. — Farouche et maudite sorcière, retiens ta lan-
gue.
LA PUCELLE. — Je t'en conjure, laisse-moi maudire à
mon gré.
YORK. — Tu maudiras à ton gré, mécréante, quand tu
seras attachée au poteau.
(Ils sortent.)
(Une alarme. Entre Suffolk tenant Marguerite par la main.)
suFFOLK. — Soyez qui vous voudrez, vous êtes ma pri-
sonnière. {Il la regarde.) 0 la plus belle de toutes les
belles, ne crains rien, ne songe pas à fuir : je ne te tou-
cherai que d'une main respectueuse ; et je les pose dou-
cement sur ton cœur. Je baise ces doigts en signe d'une
paix éternelle. Qui es-tu? dis-le-moi afin que je te rende
l'hommage qui t'est dû.
MARGUERriE. — Marguerite est mon nom : je suis fille
d'un roi, du roi de Naples ; apprends- le, qui que tu sois
toi-même.
SUFFOLK. — Je suis comte, et je m'appelle Suffolk. Mer-
veille de la nature, ne t'offense point du sort qui t'a fait
320 HENRI VI.
ma captive ; c'est ainsi que le cygne sauve ses petits du
danger en les tenant emprisonnés sous ses ailes. Mais si
ce droit de la guerre t'offense, va, sois libre comme
l'amie de Suffolk. (Marguerite va pour s'éloigner.) — Ah!
reste. — Je ne me sens pas le pouvoir de la laisser partir:
ma main voudrait la laisser libre, mais mon cœur dit
non. Telle que l'image du soleil dont les rayons se jouent
dans l'onde pure, telle parait à mes yeux cette beauté
ravissante. — Je voudrais lui faire ma cour, mais je n'ose
lui parler. Je vais demander une plume et de l'encre et
lui écrire ma pensée. — Allons donc, Suffolk, aie plus de
confiance en toi. N'as-tu pas une langue ? n'est-elle pas
ta captive ? Seras-tu dompté par la vue d'une femme ? —
Oh ! la majesté de la beauté est si souveraine qu'elle en-
chaîne la langue et confond tous les sens.
MARGUERITE. — Dis, couite de Suflblli, si tel est ton
nom, quelle rançon faudra-t-il que je paye pour obtenir
ma liberté? car je vois que je suis ta prisonnière.
SUFFOLK, à parL— Gomment peux-tu être sûr qu'elle
dédaignera tes vœux avant d'avoir essayé de gagner son
amour?
MARGUERITE. — Pourquoi HO paiies-tu pas? Quelle ran-
çon dois-je payer?
SUFFOLK, à part. — Elle est belle, et dès lors faite pour
être adorée; elle est femme, et dès lors faite pour être
conquise.
MARGUERITE. — Vcux-tu acccpter une rançon, oui ou
non?
SUFFOLK, à part. — Insensé, souviens-toi que tu as une
femme : comment donc Marguerite pourrait -elle être
l'objet de ton amour?
MARGUERITE. — 11 vaut micux que je le quitte ; car il ne
veut point m'entendre.
SUFFOLK, à part. — C'est là ce qui renverse tous mes
projets ; il n'y faut plus songer.
MARGUERITE.— Il parle au hasard : sûrement cet homme
est fou.
SUFFOLK, à part. — Mais on pourrait obtenir une dis-
pense.
AKJIÊ V, SCENE IV. 321
MARGUERITE. — Et Cependant je voudrais bien obtenir
votre réponse.
suFFOLK, toujours à part. — Je veux gagner le cœur de
cette belle Marguerite.... Pour qui? — Quoi? pour mon
roi. — Ah ! c'est une créature de bois.
MARGUERITE. — Il parle de bois : c'est quelque charpen-
tier.
SUFFOLK, à part. — Mais enfin ce moyen satisferait mon
désir, et la paix serait cimentée entre les deux royaumes.
— Mais à cela il reste encore un obstacle : car quoique
son père soit roi de Naples, duc d'Anjou et du Maine,
cependant il est pauvre, et notre noblesse dédaignerait
cette alliance.
MARGUERITE. — M'eutendcz- VOUS , capitaine? — N'en
avez-vous donc pas le loisir?
SUFFOLK.— Cela sera, en dépit de tous leurs dédains.
Henri est jeune, il cédera facilement. [En se rapprochant
d'elle.) Madame, j'ai un secret à vous révéler.
MARGUERITE, à part. — Quoique je sois prisonnière, il
me paraît un chevalier, et je ne dois craindre aucune
insulte.
SUFFOLK. — Madame, daignez écouter ce que je vous
dis.
M.^RGUERiTE, à part. — Peut-être serai-je déUvrée par
les Français, et. alors je n'ai pas besoin de mendier ses
égards.
SUFFOLK. — Aimable dame, donnez-moi votre attention
sur un objet important.
MARGUERITE. — Après tout, d'autrcs femmes ont été
captives avant moi.
SUFFOLK. — Madame, pourquoi parlez-vous ainsi?
MARGUERITE. — Je VOUS demande merci; ce n'est qu'un
prêté rendu*.
SUFFOLK. — Répondez, aimable princesse ; ne regarde-
riez-vous pas votre f sclavage comme un heureux événe-
ment, s'il vous faisait reine ?
* A quid pro quo, c'est-à-dire : Quelque chose, pour quelque chose
de pareil.
T. VII. îl
322 HENRI VI.
MARGUERITE. — Une reine dans l'esclavage est plus avi-
lie qu'un esclave dans la plus basse servitude : il faut
que les princes soient libres.
suFFOLK. — Et vous le serez, si le roi de la belle Angle-
terre l'est lui-même.
MARGUERITE. — Quoi? que me fait sa liberté?
SUFFOLK. — J'entreprendrai de te faire la reine de
Henri, de placer dans ta main un sceptre d'or, et une
riche couronne sur ta tête, si tu veux condescendre à
être ma....
MARGUERITE. — Qaoi?
SUFFOLK. — L'objet de son amour.
MARGUERITE. — Je suis indigne d'être l'épouse de Henri.
SUFFOLK. — Non, madame, c'est moi qui suis indigne
et me sens incapable de faire ma cour à une beauté si
céleste, pour la rendre la femme de Henri, sans avoir
moi-même aucune part dans ce choix. Eh bien! ma-
dame, que répondez-vous? êtes-vous satisfaite ?
MARGUERITE. — Oui, je le suis, si mon père y consent.
SUFFOLK. — Allons , assemblons nos officiers et dé-
ployons nos enseignes ; et, près des murs du château de
votre père, faisons sonner un pourparler pour lui de-
mander à conférer avec lui. {Un trompette sonne un pour-
parler.— René paraît sur les murs.) Vois, René, vois la
fille prisonnière.
RENÉ. — De qui?
SUFFOLK. — La mienne.
RENÉ.— Eh bien, Suffolk, quel remède? Je suis un sol-
dat, et ne sais ni pleurer, ni me déchaîner contre l'in-
constance de la fortune.
SUFFOLK. — Il est un remède, seigneur. Consentez (et
pour votre gloire consente»-y) que votre fille soit mariée
à mon roi, c'est avec peine que je suis parvenu à l'y dé-
terminer, et cette captivité si douce aura valu à voire
fille la liberté et un trône.
RENÉ. — Suffolk pense-t-il comme il parle?
SUFFOLK. — La belle Marguerite sait que Suffolk ne sait
ni flatter, ni dissimuler, ni tromoer.
ACTE V, SCÈNE IV. 323
RENÉ. — Sur ta parole de comte, je descends pour ré-
pondre à tes gracieuses offres.
suFFOLK. — Et moi, je vais t'attendre ici.
(Les trompettes sonnent. Entre René.)
RENÉ. — Brave comte, sois le bienvenu sur notre ter-
ritoire : commande dans l'Anjou selon qu'il te plaira.
SUFFOLK. — Je te rends grâces, René, heureux père
d'une si belle enfant, faite pour devenir la compagm
d'un roi. Quelle réponse fais-tu à ma demande ?
RENÉ. — Puisque tu daignes rechercher le faible mérite
de ma fille pour en faire la royale épouse d'un si grand
prince, ma fille appartiendra à Henri s'il veut bien l'ac-
cepter, à condition que je jouirai tranquillement de
mes duchés du Maine et de l'Anjou, exempt des troubles
et de tous les maux de la guerre.
SUFFOLK. — Ton consentement est sa rançon; je lui
rends sa liberté; et je me charge d'obtenir pour toi la
jouissance paisible de tes deux comtés.
RENÉ. — Et moi, au nom de l'auguste .Henri, voyant en
toi le représentant et l'envoyé de ce puissant roi, je te
donne sa main pour gage de sa foi.
SUFFOLK. — Piené de France, je te rends grâces au nom
du roi ; car c'est ici un pacte convenu pour les intérêts
du roi. {A part.) Et cependant il me semble que je serais
avec plaisir, dans cet accord, mon propre mandataire.
—Je vais partir pour l'Angleterre avec cette nouvelle et
hâter la célébration de ce mariage. Adieu, René : dépose
ce diamant dans un palais, ainsi qu'il convient.
RENÉ. — Je t'embrasse, comme j'embrasserais le pieux
roi Henri s'il était ici.
MARGUERITE, À Suffolk. — Adieu , milord. Suffolk peut
compter toute sa vie sur Içs vœux, les prières et les
louanges de Marguerite.
(Elle va pour se retirer.)
SUFFOLK. — Adieu, ravissante dame. — Eh quoi! Mar-
guerite, ne me chargerez-vous d'aucun compliment pour
mon roi?
MARGUERITE. — Dites-lui de ma part tout ce que ])eut lui
dire ime jeune fille, sa servante.
324 HENRI VI.
suFFOLK, — Douces paroles, pleines de grâce et de mo-
destie ! Mais, madame, il faut que je vous importune en-
core : quoi ! nul gage d'amour pour Sa Majesté ?
MARGUERITE. — Excusez-moi , mon cher lord: je lui
envoie un cœur pur et sans tache, que n'a jamais pro-
fané l'amour.
SUFFOLK, en r embrassant. — Et ce baiser aussi....
MARGUERITE. — Que ceci soit pour vous. — Je n'aurais
pas la présomption d'envoyer à un roi des gages si témé-
raires.
(Sortent René et Marguerite.)
SUFFOLK. — Oh! si tu étais pour moi!.... Mais, arrête,
Suffolk ; ne t'engage pas dans ce dangereux lal)yrinthe :
là sont cachés des monstres dévorants et d'horribles
trahisons. — Eveille plutôt l'amour de Henri par les
louanges de la charmante Marguerite ; grave dans ta
mémoire ses ravissantes vertus et ses grâces naturelles
si supérieures à l'art : retrace-toi souvent son image en
traversant les mers, afin qu'arrivé aux pieds de Henri
tu puisses troubler sa raison et l'enivrer d'admiration.
(Il sort.)
SCÈNE V
Camp du duc d'York, en Anjou.
EntrentYORK, WARWICK, UN BERGER, LAPUCELLE
YORK. — Amenez cette sorcière, qui est condamnée au
feu.
LE BERGER. — Ah ! Jeanne, ce coup donne la mort au
cœur de ton père. N'ai-je donc parcouru tant de pays, ot
ne te retrouvé-je à présent que pour être témoin de ta
mort cruelle et prématurée? Ah! Jeanne, ma chère fille,
je veux mourir avec toi.
LA pucELLE. — Vieillard décrépit, ignoble et vil men-
diant, je suis sortie d'un plus noble sang que le tien :
lu n'es point mon père, ni mon ami.
LE BERGER. — Ah! malheurcuse '.... Milord, je vous en
ACTE V, SCÈNE V. 325
conjure, cela n'est pas. Je suis son père : toute la pa-
roisse le sait ; sa mère vit encore et peut attester qu'elle
fut le premier fruit de ma jeunesse.
WARWicK. — Ingrate, veux-tu donc renier tes parents?
YORK. — On peut juger par là quel genre de vie elle a
menée, honteuse et criminelle; sa mort répond à sa vie.
LE BERGER. — C'est uue houte, Jeanne, de vouloir ainsi
démentir ton père. Dieu sait que tu es formée de ma
chair, et que pour toi j'ai versé bien des larmes : ne me
méconnais pas, chère fille, je t'en conjure. ,
LA pucELLE. — Loiu dc moi, paysan. {Aux Anglais.)
Vous avez suborné cet homme pour flétrir ma noble
origine.
LE BERGER. — Il est vrai que je donnai un noble^ au
prêtre le jour où j'épousai sa mère. — Mets-toi à genoux,
ma chère fille, et reçois ma bénédiction. Quoi, tu ne
veux pas? Eh bien, maudit soit l'instant de ta naissance!
je voudrais que le lait que tu suçais sur le sein de ta
mère fût devenu un poison pour toi ; ou bien je voudrais
que dans le temps où tu gardais mes moutons dans les
champs, quelque loup affamé t'eût dévorée : tu renies
ton père, infâme prostituée? Brùlez-la ! brûlez-la! le
gibet serait un supplice trop doux pour elle.
(Il sort.)
YORK. — Qu'on l'emmène ; elle a vécu trop longtemps
pour semer dans l'univers ces vices odieux.
LA PUCELLE. — Laisscz-moi d'abord vous dire qui vous
condamnez. Je ne suis point la fille d"un obscur berger :
je suis issue de la race des rois; vierge chaste et sacrée,
choisie par le Ciel, inspirée par sa grâce, et appelée à
opérer sur la terre les plus grands miracles. Jamais je
n'eus de commerce avec les esprits infernaux. Mais vous,
hommes corrompus par la débauche, souillés du sano-
des innocents, chargés d'iniquités et de vices, parce que
vous êtes privés de la grâce dont d'autres ont reçu les
dons, vous jugez impossible d'opérer des merveilles, si
ce n'est par le secours des démons. Non ! cette Jeanne
* Jeu de mots sur noble, noble, et un noble, monnaie du temps.
326 HENRI Vie
d'Arc, que méconnaît votre ignorance, naquit et vécut
vierge depuis sa tendre enfance : elle vécut chaste el
sans reproche même dans ses pensées; et son sang pur,
que vos mains barbares versent si injustement, criera
vengeance contre vous aux portes du Ciel.
YORK.— Oui, oui; allons, qu'on l'entraîne au supplice.
WARwiCK, aux exécuteurs. — Ecoutez ; comme elle est
fille, allumez un grand bûcher, et placez au-dessus des
barils de poix, afln d'abréger ses tourments.
LA pucELLE. — Rien ne touchera-t-il vos cœurs impi-
toyables?— Allons, Jeanne, puisqu'il le faut, dévoile
donc ta faiblesse qui t'assure le privilège de la loi. Je
suis enceinte, homicides sanguinaires ; si vous m'entraî-
nez à une mort violente, ne faites pas du moins périr le
fruit qui vit dans mon sein.
YORK. — Que le Ciel ne permette pas.... La sainte Pu-
celle enceinte?
WARWICK.— C'est là le plus grand miracle que tu aies
jamais fait. Voilà donc où aboutit ta scrupuleuse vertu?
YORK. — Sûrement le dauphin et elle auront eu com-
merce ensemble. J'avais prévu que ce serait là son der-
nier refuge.
WARWICK. — Allons, pars : nous ne voulons point sau-
ver la vie à des bâtards, surtout à ceux dont Charles est
le père.
LA PUCELLE. — Vous VOUS trouipez ; mon enfant n'est
point de lui : c'est Alençon qui a eu mon amour.
YORK. — Alençon, cet indigne Machiavel' ! Elle mourra,
eût-elle mille vies à perdre.
LA PUCELLE. — Oh ! permettez. Je vous ai trompés en-
core : ce n'est ni Charles ni ce duc que je viens de nom-
mer, c'est René, le roi de Naples, qui a triomphé de ma
vertu.
WARWICK.— Un homme marié ! Ce crime est intoléra-
ble.
' Machiavel est postérieur à Henri VI, et cela a fait supposer
à quelques critiques que ce vers avait été intercalé par quelque
coinédien ignorant; mais Shakspeare commet bien souvent de
ttl.s anachronismes.
ACTE Y, SCÈNE V. 327
YORK. — Bon ; nous avons ici une vraie fille : je crois
qu'elle ne sait trop lequel accuser, tant elle a eu d'a-
mants !
WARwicK. — C'est une marque qu'elle a été facîxe ei
libérale.
YORK. — Et cependant tout à Tneure elle était vierge. —
Vile prostituée, tes paroles te condamnent, toi et ton in
digne fruit. Cesse tes instances; elles sont inutiles.
LA pucELLE.— Eh bien!' emmenez-moi, vous à qui je
lègue mes malédictions. Puisse le brillant soleil ne ja-
mais laisser tombei ses rayons sur le pays que vous
habitez ! que la nuit et les funestes ombres de la mort
vous environnent, jusqu'à ce que le malheur et le dés-
espoir vous poussent à vous égorger ou à vous étran-
gler vous-mêmes !
(Les gardes l'emmènent.)
YORK. — Ya tomber en lambeaux et te réduire en cen-
dres, ministre maudit de l'enfer
(Entre l'évêque de Winchester, cardinal de Beaufort.)
LE CARDINAL. — Lord régent, je salue Votre Grâce, et
vous remets des lettres du roi. Apprenez, milord, que
}es puissances de la chrétienté, émues de pitié à la vue
de ces sanglantes querelles, ont sollicité avec les plus
vives instances une paix générale entre nous et l'ambi-
tieuse France. — Et voyez le dauphin et sa suite qui
s'avancent pour conférer avec nous sur les articles.
YORK. — Est-ce là tout le fruit de notre expédition?
Après le meurtre de tant d'illustres lords, de tant de
braves guerriers, capitaines et soldats, qui ont été im-
molés dans cette querelle et ont vendu leur vie pour
leur patrie, finirons-nous par conclure une paix hon-
teuse? N'avons-nous pas perdu par trahison, par fraude,
la plupart des villes qu'avaient conquises nos illustres
ancêtres? 0 Warwick, Warwick, je prévois avec dou-
leur la perte complète de tout le royaume de France.
I WARWICK.— Calmez-vous, York : si nous signons une
paix, ce sera à des conditions si rigoureuses et si sévères,
que les Français en retireront peu d'avantage.
(Entrent Charles, Alençon, le Bàiard et René.)
328 HENRI VI.
CHARLES. — Lords d'Angleterre, puisqu'il est arrêté qu'il
sera proclamé une trêve en France, nous venons savoir
de vous-mêmes quelles doivent être les conditions du
traité.
YORK. — Parlez, Winchester : car la bouillante colère
me suffoque et étoulTe ma voix à la vue de nos mortels
ennemis.
LE CARDINAL. — Cliarles, et vous, princes de France,
voici les clauses : Qu'en reconnaissance de ce que le roi
Henri, ému de compassion, et par pure clémence, con-
sent à soulager votre pays des calamités de la guerre, et
à vous laisser respirer au sein d'une heureuse paix,
vous vous reconnaîtrez les vassaux fidèles de sa cou-
ronne. Et vous, Charles, à condition que vous ferez ser-
ment de lui payer tribut, et l'hommage de votre sou-
mission, vous serez établi en qualité de vice-roi sons
ses ordres, et vous n'en jouirez pas moins de la dignité
royale.
ALENÇON. — Quoi ! faudra-t-il qu'il ne soit plus que
l'ombre de lui-même ? qu'il orne son front d'une cou-
ronne, et qu'en réalité et en autorité il ne conserve que
le privilège d'un simple sujet? Cette offre est absurde et
dénuée de toute raison.
cïLARLEs. — Il est notoire que je suis déjà en possession
de plus de la moitié du territoire de la France, et que
j'y suis i-econnu pour légitime souverain. Irai-je, pour
gagner le reste des provinces non encore conquises,
ravaler le privilège de ma royauté au point de n'avoir
plus que le titre de vice-roi? Non, non, lord ambassa-
deur; j'aime mieux garder ce que je possède, que de me
voir, par un désir trop pressé d'acquérir ce que je n'ai
pas encore, dépouillé de l'espoir de devenir maître de
tout.
YORK, — Présomptueux Charles! as-tu donc, par de
sourdes intrigues, imploré l'intercession de l'Europe
pour obtenir une paix, et aujourd'hui qu'on en vient à
la conclure, oses tu comparer ton état présent aux con-
ditions (]ue nous t'offrons? Accepte de tenir comme un
bienfait de notre roi le titre que tu usurpes, et non
ACTE V, SCÈNE VI. 329
comme un droit qui t'appartienne, ou bien nous te pour-
suivrons d'une guerre éternelle.
RENÉ, bas au dauphin. — Seigneur, vous avez tort de
vous obstiner à chicaner les articles du traité ; si vous
laissez échapper cette occasion, je gage dix contre un
que vous n'en retrouverez jamais une aussi favorable.
ALENÇON, bas au dauphin. — Il faut convenir qu'il est do.
votre prudence de sauver vos sujets d'un si cruel car-
nage, et de tous les barbares massacres qui s'exercent
tous les jours dans le cours de nos licstilités. Ainsi, ac-
ceptez cette trêve, vous la romprez quand votre intérêt
l'exigera.
WARWicK. — Que répondez-vous, Charles? nos condi-
tions tiennent-elles?
CHARLES. — Elles tiendront. Je demande seulement que
vous ne conserviez aucune force dans nos villes de gar-
nison.
YORK. — Jure donc foi et hommage à Sa Majesté, et,
sur l'honneur d'un chevaUer, jure de ne jamais désobéir,
de n'être jamais rebelle à la couronne d'Angleterre, ni
toi ni ta noblesse. (Charles et sa suite font acte d'hommage.)
A présent, licenciez votre armée quand il vous plaira ;
suspendez vos étendards, et que vos tambours se tai-
sent, car nous promettons ici d'observer une paix sacrée.
SCÈNE VI
En Angleterre. — Un appartement du palais.
Entrent SUFFOLK s" entretenant avec LE ROI HENRI,
GLOCESTER et EXETER.
LE ROI. — Noble comte, votre ravissant portrait de la
behe Marguerite m'a saisi d'étonnement. Ses vertus pa-
rées des grâces de la beauté éveillent dans mon cœur,
auparavant tranquille, toutes les passions de l'amour.
Tel qu'un ruisseau dans la tempête, que la fureur des
vents soulève et pousse contre la marée, tel mon cœur
agité par le récit de son rare mérite se sent invincible-
330 HENRI VI.
ment entraîné, ou vers le naufrage, ou vers le lieu où
je pourrai jouir de son amour,
suFFOLK. — Eh bien, mon bon prince, ce récit superfi-
ciel n'est pour ainsi dire que T'exorde des louanges dont
elle est digne. Toutes les perfections de cette divine
dame, si j'avais assez d'art pour les décrire, formeraient
un volume de pages ravissantes qui plongeraient dans
l'extase l'imagination la plus insensible ; et ce qui vaut
mieux encore, c'est qu'avec cette beauté céleste, avec
tant de grâces et d'appas, elle proteste, de l'àmela plus
humble et la pins modeste, qu'elle est satisfaite d'être à
vos ordres, s'ils sont honnêtes et vertueux ; qu'elle est
prête à aimer et respecter Henri comme son seigneur.
LE ROI. — Et jamais Henri n'osera exiger d'elle autre
chose; ainsi, milord protecteur, donnez votre consente-
ment à ce que Marguerite soit la reine de l'Angleterre.
GLOCESTER. — Je consentirais donc à flatter le crime ?
Vous savez, mon prince, que Votre Majesté est engagée
à une autre dame du mérite le plus distingué. Comment
vous dispenserez-vous de ce contrat sans souiller votre
honneur d'un reproche honteux?
SUFFOLK.— Comme un souverain se dispense d'accom-
plir des serments illégitimes ; ou comme un athlète qui,
dans un tournois, ayant fait vœu de combattre, aban-
donne la lice à cause de l'inégalité de son adversaire. La
fille d'un pauvre comte est un parti inégal et dont on
peut se dégager sans offense.
GLOCESTER. — Eli quoi, je vous prie, qu'est de plus Mar-
guerite? Son père n'est rien de mieux qu'un comte, mal-
gré tous les titres fastueux dont il se décore.
SUFFOLK. — Milord, son père est un roi, roi de Naples
et de Jérusalem ; et il a une si grande autorité en France,
que son aUiance affermira notre paix et tiendra les
Français dans l'obéissance.
GLOCESTER. — Et le comte d'Armagnac aura le même
pouvoir, car il est le proche parent de Charles.
EXETER. — D'ailleurs son opulence promet une riche
dot , tandis que René est plus prêt à recevoir qu'à
donner.
ACTE V, SCÈNE VI. 331
suFFOLK. — Une dot, milords ? N'avilissez pas notre
monarque à ce point, d'être assez abject, assez pauvre,
pour déterminer son choix par la richesse et non par
l'amour. Henri est eu état d'enrichir une reine, au lieu
de chercher une reine qui l'enrichisse. C'est ainsi que
les vils paysans marchandent leurs femmes, comme ils
marchandent des bœufs, des chevaux ou des moutons,
filais le mariage est une affaire trop importante pour
être ainsi traitée par procureur. Ce n'est pas celle que
uos intérêts pourraient nous faire préférer, mais celle
qui plaît à Sa Majesté, qui doit partager sa couche nup-
tiale. Ainsi, lords, puisque c'est Marguerite que Henri
préfère, c'est là un motif plus puissant que tous les au-
tres qui nous oblige à la préférer aussi. Car qu'est-ce
qu'un mariage fcrcé, sinon un enfer, une vie de discorde
et de querelles éternelles, tandis qu'une union libre et
volontaire donne le bonheur et fait goûter ici-bas la paix
des cieux? Pourrions-nous faire épouser à Henri, qui est
roi, une autre que Marguerite qui est la fille d'un roi?
Ses incomparables attraits, joints à sa naissance, annon-
cent qu'elle n'est faite que pour épouser un roi. Son
vaillant courage, son âme intrépide à un degré bien
au-dessus du courage ordinaire de son sexe, nous pro-
mettent tout ce que nos espéran^-es attendent de la lignée
d'un roi. Henri, fils d'un conquérant, ne peut manquer
d'engendrer des conquérants, si l'amour l'unit avec une
femme d'une âme aussi élevée que l'est celle de la belle
Marguerite. Rendez-vous donc, milords, et convenez ici
avec moi que Marguerite sera notre reine, et nulle autre
qu'elle.
LE ROI. — Si c'est l'impression puissante que m'a faite
votre récit, mon noble lord Sufïoik, ou si c'est que mon
jeune cœur n'a jamais encore senti l'atteinte des flammes
de l'amour, c'est ce que je ne puis expliquer : mais il
est certain que je sens un trouble si violent dans mon
âme, de si vives alarmes de crainte et d'espérance, que
je suis fatigué et malade du tumulte de mes pensées.
Allez donc vous embarquer : pressez votre arrivée en
France, convenez de toutes les conditions, et faites tout
332 HENÎTI VI.
pour que la belle Marguerite consente à traverser les
mers, et vienne en Angleterre se voir couronner la reine
fidèle et sacrée du roi Henri. Pour fournir aux dépenses
et aux honneurs de votre ambassade, levez un dixième
sur le peuple, et partez sans délai, car jusqu'à votre re-
tour je vais être agité de mille soucis. — Et vous, mon
cher oncle, bannissez tout reproche ; si vous jugez ma
faiblesse sur ce que vous fûtes autrefois, et non sur ce
que vous êtes aujourd'hui, je suis sûr que vous pardon-
nerez cette soudaine exécution de ma volonté. — Allez,
conduisez-moi dans un lieu où, loin de tout témoin, je
puisse me livrer sans contrainte aux pensées qui tour-
mentent mon âme.
(Il sort.)
GLOCESTER. — Oui, je crains bien que les tourments qui
commencent avec ce dessein ne cessent plus désormais.
(Glocester et Exeter sortent.)
suFFOLK, seul. — Ainsi, Suffolk l'emporte : et comme
autrefois Paris s'embarqua pour la Grèce, il part au-
jourd'hui pour la France, avec l'espoir de rencontrer la
même fortune en amour, mais de prospérer plus heu-
reusement que ne fit le Troyen. Marguerite sera reine,
et gouvernera le roi : et moi je gouvernerai la reine, le
"^oi et le royaume.
(Il sort./
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
HENRI VI
TRAGÉDIE
SECONDE PARTIE,
HENRI VI
TRAGÉDIE
SECONDE PARTIE.
PERSONNAGES
LE ROI HENRI VI.
HUMPHROY, duc de Glocester, son
oncle.
LE CARDINAL BEAUFORT, évêque
de Winchester, grand-oncle du roi
RICHARD PLANTAGENET, duc
d'York.
EDOUARD, 1 g,
RICHARD, i ^^^ °'^-
LE DUC DE BUCKINGHAM,
LE DUC DE SOMERSET,
LEDUC DESUFFOLK,
LORDCLIFFORD.
LE.IEUNECMFFORD,
LE CO.VITE DE SALIS-
BURY,
LE CO.MTE DE WAR-
WI(-K, son fils, ;
LELOKD .S A Y.
LE LORD SCALES, gouverneur de la
Tour.
SIR HT'MPHROY STAFFORD.
LE JEUNE .STAFFORD, son frère.
SIR JOHN STANLEY.
ALLXANDRE IDEN, gentilhomme
du comte de Kent.
UN CAPITAINE de vaisseau, UN
par-
tisans
du
roi.
delà faction
d'York.
MAITRE, UN CONTRE-MAITRE,
et W.ALTER WHITMORE, pirates.
UN HERAUT.
DEUX GENTILSHOM.VIES, prison^
niers avec .Suffolk.
HUME VAUX et SOUTHWELL,
dfux prêtres.
BOLINGBROOK, devin : esprit évo-
que par lui.
THOM.AS HORNER, armurier, el
PIERRE, son apprenti.
UN CLERC de Chatam.
LE MAIRE de Saint-Albans.
SIMPCOX. imposteur.
DEUX MEURTRIERS.
J.ACQUES CADE, rebeUe.
BEVLS,
MICHEL,
GEORGE, ( partisans
JEAN, / d'York.
DK'K. boucher,
SMITH, tisserand,
LA REINE MARGUERITE, femme
de Henri VI.
ELKONOR, ducheiïse de Glocester.
MARGERY JOURDAIN, sorcière.
LA FEMME DE SI.MPCOX.
Seigneurs, damks, et leur s"3'"K, pétitionnaires, aldermen, chapelain,
SHÉRIK, officiers, CITOYSXJ , APPRENTIS, FAUCONNIERS , GARDES, SOLDATS,
MESSAGERS, KT AUTRES.
La scène se passe successivement dans les différentes parties
de l'Angleterre.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Londres. — Une salle d'apparat dans le palais.
'î^arifares et trompettes , suivies de hautbois. Entrent d'un côté
LE ROI HENRI, LE DUC DE GLOCESTER, SALIS-
BURY, WARWICK, ET LE CARDINAL BEAUFORT;
de l'autre, LA REINE MARGUERITE, conduite par
SUFFOLK et suivie de YORK, SOMERSET, BUCKIN-
GHAM et plusieurs autres.
SUFFOLK, s'avançant vers le roi. — Chargé, à mon départ
336 HENRI VI.
pour la France, en qualité de représentant de votre
haute et souveraine majesté, d'épouser pour elle et en
son nom, la princesse Marguerite, c'est dans la fameuse
et ancienne ville de Tours, qu'en présence des rois de
France et de Sicile, des ducs d'Orléans, de Calabre, de
Bretagne et dUlençon, de sept comtes, de douze barons
et de vingt respectables évêques, j'ai rempli mon office
et épousé la princesse : aujourd'hui, je viens humble-
ment le genou en terre, à la vue de l'Angleterre et des
lords ses pairs, remettre le titre que j'ai acquis sur la
reine entre les mains de Votre Majesté, qui est la réalité
d'où provient cette ombre auguste dont je n'ai fait qu'of-
frir l'image. Voici le plus précieux don que marquis ait
jamais pu faire, la plus belle reine que roi ait jamais reçue.
LE ROI.— Suffolk, levez-vous, — reine Marguerite, soyez
la bienvenue. Je ne puis vous donner de mon amour
un gage plus tendre que ce tendre baiser. — 0 toi, mon
Dieu, qui me prêtes la vie, prête-moi aussi un cœur
plein de reconnaissance ! Car tu as donné à mon âme,
dans cet objet plein de charmes, un monde de félicités
terrestres, si tu permets que la sympathie unisse nos
pensées dans un mutuel amour.
MARGUERITE.— Grand roi d'Angleterre, et mon gracieux
seigneur, le jour ou la nuit, éveillée, ou dans mes son-
ges, au milieu de la cour, ou en faisant mes prières, je
me suis si souvent entretefi je dans ma pensée avec vous,
mon souverain chéri, que j on deviens plus hardie à sa-
luer mon roi dans un langage sans art, tel qu'il se pré-
sente à mon esprit, et que me l'inspire la joie dont dé-
borde mon cœur.
LE ROI. — Sa beautii ravit, mais la grâce de ses discours,
ses paroles qu'enib<'llit la majesté de la sagesse, me font
passer de l'admira lion aux larmes de la joie, tant mon
cœur est plein de s ii bonheur ! — Lords, que vos joyeuses
voix saluent unai: 'moment ma bien- aimée.
TOUS LES PAIRS. — Longuc vie à la reine Marguerite, la
joie de l' Angle ter lo !
MARGUERITE. — isous VOUS reudous grâces à tous.
iFaii tares.)
ACTE I, SCÈNE I. 33Y
SUFFOLK, OU duc de Glocesler. — Lord protecteur, per-
mettez-moi de présenter à Votre Grâce les articles de la
paix contractée entre notre souverain et Charles, roi de
France, et conclue, d'un commun accord, pour l'espace
de dix-huit mois.
GLocESTER/fï. — '^ Imprimis , il est convenu, entre le
roi français Charles' et William de la Pôle, marquis de
Suffolk, ambassadeur de Henri, roi d'Angleterre, que ledit
Henri épousera la princesse Marguerite, fille de René,
roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, et la fera cou-
ronner reine d'Angleterre, avant le trente de mai pro-
chain.
t Item. Que le duché d'Anjou et le comté du Maine
seront évacués et remis au roi son père. »
LE ROI. — Mon oncle, qu'avez-vous?
GLOCESTER. — Pardonucz, mon gracieux seigneur. Un
saisissement soudain a pressé mon cœur et obscurci mes
yeux tellement que je ne puis en lire davantage.
LE ROL — Mon oncle de Winchester, continuez, je vous
prie.
LE CARDINAL. — " Item. Il est de plus convenu entre eux
que les duchés d'Anjou et du Maine seront évacués et
remis au roi son père, et que la princesse sera envoyée
à Londres, aux frais et dépens du roi d'Angleterre, et
sans dot. »
LE ROI.— Je suis satisfait des articles. Lord marquis,
mets-toi à genoux. Nous te créons ici premier duc de
SulTolk, et te ceignons de l'épée. — Mon cousin d'York,
vos fonctions de régent dans nos provinces de France
sont suspendues jusqu'à la complète expiration des dix-
huit mois. — Je vous remercie, mon oncle de Winchester,
Glocester, York, Buckingham, et vous, Somerset, Salis-
bury et Warwick , des marques d'atTection que vous
venez de me donner par raccuuil que vous avez fait à
ma noble reine. Venez, rentrons et ordonnons avec
1 The French king. Le roi d'Angleterre, dans ce traité, ne recon-
naît Charles ni pour roi de France, ni pour roi des Français,
mais simjilement pour roi français.
T. vil. 23
33? HENRI VI.
toute la diligence possible les apprêts de son couronne-
ment. (Sortent le roi, la reine et Suffolk.)
GLOCESTER. — Brav.-^s pairs de l'Angleterre, piliers de
l'Etat, c'est dans votre sein que le duc Humphroy doit
déposer le fardeau de sa douleur, de votre douleur, de
la douleur commune à toute notre patrie. Eh quoi ! mon
frère Henri aura donc prodigué, dans les guerres, sa jeu-
nesse, sa valeur, son peuple ei ses trésors ; il aura si sou-
vent habité en plein champ, en proie, soit au froid de l'hi-
ver, soit aux ardeurs dévorantes de l'été pour conquérir
la France, son légitime héritage; et mou frère Bedford
aura fatigué son esprit à conserver, par i?. politique, ce
qu'avaitconquis Henri; vous-mêmes, Somerset Bucking-
ham, brave York, Salisbury, et vous, victorieux War-
wick, vous aurez reçu de profondes blessures en France
et en Normandie ; mon oncle Beaufort, et moi-même,
avec les sages assemblées du royaume , nous aurons
médité si longtemps, tenu conseil durant de longues
journées, discutant en tous seus les moyens de tenir
dans la soumission la France et les Français ; Sa Majesté
aura été, dans son enfance, couronnée dans Paris, en
dépit de ses ennends; et tant de travaux, tant d'hon-
neurs vont être perdus! La conquête de Henri, la vigi-
lance de Bedford, vos exploits, tous nos conseils seront
perdus! 0 pairs d'Angleterre, cette alliance est honteuse,
ce mariage fatal ! Il anéantit votre renommée, efîace vos
noms du livre de mémoire, détruit les titres de votre
gloire, renverse les monuments de la France asservie,
et défait tout ce qui a jamais été fait.
LE CARDINAL. — Mou ucvcu, quo signifient ce discours
si passionné et les images accumulées dans votre péro-
raison? La France est à nous, et nous prétendons bien
la conserver toujours.
GLOCESTER. — Oui, sans doute, mon oncle, nous la con-
serverons si nous le pouvons ; mais à présent il est im-
possible que nous le puissions. Suffolk, ce duc de nou-
velle fabrique qui fait ici la pluie et le beau temps ', a
» That rides the roast, qui gouverne le rôti.
ACTE I, SCÈNE I. 339
donné les duchés du Maine et de l'Anjou à ce pauvre
roi René, dont le style boursouflé s'accorde mal avec la
maic:reur de sa bourse.
s.\LisBURY. — Et par la mort de celui qui mourut pour
tous, ces deux comtés étaient les clefs de la Normandie...
Mais de quoi pleure Warwick, mon valeureux fils?
WAiiu'icK. — De la douleur de les voir perdus sans re-
tour : car s'il y avait quelque espoir de les reconquérir,
mon épée ferait couler un sang fuman et mes yeux ne
verseraient point de larmes. Anjou et Maine, c'est moi
qui les avais conquis, voilà les bras qui ont assujetti ces
provinces ; et ces villes que j'ai gagnées par mes bles-
sures, on les rend pour des paroles de paix ! Mort-Dieu* !
YORK. — C'est le duc de Suffolk! Puisse-t-il être étran-
glé, lui qui ternit l'honneur de cette ile belliqueuse ! La
France eût arraché et déchiré mon cœur, avant qu on
m'eut vu souscrire à ce traité. J'ai vu partout dans l'his-
toire les rois d'Angleterre recevant avec leurs épouses
de fortes sommes d'or, des dots considérables : et notre
roi Henri abandonne ce qui lui appartient pour épouser
une fille qui n'apporte avec elle aucun avantage.
GLOCESTER. — C'est uuc Vraie plaisanterie, une chose
inouïe, que Suffolk demande un quinzième tout entier
pour les frais de son transport. Elle eût pu rester en
France ; elle eût pu mourir de faim en France avant
que je....
LE CARDINAL. — Milord Glocestcr, vous vous échaufTez
trop ; cela s'est fait par le bon plaisir de notre seigneur
et roi.
GLOCESTER. — Milord Winchester, je connais vos dispo-
sitions : ce ne sont pas mes discours qui vous déplai-
sent, c'est ma présence qui vous gêne. — Ta haine se fait
jour, prélat superbe ; je vois ta fureur sur ton visage. Si
je restais plus longtemps, nous recommencerions nos
anciens démêlés. Adieu, lords; et, quand je ne serai
plus, dites que j'ai été prophète : avant peu, la France
sera perdue pour nous.
(Il sorU)
' Warwick prononce ce jurement en français.
3i0 EENRI VI.
LE CARDINAL. — Voilù le protecteur qui nous quitte
plein de rage. Vous savez qu'il est mon ennemi ; je dirai
plus, il est votre ennemi à tons, et je le crois fort peu
ami du roi. Failes-y attention, milords, il est le plus
j)roche du trône par le sang et l'héritier présomptif de
la couronne d'Angleterre. Quand Henri, par son ma-
riage, auiait acquis un empire et toutes les riches mo-
narchies de rOccident, Glocester eût encore eu des
raisous pour en être mécontent. Prenez-y garde, mi-
lords ; ne laissez pas séduire vos cœurs par ses paroles
insidieuses : soyez prudents et circonspects ; car bien
qu'il ait la faveur du peuple, qui l'appelle Humphroy, le
bon duc de Gloccsler ! frappe des mains et crie à haute
voix : Que Jésus conserve Votre Altesse Royale! que Dieu-
garde le bon duc Humphroy ! je crains, milords, qu'avec
tout cet éclat flatteur il ne devienne un protecteur dan-
gereux.
BUCKKNGHAM. — Pourquoi serait-il le protecteur de notre
souverain, maintenant d'âge à se gouverner par lui-
même? Mon cousin de Somerset, joignez-vous à moi, et
unissons-uovis tous deux avec le duc de Suffolk, et nous
aurons bientôt fait sauter de son poste le duc Hum-
phroy.
LE CARDINAL. — Cette importante affaire ne souffrira
point de délais : je me rends à l'instant chez le duc de
Suffolk.
(Il sort.)
SOMERSET.— Cousin de Buckingham, quoique l'orgueil
d'Humphroy et l'éclat de sa place ne laissent pas de
nous être pénibles, crois-moi, surveillons avec soin ce
hautain cardinal : son insolence est plus insupportable
que ne le serait celle de tous les autres princes de l'An-
gleterre. Si Glocester est renversé, c'est lui qui sera pro-
tecteur.
lîUCKiNGHAM. — Toi, Somcrsct, ou moi, nous devons
l'être, en dépit du duc Humphroy et du cardinal.
(Sortent Buckingham et Somerset.)
SALISBURY. — L'orgueil s'est mis le premier en mouve-
ment» l'ambition le suit. Tandis qu'ils vont LrAvailler
ACTE I, SCÈNE I. 3il
pour leur fortune, il nous convient de travailler pour le
pays. Je n'ai jamais vu Huraphroy, duc de Glocester, se
conduire autrement qu'il n'appartient à un digne gentil-
homme; mais j'ai vu souvent cet orgueilleux cardinal,
plus semblable à un soldat qu'à un homme d'église, et
aussi fier, aussi hautain que s'il eût été maître de tout,
je l'ai vu blasphémer comme un brigand, et se com
porter d'une manière bien peu convenable au régula-
teur d'un empire. Warwick, mon fils, l'appui de ma
vieillesse, tes actions, ta franchise, ton hospitalité, t'ont
placé dans le cœur de la nation plus haut qu'aucun au-
tre, si ce n'est le bon duc Humphroy . Et vous, mon frère
York, vos soins en Irlande, pour soumettre ses habitants
au joug régulier des lois ', et vos derniers exploits dans
le cœur de la France, tandis que vous y exerciez la ré-
gence au nom de notre souverain, vous ont fait craindre
et respecter des peuples. Unissons-nous ensemble, dans
la vue du bien public, pour réprimer et contenir, au-
tant qu'il nous sera possible, l'orgueil de Suffolk et du
cardinal, ainsi que l'ambition de Somerset et de Bucking-
ham ; et soutenons de tout notre pouvoir la marche du
duc Humphroy, puisqu'elle tend à l'avantage du pays.
WAmvicK. — Que Dieu seconde Warwick, comme il
aime la patrie et le bien général de son pays !
YORK. — York en dit autant, car il a plus que personne
sujet'de le désirer.
SALisBURY. — Ne perdons pas un instant ; et voyons où
ceci nous mène *.
WARWICK. — Où ceci nous mène? ô mon père ! le Maine
est perdu, le Plaine que Warwick avait conquis avec lo
' Le duc d'York avait épousé une sœur consanguine du comte
de Salisbury. Il ne fut vice-roi d'Irlande que quelques années
plus tard, comme on 1^ verra dans la suite de cette pièce.
* Look unto the main. Unf.o the main! 0 father, Maine is lost.
Look unto the main signifie : songeons au plus important. Il a
fallu passer à côté du sens littéral, pour conserver quelque
chose du jeu de mois entre main et Maine, et de mt^mc dans la
ouite du discours de Warwick, où celui-ci dit avoir conquis le
.Maine, by main force (par une très-grande valeur, e*.c.)
3-42 HENRI VI.
courage qui le mène, et qull aurait gardé tant qu'il au
rait eu un souffle de vie ! Mon père, vous demandiez où
ceci nous mène, et moi, je ne parle que du Maine que je
reprendj^ai sur la France, ou j'y périrai.
(Sortent Salisbury et Warwick.)
YORK. — Le Maine et TAnjou sont cédés aux Français!
Paris est perdu; le sort de la Normandie ne tient plus
qu'à un ûl fragile : maintenant que nous avons perdu
le reste, SufTolk a conclu ce traité, les pairs y ont ac-
cédé , et Henri s'est trouvé satisfait d'échanger deux
duchés contre les charmes de la fille d'un duc. Je ne
saurais les en blâmer ; car que leur importe ? C'est de
ton bien, York, qu'ils disposent, et non du leur. Des
pirates peuvent faire bon marché de leur pillage, en
acheter des amis, le prodiguer à des courtisanes, et se
réjouir, com.me de grands seigneurs, jusqu'à ce que
tout soit dissipé, tandis que l'impuissant propriétaire de
ces richesses les pleure, tord ses faibles mains, et trem-
blant, secouant la tête, demeure à regarder de loin ceux
qui se partagent et emportent son bien, sans oser, dans
la faim qui le presse, y porter sa main. Gomme lui, il
faut qu'York reste assis, enrageant et mordant ses lè-
vres, tandis que les pays qui lui appartiennent sont
vendus à l'encan.— Il me semble que ces trois royaumes,
d'Angleterre, de France^ d'Irlande, sont à ma chair et à
mon sang ce qu'était au prince de Calydon ce fatal,iiPon
d'Althée, qui en brûlant consumait son cœur. L'Anjou
et le Maine, tous deux abandonnés aux Français! tristes
nouvelles pour moi, car j'espérais posséder la Franco,
aussi bien que les champs fertiles de l'Angleterre. Un
jour viendra où York pourra réclamer son bien. Dans
cette vue, je veux m'associer au parti des Nevil, et faire
montre d'afïection pour l'orgueilleux duc Humphioy,
et, dès (fue je pourrai saisir Foccasion favorable, reven-
diquer la couronne; car c'est à ce but brillant que je
vise. Et il ne sera pas dit que l'orgueilleux Lancastre
usurpe mes droits, retienne le sceptre dans une main
d'enfant, et porte le diadème sur cette tête dont les incli-
nations do i)rétre conviennent mal à la cuuj'onue. Sois
ACTE I, SCÈNE II. 3i3
donc patient et tranquille, York, jusqu'à ce que l'occa-
sion te favorise ; épie le moment, et veille, pendant que
les autres dorment, pour pénétrer dans les secrets de
l'État, .jusqu'à ce que Henri, enivré de l'amour de cette
nouvelle épouse, de cette reine si chèrement achetée par
l'Angleterre, et Glocester et les pairs soient tombés dans
la discorde. Alors j'élèverai dans les airs la rose blanche
comme le lait, et je les parfumerai de sa douce odeur;
je porterai sur mon étendard les armes d'York, poui
lutter avec la maison de Lancastre; et je le forcerai bien
à me céder la couronne, ce roi, dont les maximes sco-
lastiques ont battu notre belle Angleterre. (ii sort.)
SCÈNE II
Toujours à Londres , un appartement dans le palais du duc de
Glocester.
Entrent GLOCESTER et LA DUCHESSE.
L.v DUCHESSE. — Pourquoi mon seigneur semble-t-il
ployer comme l'épi mûr, forcé de courber sa tête sous
le poids des libéralités de Cérès? Pourquoi le grand duc
Humphroy fronce-t-il le sourcil comme irrité à l'aspect
du monde? Pourquoi tes yeux demeurent-ils attachés
sur la terre insensible, occupés à considérer un objet
qui semble obscurcir ta vue? Qu'y aperçois-tu? Le dia-
dème du roi Henri, enrichi de tous les honneurs de
l'univers? si ta pensée est là, continue à y fixer tes
yeux, et prosterne ta face jusqu'à ce que tu en aies cou-
ronné ta tête. Etends ta main pour atteindre à ce glo-
rieux métal. Quoi ! serait-elle trop courte? je l'allongerai
de la mienne, et quand à nous deux nous l'aurons sou-
levé, tous deux nous élèverons nos têtes vers le ciel, et
notre vue ne s'abaissera plus jamais jusqu'à accorder un
coup d'oeil à la terre.
GLOCESTER. — 0 Noll, chèrc Nell, si tu aimes ton sei-
gneur, chasse le ver dévorant do ces ambitieux désirs,
et puisse la première pensée de nuire à mon roi et à
mon neveu, le vertueux Henri, être mon dernier soupir
344 HENRI VI.
îLins ce monde périssable ! Les songes inquiétants de
cotle nuit ont jeté la tristesse dans mon âme.
LA DUCHESSE.— Qu'a rêvé mon seigneur? Dis-le-moi, et
je t'en récompenserai par le charmant récit du songe
que j'ai fait ce matin.
GLOCESTER. — Il m'a semblé que le bâton de comman-
dement, signe de mon office à la cour, avait été rompu
en deux. Par qui? Je l'ai oublié; mais si je ne me trompe,
C'était par le cardinal ; et sur les deux bouts de ce bâton
brisé étaient placées les têtes d'Edmond, duc de Somer-
set, et de Guillaume de la Pôle, premier duc de Suffolk.
Tel a été mon songe : ce qu'il présage, Dieu le sait !
LA DUCHESSE. — Eli quoi , la seule chose que cela puisse
nous annoncer, c'est que quiconque rompra un rameau
du bocage de Glocester payera de sa tête une semblable
audace. Mais écoute-moi, maintenant, monllumphroy,
mon cher duc. Il m'a semblé que j'étais solennellement
assise sur un siège royal, dans l'église cathédrale de
Westminster, et dans ce fauteuil où les rois et les reines
sont couronnés. Henri et dame Marguerite ont plié le
genou devant moi, et sur ma tête ils ont placé le dia-
dème.
GLOCESTER. — En Vérité, Eléonor, tu me forces à te
réprimander sévèrement. Présomptueuse que tu es, mal-
apprise , Eléonor, n'es -tu pas la seconde femme du
royaume, la femme du protecteur, l'objet chéri de sa
tendresse? N'as-tu pas à ta disposition une plus grande
al)ondance des joies de ce monde que n'en peut atteindre
ou concevoir ta pensée? Et tu veux continuer à trouver
des trahisons, pour précipiter ton mari et toi-même, du
faîte des honneurs, au plus bas degré de la honte!
Laisse-moi, je ne veux plus rien entendre.
LA DUCHESSE. — Eh quoi, quoi donc, milord ! tant do
colère contre Eléonor, pour vous avoir raconté son rêve!
Dorénavant, je garderai mes rêves pour moi seule, et
je ne m'exposerai plus à ces reproches.
GLOCESTER. — Allons, ne te fâche pas, me voilà de nou-
veau de bonne humeur.
(Entre un messager.)
ACTE I, SCÈNE II. 3 io
MESSAGER. — Miloi'd protecteui', le bon plaisir de Sa
Majesté est que vous vous disposiez à monter à cheval
pour Saint-Albans, où le roi et la reine ont l'intention
d'aller chasser au faucon.
GLOCESTER. — Je vais m'y rendre. Allons, Xell, tu vien-
dras avec nous.
LA DUCHESSE. — Oui, mou cher lord, je vous suis. {Sor-
tent Glocestcr et le messager.) Il faut bien que je suive ; je
ne peux marcher devant, tant que Glocester portera cette
âme abjecte et servile. Si j'étais un homme, un duc, un
prince du sang, j'écarterais bientôt ces incommodes
obstacles; j'aplanirais mon chemin par-dessus leurs
troncs mutilés : mais, quoique femme, je ne négligerai
pas le rôle que j'ai à jouer dans cette cérémonie de la
fortune. Où étes-vous, sir John? Eh non, homme, ne
crains lien ; nous sommes seuls ; il n'y ici que toi et
moi.
(Entre Hume.)
HUME. — Jésus conserve votre royale Majesté!
LA DUCHESSE. — Que dis-tu, Majesté? je n'ai que le titre
de Grâce.
HU.ME. — Mais par la grâce du ciel et les conseils de
Hume, le titre de Votre Grâce sera bientôt agrandi.
LA DUCHESSE. — Homme , qu'as-tu à médire? As-tu
conféré avec Margery Jourdain, cette habile sorcière,
et Roger Bolingbrook, qui conjure les esprits ? Entre-
prendronl-ils de me servir?
HUME. — Hs m'ont promis de faire paraître devant Votre
Grandeur un esprit évoqué des profondeurs de la terre,
qui répondra à toutes les questions que pourra lui faire
Votre Grâce.
LA DUCHESSE. — H suffit. Je songerai aux questions. U
faut qu'à notre retour de Saint-Albans, ils accomplissent
entièrement leurs promesses. Toi, Hume, prends cette
récompense, et va te réjouir avec tes associés dans cette
importante opération.
(Elle sort.)
HUME. — Hume a ordre de se réjouir avec l'or de la
duchesse : vraiment, il n'y manquera pas. Mais songez-y
346 HENRI VI.
bien, sir John Hume, mettez un sceau à vos lèvres, et ne
prononcez pas un mot, si ce n'est, chut. Cette affaire
exige un profond secret. — Dame Eléonor me donne de
l'or, pour lui amener la magicienne ! Fût-ce le diable,
son or ne peut venir mal à propos ; et Tor m' arrive
encore d'un autre point du compas ; j'ose à peine le dire,
du riche cardinal et de ce puissant et nouveau duc de
SufTolk; cependant, cela est ainsi, et à parler franche-
ment, connaissant l'humeur ambitieuse de dame Eléo-
nor, ils me payent pour tramer secrètement la ruine de
la duchesse, et lui mettre dans la tête ces idées d'appa-
ritions. On dit qu'habile fripon n'a pas besoin de cour-
tier : cependant je suis le courtier de Sulfolk et dt
cardinal. — Mais prenez donc garde, Hume, il ne s'en
faut de rien que vous ne parliez d'eux comme d'une
paire d'habiles fripons. A la bonne heure, puisqu'il en
est ainsi. Je crains bien qu'en définitive, la friponnerie
de Hume ne soit la perte de la duchesse , et sa disgrâce,
la chute d'Humphroy. Arrive qui pourra , j'aurai de
l'argent de tout le monde.
(Il sort.)
SCÈNE III
Toujours à Londres. — Une salle du palais.
Entrent PIERRE et plusieurs autres avec des pétitions.
PREMIER PÉTITIONNAIRE. — ReStOUS là tOUt pi'èS , mCs
maîtres. Milord protecteur va bientôt passer par ici, nous
pourrons alors lui présenter nos suppliques par écrit.
DEUXIEME PÉTITIONNAIRE. — Ma foi, Dieu le conserve, car
c'est un brave homme. Jésus le bénisse !
(Entrent Suffolk et la reine Marguerite.)
PREMIER PÉTITIONNAIRE. — Je ci'ois (]ue Ic voilcà qui vient,
et la reine avec lui. Je serai le premier, c'est sûr.
DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE. — En arrière, imbécile. C'est
le duc de Sulfolk, et non pas milord protecteur.
SUFFOLK. — Eh bien, qu'y a-t-il? me vimix-Iu quelque
chose?
ACTE I, SCÈNE III. O i"
PRKMiER PÉTITIONNAIRE. — Je VOUS prie, miiord, pardon-
nez ; je vous ai pris pour miiord protecteur.
MARGUERITE, Hsaut le dessus des pélitions. — Miiord pro-
tecteur! C'est à Sa Seigneurie que vos suppliques s'adres-
sent? Laissez-moi les voir. — Q^ielle est la tienne ?
DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE. — La mienne, avec la permis-
sion de Votre Grâce, est contre John Goodman, un des
gens de miiord cardinal, qui m'a pris ma maison, mes
terres, ma femme et tout.
SUFFOLK. — Ta femme aussi? Cela n'est pas trop Lien,
en effet. Et vous, la vôtre? — Qu'est-ce que c'est? (// lit.)
Contre le duc de Suffolk, pour avoir fait enclore les com-
munes de Melfort. Comment, monsieur le drôle !
PREMIER PÉTITIONNAIRE. — Hélas ! monsicur ; je ne suis
qu'un pauvre citoyen chargé des plaintes de toute notre
ville.
PIERRE, présentant sa pétition. — Contre mon maître
Thomas Horner, pour avoir dit que le duc d'York était le
légitime héritier de la couronne.
MARGUERITE. — Quo dis-tu là? Le duc d'York a-t-il dit
qu'il était l'héritier légitime de la couronne?
PIERRE. — Que mon maître l'était? non vraiment. Mais
mon maître a dit qu'il l'était, et que le roi était un usur-
pateur.
(Entrent des domestiques.)
SUFFOLK. — Y a-t-il quelqu'un là? Retenez cet homme
et envoyez chercher son maître par un huissier. Nous
nous occuperons de votre affaire en présence du roi.
(Les domestiques sortent avec Pierre.)
MARGUERITE. — Et VOUS qui aimcz à être protégé
des ailes de votre duc protecteur, vous pouvez recoiii-
mencer vos suppliques et vous adresser à lui. {Elle do
clvre leurs requêtes.) Sortez, canaille. Suffolk, renvoyez-
les.
TOUS. — Allons, sortons.
(Ils sortent.)
MARGUERITE. — Miloid dc Sullollv, parlez. Sont-ce là vos
usages? est-ce là la mode de la cour d'Angleterre, le gou-
vernement de votre île britannique ? est-ce là la royauté
348 HENRI YI.
d'un roi d'Albion? Eh quoil le roi Henri demeurera-t-il
éternellement sous la domination du sombre Humphroy V
Et moi, reine seulement de nom et pour la forme, faut-
il que je sois la sujette d'un duc? Je te le dis. Pôle,
quand dans la ville de Tours, tu rompis une lance pour
l'amour de moi, et enlevas les cœurs des dames de
France, je crus que le roi Henri te ressemblerait en ga-
lanterie, en beauté, en courage ; mais son esprit est en-
tièrement tourné à la dévotion : tout occupé à compter
des ave Maria sur son chapelet, il n'a d'autres cham-
pions que les prophètes et les apôtres, d'autres armes
que les passages sacrés de l'Ecriture sainte , d'autre
champ clos que son cabinet, d'autres amours que les
images en bronze des saints canonisés. Je voudrais que
le collège des cardinaux voulût le nommer pape et l'em-
mener à Rome, pour y placer sur sa tête la triple cou-
ronne. Tels sont les honneurs qui conviennent à sa
piété,
suFFOLK. — Madame, prenez patience. C'est moi qui ai
fait venir Votre Altesse en Angleterre, et je travaillerai
à ce qu'en Angleterre tous les désirs de Votre Grâce
soient pleinement satisfaits.
MARGUERITE. — Oulre cc hautain protecteur, n'avous-
nous pas encore Beaufort, ce prêtre impérieux, et Buck-
ingliam, et Somerset, et York, qui se plaint toujours, et
le moins puissant d'entre eux ne l'est-il pas en Angle-
terre plus que le roi?
SUFFOLK. — Et de tous, le plus puissant ne l'est pas en
Angleterre plus que les Nevil. Salisbury et Warwick ne
sont point de simples pairs,
MARGUERITE. — Tous CCS lords ensemble ne m'irritent
pas autant que cette arrogante Éléonor, la femme du
lord protecteur. On la voit, suivie d'un cortège de dames,
balayer les salles du palais, plutôt de l'air d'une impéra-
trice que delà femme du duc llumphroy. Les personnes
étrangères à la cour la prennent pour la reine. Elle porte
sur elle le revenu d'un duché, et dans son cœur elle in-
sulte à notre indigence. Ne vivrai-je point assez pour me
voir vengée d'elle? L'autre jour, au milieu de ses favo-
ACTE I, SCÈNE III. 349
ris, cette créature de rien ne disait-elle pas insolemment,
méprisante drôlesse ! que la queue de sa plus mauvaise
robe de tous les jours valait mieux que toutes les terres
de mon père, avant que Suffolk lui eût donné deux du-
chés en échange de sa fille.
SUFFOLK. — Madame, j'ai moi-même disposé la glu sur
le buisson où elle doit venir se prendre, et j'y ai placé
un chœur d'oiseaux si propres à l'attirer, qu'elle viendra
s'y abattre pour écouter leurs chants et ne reprendra
plus le vol qui vous blesse. Laissez-la donc en paix, et
écoutez-moi, madame, car j'ose vous donner ici quel-
ques conseils. Quoique le cardinal nous déplaise, il faut
nous unir à lui et au reste des pairs, jusqu'à ce que nous
ayons fait tomber le duc Humphroy dans la disgrâce.
Quant au duc d'York, la plainte que nous venons de re-
cevoir n'avancera pas ses affaires ; ainsi, nous les déraci-
nerons tous l'un après l'autre, et de vous seule l'heu-
reux gouvernail recevra sa direction.
(Entrent le roi Henri, York et Somerset causant avec lui.
le duc et la duchesse de Glocester, le cardinal,
Buckingham, Salisbury et Warwick.)
.LE ROI. — Quant à moi, nobles lords, le choix m'est in-
différent : ou Somerset, ou York, c'est pour moi la
même chose.
YORK.— Si York s'est mal conduit en France, que la
régence lui soit refusée.
SOMERSET. — Si Somerset est indigne de la place ,
qu'York soit régent, je suis prêt à la lui céder.
WARWICK. — Que Votre Grâce soit digne ou non, ce
n'est pas là la question : Y'ork en est le plus digne.
LE CARDINAL. — Ambiticux Warwick, laisse parler ceux
qui valent mieux que toi.
WARWICK. — Le cardinal ne vaut pas mieux que moi
sur le champ de bataille.
BUCKi.NGHAM. — Tous ccux qui sout ici présents valent
mieux que toi, Warwick.
WAuwicK. — Et Warwick pourra vivre assez pour être
un jour le meilleur de tous.
SALibiiURY. — Paix! mon fiis. — Et vous, Buckingham,
3o0 HENRI VI.
faites-nous connaître, par quelques raisons, pourquoi
Somerset doit être préféré en ceci?
MARGUERITE. — Eli! Vraiment, parce que cela con\âent
au roi
GLOCESTER. — Madame, le roi est en âge de dire lui-
même son avis; et ce n'est point ici l'affaire dés femmes.
MARGUERITE. — Si Is loi est en âge, qu'a-t-il besoin,
milord, que vous demeuriez protecteur de Sa Majesté?
GLOCESTER. — Je suis protecteur du royaume, madame;
et, quand il le voudra, je résignerai mes fonctions.
suFFOLK. — Résigne-les donc, et mets un terme à ton
insolence. Depuis que tu es roi (car qui donc est roi que
toi?), l'État se précipite chaque jour vers sa ruine. Le
dauphin a triomphé au delà des mers ; les pairs et les
nobles du royaume ne sont plus autre chose que les
vassaux de ton pouvoir.
LE CARDINAL. — Tu as écrasé le peuple, appauvri, exté-
nué la bourse du clergé par tes extorsions.
SOMERSET. — Tes somptucux palais, les parures de ta
femme, ont absorbé une portion des richesses publiques.
BUCKiNGHAM. — La CTuauté de tes exécutions a excédé
la rigueur des lois, et te livre à ton tour à la merci des
lois.
MARGUERITE. — Tou traflc dcs emplois, et la vente des
villes de France, si on pouvait faire connaître tout ce
qu'on soupçonne, devraient avant peu te rapetisser de
la tête^ (('•locester sort. — La reine laisse tomber son éven-
tail.) Donnez-moi mon éventail. — Quoi donc, beau sire,
nesauriez-vous faire ce que je vous dis? {Elle donne un
soufflet à la duchesse.) Ah! madame, je vous demande
pardon : quoi! c'est vous?....
LA DUCHESSE. — Si c'cst moi ? Oui, c'est moi, orgueil-
leuse Française. Si mes ongles pouvaient atteindre votre
beauté, j'imprimerais mus dix commandements sur vo-
tre face.
LE ROI. — Ma chère tante, calmez-vous; c'est contre sa
volonté.
' Would malic ihee qidchly hop ivithoiit thy head. Devraient avant
peu te rendre boiteux Je la tùte.
ACTE I, SCÈNE III. 331
LA DUCHESSE. — Contre sa volonté ! Bon roi, prends-y
garde à temps ; elle t'eramailloltera et te bercera comme
un enfant. Quoiqu'il y ait ici plus d'un homme qui ne
sache pas porter le haut.-de-chausses, elle n'aura pas
impunément frappé dame Eléonor.
BucKiNGHAM. — Lord Cardinal, je vais suivre Eléonor, et
m'informer de Glocester, de tous ses mouvements. — La
voilà lancée, elle n'a pas besoin maintenant d'éperons
pour réchauffer, elle va galoper assez vite à sa perte.
(Buckingham sort.)
(Rentre Glocester.)
GLOCESTER. — Maintenant, milords, qu'un tour de ter-
rasse a dissipé ma colère, je reviens délibérer sur les
affaires de l'État. Quant à vos odieuses et fausses impu-
tations, prouvez-les, soumettez-les au jugement de la
loi. Puisse Dieu dans sa miséricorde traiter mon âme
selon la mesure de mon affectueuse fidélité envers mon
pays et mon roi! Mais venons à l'objet qui nous occupe.
Dans mon opinion, mon souverain, York est l'homme
le plus propre à remplir en France l'office de régent.
suFFOLK. — Avant qu'on choisisse, permettez-moi de
vous faire comprendre, par quelques raisons qui ne
sont pas de peu d'importance, qu'York est de tous les
hommes le moins propre à cet emploi.
YORK. — Je te le dirai, Suffolk , pourquoi j'y suis le
moins propre. D'abord, c'est parce que je ne sais point
flatter ton orgueil; ensuite si le choix tombe sur moi,
milord de Somerset me laissera encore sans munitions,
sans argent et sans secours, jusqu'à ce que la France
soit retombée entre les mains du dauphin. Dernièrement
il m'a fallu attendre , tantôt sur un pied tantôt sur
l'autre \ son bon plaisir, jusqu'à ce que Paris fût as-
siégé, affamé et perdu.
w.ARWicK. — J'en puis rendre témoignage, et jamais
traître n'a commis envers son pays une action plus cri-
minelle.
SUFFOLK. — Paix donc, impétueux Warwick.
1 I danc'd attendance on his wiil.
3o2 HENRI VI.
WARWicK. — Emblème d'orgueil, pourquoi me tai-
rais-je?
(Entrent les domestiques de Suffolk amenant Horncr et
Pierre.)
SUFFOLK. — Parce qu'il y a ici un homme accusé de
trahison. Dieu veuille que le duc d'York réussisse :. se
justifier !
YORK, — Quelqu'un accuse-t-il Yoik de trahison?
LE ROI. — Que signifie tout ceci, Suffolk? Dis-moi qui
sont ces hommes?
SUFFOLK. — Avec la permission de Votre Majesté, cet
homme est celui qui accuse son maître de haute trahi-
son. Il assure lui avoir entendu dire que Richard, duc
d'York , était le légitime héritier de la couronne d'An-
gleterre, et que Votre Majesté était un usurpateur.
LE ROI, à Horner. — Dis, as-tu tenu ce discours?
HORNER. — Avec la permission de Votre Majesté, je n'ai
jamais rien dit ni pensé de semblable. Dieu m'est témoin
que je suis faussement accusé par ce coquin.
PIERRE, levant les mains en haut. — Par ces dix os, mi-
lords, il m'a dit cela un soir que nous étions dans le
grenier à nettoyer l'armure du duc d'York.
YORK. — Infâme misérable, vil artisan, ta tête me payera
tes criminelles paroles. Je conjure Votre Royale Majesté
de le livrer à toute la rigueur de la loi.
(York sort.)
HORNER. — Hélas, milord, que je sois pendu si jamais
j'ai prononcé ces mots. Mon accusateur est mon apprenti.
L'autre jour, comme je l'avais corrigé pour une faute, il
a fait serment à genoux qu'il me le revaudrait : j'ai de
bons témoins du fait. Je conjure donc Votre Majesté de
ne pas perdre un honnête homme sur l'accusation d'un
coquin.
LE ROI.— Glocester , que pouvons-nous légalement or-
donner sur ceci?
GLOCESTER. — Voici mou jugement, seigneur, s'il m'ap-
partient de décider : donnez à Somerset la régence de îa
France , parce que ceci a élevé des soupçons contre
York, et indiquez un jour, un lieu convenable pour le
ACTE I, SCÈNE IV. 353
combat singulier entre ces deux hommes. Telle est la
loi, telle est la sentence du duc Humphroy.
LE ROI. — Qu'il en soit ainsi. Milordde Somerset, nous
vous Dommons lord régent de France.
SOMERSET. — Je remercie humblement Votre Royale
Majesté.
BORNER. — Et moi, j'accepte volontiers le combat.
PIERRE. — Hélas ! milord, je ne saurais combattre. Pour
l'amour de Dieu, prenez en pitié ce qui m'arrive; c'est
la méchanceté des hommes qui m'a conduit là. 0 sei-
gneur, ayez pitié de moi ! Jamais je ne serai en état de
porter un coup. 0 Dieu! ô mon cœur !
GLocESTER.— Il faut quo tu te battes ou que tu sois
pendu.
LE ROI. — Conduisez-les en prison. Le dernier jour du
mois prochain sera celui du combat. — Viens, Somerset :
nous allons pourvoir à ton départ.
SCÈNE IV
Toujours à Londres. — Dans les jardins du duc de Glocester.
Entrent MARGERY, JOURDAIN, HUME, SOUTH WELL
ET BOLINGBROOK.
HUME. — Venez, mes maîtres : la duchesse, je vous l'ai
dit, attend l'accomplissement de vos promesses.
BOLINGBROOK. — Nous sommes tout prêts, maître Hume,
Mais la duchesse veut-elle entendre et voir nos mystères?
HUME. — Oui, pourquoi pas? comptez sur son courage,
BOLINGBROOK. — J'ai entendu dire que c'était une femme
d'une fermeté inébranlable. Cependant, il sera bon ,
maître Hume, que vous soyez là-haut près d'elle, tandis
que nous travaillerons ici en bas. Ainsi, je vous prie,
sortez, au nom de Dieu, et laissez-nous. [Hume sort.)
Mère Jourdain, prosternez- vous la face contre terre.
Southwsll, lisez, et commençons notre œuvre.
(La duchesse paraît à une fenêtre.)
LA DUCHESSE. — Bien dit, mes maîtres; soyez tous les
bienvenus. A la besogne ; le plus tôt sera le mieux.
T. vu. 33
Soi EENEI ^'
BOLiNGBROOK. — Patience, ma bonne dame, les magi-
ciens connaissent leur temps ; la profonde nuit, la sombre
nuit, le silence de la nuit, l'heure de la nuit où Ton mit
le feu à Troie ; le temps oii errent les oiseaux funèbres,
où hurlent les chiens de garde, où les esprits se promè-
nent, où les fantômes brisent leurs tombeaux : tel est le
temps propre à l'œuvre qui nous tient occupés. Asseyez-
vous, madame, et ne craignez rien ; ce que nous allons
faire paraître ne pourra sortir de l'enceinte sacrée.
(Ils exécutent les cérémonies d'usage, et tracent le
cercle. Bolingbrook ou Southwell lit la formule. Con-
jura te, etc. Éclairs et tonnerres effroyables, l'Esprit
sort de terre.)
l'esprit. — Adsum.
MARGERY. — Asmath, par le Dieu éternel, dont le nom et
le pouvoir te font trembler, réponds à mes demandes;
car jusqu'à ce que tu m'aies satisfait, tu ne passeras
point cette enceinte.
l'esprit. — Demande ce que tu voudras : que n'ai-je
déjà dit et fini!
BOLINGBROOK , Usant les questions contenues dans un pa-
pier.— D'abord le roi^ qu'en doit-il advenir?
l'esprit. — Le duc qui déposera Henri est vivant; mais
il lui survivra et mourra d'une mort violente.
(A mesure que l'Esprit parle, Southwell écrit laréponse.)
BOLINGBROOK. — Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk?
l'esprit. — Par l'eau il mourra et trouvera sa fin.
BOLINGBROOK. — Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset?
l'esprit. — Qu'il évite les châteaux ; il sera plus en
sûreté dans les plaines sablonneuses qu'aux lieux où les
châteaux se tiennent en haut. Finis ; à peine pourrais-je
endurer plus longtemps.
BOLINGBROOK. — Desceuds dans les ténèbres et dans le
lac brûlant, esprit pervers : en fuite!
(Tonnerre et éclairs. L'Esprit descend sous terre.)
(Entrent précipitamment York et Buckingham, suivis de
gardes, et autres personnages.)
YORK. — Saisissez-vous de ces traîtres et de tout leur
bagage. Sorcière, nous vous suivions, je crois, de bien
près. Quoi ! madame, vous ici? le roi et l'État vous de-
I
ACTE I, SCÈNE IV. 3uo
vront beaucoup pour les peines que vous avez prises, et
milord prolecteur désirera sans doute vous voir bien
récompensée de cette bonne œuvre.
LA DUCHESSE. — Elle u'est pas la moitié aussi coupable
que les tiennes envers le roi d'Angleterre, duc outra-
geant qui meuaces sans cause.
BUCKiNGHAM. — En effet, sans la moindre cause, ma-
dame. Comment appelez- vous ceci? (Lui montrant le
papier qu'il a saisi.) Emmenez-les, qu'on les tienne bien
renfermés et séparés. — Vous, madame, vous allez nous
suivre. Stafford, prends-la sous ta garde. {La duchesse
quitte la fenêtre.) Nous allons mettre au jour toutes ces
bagatelles. Sortez tous.
(Les gardes sortent, emmenant Margery, SouthwelU etc.)
YORK. — Je vois, lord Buckingbam, que vous l'aviez
bien surveillée. C'est une petite intrigue bien imaginée,
et sur laquelle on peut bâtir bien des choses. Mainte-
nant je vous prie, milord, voyons ce qu'a écrit le diable.
(7/ lit.) Le duc qui doit déposer Henri est vivant, mais il lui
survivra et mourra d\me mort violente. C'est tout juste-
ment Aio te, /Eneïda, Romanos vincere passe. — Dites-
moi quel sort attend le duc de Suffolk? — Il mourra par l'eau
et y trouvera sa fin. — Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset ?
— Qu'il évite les châteaux, il sera plus en sûreté dans les
plaines sablonneuses que la où les châteaux se tiennent en
haut. Allons, allons, milord, ce sont là des oracles dan-
gereux à obtenir, et difficiles à comprendre. Le roi est
sur la route de Saint-Albans, et l'époux de cette aimable
dame l'accompagne. Que cette nouvelle leur arrive aussi
promptement qu'un cheval pourra la leur porter. Triste
déjeuner pour milord protecteur !
BUCK.INGHAM. — Que Votrc Grâce me permette , milord
d'York , de porter moi-même ce message, dans rcspoir
d'en obtenir la récompense.
YORK. — Comme il vous plaira, mon cher lord. — Y a-t-il
quelqu'un iciï {Entre un domestique). Invitez de ma part
les lords Salisbury et Warwick à souper chez moi ce
soir. Allons-nous-en. (ils sortent.;
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Saint-Albans.
Entrent LE ROI HENRI et LA REINE MARGUERITE,
GLOCESTER, LE CARDINAL, et SUFFOLK suivis de
fauconniers rappelant des oiseaux.
MARGUERITE. — En vérité, milords, depuis sept ans je
n'ai pas vu de plus belle chasse aux oiseaux d'eau, et
cependant vous conviendrez que le vent était très-fort,
et qu'il y avait dix contre un à parier que le vieux Jean
ne par lirait pas.
LE ROI, à Glocester. — Mais quelle pointe a fait votre
faucon, milord! A quelle hauteur il s'est élevé au-dessus
de tous les autres! Comme on reconnaît l'œuvre de Dieu
dans toutes ses créatures ! Vraiment oui , l'homme et
l'oiseau aspirent à monter.
SUFFOLK. — Il n'est pas étonnant, si Votre Majesté me
permet de le dire, que les oiseaux de milord protecteur
sachent si bien s'élever; ils n'ignorent pas que leur maî-
tre aime les hautes régions et porte ses pensées bien
au delà du vol de son faucon.
GLOCESTER. — C'cst uu esprit ignoble et vulgaire, mi-
lord, que celui qui ne s'élève pas plus haut qu'un oiseau
ne peut voler.
LE CARDL\AL. — Jo lo savais bien; il voudrait se voir au-
dessus des nuages.
GLOCESTER. — Saus doute. Milord cardinal, qu'entendez-
vous par là? Ne siérait-il pas à Voire Grâce de prendre
«»£>n essor vers le ciel?
ACTE II, SCÈNE I. 357
LE ROI. — Trésor d'éternelle félicité!
LE CARDINAL. — Ton ciel est sur la terre. Tes yeux et tes
pensées demeurent attachés sur la couronne, trésor de
ton cœur. Pernicieux protecteur, dangereux pair, flat-
teur du roi et du peuple !
GLOCESTER. — Eh quoi ! cardinal, cela me paraît bien
violent pour un prêtre, Tanlssne animis cœleslibus irœ?
Les ecclésiastiques sont-ils donc si colères? Mon cher
oncle, cachez mieux votre haine. Convient-elle à votre
caractère sacré ?
suFFOLK. — Il n'y a point là de haine, milord, pas plus
qu'il ne convient dans une si juste querelle contre un
pair si odieux.
GLOCESTER. — Oue.... quî , milord?
suFFOLK. — Qui? vous, milord, n'en déplaise à Sa Sei-
gneurie milord protecteur.
GLOCESTER. — SufTolk, l'Angleterre connaît ton inso-
lence.
MARGUERITE. — Et ton ambition, Glocester.
LE ROI. — Tais-toi, de grâce, chère reine ; n'aigris
point la haine de ces pairs furieux; bienheureux sont
ceux qui procurent la paix sur la terre !
LE CARDINAL. — Que jo sois douc béni pour la paix que
j'établirai entre ce hautain protecteur et moi, au moyen
de mon épée !
GLOCESTER, CL part du cavcUnal. — Sur ma foi, mon saint
oncle, j'aimerais fort que nous en fussions déjà là.
LE CARDINAL, à part. — Nous y serons vraiment, dès que
tu en auras le cœur.
GLOCESTER, à part. — Ne va pas ameuter pour cela un
parti de factieux; charge-toi de répondre seul de tes in-
sultes.
LE CARDINAL, à part, — Oui, pour que tu n'oses pas
montrer ton nez ; mais si tu l'oses, ce soir même, à l'est
du bosquet.
LE ROI. — Qu'est-ce que c'est donc, milords?
LE CARDINAL, /ifluL — Croycz-m'cn sur ma parole, cou-
sin Glocester : si votre écuyer n'avait pas si soudaine-
ment rappelé l'oiseau, nous aurions poussé plus loin la
3oS HENRI VI.
chasse. (A part.) Viens avec ton épée ' à denx maina
GLOCESTER, à part. — Yousypouvezcompter,mouoncle.
LE CARDINAL, à part. — Entendez- VOUS ?... . à Test du
bosquet,
GLOCESTER, à parL—rj serai, cardinal.
LE ROI. — Gomment? Qu'est-ce que c'est, oncle Glo-
cester?
GLOCESTER. — Nous parlons de chasse : rien de plus,
mon prince. [A part.) Par la mère de Dieu, prêtre, je
vous élargirai la tonsure du crâne, ou tous mes coups
porteront à faux.
LE CARDINAL, à part. — Mcdîca tcipsum, protecteur; son-
gez-y, songez à vous protéger vous-même.
LE ROI. — Les vents augmentent, et votre colère aussi,
milords. Quelle aigre musique vous faites entendre à
mon cœur! Quand de pareilles cordes détonnent, com-
ment espérer la moindre harmonie? Je vous en prie,
milords, laissez-moi arranger ce dillérend.
(Entre un habitant de Saint-Albans criant: Miracle:)
GLOCESTER. — Que signifiG ce bruit? Ami, quel miracle
proclames-tu là?
l'habitant. — Un miracle ! un miracle !
suFFOLK. — Avance vers le roi, et dis-lui quel est ce
miracle.
l'h.abitant. — Eh ! vraiment : un aveugle qui a recou-
vré la vue à la châsse de saint Alban , il n'y a pas une
demi-heure ; un homme qui n'avait vu de sa vie.
LE ROI. — Gloire à Dieu, qui donne aux âmes croyantes
la lumière dans les ténèbres et les consolations dans le
désespoir !
(Entrent le maire de Saint-Albans et des compagnons,
Simpcos, porté par deux personnes dans une chaise,
et suivi de sa femme et d'une grande foule de peuple.)
LE CARDINAL.— Voici Ic pcuplc qui vicut en procession
présenter cet homme à Votre Majesté.
LK 1^01. — Grande est sa consolation dans celte vallée
1 Two hand-sword. Cette sorte d'épée s'appelait aussi long-tword
ilonyue épée).
ACTE II, SCÈNE I. 359
terrestre, quoique la vue doive augmenter pour lui le
nombre des péchés !
GLOCESTER. — Arrêtez, mes maîtres, portez-le près du
roi. Sa Majesté veut l'entretenir.
LE ROI. — Bonhomme, raconte-nous la chose en détail,
afin que nous puissions glorifier en toi le Seigneur. Est-
il vrai que tu sois depuis longtemps aveugle, et que tu
aies été guéri tout à l'heure?
siMPCox. — Je suis né aveugle, n'en dépiaise à Votre
Grâce.
LA FEMME. — Oui, en vérité, il est né aveugle.
suFFOLK. — Quelle est cette femme?
LA FEMME. — Sa femme, sauf le hon plaisir de Votre
Seigneurie.
GLOCESTER. — Tu eii ^ATiùr' plus Certaine si tu eusses
été sa mère.
LE ROI. — Où es-tu né?
SIMPCOX. — A Berwick, dans le nord, n'en déplaise à
Votre Grâce.
LE ROI. — Pauvre créature ! la bonté de Dieu a été grande
envers toi. Ne laisse passer ni jour ni nuit sans le célé-
brer, et conserve éternellement la mémoire de ce que le
Seigneur a fait pour toi.
MARGUEniTE. — Dis-uioi, mou ami, est-ce par hasard ou
par dévotion que tu es venu à cette sainte chassa?
SIMPCOX. — Dieu sait que c'est par pure dévotion, parce
que j'avais été appelé cent fois et plus pendant mon
sommeil par le bon saint Alban, qui me disait : « Simp-
cox, va te présenter à ma châsse, et je viendrai à ton
secours. »
LA FEMME. — Cela est bien vrai, sur ma parole. Moi-
même j'ai entendu plusieurs fois, très-souvent, une voix
qui l'appelait comme cela.
GLOCESTER. — Mais quoi! es-lu donc boileux?
SIMPCOX. — Oui ; que le Dieu toul-puissant aie pitié de
moi!
GLOCESTER. — Par quel accident?
SIMPCOX. — Je suis tombé d'un arbre.
I.A FEMME. — ")\m prunier, monsieur.
360 HENRI VI.
GLOGESTER.— Combien y a-t-il que tu es aveugle?
siMPCOx. — Oh ! je suis né comme cela, milord.
GLOGESTER. — Et tu voulais monter au haut d'un arbre?
siMPCOî. — Cette seulefoisdema vie, quand j'étaisjeune.
LA FEMME. — C'est eucore la vérité : il lui en a coûté
cher pour y avoir monté.
GLOGESTER. — Par la messe ! il fallait que tu aimasses
bien les prunes pour t'exposer ainsi.
SIMPCOX.— Hélas ! mon bon monsieur, c'était ma femme
qui eut envie de quelques prunes de Damas, et cela me
fit monter au péril de ma vie.
GLOGESTER. — Tu es uu rusé coquin! mais cela ne te
servira de rien. — Laisse-moi voir tes yeux. — Ferme -les.
— Ouvre-les, à présent . Il me semble que tu ne vois pasbien.
SIMPCOX. — Si fait, monsieur, aussi clair que le jour,
grâce à Dieu et à saint Al ban.
GLOGESTER. — Vraiment? De quelle couleur est cethabit?
SIMPCOX. — Rouge, monsieur, rouge comme du sang.
GLOGESTER. — Ta répouse est juste. De quelle couleur
est le mien ?
SIMPCOX. — Il est noir, vraiment, comme du charbon,
comme jais.
LEROi. — Quoi ! tusais donc de quelle couleur estlejais?
SUFFOLK. — Et pourtant je m'imagine qu'il n'a jamais
vu de jais.
GLOGESTER. — Mais il a vu bien des manteaux et des
habits avant ce jour.
LA FE.MME. — Jamais de la vie : pas un avant aujourd'hui.
GLOGESTER. — Dls-uioi, l'ami, quel est mon nom?
siMPGOx. — Hélas! monsieur, je ne le sais pas.
GLOGESTER. — Quel ost sou nom?
(Montrant un autre lord.)
SIMPGOX. — Je ne le sais pas.
GLOGESTER. — Ni le sicu?
(En montrant un autre.)
SIMPCOX. — Non, en vérité, monsieur.
GLOGESTER. — Et ton uoiu, qucl est-il?
SIMPCOX. — Saunder Simpcox, ne vous en déplaise, mon-
sieur.
ACTE II, SCÈNE I. 361
GLOCESTER.— Je te déclare donc, Saunder, ici présent,
le plus menteur coquin de toute la chrétienté. Si tu avais
été en effet aveugle de naissance, il ne t'aurait pas été
plus difficile de connaître ainsi nos noms, que de nom-
mer les différentes couleurs de nos habits. La vue peut,
il est vrai, distinguer les couleurs; mais leur donner
leurs noms divers la première fois qu'on les voit, cela
est impossible. jNIilords, saint Alban a fait ici un miracle ;
mais ne pensez-vous pas que ce serait une grande habi-
leté que de rendre à cet estropié l'usage de ses jambes?
siMPCox. — Ah ! plût à Dieu , monsieur , que vous le
pussiez.
GLOCESTER. — Mcs amis de Saint-Albans,n'avez-vous pas
d'officier de justice dans votre ville, et de ces choses
qu'on appelle des fouets ?
LE MAIRE. — Oui, milord, si c'est votre bon plaisir.
GLOCESTER. — Envoyez-cu chercher un à l'instant.
LE MAIRE. — Allez, et amenez ici sans délai un exécuteur.
(Sort un homme de la suite.)
GLOCESTER. — Maintenant mettez-moi là un escabeau
tout près. — Maintenant , l'ami , si vous voulez éviter les
coups de fouet, sautez-moi par-dessus cet escabeau et
sauvez- vous.
SIMPCOX. — Hélas ! monsieur, je ne suis pas en état de
me soutenir seul ; vous allez me tourmenter en vain.
(Entre l'homme de la suite avec l'exécuteur.)
GLOCESTER. — C'csthon, mou ami, il faut que nous vous
fassions retrouver vos jambes. Exécuteur, frappez jusqu'à
ce qu'il saute par-dessus l'escabeau.
l'exécuteur. — Je vais obéir, milord. — Allons, l'ami,
ôtez votre pourpoint.
SIMPCOX. — Hélas! monsieur, que ferais-je? Je ne suis
pas en état de me soutenir.
(Au premier coup de fouet, il saute par-dessus l'escabeau
et s'enfuit. Le peuple le suit en criant: Miracle^!)
i L'anecdote du miracle de Saint-Albans est rapportée par sir
Thomas More qui l'avait entendu raconter à son père. (V. ses
Œuvres, p. VA, édit. 1557.)
362 HENRI VI.
LE ROI.— 0 Dieu, tu vois de telles choses, et tu retiens
si longtemps ta colère !
MARGUERITE. — J'ai bien ri de voir courir ce misérable.
GLOCESTER. — Poursuivez le drôle, et emmenez-moi
tette malheureuse.
LA FEMME. — Hélas ! monsieur, c'est la misère qui nous
l'a fait faire.
GLOCESTER. — Qu'ils soicnt fouettés le long de toutes les
villes de marché, jusqu'à Berwick, d'où ils sont venus.
(Sortent l'exécuteur, le maire, la femme, etc.)
LE CARDINAL. — Le duc Humplirov a fait un miracle
aujourd'hui !
suFFOLK. — Il est vrai, il a fait sauter et s'enfuir les
boiteux.
GLOCESTER , à Suffolli. — Vous avez fait de plus grands
miracles que moi , roilord : en un seul jour vous avez
fait échapper de nos mains des villes entières.
(Entre Buckingham.)
LE ROI. — Quelles nouvelles nous apporte notre cousin
Buckingham?
BUCKINGHAM. — Dcs choscs que mon cœur frémit de
vous apprendre. Une bande de méchants, adonnés à des
œuvres maudites sous les auspices et dans la compagnie
de la femme du protecteur, d'Eléonor, chef et auteur de
cette odieuse réunion , se sont livrés à des pratiques
criminelles contre Votre Majesté, de concert avec des
sorcières et des magiciens, que nous avons pris sur le
fait, faisant sortir de terre des esprits pervers, et les
interrogeant sur la vie et la mort d'Henri, et d'autres
personnages du conseil privé de Votre Majesté, comme
on le mettra plus en détail sous les yeux de Votre Grâce.
LE CARDINAL, hus à Gloccstcr. — Eh bien, lord protecteur,
par ce moyen votre épouse va figurer encore dans Lon-
dres. Cette nouvelle, je crois, aura un peu émoussé le fil
de votre épée. Il n'y a pas d'apparence, milord, que
notre rendez-vous tienne.
GLOCESTER. — Prùlrc ambitieux, cesse d'affliger mon
cœur. L'accablement et la douleur ont vaincu mon cou-
ACTE II, SCENE II. 3Ga
rage ; et vaincu que je suis, je te cède comme je céderais
au dernier valet.
LE ROI. — 0 Providence ! quels crimes trament les mé-
chants ! et toujours pour amener la destruction sur leur
propre tète !
MARGUERITE. — Glocestcr, tou nid est déshonoré ; et toi-
même, prends bien garde d'être irréprochatle, je te le
conseille.
GLOCESTER. — Madame, pour moi j'en appelle au Ciel
de l'amour que j'ai porté à mon roi et à l'Etat. Quant à
ma femme, j'ignore comment sont les choses. Je suis
affligé d'avoir appris ce que je viens d'apprendre. Elle
est noble ; mais si elle a mis en oubli l'honneur et la
vertu, et qu'elle ait eu commerce avec gens dont le con-
tact, semblable à la poix, entache toute noblesse, je la
bannis de mon lit et de ma compagnie, et j'abandonne
aux lois et à l'opprobre celle qui déshonore l'honnête
nom de Glocester.
LE ROI. — Allons, nous coucherons ici cette nuit. De-
main nous retournerons à Londres pour examiner cette
affaire à fond, interroger ces odieux coupables, et peser
leur cause dans les équitables balances de la justice ,
dont le fléau ne sait point fléchir, et d'où le droit sort
triomphant.
(Fanfares. Ils sortent.)
SCÈNE II
Londres. — Jardins du duc d'York.
Entrent YORK, SALISBURY et WARWICK.
YORK. — Maintenant, mes chers lords de Salisbury et de
Warwick, souffrez qu'après notre modeste souper, et
dans cette promenade solitaire, je me donne la satisfac-
tion de chercher à vous prouver mon titre incontestable
à la couronne d'Angleterre.
SALISBURY. — J'attends avec impatience, milord, que
vous nous l'exposiez pleinement.
364 HENRI YI.
WARWicK. — Parle, cher York; et si ta réclaraation est
fondée, lesNevil n'attendent plus que tes ordres.
YORK. — Ecoutez donc. — Edouard III, milords, eut sept
fils. Le premier fut Edouard, le prince Noir, prince de
Galles ; le second, William de Hatfield, et le troisième,
Lionel , duc de Glarence , que suivait immédiatement
Jean de Gaunt, duc de Lancastre ; le cinquième fut Ed-
mond Langley, duc d'York; le sixième fut Thomas de
Woodstock, duc de Glocester ; Guillaume de Windsor
fut le septième et le dernier. Edouard, le prince Noir,
mourut avant son père, et laissa pour lignée Richard,
son fils unique, qui, après la mort d'Edouard III, régna
en qualité de roi, jusqu'au jour où Henri Bolinghroke,
duc de Lancastre, fils aîné et héritier de Jean de Gaunt,
couronné sous le nom d'Henri IV, s'empara du royaume,
déposa le roi légitime, envoya la pauvre reine en France,
sa patrie, et le roi au château de Pomfret, où, comme
vous le savez tous, l'inofFensif Richard fut traîtreusement
assassiné.
WARWICK. — Mon père, c'est la vérité que le duc vient
de nous dire : ce fut ainsi que la maison de Lancastre
obtint la couronne.
YORK. — Qu'aujourd'hui elle retient par force, et non
par son droit : car après la mort de Richard, héritier de
l'aîné, la postérité de son cadet immédiat devait succéder
au trône.
SALisBURY. — Mais ce cadet William Hatfield mourut,
comme vous en convenez, sans laisser d'héritier.
YORK. — Le duc de Glarence, troisième des fils et de
qui je tiens mes prétentions au trône, laissa une fille,
Philippe, qui épousa Edmond Mortimer, comte des Mar-
ches; Edmond eut un fils, Roger, comte des Marches ;
Roger eut des enfants, Edmond, Anne et Elèonor.
SALisnuRY. — Cet Edmond, sous le règne de Boling-
hroke, fit valoir, ainsi que je l'ai lu, ses prétentions à la
couronne, et eût été roi sans Owen Glendower, qui le
tint prisonnier jusqu'à sa mort *. — Mais voyons le reste.
* Jt(4iju'à ta mort. Le poète entend probablement la mort
ACTE II, SCÈNE IL 36o
YORK. — Anne, sa sœur aînée et ma mère, héritière de
la couronne, épousa Richard, comte de Camhridge, fils
d'Edmond Langley, cinquième fils d'Edouard III; et c'est
de son chef que je réclame la couronne, car elle était
héritière de Roger, comte des Marches, et d'Edmond
Morlimer, qui avait épousé Philippe , fille unique de
Lionel, duc de Clarence. Ainsi, si la postérité de l'aîné
doit succéder avant celle du cadet, c'est moi qui suis roi.
\v.A.RwiGK. — Quelle filiation directe est plus simple que
celle-ci? Henri tire ses j)rôtentions au trône de Jean de
Gaunt, quatrième fils d'Edouard : York tire les siennes
du troisième. Jusqu'à ce que la branche de Lionel s'é-
teigne, l'autre ne doit point régner, et cette branche n'a
point encore manqué : elle fleurit en vous et dans vos
fils, dignes rejetons d'une telle souche. Ainsi, Salisbury,
fléchissons tous deux le genou devant lui, et dans ce
pacte formé en secret, soyons les premiers à rendre à
notre roi légitime les honneurs souverains qui appar-
tiennent à son droit héréditaire !
TOUS DEUX. — Longue vie à notre souverain Richard
roi d'Angleterre !
YORK. — Nous vous rcmercious, milords; mais je ne
suis point votre roi tant que je ne serai pas couronné
que mon épée ne sera pas rougie du sang sorti du cœur
de la maison de Lancastre ; et cela ne peut s'exécuter par
une entreprise soudaine, mais par la prudence et un
profond secret ; sachez comme moi, dans ces temps dan-
gereux, fermer les yeux sur l'insolence de SufFolk sur
l'orgueil de Beaufort , sur l'ambition de Somerset, sur
Buckingham, et sur toute la bande jusqu'à ce qu'ils aient
envelo|)pé dans leurs pièges le gardien du troupeau ce
prince vertueux, le bon duc îlumphroy : c'est à cela
qu'ils travaillent, et en y travaillant, ils trouveront la
mort si York a l'art de prédire.
s.\LisBURY.— C'en est assez, milord; nous voilà parfai-
tement instruits de vos intentions.
d'Owen Glondower, car on a vu dans la pièce précédente mourir
Edmond Mortimer à la Tour de Londres, où cependant ij paraît
qu'il ne fut jamais renfermé.
366 HENRI VI.
WARWiCK. — Mon cœur m'assure que le comte de AVar-
wick fera un jour du duc d'York un roi.
YORK. — Et moi, je m'assure, Nevil, que Richard vivra
pour faire du comte de Warwick le plus grand person-
nage de l'Angleterre après le roi.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Londres. — Salle du tribunal.
Les trompettes sonnent. Entrent LE ROI HENRI, LA REINE
MARGUERITE, GLOCESTER, YORK, SUFFOLK,
SALISBURY; LA DUCHESSE DE GLOCESTER, MAR-
GERYJOURDAIN,SOUTH"VVELL,HUME et BOLING-
BROOK, gardes.
LF. ROI. — Avancez, dame Eléonor Cobham , femme de
Glocester. Aux yeux de Dieu et aux nôtres, votre crime
est grand. Recevez la sentence de laJoi, pour des of-
fenses que le livre de Dieu a condamnées à la mort.
{A 3Iargery.) Vous allez tous les quatre retourner en pri-
son, et de là au lieu de l'exécution. La sorcière sera
brûlée et réduite en cendres à Smithfield, et les trois
autres étranglés sur un gibet. {A la duchesse.) Vous, ma-
dame, en considération de votre naissance, dépouillée
d'honneurs pendant votre vie, après trois jours d'une
'jénitence publique, vous vivrez dans votre pays, mais
dans un bannissement perpétuel à l'île de Man, sous la
garde de sir John Stanley.
LA DUCHESSE. — Jaccopte volontiers l'exil : j'eusse de
même accepté la mort \
GLOCESTER. — Tu le vois, Éléonor, la loi t'a jugée ; je ne
saurais justifier celle que la loi condamne. [La duchesse et
les autres prisonniers sortent environnés de gardes.) Mes
yeux sont pleins de larmes, et mon cœur de douleur. Ah!
1 Le procès et la condamnation de la duchesse de Glocester
eurent lieu en 1441, trois ans avant le mariage du roi; ainsi Je
personnage d'Éléonor est un pur anacbronismnc.
ACTE II, SCÈNE III. 367
Hnmphroy, cet opprobre de ta vieillesse va incliner vers
la tombe ta tête chargée de douleur. Je demande à Votre
Majesté la liberté de me retirer, ma douleur a besoin de
soulagement, et mon âge de repos.
LE ROI. — Demeure un instant, Humphroy, duc de Glo-
cester. Avant de te retirer, remets-moi ton bâton de
commandement : Henri veut être son protecteur à lui-
même, et Dieu sera mon espoir, mon appui, mon guide,
et le flambeau de mes pas ; fet toi, va en paix, Humphroy,
non moins chéri de ton roi que lorsque tu étais son pro-
tecteur.
M.\RGUERiTE. — Eu efTct, je ne vois pas pourquoi un roi
en âge de régner aurait, comme un enfant, besoin d'un
protecteur. Que Dieu et le roi Henri tiennent le gouver-
nail de l'Angleterre. Remettez ici votre bâton, monsieur,
et au roi son royaume.
GLOCESTER. — Mou bâtou? Le voilà, noble Henri, mon
bâton de commandement; je vous le remets d'aussi bon
cœur que me le confia Henri votre père : je le dépose à
vos pieds avec autant de satisfaction que l'ambition de
quelques autres en auraient à le recevoir. Adieu, bon
roi : quand je serai mort et disparu de ce monde, puis-
sent l'honneur et la paix environner ton trône !
(Il sort.)
MARGUERITE. — Enfin Henri est roi, et Marguerite est
reine, et Humphroy, duc de Glocester, si rudement mu-
tilé qu'il demeure à peine lui-même. Deux secousses à la
fois : sa femme bannie, et un de ses membres enlevé,
ce bâton de commandement ressaisi. Qu'il reste où il
est, où il lui convient d'être, dans la main d'Henri.
suFFOLK. — Ainsi ce pin orgueilleux laisse tomber sa
tête et pendre ses branches flétries, ainsi meurt l'orgueil
naissant d'Elconor.
YORK. — N'en parlons plus , milords. — Avec la permis-
sion de Votre Majesté, voici le jour désigné pour le
combat. Déjà l'appelant et le défendant, l'armurier et;
son apprenti, sont prêts à entrer dans la lice; que Vos
Majestés veuillent donc bien venir assister à cette lutte,
MARGUERITE. — Oiii, Certainement, mon cher lord, car
368 HENRI VI.
j'ai quitté la cour exprès pour être témoin de cette
épreuve.
LE ROI. — Au nom de Dieu, ayez soin que toutes choses
soient bien ordonnées selon les règles ; qu'ils décident
ici leur différend, et Dieu garde le droit!
voRK. — Je n'ai jamais vu, milord, un drôle de plus
mauvaise mine, ni plus effrayé de combattre que l'appe-
lant, le valet de cet armurier.
(Entrent d'un côté Horner et ses voisins qui boivent à sa
santé, et de telle sorte qu'il est ivre. Il s'avance,
précédé d'un tambour, avec son bâton auquel est
attaché un sac plein de sable i ; de l'autre côté Pierre,
aussi avec un tambour et un bâton pareil, accompagné
d'apprentis qui boivent à sa santé.)
PREMIER VOISIN, à Horner. — Allons, voisin Horner, je
bois à votre santé un verre de vin d'Espagne : n'ayez
pas peur, voisin, vous irez bien.
SECOND VOISIN. — Et voilà, voisin, un verre de malvoi-
sie.
TROISIÈME VOISIN. — Et voilà un pot de bonne double
bière; voisin, buvez, et n'ayez pas peur de votre ap-
prenti.
HORNER. — Tout comme on voudra, par ma foi; je
VOUS fais raison à tous, et je me moque de Pierre.
PREMIER APPRENTI. — Allous, PieiTC, je bois à toi ; n'aie
pas peur.
SECOND APPRENTI. — AUous, ami Pierre, ne crains pas
ton maître; combats pour l'honneur des apprentis.
PIERRE. — Je vous remercie tous : buvez, et priez pour
moi, je vous en prie; car je crois bien que j'ai bu mon
dernier coup en ce monde. — Tiens, Robin, si je meurs,
je te donne mon tablier.— Et toi, William, tu auras mon
marteau. — Et toi, Tom, lions, in-cnds tout l'argent que
j'ai. 0 Seigneur! a?sistez-moi, mon Dieu, je vous en prie,
car je ne serai jamais en état de tenir tête à mon maître,
lui qui apprend l'escrime depuis si longtemps.
' Dans ces sortes d'épreuves, les chevaliers combatfaieni avec
la lance et l'épée, les gens du commun avec un bdton noirci au
bout duquel était attaché un sac rempli de sable très-pressé.
ACTE II, SCKN'E ÏII. 3G9
SALisBURY. — Allons, cessGz de boire et venez aux coups
Toi, quel est ton nom?
PIERRE. — Pierre, vraiment.
SALISBURY. — Pierre ! Et encore?
PIERRE. — Tap *.
s.^LiSBURY. — Tap ! Songe donc à bien taper ton maître.
HORNER. — Messieurs, je suis venu ici comme qui di-
rait à l'instigation de mon apprenti, pour prouver qu'il
est un coquin et moi un honnête homme. — Et quant au
duc d'York, je jurerai sur ma mort que jamais je ne lui
ai voulu aucun mal, ni au roi, ni à la reine. En consé-
quence, Pierre, prends garde à ce coup que je t'assène
avec la fureur dont Bevis de Southampton tomba sur
.Ascapart *.
YORK. — Allons, dépêchez. — La langue de ce drôle com-
mence à bégayer. Sonnez, trompettes, donnez le signal
aux combattants.
(Signal. Ils se battent: Pierre, d'un coup, renverse son
maître sur le sable.)
HORNER. — Assez, Pierre, assez; je confesse, je con-
fesse.... ma trahison.
(Il meurt.)
YORK. — Emporte son arme. Ami, remercie Dieu, et le
bon vin qui s'est trouvé dans le chemin de ton maître.
PIERRE. — 0 Dieu ! j'ai triomphé de mes ennemis en
présence de cette assemblée ! 0 Pierre ! tu as triomphé
dans la bonne cause !
LE ROI. — Allons, qu'on emporte d'ici le corps de ce
traître, car sa mort nous a manifesté son crime; et
Dieu, dans sa justice, nous a révélé l'innocence et la
sincérité de ce pauvre garçon, qu'il espérait faire périr
1 Dans l'original, Thump, qui signifie coup pesant. Il a fallu y
substituer un nom qui permit de conserver dans la traduction la
plaisanterie de Salisbury. — Cet homme se nommait en réalité
John D ivy, et son maître William Calour. La chose se passa
comme elle est représentée ici, à cela près que l'armurier no
fut pas tué dans le combat, mais seulement vaincu, et pendu
ensuite; il ne s'était cependant pas déclaré coupable, et, selon
Hollinshed, l'accusation était fausse.
« Ascapart, nom d'un géant fameux dans les récits populaires,
T. VU. 24
370 HENRI VT,
injustement. Viens, suis-nous, pour recevoir ta récom-
pense.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Toujours à Londres. — Une rue.
Entrent GLOCESTER et SES DOMESTIQUES,
tous vêtus de deuil.
GLOCESTER. — Ainsi quelquefois le jour le plus brillant
se couvre de nuages; et, après l'été, suit invariablement
le stérile hiver, avec les rigueurs de son amère froidure ;
comme les saisons se succèdent, ainsi se précipitent les
joies et les peines. Quelle heure est-il, messieurs?
UN SERVITEUR. — Dix licures, milord.
GLOCESTER. — C'est l'hcure qui m'a été marquée pour
attendre le passage de la duchesse subissant sa punition.
On la traîne sans pitié dans les rues : ses pieds délicats
ne posent qu'avec une douleur presque insupportable
sur le pavé de ces rues. Chère Nell, ton âme noble a
peine à supporter l'aspect de ce vil peuple, les yeux
fixés sur ton visage, et du rire de l'envie insultant à ta
honte ; lui qui naguère suivait les roues orgueilleuses
de ta voiture, lorsque tu passais en triomphe à travers
les rues!.... Mais paix, je crois qu'elle approche, et je
veux préparer mes yeux troublés de larmes à voir ses
misères.
(Entrent la duchesse de Glocester, couverte d'une pièce
de toile blanche, plusieurs papiers attachés derrière
elle, les pieds nus et un flambeau allumé à la main; sir
John Stanley, un shérif et des officiers de justice.)
UN DES DOMESTIQUES. — Si Votrc Grâcc le permet, nous
allons l'enlever au shérif.
GLOCESTER. — Nou ; tcuez-vous tranquiUcs ; sous peine
de la vie, laissez-la passer.
LA DUCHESSE. — Vcncz-vous, milord, pour être témoin
de ma honte publique? En ce moment, tu fais aussi pé-
nitence. Vois comme ils nous contemplent, comme cette
folle multitude te montre au doigt, comme ils balancent
ACTE II, SCÈNE IV. 371
leurs têtes et tournent les yeux sur toi. Ah ! Glocester,
cache-toi à leurs regards odieux, et, enfermé dans ton
cabinet, vas-y pleurer ma honte, et maudire tes enne-
mis, à la fois les miens et les tiens !
GLOCESTER. — Prends patience, chère Nell : cesse de te
rappeler tes douleurs.
LA DUCHESSE. — Ah ! Glocestcr, fais donc que je ne me
rappelle plus qui je suis. Car quand je pense que je suis
ta femme par mariage, et toi un prince, le protecteur
de ce royaume, il me semble que je ne devrais pas être
ainsi conduite à travers les rues, revêtue d'infamie, des
écriteaux sur mon dos, et suivie par une vile populace
qui se réjouit de voir mes pleurs et d'entendre mes pro-
fonds gémissements. La pierre impitoyable déchire mes
pieds sensibles; et quand je tressaille de douleur, ce
peuple envieux rit de ma peine et m'avertit de prendre
garde où je marche. Ah! Humphroy, puis-je supporter
ce poids accablant de honte ? Cro:s-tu que je veuille ja-
mais jeter un regard sur ce monde, ou nommer heu-
reux ceux qui jouissent de la lumière du soleil? Non :
les ténèbres seront ma lumière, et la nuit sera pour
moi le jour; le souvenir de ma grandeur passée sera
mon enfer. Quelquefois je me dirai que je suis la femme
du duc Humphroy, et lui un prince tout -puissant,
maître dans ce pays : et que cependant tel a été l'exer-
cice de sa puissance, telle a été sa dignité de prince,
qu'il était là tandis que je passais, moi sa femme, aban-
donnée, livrée en spectacle à leur curiosité, et montrée
au doigt par cette canaille fainéante rassemblée à ma
suite. Mais continue à te montrer patient, ne rougis pas
do ma honte, demeure inactif jusqu'à ce que la hache
de la mort se lève sur ta tête, comme, sois-en assuré,
elle se lèvera bientôt ; car Suffolk, lui qui peut tout ob-
tenir, sur tous les points, de celle qui te hait et qui nous
hait tous, et York, et l'impie Beaufort, ce prêtre sans
foi , ont englué le buisson où doivent se prendre tes
ailes; et, de quelque côté que tu diriges ton vol, ils t'en-
velopperont dans leurs trames; mais continue de ne
rien craindre, et ne prends aucune précaution contre
372 HENR/ VI.
tes ennemis, jusqu'à ce que ton pied soit retenu dans le
piège.
GLOCESTER. — Ah! cesse, Nell, tes conjectures t'égarent.
Il faut que je sois coupable avant de pouvoir être con-
damné. Eussé-je vingt fois autant d'ennemis, et chacun
d'eux eût-il vingt fois leur pouvoir, tons ensemble se-
raient hors d'état de me causer le moindre mal aussi
longtemps que je serai loyal, fidèle et exempt de repro-
che. Voudrais-tu donc que je t'eusse enlevée de force à
l'humiliation que tu subis? Crois-moi, ta honte n'eût
point été lavée parla, et je me serais mis en danger par
l'infraction de la loi. C'est du calme, chère Nell, que tu
pourras recevoir le plus de secours. Je t'en prie, formo
ton âme à la patience ; ces quelques jours de confusion
seront bientôt passés.
(Entre un héraut.)
LE HÉRAUT. — Je sommc Votre Grâce de se rendre au
parlement de Sa Majesté, qui sera tenu le premier du
mois prochain,
GLOCESTER. — Jamais ma présence n'y a été requise
jusqu'à ce jour. Il y a quelque chose de caché là-des-
sous.— Il suffit, je m'y rendrai. (Le héraut sort.) Mon
Éléonor.... il faut nous séparer. Maître shérif, n'ajoutez
point à la peine à laquelle le roi l'a condamnée.
LE SHÉRIF.— Avec la permission de Votre Grâce, mes
fonctions ne vont pas plus loin, et sir John Stanley est
chargé maintenant de l'emmener avec lui dans l'ile de
Man.
GLOCESTER. — Me promet*ez-vous, Stanley, de protéger
mon épouse dans son exil?
STANLEY.— Ce sont là mes ordres, avec le bon plaisir
de Votre Grâce.
GLOCESTER.— Ne la traitez pas plus mal parce que je
vous sollicite en sa faveur. Le monde peut me montrtT
encore un visage riant, et je puis vivre assez pour vous
bien traiter si vous en usez bien avec elle. Sur ce, adieu,
sir John.
LA DUCHESSE. — Quoi ! partir, milord, et sans me dire
adieu !
ACTE II, SCÈNE IV. 373
GLOCESTER. — Mes pleurs te disent que je ne puis m'ar-
rêter à parler.
(Sortent Glocester et ses domestiques.)
LA DUCHESSE. — Es-tu douc parti, et toute consolaticn
avec toi, car aucune ne m'accompagne? Ma joie est la
mort, la mort dont le nom seul m'a fait frémir tant de
fois, parce que je souhaitais l'éternité de ce monde.
Stanley, je t'en prie, allons, emmène-moi d'ici; peu
m'importe où tu me mèneras, car je ne te demande
point d'autre faveur que de me conduire où on te l'a
ordonné.
ST.\NLEY. — Vous le savez, madame; c'est à l'Ile de Man,
pour y être traitée selon votre condition.
LA DUCHESSE. — Je le serai donc bien mal, car ma con-
dition, c'est la honte. Serai-je donc traitée honteuse-
ment?
STANLEY. — Vous le screz comme une duchesse, comme
la femme du duc Humphroy ; tel est le traitement qui
vous attend.
LA DUCHESSE. — Shérif, sois heureux, et plus que je ne
le suis, quoique tu aies dirigé les opprobres que je viens
de subir,
LE SHÉRIF. — C'était mon office, madame, et je vous en
demande pardon.
LA DUCHESSE. — Oui, oui, adieu, ton office est rempli.
Allons, Stanley, partons-nous?
STANLEY. — Madame, votre pénitence est finie; quittez
cette toile qui vous couvre, et venez vous habiller pour
notre voyage.
LA DUCHESSE. — Je uc dépouillerai point ma honte avec
cette toile : non, elle couvrira mes plus riches vête-
ments, et se montrera, quelque parure que je prenne-
Allons, conduisez-moi, je languis de voir ma prison.
(Ils sortent.)
FIN DU SECOND ACTE,
ACTE TROISIEME
SCÈNE 1
L'abbaye de Bury.
Entrent au parlement LE ROI HENRI, LA REINE MAR-
GUERITE, SUFFOLK, LE CARDINAL, YORK, BUC-
KINGHAM , et d'autres personnages.
LE ROI. — Je m'étonne que milorcl de Glocester ne soit
pas arrivé encore ; je ne sais quelle raison peut le rete-
vir aujourd'hui ; mais il n'a pas coutume de venir le
dernier.
MARGUERITE. — Ne pouvez-vous donc voir, ou ne vou-
lez-vous pas observer l'étrange changement qui s'est fait
dans toutes ses manières, quel air de majesté il affecte,
comme il est devenu depuis peu insolent, impérieux,
différent de lui-même? Nous avons vu le temps où il
était doux et affable. Si de loin seulement nous jetions
Mn regard sur lui, aussitôt son genou fléchi faisait ad-
mirer à toute la cour sa soumission. Mais aujourd'hui si
nous venons à le rencontrer, et que ce soit le matin, au
moment où chacun attache un souhait à llicurc du jour,
il fronce le sourcil et, montrant un œil de colère, il
passe fièrement avec un genou inflexible, dédaignant de
nous rendre le respect qui nous appartient. Un petit
roquet peut grogner sans qu'on y fasse attention; mnis
les hommes puissants tremblent lorsque le lion rugit;
et Humphroy n'est pas en Angleterre un homme de peu
de chose. Considérez d'abord qu'il est après vous le pre-
mier dans l'ordre de la naissance, et que si vous tombiez,
ACTE III, SCÈNE I. 375
c'est à lui de monter le premier. Il me semble donc que,
considérant le ressentiment qu'il nourrit dans son cœur
et les avantages qu'aurait pour lui votre mort , il serait
contraire à la politique de le laisser approcher de trop
près votre royale personne on de l'admettre plus long-
temps dans les conseils de Vo^re Majesté. Il a gagné par
ses flatteries le cœur du peuple, et lorsqu'il lui plaira de
le soulever , il est à craindre que tous ne le suivent. Le
printemps commence ; les mauvaises herbes ne sont
pas encore profondément enracinées : si nous les lais-
sons maintenant sur pied, elles envahiront le jardin tout
entier et étoufieront les plantes utiles, privées de la cul-
ture dont elles ont besoin. Ma rehgieuse sollicitude pour
mon seigneur m'a conduite à recueillir tous les sujets
de crainte qui nous viennent de la part du duc. Si elle
m'a rendue trop pusillanime, nommez ma frayeur une
vaine frayeur de femme. Cédant à de meilleures raisons,
je souscrirai moi-même à ce jugement, et je dirai : j'ai
fait injure au duc. Milords de SufTolk, de Buckingham et
d'York, repoussez, si vous le pouvez, mes allégations,
ou concluez que mes paroles sont un fait.
suFFOLK. — Votre Grandeur a très-bien pénétré le duc,
et si j'avais été le premier appelé à exprimer mon opi-
nion, je crois que j'aurais dit absolument la même chose
que Votre Grâce. C'est, j'en jurerais sur ma vie, à son
instigation que la duchesse s'est livrée à ses pratiques
diaboliques, ou, s'il n'a pas pris part à ce forfait, du
moins son afîèctalion à rappeler sa haute origine (étant
en effet, comme le plus proche parent du roi, son suc-
cesseur immédiat), toutes ses orgueilleuses vanteries sur
sa noblesse auront excité l'esprit malade de la folle
duchesse à tramer, par des moyens maudits, la chute de
notre souverain. L'eau coule paisiblement là où son lit
est profond ; sous un extérieur simple il recèle la trahi-
son. Le renard se tait quand il médite de surprendre
l'agneau. Non, non, mon souverain; Gloccster est un
homme qu'on n'a point encore pénétré, et il est rempli
d'une profonde dissimulation.
LE CARDINAL. — N'a-t-il pas, contre toutes les formes de
376 UENRI VI.
la loi, inventé des genres de mort cruels pour de légères
offenses ?
YORK. — Et n'a-t-il pas, durant le cours de son protec-
torat, levé dans le royaume de grosses sommes d'argent
pour la solde de l'armée de France, sans jamais les en-
voyer, d'où il arrivait que les villes se révoltaient chaque
jour ?
BucKiNGHAM. — Bon, Ce ne sont là que de bien petits
délits auprès de ceux que le temps dévoilera dans la
conduite du doucereux duc Humphroy.
LE ROI. — Pour vous répondre à tous , milords, le soin
que vous prenez d'arracher les épines qui pourraient
otrenser mes pieds, est digne de louange. Mais vous par-
lerai-je selon ma conscience? Noire cousin Glocester est
aussi innocent de toute intention de trahison contre
notre royale personne, que l'agneau qui tette oul'inno-
cente colombe. Le duc est né vertueux, et il est trop
adonné au bien pour songer au mal, et travailler à ma
ruine .
MARGUERITE. — Ah! qu'y a-t-il de plus dangereux que
cette aimable confiance? S'il ressemble à la colombe,
son plumage est emprunté, car ses sentiments sont ceux
de l'odieux corbeau. Le prenez-vous pour un agneau?
c'est qu'on lui aura prêté une peau qui n'est pas la
sienne, car ses inclinations sont celles des loups dévo-
rants. Quel est celui qui, pour tromper, ne sait pas
revêtir une forme traîtresse? Prenez-y garde, seigneur;
il y va de notre sûreté à tous si l'on ne coupe court aux
projets de cet homme artificieux.
(Entre Somerset.)
SOMERSET. — Santé à mon gracieux souverain !
LE ROI. — Vous êtes le bienvenu, lord Somerset. Quelles
nouvelles de France ?
SOMERSET. — Que toutcs vospossessionsdans ce royaume
vous sont entièrement enlevées : tout est perdu.
LE ROI. — Tristes nouvelles, lord Somerset; mais que la
volonté de Dieu soit faite.
YORK, à part. — Tristes nouvelles pour moi, car j'espé-
rais la France aussi fermement que j'espère la fertile
ACTE III, SCÈNE 1. 377
Angleterre. Ainsi la fleur de mes espérances périt dans
son bouton, et les chenilles en dévorent les feuilles.
Mais avant peu je remédierai à tout cela, ou je vendrai
mon titre pour un glorieux tombeau.
(Entre Glocester.)
GLOCESTER. — Toutes sortes de bonheur à mon seigneur
et roi; pardon, mon souverain, d'avoir tant tardé.
suFFOLK. — Non, Glocester, apprends que tu es venu
encore trop tôt pour un déloyal tel que toi. Je t'arrête
ici pour haute trahison.
GLOCESTER. — Comme tu voudras, Suffolk, tu ne me
verras point rougir ni changer de contenance à cet arrêt.
Un cœur irréprochable n'est pas facile à intimider. La
source la plus pure n'est pas si exempte de limon que je
suis innocent de trahison envers mon souverain. Qui
peut m'accuser? de quoi suis-je coupable?
YORK. — On croit, milord, que vous vous êtes laissé
payer par la France, et que durant votre protectorat vous
avez retenu la solde des troupes, ce qui fait que Sa Ma-
jesté a perdu la France.
GLOCESTER. — On ne fait que le croire? Qui sont ceux
qui le croient? je n'ai jamais dérobé aux soldats leur
paye ; je n'ai jamais reçu le moindre argent de la France.
Que Dieu me protège, comme j'ai veillé la nuit, oui, une
nuit après l'autre, occupé de faire le bien de l'Angleterre.
Puisse l'obole , dont j'ai jamais fait tort au roi , la pièce
de monnaie que j'ai détournée à mon profit, être pro-
duite contre moi au jour de mon jugement 1 bien plus,
pour ne pas taxer les communes, j'ai déboursé sur mon
propre bien, pour payer les garnisons, plus d'une somme
dont je n'ai jamais demandé restitution.
LE CARDINAL. — Cela VOUS cst très-bon à dire, milord.
GLOCESTER. — Je ne dis que la vérité , Dieu me soit en
aide.
YORK. — Durant votre protectorat, vous avez inventé,
pour les coupables, des supplices cruels et inouïs jus-
qu'alors, et vous avez déshonoré l'Angleterre par votre
tyrannie.
GLOCESTER. — Eh quoi ! l'on sait bien que tant que j'ai
378 HENRI TT.
été protecteur, l'indulgence a été mon seul tort, car je
me laissais attendrir par les larmes des coupables. Ua
aveu et quelques mots d'humilité suffisaient pour le
rachat de leurs fautes. A l'exception du meurtrier san-
guinaire, et du brigand félon qui dépouillait les pauvres
voyageurs, jamais je n'ai mesuré la punition à l'offense.
Le meurtre, à la vérité, ce crime sanglant, je l'ai puni
par des tourments plus cruels que la félonie ou tout
autre crime.
suFFOLK. — Milord, il est bientôt fait de répondre à ces
accusations ; mais vous avez à votre charge des crimes
d'une plus haute importance et dont il ne sera pas si
facile de vous disculper. Je vous arrête au nom de Sa
Majesté, et je vous remets entre les mains de milord
cardinal, pour vous tenir en sa garde jusqu'au jour de
votre procès.
LE ROI.— Milord de Glocester, j'ai, quanta moi, l'espé-
rance que vous vous laverez de tout soupçon : ma con-
science me dit que vous êtes innocent.
GLOCESTER. — Ah! mon gracieux seigneur, ces jours
sont des jours de danger ! la vertu est étouffée par la
criminelle ambition, la charité chassée de cette cour par
la main de la rancune. L'odieuse subornation est en
possession du pouvoir, et l'équité est exilée de la terre
où règne Votre Majesté. Je sais que l'objet de leur com-
plot est d'avoir ma vie; et si ma mort pouvait ramener
le bonheur dans cette île, et devenir le terme de leur
tyrannie, je la recevrais en toute satisfaction. Mais ma
mort n'est que le prologue de la pièce ; et mille autres
qui sont bien loin de soupçonner le péril, no cloront pas
encore la sanglante tragédie qu'ils méditent. Les yeu:?
rouges et étincelants de Beaufort racontent le fiel de son
cœur; et le front chargé de nuages de Snffolk présaga
les tempêtes de sa haine. Buckingham , par l'âpi été de
ses discours se soulage du poids de l'envie dont son sein
est surchargé; et le sombre York, qui voudrait atteindre
la lune, et dont j'ai retenu le bras présomptueux, dirige
contre ma vie de fausses accusations; et vous, ma souve-
raine dame, ainsi que les autres, vous avez, sans que je
ACTE III, SCÈNE I. 379
vous en aie donné sujet, appelé les disgrâces sur ma
tête, et employé tout ce que vous avez de moyens pour
exciter contre moi linimitié de mon cher seigneur. Que
dis-je ! vous avez tous tenu conseil ensemble ; j'ai su vos
secrètes assemblées, et tout a été convenu pour vous
délivrer de mon innocente vie. Je ne manquerai point
de faux témoins qui déposeront contre moi , ni de tra-
hisons accumulées pour grossir la liste de mes crimes,
et l'ancien proverbe sera j astifié : On a bientôt trouvé un
bâton pour battre un chien.
LE CARDINAL. — Seigueur, ses invectives sont intoléra-
bles. Si ceux qui veillent pour garantir vos jours du poi-
gnard caché de la trahison et de la rage des traîtres
sont ainsi en butte aux personnalités, aux reproches et
à l'injure, et que toute liberté de parole soit ainsi accor-
dée au coupable, cela refroidira leur zèle pour Votre
Grâce.
suFFOLK. — N'a-t-il pas insulté notre souveraine dame
par des paroles ignominieuses , bien que savamment
tournées, comme si elle eût suborné des gens pour por-
ter contre lui, avec serment, de faux témoignages et
causer ainsi sa ruine ?
MARGUERITE. — Je puis permettre les reproches à celui
qui perd.
GLOGESTER. — Yous parlez beaucoup plus juste que
vous n'en aviez l'intention. Je perds en effet, et mal-
ieur à ceux qui gagnent, car ils ont été envers moi
des joueurs infidèles, et qui perd ainsi a bien le droit
de parler.
BucKiNGHAM. — Il détouxuera le sens de nos paroles, et
.1 nous tiendra ici tout le jour. Lord cardinal, il est votre
prisonnier.
LE CARDINAL, à sa suUe. — Vous, emmenez le duc, et
gardez-le avec soin.
GLOCESTER. — Ainsi, le roi Henri rejette sa béquille
avant que ses jambes soient assez fermes pour soutenir
son corps. Ainsi est chassé à grands coups le berger
qui veillait à tes côtés, tandis qu'autour de loi hurlent
déjà les loups, qui te dévorent le premier. Ah ! que ne
380 IIENKI YI.
peuvent mes craintes être vaines! Plût à Dieu! car,
mon bon roi Henri, je crains ta chute.
(Des gens de la suite emmènent Glocester.)
LE ROI. — Milords, agissez selon que dans votre sagesse
vous le jugerez le plus convenable ; faites ou défaites
comme si nous étions présent.
MARGUERITE — Quoi, Votre Majesté veut-elle quitter le
parlement ?
LE ROI. — Oui, Marguerite, mon cœur est inondé d'une
douleur dont les flots commencent à couler dans mes
yeux. Mon corps est tout entouré de misère ; car
quel homme plus misérable que celui qui a perdu le
contentement? Ah! mon oncle Humphroy, je vois sur
ton. visage tous les traits de la fidélité, de l'honneur, de
la loyauté ; et l'heure est encore à venir, bon Humphroy,
où j'aie jamais éprouvé de toi une perfidie, où j'aie rien
eu à craindre de ta foi. Quelle étoile conli-aire à ta for-
tune, lui jetant un regard d'envie, a donc pu engager
ces nobles lords et Marguerite, mon épouse, à s'armer
ainsi contre ta vieinofTensive? Tu ne leur as jamais fait
aucun tort, tu n'as fait tort à personne. Comme le bou-
cher emmène le jeune veau, lie le malheureux, et le bat
s'il s'écarte du chemin qui le conduit à la sanglante
maison du meurtre, de même, et sans remords, ils t'ont
amené en ce lieu; et moi, comme la mère qui court cà
et là en mugissant, et regardant le chemin par où lui a
été emmenée son innocente progéniture , et ne pouvant
rien pour lui, que gémir sur la perte de son enfant chéri,
je déplore le sort du bon Glocester, avec d'amères et
d'inutiles larmes. Mes yeux obscurcis de pleurs suivent
sa trace et ne peuvent le secourir, tant sont puissants
ses ennemis conjurés ! Je pleur(Mai ses malheurs, et en-
tre chaque gémissement je répéterai : Qui que ce soHqm
puisse être un traître, ce n'est pas Glocester.
(Il sort.)
MARGUERITE. — Miloixls, VOUS qui êtes libres de scru-
pules, songez que la chaleur des rayons du soleil fond
la neige la plus glacée. Henri, mon seigneur, est froid
dans les grandes affaires. Trop plein d'uue puérile pitié,
ACTE m, SCKNE I. o81
Tapparente vertu de Glocester le trompe , comme la
plainte du crocodile attire dans le piope de sa fausse
iouleurle voyageur compatissant, ou comme le serpent
qui, sur un sentier fleuri, et paré des brillantes couleurs
de sa peau, blesse l'enfant à qui sa beauté l'avait fail
juger excellent en toutes choses. Croyez-moi, milords, si
personne ici n'.jtait plus sag(^ que moi, et cependant je
ne crois pas mon jugement mauvais, ce Glocester serait
bientôt délivré des soins du monde, pour nous délivrer
de la peur qu'il nous fait.
LE CARDINAL.— Il cst d'uue sage politique de le l'aire
périr : mais nous manquons de couleurs pour sa mort ;
il convient qu'il soit jugé dans la forme régulière des
lois.
suFFOLK. — C'est lace qui, dans mon opinion, serait
contre la politique. Le roi travaillera sans relâche à lui
sauver la vie. Le peuple peut aussi très-bien se soulever
pour le défendre. Et cependant nous n'avons, pour prou-
ver qu'il a mérité la mort, rien autre chose que le pré-
texte banal du soupçon.
YOUK. — En sorte que, par celte raison, vous ne voulez
pas qu'il meure?
SUFFOLK.— Ah! York, nul homme vivant ne le désire
autant que moi.
YORK.— C'est York qui a le plus grand intérêt à sa
mort. Mais parlez, milord cardinal, et vous, milord
SutTulk, dites ce que vous pensez, et parlez dans toute la
sincérité de vos âmes. Ne vaudrait-il pas autant charger
un aigle à jeun de garder les poulets conlre un vaul(jur
aflamô, que de faire du duc Humphroy le protecteur du
roi?
MARGUERITE. — Lcs pauvrcs poulets seraient bien sûrs
de leur mort.
SUFFOLK. — Il est bien vrai, madame. Pourrait-on, sans
folie, établir le renard pour gardien de la bergerie, et,
tout accusé qu'il est de donner la mort en trahison, at-
tendre sottement à le déclarer coupable, sous le pré-
texte qu'il n'a point encore exécuté son crime? Non,
qu'il rueure. parce que c'est un renard, connu par sa
382 HENRI VI.
nature pour ennemi des troupeaux , et avant que sa
gueule soit rougio de sang : nous avons prouvé, par de
fortes raisons, qu'Huinphroy agirait ainsi à l'égard de
notre souverain. N'allons donc point perdre le temps en
subtils débats sur le genre de sa mort; par embûche,
piège ou surprise, éveillé ou endormi, peu importe,
pourvu qu'il meure. La fraude est permise quand elle
prévient celui qui le premier a médité la fraude.
MARGUERITE. — Trois fois uoble Sulîblk, c'est parler
avec courage.
suFFOLK. — Il n'y a point de courage si l'action ne suit
les paroles ; car souvent on dit ce qu'on n'a pas l'inten-
tion d'exéculer : mais en ceci mon cœur s'accorde avec
ma langue. Considérant que l'acte est méritoire, et va à
défendre mon roi de son ennemi, vous n'avez qu'à dire
un mot, et je lui servirai de prêtre.
LE CARDINAL. — Mais je voudrais qu'il mourût, milord
de SufTolk, un peu plus tôt que vous ne pouvez avoir
reçu les ordres ; l'action bien examinée, prononcez que
vous en êtes d'accord; et je me charge de l'exécution,
tant je chéris le salut de mon souverain !
SUFFOLK. — Voilà ma main, l'action est légitime.
MARGUERITE. — J"en dis autant.
YORK. — Et moi aussi; et maintenant que nous l'avons
prononcé tous trois, il importe peu qui attaque notre arrêt.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Nobles pairs, je suis venu d'Irlande en
grande diligence pour vous informer que les peuples se
sont révoltés, et ont passé les Anglais au fil de l'épée.
Envoyez un prompt secours, milords, et hâtez-vous d'ar-
rêter leur furie avant que le mal devienne incurable,
car, tandis qu'il est dans sa nouveauté, on peut espérer
d'y porter remède.
LE CARDINAL. — C'est Une brèche qui demande qu'on la
répare prompiement. Quel conseil donnez-vous dans cet
urgent péril ?
YORK. — Que Somerset y soit envoyé comme régent. Il
est à propos d'employer vm heureux administrateur; il
a eu tant de succès en France !
ACTE III, SCÈNE I. 383
SOMERSET. — Si York, avec sa politique tortueuse, avait
été régent à ma place, il n'eût jamais tenu en France
aussi longtemps.
YORK. — Non pas, certes, pour la perdre tout entière
comme tu Tas fait. J'aurais plutôt perdu la vie à propos
que de rapporter dans ma patrie ce fardeau de déshon-
neur, en m'arrêtant si longtemps jusqu'à ce que tout
fût perdu. Montre-moi sur ta peau la marque d'une
blessure. Une chair si bien conservée remporte rare-
ment la victoire.
MARGUEPxiTE. — Eh quoi ! cette étincelle va devenir un
incendie violent, si on s'accorde à l'exciter et à l'entre-
tenir. York, cher Somerset, contenez-vous. — Si on t'eût
chargé de la régence, ta fortune, York, eût peut-être été
pire encore que la sienne.
YORK. — Quoi? pire que rien? Mais que la honte les en-
gloutisse !
SOMERSET. — Et toi avcc, qui nous désires la honte.
LE CARDINAL. — Milord York, éprouvez votre fortune :
les sauvages Kernes d'Irlande sont en armes, et trem-
pent la terre avec le sang des Anglais. Voulez-vous con-
duire en Irlande une troupe d'hommes d'élite choisis
séparément sur chaque comté, et essayer votre bonheur
contre les Irlandais?
YORK. — Je le veux bien, milord, si c'est le bon plaisir
de Sa Majesté.
suFFOLK. — Notre autorité dirige son consentement. Ce
que nous établissons, il le confirme toujours. Allez donc,
noble York, et chargez-vous de cette tâche.
YORK. —Je l'accepte. Ayez soin de me fournir des sol-
dats, milord, tandis que je mettrai ordre à mes affaires
particulières.
SUFFOLK. — C'est un soin dont je me charge, lord York.
Revenons à présent au perfide duc Humphroy.
LE CARDINAL. — N'en parlons plus. Je ferai ses affaires
de telle sorte, que dorénavant nous n'aurons plus à
nous en inquiéter : ainsi, brisons là. Le jour baisse;
lord Sufiblk, vous et moi, nous avons quelque chose à
régler ensemble sur cet événement.
384 HENRI VI.
YORK. — Milord de Suffolk, dans quinze jours j'attendrai
mes soldats à Bristol; c'est là que je les embarquerai
pour l'Irlande.
SUFFOLK.— J'aurai soin que tout soit bien préparé, mi-
iOrd d'York.
(Tous sortent excepté York.)
YORK. — A présent, York, ou jamais, donne à tes timides
pensées la trempe de l'acier , et change enfin tes doutes
en résolutions. Sois ce que tu espères être, ou cède à la
mort ce que tu es, et qui ne mérite pas d'être conservé.
Laisse la pâle crainte à l'homme né dans la bassesse ;
elle ne doit point trouver asile dans un cœur de race
royale. Pressées comme les gouttes d'une ondée de prin-
temps, les pensées succèdent dans mon âme aux pensées,
et pas une qui ne tende au pouvoir. Mon cerveau plus
actif que l'araignée laborieuse, ourdit de pénibles trames
pour envelopper mes ennemis. — A merveille, nobles, à
merveille, c'est un trait de votre haute prudence de
m'envoyer avec un corps de soldats. Je crains bien que
vous ne fassiez que réchauffer le serpent affamé qui,
ranimé dans votre sein, vous percera le cœur. Il me
manquait des hommes et vous allez me les donner. Je
vous en sais bon gré, mais soyez sûrs que vous placez
des épées tranchantes dans les mains d'uu furieux. Tan-
dis qu'en Irlande j'entretiendrai des forces redoutables,
je veux susciter en Angleterre quelque noire tempête,
dont le souffle envoie dix mille âmes au ciel ou en enfer;
et cet ouragan terrible ne s'apaisera que lorsque, placé
sur ma tête, le cercle d'or , semblable aux rayons per-
çants du soleil, calmera la violence de ce tourbillon
furieux. J'ai déjà séduit, pour me servir d'instrument^
un habitant de Kent, le fougueux Jean Cade d'Ashford;
il doit, sous le nom de Jean Mortimer, exciter un soulè-
vement aussi étendu qu'il lui sera possible. J'ai vu en
Irlande cet indomptable Cade combattre seul une troupe
de Kernes , et se défendre si longtem[)S que ses cuisses
hérissées de traits offraient presque l'aspect d'un porc-
épic redressant ses dards, et lorsque enfin il eut été se-
couru , je le vis sauter en se relevant sur ses pieds
ACTE III, SCÈNE II. 58o
comme un danseur moresque , et secouant les dards
sanglants comme celui-ci agite ses sonnettes. Souvent,
sous l'apparence d'un rusé Kerne aux cheveux ébouriffés
il s'est introduit parmi les ennemis, et sans être décou-
vert il est revenu vers moi me rendre compte de leurs
perfides projets. Ce démon sera mon substitut dans ces
lieux ; car dans son port, dans ses traits, dans le son de
sa voix, il ressemble en tout à Jean Mortimer qui n'est
plus. Par là je sonderai les dispositions du peuple, et je
connaîtrai s'il est disposé en faveur de la maison et des
prétentions d'York. Supposons qu'il soit pris, martyrisé,
mis à la torture : parmi les tourments qu'on lui peut
infliger je n'en connais pas un qui soit capable de lui
arracher l'aveu que c'est à mon instigation qu'il a pris
les armes. Supposons qu'il prospère, comme cela est
vraisemblable, j'arriverai d'Irlande à la tête de mes
troupes et recueillerai la moisson qu'aura semée ce
coquin ; car Humphroy mort, comme il va l'être, et
Henri mis de côté, le reste est à moi.
(Il aort.)
SCENE II
A Bury. — Un appartement dans le palais.
Entrent précipitamment quelques ASSASSINS.
PREMIER ASSASSIN. — Cours vers milord de Suffolk : ap-
prends-lui que nous venons d'expédier le duc comme il
l'a commandé.
SECOND ASSASSIN. — Ah! quB cela fût encore à faire!
Qu'avons-nous fait? — As-tu jamais entendu un homme
si pénitent?
(Entre Suffolk.)
PREMIER ASSASSIN. — Voici milord.
SUFFOLK. — Eh bien, vous autres, avez-vous expédié
notre aifaire ?
PREMIER ASSASSIN. — Oui, mou bou seigueur.
SUFFOLK. — Voila une bonne parole ; allez chez moi, je
1. VII. 25
386 HENRI Vî.
récompenserai ce périlleux service. Le roi et tous les
pairs sont sur mes pas; disparaissez. Avez-vons remis le
lit en ordre, et tout disposé suivant les instructions que
je vous avais données?
PREMIER ASSASSIN. — Oui, mou bou seigueur.
SUFFOLK. — Allez, partez.
(Les assassins sortent.)
(Entrent le roi Henri, la reine Marguerite, le cardinal,
Somerset, lords et autres personnages.)
LE ROI. — Allez, avertissez le duc de Glocester de com-
paraître sur-le-champ en noire présence : dites à Sa
Grâce que j'ai résolu d'examiner aujourd'hui s'il est cou
pable, comme on le publie.
SUFFOLK. — Je vais le chercher, mon noble seigneur.
(Suffolk sort.)
LE ROI. — Milords, prenez vos places, et, je vous en prie,
ne procédez point avec rigueur contre mon oncle Glo-
cester, à moins que des témoins sincères, et d'une bonne
réputation, ne l'aient convaincu de pratiques coupables.
MARGUERITE. — A Dieu ne plaise que la haine puisse
réussir à faire condamner un noble qui ne serait pas
coupable! Je prie le Ciel que Glocester parvienne à se
laver de tout soupçon.
LE ROI. — Je te remercie, Marguerite ; ces paroles me
donuentunegrandesatisfaction.(7î(?)ii7'e5(///b//c.) Ou est-ce,
SufTolk? D'où vient cette pâleur? Pourquoi trembles-tu
ainsi ?. . . Où est notre oncle? Que lui est-il arrivé, Suffolk ?
SUFFOLK. —Mort dans son lit, seigneur ! Glocester est
mort !
MARGUERITE. — Dieu nous en préserve !
LE CARDINAL.— Un sccret jugement de Dieu ! J'ai rêvé
cette nuit que le duc était muet et ne pouvait prononcer
une parole.
(Le roi s'f^vanouit.)
MARGUERITE. — Qu'arrivc-t-il à mou seigneur? — Au se-
cours, milords ! — Le roi est mort !
SOMERSET. — Relevez-le ; tordez-lui le nez.
MARGUERITE. — Courez, allez... Au secours I au secours I
Ohl Henri, ouvre les yeux!
SUFFOLK. — Il se ranime, madame ; calmez-vous.
ACTE TII, SCÈNE II. 387
LE ROI. — 0 Dieu du ciel !...
MARGUERITE. — Comment se trouve mon gracieux sei'
gneur ?
suFFOLK. — Prenez courage, mon souverain; gracieux
Henri, prenez courage.
LE ROI. — Quoi! c'est milord de SufFolk qui me conseille
de prendre courage , lui qui vient de me faire entendre
un chant de corbeau dont les sons funèbres ont arrêté
en moi les forces vitales; croit-il que la voix joyeuse
d'un roitelet qui, au fond d'un sein perfide, viendra me
crier courage, pourra chasser le souvenir du son que j'ai
d'abord entendu? — Ne cache point ton venin sous des
paroles emmiellées. — Ne porte pas tes mains sur moi ;
éloigne-toi, te dis-je : leur toucher m'épouvante comme
le dard du serpent. Sinistre messager, ôte-toi de ma vue;
sous tes prunelles s'assied la tyrannie sanguinaire, ef-
fi-ayant le monde de sa hideuse majesté. Ne porte point
tes regards sur moi ; tes regards assassinent... Mais non,
ne t' éloigne pas ; viens, basihc, et tue de tes regards
l'innocent qui te contemple, car dans les ombres de la
mort je trouverai la joie; et vivre, c'est pour moi une
double mort, puisque Glocester ne vit plus.
MARGUERITE. — Pourquoi maltraiter ainsi milord Suf-
folk? Quoique le duc fût son ennemi, il déplore chré-
tiennement sa mort : et moi-même, quelque inimitié
qu'il m'ait montrée, si d'humides larmes, des gémisse-
ments qtii déchirent le cœur, et si les soupirs qui con-
sument le sang pouvaient le rappeler à la vie, je serais
aveuglée par mes pleurs, malade à force de gémissements;
mon sang, dévoré par les soupirs, laisserait mes joues
pâles comme la primevère, et tout cela poiu- rendre la
vie au noble duc. Kt que sais-je de l'opinion que va
prendre de moi le monde? On a ajjpris qu'il y avait
entre nous peu d'amitié. On pourra soupçonner que c'est
moi qui me suis débarrassée du duc .* ainsi la calomnie
flétrira mon nom, et les cours des princes seront rem-
plies de mon déshonneur. Voilà ce qui me revient de sa
mort : malheureuse que }e ?uis! être reine et se voir
couronnée d'infamie !
388 HENKI VI.
LE ROI. — Ah! malheur à moi d'avoh' perdu Glocester!
Pauvre infortuné !
MARGUERITE. — Malheur à moi, bien plus à plaindre que
lui! Quoi! tu te détournes et caches ton visage! Je ne
suis point dégoûtante de lèpre, regarde-moi. Quoi ! es-tu
donc devenu sourd comme le serpent ' ? Deviens donc
venimeux comme lui , et tue ta reine abandonnée. Tout
ton bonheur est-il donc renfermé dans la tombe de Glo-
cester? S'il en est ainsi, Marguerite ne lit jamais ta joie.
Elève une statue au duc, adore-le, et fais de mon image
l'enseigne d'un cabaret. Est-ce donc pour cela que j'ai
failli périr sur la mer, deux fois repoussée, par les vents
contraires, des rivages de l'Angleterre sur ma terre na-
tale ? Que signifiait ce présage, si ce n'est un avertisse-
ment des vents bienveillants, qui semblaient me dire :
Ne va point chercher un nid de scorpions, ne pose point
ton pied sur ce rivage ennemi. Et moi, que faisais-je
alors que maudire les vents propices, et celui qui les
avait déchaînés de leurs antres d'airain? Je les conjurais
de souffler vers les bords chéris de l'Angleterre, ou de
jeter la quille de notre bâtiment sur quelque rocher
épouvantable. Cependant Éole ne voulut point devenir
meurtrier; il te laissa cet odieux emploi. La mer bondis-
sant avec ménagement refusa de m'engloutir, sachant
que, sur le rivage, ta dureté devait me noyer dans des
larmes aussi amères que ses eaux. Les rochers aigus
s'enfoncèrent dans les sables affaissés, et ne voulurent
point me briser sur leurs flancs raboteux, afin que ton
cœur de pierre, plus insensible qu'eux, fît dans ton pa-
lais périr Marguerite. Tandis que l'orage nous repous-
sait de tes bords, d'aussi loin que je pus apercevoir tes
promontoires blanchâtres, je demeurai sur le tillac au
milieu de la tempête : et lorsqu'un ciel ténébreux vint
dérober à mes yeux avides la vue de ton pays , j'ôtai de
mon cou un joyau précieux (c'était un cœur enchâssé
dans le diamant), et je le jetai du côté de la terre. La mer
* Le serpent qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre
1a Toix de l'enchanteur.
ACTE III, SCÈNE If. 389
le reçut, et je formai le vœu que ton sein pût de même
recevoir mon cœur. C'est alors que, perdant de vue la
belle Angleterre, j'aurais voulu que mes yeux pussent me
quitter avec mon cœur ; c'est alors que je les traitai de
verres troubles et aveugles, pour n'avoir pas su me
conserver la vue des rives désirées d'Albion. Combien
de fois ai-je excité Suffolk, l'agent de ta coupable incon-
stance, à venir, assis près de moi , m'encbanter de ses
récits, comme Ascagne égara Tâme de Didon en lui
racontant les actions de son père, à partir de l'incendie
de Troie? N'ai-je pas été séduite comme elle? N'es-tu
pas perfide comme lui? Hélas! je succombe. Meurs,
Marguerite, car Henri déplore que tu vives si longtemps.
(Bruit derrière le théâtre. Entrent Salisbury et Warwick
Le peuple se presse à la porte.)
WARWICK. — Puissant souverain, un bruit se répand
que le bon duc Humphroy a été assassiné en trahison,
par l'ordre de Suffolk et du cardinal Beaufort. Le peuple,
semblable à un essaim irrité qui a perdu son cbef, se
répand de côté et d'autre, sans s'inquiéter où tombe
l'aiguillon. J'ai obtenu qu'ils suspendissent la fureur de
leur révolte, jusqu'à ce qu'ils fussent instruits des cir-
constances de sa mort.
LE ROI. — Que le duc est mort, bon Warwick, il n'est
que trop vrai ; mais comment il est mort, Dieu le sait,
et non pas Henri. Entrez dans sa chambre, voyez son
corps inanimé, et faites alors vos conjectures sur sa mort
soudaine.
WARWICK. — Oui, je vais y entrer, seigneur. Salisbury,
demeure jusqu'à mon retour près de cette multitude
emportée.
(Warwick entre dans une chambre intérieure, et Salisbury
se retire.)
LE ROI. — 0 toi qui juges toutes choses, arrête mes pen-
sées, mes pensées qui s'évertuent à convaincre mon âme
que la violence a terminé la vie de Glocester. Si mon
soupçon est injuste, pardonne-moi, grand Dieu ! car le
jugement n'appartient qu'à toi seul. — Mon désir serait
d'aller, par vingt mille baisers, réchauffer ses lèvres
390
HENRI VI.
pâlies, verser sur son visage un océan de larmes amères,
dire ma tendresse à ce corps muet et sourd, presser de
ma main sa main insensible. Mais de quoi lui serviraient
ces misérables honneurs? et , en tournant mes yeux sur
sa froide et terrestre dépouille, que ferais-je qu'augmen-
ter ma douleur?
(On ouvre les deux battants d'une porte conduisant à une
chambre intérieure, où l'on voit Glocester mort dans
son lit. Warwick et plusieurs autres l'entourent.)
WARWiCK. — Approchez, gracieux souverain ; jetez les
yeux sur ce corps.
LE ROI.— C'est donc pour y contempler à quelle pro-
fondeur on a creusé ma tombe ; car avec son âme se
sont envolées toutes mes joies en ce monde ; en le re-
gardant, je vois dans sa mort le destin de ma vie.
w^ARWiCK. — Aussi certainement que mon âme espère
vivre avec ce roi redoutable qui, pour nous racheter de
la malédiction de son père irrité, a pris sur lui notre
état, aussi certainement je crois que la violence a ter-
miné les jours de ce duc trois fois renommé.
suFFOLK. — C'est là un serment terrible, prononcé d'un
ton bien solennel ! Et quelle preuve donne lord Warwick
de ce qu'il atteste ?
v^''ARWiCK, au roi. — Observez comme son sang est arrêté
sur son visage. J'ai vu plus d'une fois un corps que venait
d'abandonner la vie, mais je l'ai vu de couleur terreuse,
amaigri, pâle, vide de son sang, tout entier descendu
vers le cœur qui, dans les assauts que lui livre la mort,
attire le sang pour s'en aider contre son ennemie. Il s'y
glace au même instant que le cœur, et ne retourne ja-
mais animer et embellir la face des morts. Mais voyez ;
son visage est noir, gonflé de sang, le globe de Tœil bien
plus saillant que pendant sa vie , ses yeux ouverts et
hagards comme ceux d" un homme étranglé ; ses cheveux
dressés, ses narines dilatées par de violents efforts, ses
mains ouvertes et écartées, comme celles d'un homme
qui a cherché à saisir, qui a défendu sa vie, et a été
vaincu par la force. Voyez sur ses draps l'empreinte de
su cliovelurc, et sa barbe, ordinairement si bien rangée,
ACTE III, SCENE II. 39i
inégale et en désordre, comme le blé renversé par la
tempête. Il est impossible, seigneur, que Glocester n'ait
pas été étouffé à cette place : le moindre de ces signes
fournirait à lui seul une probabilité.
suFFOLK. — Qnoï, Warwick ! Eh ! qui donc aurait assas-
siné le duc? Beaafort et moi l'avions sous notre protec-
tion-, et ni Tun ni l'autre, j'espère, milords, nous ne
sommes des assassins.
WARWICK. — "Mais tous deux vous étiez les ennemis
jurés du duc Humphroy, et tous deux, en effet, vous
aviez le bon duc à votre garde. Il y avait lieu de juger
que votre dessein n'était pas de le traiter en ami, et il
est bien manifeste qu'il a trouvé un ennemi.
MARGUERITE. — Aiusi , VOUS paraissez soupçonner ces
deux nobles seigneurs d'être coupables de la mort préci-
pitée d'Humphroy ?
WARWICK. — Qui peut trouver la génisse sans vie et
saignant encore, et voir auprès d'elle le boucher, la
hache à la main , et ne pas soupçonner que c'est lui qui
a porté le coup mortel ? Qui peut trouver la perdrix dans
le nid du vautour, et ne pas imaginer comment est
mort l'oiseau , quoique sur le bec du vautour qui s'en-
vole ne paraisse aucune trace de sang? Ce tragique
spectacle fait naître des soupçons tout pareils.
MARGUERITE. — Êtes-vous le bouclier, Suffolk? où est
votre couteau? Beaufort est-il désigné pour le vautour?
où sont ses serres?
suFFOLK. — Je n'ai point de couteau pour poignarder
un homme endormi; mais voici une épée vengeresse
qui, rouillée par le repos, va s'éclaircir dans ce cœur
rempli de fiel , qui veut me marquer ignominieusement
des signes sanglants du meurtre. Dis, si tu l'oses, or-
gueilleux lord du comté de Warwick, que j'ai eu une
coupable part à la mort du duc Humphroy.
WARWICK. — One n'osera pas Warwick, si le perfide
Suffolk ose le défier?
MARGUERITE.— Il cmindrait , quand Suffolk l'en défie-
rait vingt fois, de contenir son caractère outrageant,
d'imposer silence à son arrogante censure.
392 HENRI VI.
WARWiCK. — Madame, tenez-vous en repos, j'ose vous
le demander avec respect, car chaque mot que vous
prononcez en sa faveur est un afTront fait à votre royale
dignité.
suFFOLK. — Lord stupide et brutal, ignoble dans ta
conduite, si jamais femme outragea son époux à cet
excès, il est sûr que ta mère admit dans son lit désho-
noré quelque paysan farouche et mal-appris, et qu'elle
enta sur une noble tige un vil sauvageon dont tu es le
fruit, et non celui de la noble race des Nevil.
WARWICK. — Si le crime de ton meurtre ne te servait
de boucher, si je consentais à frustrer le bourreau de ses
profits , et à t affranchir ainsi de dix mille opprobres, et
si la présence de mon roi ne contenait ma colère, je
voudrais, traître et lâche meurtrier, te faire demander
pardon à genoux, pour la parole qui vient de t'échapper,
et te contraindre à confesser que c'est de ta mère que tu
voulais parler, et que c'est toi qui es né dans l'adultère ;
et, après avoir reçu de toi cet hommage de ta peur, je
te donnerais ton salaire, et j'enverrais ton âme aux en-
fers, pernicieux vampire des hommes endormis.
SUFFOLK. — Tu seras éveillé quand je verserai le tien,
si tu as le courage de me suivre hors de cette assemblée.
WARWICK. — Sortons tout à l'heure, ou je t'en vais ar-
racher. Quoique tu en sois indigne, je veux bien me
mesurer avec toi, et rendre ainsi un hommage funèbre
aux mânes du duc Humphroy.
(Warwick et Suffolk sortent.)
LE ROI. — Quelle cuirasse plus impénétrable qu'un cœur
irréprochable ! il porte une triple armure, l'homme dont
la querelle est juste : mais, fût-il enfermé dans l'acier,
celui dont la conscience est souillée par l'injustice reste
nu et sans défense I
(Bruit derrière le théâtre.)
MARGUERITE.— Quel bruit est-ce Ira?
(Rentrent Suffolk et Warwick l'épée nue.)
LE ROI. — Que vois-je, lords? quoi! vos épées mena-
çantes hors du fourreau, en noire présence ! osez- vous
ACTE III, SCÈNE II. 393
VOUS permettre une telle audace? Eh quoi! quelle cla-
meur tumultueuse s'élève près d'ici?
suFFOLK. — Le traître Warwick et les hommes de Burv.
puissant souverain, se sont tous réunis contre moi.
(Bruit tumultueux derrière le théâtre.)
(Rentre Salisbury.)
SALiSBURY, parlant à la foule derrière le théâtre. — Écar-
tez-vous, mes amis ; le roi connaîtra vos sentiments.
Redoutable seigneur, les communes vous déclarent par
ma voix que, si le traître Suffolk n'est pas sur-le-champ
mis à mort, ou banni du territoire de la belle Angleterre,
on viendra Tarracher de force de votre palais, et on lui
fera souffrir les tourments d'une mort lente et cruelle.
Le peuple dit que c'est par lui qu'a péri le bon duc Hum-
phroy, qu'il y a tout à craindre de lui pour la vie de
Votre Majesté ; et qu'un pur mouvement d'attachement
et de zèle, exempt de toute espèce d'intention de révolte,
telle que serait la pensée de contredire votre royale vo-
lonté , a seul excité la hardiesse avec laquelle vos sujets
demandent son bannissement. Ils sont, disent-ils, pleins
de sollicitude pour votre royale personne ; si Votre Ma-
jesté voulait se livrer au sommeil, et eût défendu sous
peine de disgrâce, ou même de la mort, que l'on osât
troubler votre repos, et que, cependant, on vît un ser-
pent, avec sa langue à double dard, se glisser en silence
vers Votre Majesté, malgré cet édit rigoureux il serait
nécessaire que l'on vous réveillât, de peur que, si on
vous laissait à ce dangereux assoupissement, l'animal
meurtrier ne le changeât en un sommeil éternel. Tel est
le motif, seigneur, qui porte vos peuples à vous crier,
bien que vous l'ayez défendu, qu'avec ou sans votre
consentement, ils veulent vous garder d'un serpent aussi
dangereux que le traître Suffolk, dont le dard fatal et
empoisonné a déjà, disent-ils, lâchement ôté la vie à
votre cher et digne oncle qui valait vingt fois mieux que
lui.
LE PEUPLE, derrière le théâtre.— Vue réponse du roi,
milord de Salisbury.
SUFFOLK.— On conçoit que le peuple, canaille inso-
394 HENRI VI.
lente et grossière, eût pu adresser un pareil message
à son souverain : mais vous, milord, vous vous êtes
chargé avec joie de le porter, pour montrer l'élégance
de votre talent d'orateur. Cependant tout l'honneur
qu'y aura gagné Salisbury, c'est d'avoir été auprès
du roi le lord ambassadeur d'une compagnie de chau-
dronniers.
LE PEUPLE, derrière le théâtre.— Une réponse du roi, ou
nous allons forcer l'entrée.
LE ROI. — Retournez, Salisbury; dites-leur à tous, de
ma part, que je leur sais gré de leur tendre sollicitude,
et que, n'en eussé-je pas été pressé par eux, j"avais des-
sehi de faire ce qu'ils demandent; car j'ai dans l'esprit
la continuelle et ferme pensée que l'État est menacé de
quelque malheur par le fait de Suffolk. C'est pourquoi
je jure, par la majesté suprême dont je suis le très-indi-
gne représentant, que dans trois jours SufFolk aura,
sous peine de mort, cessé de souiller de son haleine l'air
de ce pays.
MARGUERITE. — 0 Henri ! laissez-moi vous toucher en
faveur du noble Suffolk.
LE ROI. — Reine sans noblesse, quand tu l'appelles le
noble Suffolk, pas un mot de plus, je te le dis ; en me
parlant pour lui tu ne feras qu'ajouter à ma colère.
N'eussé-je fait que le dire, j'aurais voulu tenir ma pa-
role; mais, quand je l'ai juré, mon arrêt est irrévocable.
(A Suffolk.) Si, passé le terme de trois jours, on te trouve
sur aucune terre de ma domination, le monde entier ne
rachètera pas ta vie. Viens, Warwick, viens, bon War-
wick, suis-moi ; j'ai des choses importantes à te commu-
niquer.
(Sortent le roi Henri, Warwick, loids, etc.)
MARGUERITE. — Puisscut la fatalité et la douleur vous
suivre en tous lieux! Que la désolation du cœur et l'in-
consolable affliction soient les compagnes et la société
de vos loisirs ! QLi'avec vous deux le diable fasse le troi-
sième, et qu'une triple vengeance s'attache à vos pas!
SUFFOLK. — Cesse, aimable reine, ces imprécations, et
laisse ton cher Suffolk te dire un douloureux adieu.
ACTE III, SCÈNE II. 395
MARGUKRiTE.— Honte à toi, lâche femmelette ! malheu-
reux au cœur faible, n'as-tu donc pas le courage de mau-
dire tes ennemis?
suFFOLK. — La peste les étoulTe ! — Et pourquoi les mau-
dirais-je? Si, comme le gémissement de la mandragore,
les malédictions avaient le pouvoir de tuer, je voudrais
inventer des paroles aussi poignantes, aussi maudites,
aussi acerbes, aussi horribles à entendre, et les faire
sortir énergiquement de ma bouche à travers mes dents
serrées, avec autant de signes d'une haine mortelle
qu'en peut manifester dans son antre détestable le vi-
sage décharné de l'Envie. Ma langue s'embarrasserait
dans la rapidité de mes paroles, mes yeux étincelleraient
comme le caillou sous l'acier, mes cheveux se dresse-
raient sur leurs racines, comme ceux d'un frénétique ,
oui, chacun de mes muscles semblerait exécrer et mau-
dire; et même dans ce mom.ent je sens que mon cœur
surchargé se briserait si je ne les maudissais. Poison,
sois leur breuvage ; fiel, pis que le Sel leur plus doux
aliment; que leur plus gracieux ombrage soit un bo-
cage de cyprès, que pour leur plus charmant aspect
ils n'aperçoivent que des basilics meurtriers , que ce
qu'ils touchent de plus doux leur soit aussi âpre que la
dent du lézard, qu'ils aient pour toute musique des sons
effrayants comme ie sifUement des serpents, et que les
lugubres cris du hibou, précurseur de la mort, viennent
compléter le concert ! puissent toutes les noires terreurs
de Tenfer, siège de ténèbres....
MARGUERITE. — Arrête, cher SufTolk, tu ne fais que te
tourmenter toi-même; et c'est contre toi seul que ces
terribles malédictions tournent toute leur force, comme
une arme trop chargée, ou le rayon du soleil répercuté
par une glace,
SUFFOLK.— C'est vous qui m'avez demandé ces impré-
cations, et c'est vous qui voulez les arrêter ! Par celte
terre dont je suis banni, je pourrais maintenant passer
à maudire toute une nuit d'hiver, dussé-je la passer nu,
sur le sommet d'une montagne, où l'âpreté du froid
n'aurait jamais laissé croître un seul brin d'herbe ; et ce
a9H
HENRI Vï.
ne serait pour moi qu'uneminute écoulée dans les plaisirs.
MARGUERITE. — Oh! je t'en conjure, cesse. Donne-moi
ta main, que je l'arrose de mes douloureuses larmes ;
ne laisse jamais la pluie du ciel la mouiller et en effacer
ce monument de ma douleur. {Elle lui baise la main.)
Oh! je voudrais que ce baiser pût s'imprimer sur ta
main, comme un cachet qui te rappelât ces lèvres d'où
s'exhalent pour toi mille soupirs. Allons, va-t'en pour
que je connaisse tout mon malheur ; tant que tu es là
près de moi, je ne fais que me le représenter, comme on
peut penser au besoin au milieu des excès d'un repas,
— J'obtiendrai ton rappel, ou, sois-en bien assuré, je
m'exposerai à être bannie moi-même. Je le suis bannie,
puisque je le suis de toi ; va, ne me parle pas, va-t'en
tout de suite. Oh! ne t'en va pas encore!..., ainsi deux
amis condamnés à la mort se pressent et s'embrassent,
et se disent mille fois adieu, ayant bien j)lus de peine à
se séparer qu'à mourir.... Et cependant adieu enfin, et
avec toi, adieu la vie !
SUFFOLK. — Ainsi le pauvre SufFolk souffre dix exils, un
par le roi, et par toi trois fois un triple exil. Ce n'est
point mon pays que je regrette. Si lu en sortais avec
moi ! Un désert serait assez peuplé pour Suffolk, s'il y
jouissait du charme céleste de ta présence ; car où tu
es, là est mon univers, accompagné de tous les plaisirs
qui le remplissent, et où tu n'es pas, il n'y a rien que
désolation. Je n'en puis plus; vis, pour vivre heureuse :
moi, pour ne sentir qu'une seule joie, c'est que tu vives.
(Entre Vaux.)
MARGUERITE. — Où court Vaux avec tant de précipita-
tion? Quelles nouvelles, je t'en prie?
VAUX.— Annoncer au roi, madame, que le cardinal
Beaufort touche à l'heure de sa mort ; il a été tout à coup
saisi d'un mal effrayant qui le fait haleter, rouler les
yeux, et aspirer Tair avec avidité, Ijlasphcmant Dieu, et
maudissant tous les hommes de la terre. Tantôt il parle
comme si l'ombre du duc Humphroy était à ses côtés ;
tantôt il appelle le roi, puis confie tout bas à son oreiller,
comme s'il parlait au roi, les secrets de son âme sur-
ACTE III, SCÈNE II. 397
chargée ; et dans ce moment je suis envoyé pour informer
Sa Majesté qu'il l'appelle à grands cris.
MARGUERITE. — Allez, faitcs votre triste message au roi.
(Vaux sort.) Hélas! qu'est-ce que ce monde, et quelle
nouvelle? mais quoi, irai-je donc m'alïliger d'une misé-
rable perte à déplorer une heure, et oublier l'exil de
SufTolk, trésor de mon âme ! Comment se fait-il, Sufîolk,
que je ne pleure pas uniquement sur toi, le disputant
aux nuages du midi par l'abondance de mes larmes qui
nourriraient mon chagrin comme les leurs nourrissent
la terre? Mais hâte-toi de partir; le roi, tu le sais, va
venir ; et s'il te trouve avec moi, tu es mort.
SUFFOLK.— Si je me sépare de toi, je ne puis plus vi-
vre. Mourir en ta présence, serait-ce autre chose que
m'endormir avec joie dans tes bras? J'exhalerais mon
âme dans les airs aussi doucement, aussi paisiblement
que l'enfant au berceau qui meurt la mamelle de sa
mère entre les lèvres. Mais mourant loin de toi, je
mourrai dans les accès de la rage ; je t'appellerai à
grands cris pour clore mes yeux, pour fermer ma bou-
che de tes lèvres, et retenir mon âme prête à fuir, ou la
recevoir dans ton cœur avec mon dernier soupir, et la
faire vivre ainsi dans un doux Elysée. Mourir près de
toi n'est qu'un jeu ; mourir loin de toi serait un tour-
ment pire que la mort. Oh! laisse-moi rester ici, arrive
qui pourra.
MARGUERITE. — Ah ! pars : la séparation est un doulou-
reux corrosif, mais qu'il faut appliquer à une blessure
mortelle. En France, cher SuffoLk.! Instruis-moi de ton
sort, et, quelque part que tu t'arrêtes sur ce vaste globe,
je saurai trouver une Iris pour t'y découvrir.
SUFFOLK. — Je pars !
MARGUERITE.— Et emporte mon cœur avec toi.
SUFFOLK. — Joyau gardé dans la plus lugubre cassette
qui ait jamais renfermé une chose de prix! Nous nous
séparons en deux comme une barque brisée sur le ro-
cher ; c'est de ce côté que la mort va m'engloutir.
MARGUERITE. — Et moi de ce côté.
(Ils sortent de deux côtés différents.)
398 HENRI VI.
SCÈNE III
Londres. — La chambre à coucher du cardinal Beaufort.
Entrent LE ROI HENRI, SALISBURY, WARWICK, et
phisieurs autres. LE CARDINAL est dans son lit entouré de
plusieurs personnes.
LE ROI. — Comment vous portez-vous, milord? Parle,
Beaufort, à ton souverain.
LE CARDINAL. — Si tu es la mort, je te donnerai, des tré-
sors de TAngleterre, assez pour acheter une autre île
pareille, afin que tu me laisses vivre et cesser de souf-
frir.
LE ROI. — Ah! quel signe d'une mauvaise vie, lorsque
l'approche de la mort se montre si terrible !
WARWICK. — Beaufort, c'est ton souverain qui te parle.
LE CARDINAL. — Faites-moi mon procès quand vous vou-
drez.—N'est-il pas mort dtms son lit? Où devait-il mou-
rir? Puis-jè faire vivre les hommes bon gré mal gré? —
Oh! ne me torturez pas davantage, je confesserai..-.
Quoi, encore en vie? Montrez-moi donc où il est. Je don-
nerai mille livres pour le voir.... Il n'a point d'yeux, la
poussière les a éteints. Peignez donc ses cheveux. Voyez,
voyez, ils sont hérissés et droits comme des rameaux
englués, pour arrêter les ailes de mou âme ! Donnez-
moi quelque chose à boire, et dites à l'apotliicaire d'ap-
porter le violent poison que je lui ai acheté.
LE ROI. — 0 toi, éternel moteur des cieux, jette un re-
gard de miséricorde sur ce misérable ! repousse le dé-
mon actif et vigilant qui assiège de toutes parts cette
âme malheureuse, et délivre son sein de ce noir déses-
poir!
WARWICK. — Voyez, comme les angoisses de la mort lui
font grincer les dents.
SALISBURY. — Ne le troublons point; laissons-le passer
paisiblement.
LE ROI. — (Jue la paix soit à son âme, si c'est la volonté
ACTE III, SCÈNE III. 399
de Dieu! Milord cardinal, si tu espères en la félicité du
ciel, lève ta main, donne-nous quelque signe d'espé-
rance.... Il meurt, et ne fait aucun signe ! — 0 Dieu, par-
donne-lui !
WARWiCK. — Une mort si terrible atteste une vie mons-
trueuse.
LE ROI. — Abstenez-vous de juger, car nous sommes
tous pécheurs. Fermez ses yeux, tirez les rideaux sur son
■:orps, et allons tous méditer.
F]?i DL' T :::);;•;! ;::.!;•: .v-'il;.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Le bord de la mer près de Douvres.
On entend sur la mer des coups de feu. puis on voit desren'Jre
d'un bâtiment UN CAPITAINE de navire. UN PILOTE,
UN CONTRE -MAITRE, WALTER WHITMORE, et
leurs gens, amenant SUFFOLK, et d'autres gentilshommes
de sa suite , prisonniers .
LE CAPITAINE. — Enfin le jour indiscret, joyeux, ouvert
à la pitié, est rentré dans le sein profond de la mer.
Maintenant les loups et leurs bruyants hurlements
éveillent les coursiers qui tirent le char funeste de la
nuit mélancolique, et de leurs ailes endormies, lentes et
molles, enveloppent les tombeaux des morts, tandis que
de leur gueule humide s'exhalent, dans l'air épaissi, les
ténèbres contagieuses. Amenez donc les guerriers que
nous venons de prendre ; tandis que notre pinasse va
rester à l'ancre dans les dunes, ils vont ici, sur la plage,
traiter de leur rançon, où ils teindront de leur sang ce
sable décoloré. Pilote, je te cède de bon cœur ce captif,
et toi, contre-maître, fais ton profit de son compagnon.
{Désignant Suffolk.) Withmore, celui-ci est ton partage.
PREMIER GENTILHOMME. — A quoi suis-je taxé, maître?
fais-le-moi savoir.
LE PILOTE. — A mille couronnes; faute de quoi, à baa
la tête.
LE contre-maItre.— Et vous, vous m'en donnerez au-
tant, ou la vôtre sautera.
LE capitaine. — Quoi! pensez-vous donc que deux mille
ACTE IV, SCÈNE I. 401
couronnes ce soit payer bien cher pour des gens qui
portent le nom et la mine de gentilshommes ? Coupez-
moi la gorge à ces coquins-là : vous mourrez ; de si
faibles rançons ne compensent point la perte de nos
compagnons tués dans le combat.
PREMIER GENTILHOMME.— Je VOUS los donnerai , mon-
sieur, épargnez ma vie.
SECOND GENTILHOMME. — Et moi aussi ; et je vais écrire
sur-le-champ pour les avoir.
WHiTMORE, à Suffolk. J'ai perdu un œil à l'abordage de
cette prise ; et pour ma vengeance tu mourras, toi ; il en
arriverait autant aux autres, si je faisais ma volonté.
LE CAPITAINE. — Ne sois pas si fou; prends une rançon
et laisse-le vivre.
SUFFOLK. — Vois ma croix de Saint-George ; je suis gen-
tilhomme ; taxe moi au prix que tu voudras, tu seras
payé.
WHITMORE. — Je suis gentilhomme aussi , mon nom est
Walter Whitmore... Gomment! qui te fait tressailhr v
Quoi ! la mort te fait peur ?
suFFOLK. — C'est ton nom qui me fait peur ; il renferme
pour moi le son de la mort. Un habile homme, d'après
des calculs sur ma naissance, m'a dit que je périrais par
l'eau; et c'est là ce que signifie ton nom ^ Cependant
que cela ne t'inspire pas des idées sanguinaires. Ton
nom bien prononcé est Gauthier.
WHITMORE. — Que ce soit Gauthier ou Walter, peu
m'importe : jamais l'ignoble déshonneur n'a terni notre
nom, que ce fer n'en ait aussitôt effacé la tache. Aussi,
quand je me résoudrai à vendre la vengeance comme
une marchandise, que mon épée soit brisée , mes armes
déchirées et effacées, et que je sois proclamé lâche dans
tout l'univers.
(Il saisit Suffolk.)
1 C'est là ce que signifie ton nom. Il a fallu ajouter ces paroles,
pour rendre la chose intelligible. Walter se prononce à peu près
comme Water (eau), ce qui, dans l'anglais, fait comprendre sur-
le-champ le sujet de la crainte de Suffolk, et ne peut se remplacer
en français.
T. VII. 36
402 HENRI VI.
suFFOLK. — Arrête , Whilmore , ton prisonnier est un
prince, le duc de Suffolk, William de la Pôle.
WHiTxMORE. — Le duc de Suffolk , caché sous des haillons !
SUFFOLK. — Oui : mais ces vêtements ne font pas partie
du duc, Jupiter s'est quelquefois travesti : pourquoi n'en
ferais-je pas autant?
LE CAPITAINE. — Mais Jupitcr n'a jamais été tué, et toi,
tu vas l'être.
SUFFOLK. — Ignoble et vil paysan, le sang du roi Henri,
le noble sang de Lancastre ne doit point être versé par
un vil valet comme toi. Ne t'ai-je pas vu, baisant ta
main, me tenir l'étrier, tête nue, et soutenant la housse
de ma mule, heureux d'obtenir de moi un signe de tête?
Combien de fois as-tu attendu pour recevoir mon verre,
t'es-tu nourri des restes de mon buffet, t'es-tu agenouillé
près de la table, lorsque je m'y asseyais avec la reine
Marguerite? Souviens-t'en, et q^e cela te fasse un peu
baisser le ton, et que cela adoucisse ton orgueil préma-
turé. Combien de fois ne t'es-tu pas tenu dans mes vesti-
bules, pour attendre respectueusement ma sortie? Cette
main a écrit en ta faveur : elle pourra donc charmer ta
langue téméraire.
WHiTMor.E. — Parlez, capitaine : poignarderai-je ce
rustre abandonné?
LE CAPITAINE. — Laissc-moi auparavant poignarder son
cœur de mes paroles, comme il a fait le mien.
SUFFOLK. — Bas esclave, tes paroles sont sans vigueur
comme toi.
LE CAPITAINE. — Emmcucz-le d'ici, et tranchez-lui la
tête sur notre chaloupe.
SUFFOLK. — Sur ta vie, tu ne l'oseras pas.
LE CAPITAINE. — Si fait, Poole *.
SUFFOLK. — Poolo ?
LE CAPiT.\iNE. — Polo, sir Polc , loi'd Poole, ruisseau
boueu.x, mare, marais, dont le limon et la fange trou-
blent les sources pures où s'abreuve l'Angleterre ; je vais
* Le capitaine travestit ici le nom de Pôle en poole ou pool,
qui signifie eau stagnante.
ACTE IV, SCÈNE I. 403
combler ta Louche toujours ouverte pour dévorer les
trésors de l'État.^Tes lèvres , qui ont baisé celles de la
reine, balayeront la poussière. Toi, qu'on vit sourire à
la mort du bon duc Humphroy, tu montreras en vain
tes dents aux vents insensibles, qui te répondront avec
mépris par leurs silïlemerîts. Sois marié aux furies de
l'enfer, pour avoir eu l'audace de fiancer un puissant
prince à la fille d'un misérable roi, sans sujets, trésors,
ni diadème. Tu t'es agrandi par une politique infernale,
et, comme l'ambitieux Sylla, tu t'es gorgé du sang tiré à
plaisir du cœur de ta mère. Par toi l'Anjou et le Maine
ont été vendus aux Français. Par ta faute, les perfides
Normands révoltés dédaignent de nous rendre hommage;
la Picardie a massacré ses gouverneurs, surpris nos
forteresses, et renvoyé, en Angleterre, les débris de nos
soldats sanglants. C'est en haine de toi que le généreux
Warwick et tous les Nevil, dont Tépée redoutable ne fut
jamais tirée en vain, courent aux armes ; et que la mai-
son d'York, précipitée du trône par le honteux assassinat
d'un roi innocent et les envahissements d'un tyran or-
gueilleux , brûle des feux de la vengeance. Déjà ses
drapeaux pleins d'espoir marchent en avant sous l'em-
blème d un soleil à demi voilé, et aspirent à briller avec
cette devise : Invitis mibibus. Le peuple de Kent a pris
les armes ; et, pour conclure enfin, la honte et la misère
sont entrées dans le palais de notre roi, et tous ces maux
sont ton ouvrage. Allons, emmenez-le.
suFFOLK. — Oh ! que ne suis-je un dieu pour lancer la
foudre sur cette misérable, cette abjecte et vile canaille !
Il faut bien peu de chose pour enivrer des hommes de
rien. Ce malheureux, parce qu'il commande une pinasse,
menace plus haut que Bargulus, le puissant pirate de
rillyrie. Des frelons ne sucent point le sang des aigles;
c'est assez pour eux de piller la ruche de l'abeille. Il est
impossible que je meure par la main 'd'un vassal aussi
abject que toi. Tes discours émeuvent en moi la rage et
non pas la crainte. La reine m'a chargé d'un message
pour la France. Je te commande de me transporter sur
ton bord de l'autre côté du canal.
404 HENEÎ Vh
LE CAPITAINE.— Wal ter...
WHiTMORE. — Viens, SulTolk, je vais te transporter à la
mort.
iiVFFOL.K. — Gelidus tîmor occupât artiis : c'est toi que je
crains.
WHITMORE. — Je t'en donnerai sujet avant de nous sé-
parer. Quoi! étes-vous dompté à présent ? ne consentez-
vous pas à vous humilier ?
PREMIER GENTILHOMME.— Mon gracicux seigncuT, inter-
cédez pour voire vie : donnez-lui de bonnes paroles.
suFFOLK. — La voix souveraine de Suffolk est sévère et
inflexible. Accoutumée à commander, elle ne sait point
demander grâce. Loin de moi la faiblesse d'honorer ces
brigands d'une humble prière ! Non; que ma tête s'a-
baisse sur le billot fatal, plutôt qu'on voie mes genoux
fléchir devant personne, que devant le Dieu du ciel, ou
devant mon roi ; qu'on la voie plutôt danser en cadence
sur un pieu sanglant, que se découvrir devant cette
ignoble valetaille. La vraie noblesse est exempte de peur.
{A Whitmorc.) J'en puis souffrir plus que vous n'en osez
exécuter.
LE CAPiTAiNK. — Arrachez-le d'ici, et qu'il n'en dise pas
davantage.
SUFFOLK. — Allons, soldats, montrez-vous aussi cruels
que vous pourrez, afin que ma mort ne soit jamais ou-
bliée ! plus d'un grand homme fut immolé par de vils
brigands. Un estafier romain et un misérable bandit
massacrèrent l'éloquent Cicéron : la main bâtarde de
Brulus poignarda Jutes César; de sauvages insulaires
égorgèrent le grand Pompée, et Suffolk meurt par la
main des pirates.
(Sortent Suffolk, Withmore, et plusieurs autres.)
LE CAPITAINE. — A l'égard de ceux dont nous avons fixé
la rançon, ma volonté est que l'un d'eux soit relâché sur
sa parole : ainsi donc venez avec nous et laissez-le partir.
(Tous sortent exceijté le premier gentilhoniree.)
(Rentre Whitmors, portant le corps de Suffolk.)
WHITMORE, — Que cette tête et ce corps sans vie restent
ACTE IV, SCÈNE II. 405
gisants ici {il les jette sur la terre), jusqu'à ce que la reine,
sa maîtresse, lui donne la sépulture.
(Il sort. 1
PREMIER GENTILHOMME. — 0 barbare et sanglant spec-
tacle! je veux porter son corps au roi ; et s'il laisse sa
mort impunie , ses amis la vengeront. La reine la ven-
gera, elle à qui SutTolk vivant était si cher.
(Il sort en emportant le corps.)
SCÈNE II
Une autre partie du comté de Kent.
BEVIS, laloureur; JOHN HOLLAND.
BEVis. — Viens, et procure-toi une épée, ne fùt-elle que
de latte. Ils sont sur pied depuis deux jours.
HOLLAND. — Ils u'ou out que plus besoin de dormir au-
jourd'hui.
DEVIS. — Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se pro-
pose de rhabiller l'Etat, de le retourner et de le mettre
à neuf.
HOLLAND. — lien a bien besoin, car on voit la corde.
Oui, je le répète, il n'y a pas eu un moment de bon
temps en Angleterre, depuis que les nobles ont pris le
dessus.
BEVis. — 0 malheureux âge ! on ne fait aucun cas de la
vertu dans les gens de métier.
HOLLAND. — La noblesse croit que c'est une honte que
de porter un tablier de cuir.
BEVIS. — Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que
de mauvais ouvriers.
HOLLAND. — C'est la vérité; et cependant il est dit :
Travaille dans ta vocation. C'est comme qui dirait : Que le.s
magistrats soient des travailleurs, et dès lors nous de-
vrions être magistrats.
DEVIS. — Tu as touché juste, car il n'y a point de sign(/
plus certain d'un bon courage qu'une main durcie.
400
HENRI YI.
HOLLAKD. — Oh ! je les vois , je les vois ; je reconnais le
fils de Best, tanneur de Wingham.
BEvis. — II prendra la peau de nos ennemis pour faire
du cuir de chien.
HOLLAND. — Et voilà aussi Dick, le houcher.
BEvis. — Allons, le péché sera assommé comme unbœuf,
et l'iniquité égorgée comme un veau.
HOLLAND. — Et Smith, le tisserand,
BEVIS. — Argo, le fil de leur vie lire à sa fin.
HOLLAND. — Allons, vicus : mêlons-nous avec eux.
(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le
tisserand, et d'autres en grand nombre.)
CADE. — Nous, Jean Cade, ainsi appelé du nom de notre
père putatif.
DICK. — Ou plutôt pour avoir volé ime caque * de ha-
rengs.
CADE. — Et parce que nos ennemis tomberont devant
nous ^, qui sommes inspirés de l'esprit de renversement
contre les rois et les princes.... — Commande le silence.
DICK,— Silence!
CADE, — Mon père était un Mortimer.
DICK, à parL — C'était un fort honnête homme, un fort
hon maçon.
CADE. — Ma mère, une Plantagenet. '
DICK, à part. — Je l'ai bien connue : elle était sage*
femme.
CADE. — Ma femme descendait desLacy.
DICK, à part. — En effet, elle était fille d'un porte-balle,
«t elle a vendu force lacets.
SMITH, à part. — Mais depuis quelque temps, n'étant
plus en état de voyager chargée de sa malle, elle est
blanchisseuse ici dans le canton.
CADE. — Je suis donc sorti d'une honorable maison.
DICK, à part. — Oui, sur ma foi. Les champs sont un
honorable domicile, et c'est là qu'il est né, sous une
haie; car jamais son père n'a eu d'autre maison que la
prison.
' En vieil anglais cade signifie cague»
* De cado.
ACTE IV, SCÈNE II. 407
CADE. — Je suis vaillant.
SMITH, à part. — Il le faut bien : la misère est brave.
CADE. — Je sais soufî'rir la peine.
DiCK, à pari. — Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai
vu fouetter pendant trois jours de marché consécutifs.
CADE. — Je ne crains ni le fer ni le feu.
SMITH. — Une doit pas craindre le fer, car son habit est
à l'épreuve de tout.
DicK, à part. — Mais il me semble qu'il devrait craindre
un peu le feu, après avoir eu la main brûlée pour un
vol de moutons.
CADE. — Soyez donc braves, car votre chef est brave et
fait vœu de réformer l'État. Les sept pains d'un demi-
penny seront vendus, en Angleterre, pour un penny ; la
mesure de trois pots en contiendra dix, et sous mes lois
ce sera félonie que de boire de la petite bière. Tout le
royaume sera en communes, et mon palefroi ira paître
l'herbe de Cheapside, Et lorsque je serai roi.... (car je
serai roi !)
TOUT LE PEUPLE. — Dieu couservc Votre Majesté!
CADE. — Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura
plus d'argent ; tous boiront et mangeront à mes frais, et
je les habillerai tous d'un même uniforme, afin qu'ils
puissent être unis comme des frères et me révérer
comme leur souverain.
DICK.— La première chose à faire, c'est d'aller tuer
tous les gens de loi.
CADE. — Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une
chose déplorable que la peau d'un innocent agneau
serve à faire du parchemin, et que le parchemin, lors-
qu'il aura été griffonné, puisse perdre un homme? On
dit que Tabeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis
que c'est la cire de l'abeille. Je n'ai usé du sceau qu'une
l'ois, et je n'ai jamais été mon maître depuis. — Qu'y
a-t-il? Qui vient à nous?
(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.)
SMITH.— C'est le clerc de Chatham : il sait écrire et
lire, et dresser un compte.
CADE, — Chose horrible !
408 HENRI VI.
SMITH. — Nous Tavons pris faisant des exemples pour
les enfants.
CADE. — C'est un infâme.
SMITH. — Il a dans sa poche un livre écrit en lettres
rouges.
CADE. — C'est de plus un sorcier.
DicK. — Il sait encore faire des contrats, et écrire par
abréviation.
CADE. — J'en suis fâché pour lui. C'est un homme de
bonne façon, sur mon honneur : et si je ne le trouve
pas coupable, il ne mourra pas. — Approche ici, je veux
l'examiner. Quel est ton nom ?
LE CLERC. — Emmanuel.
DicK. — C'est le nom que les nobles ont coutume d'é-
crire en tête de leurs lettres. — Vos affaires vont mal.
CADE. — Laisse-moi lui parler. — As-tu coutume d'écrire
ton nom? Ou as-tu une marque pour désigner ta signa-
ture, comme il convient à un honnête homme qui y va
tout bonnement?
LE CLERC.: — Monsieur, j'ai été, Dieu merci, assez bien
élevé pour savoir écrire mon nom.
LE PEUPLE. — Il a avoué. Emmenez-le : c'est un scélé-
rat, un traître.
CADE. — Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa
plume et son cornet au cou.
(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.)
(Entre Michel.)
MICHEL. — Où est notre général?
CADE. — Me voici. Que me veux-tu si particulièrement?
MICHEL. — Fuyez, fuyez, fuyez! Milord StafTord et son
frère sont ici près avec les troupes du roi.
CADE. — Arrête, misérable, arrête, ou je te jette à bas.
— Il aura affaire à aussi bon que lui. Ce n'est qu'un
chevalier, n'est-ce pas?
MICHEL. — Non.
CADE. — Pour être son égal, je vais me faire chevalier à
l'instant. Relève-toi, sir Jean Morlimer. A présent, mar-
chons à lui.
(Entrent sir Ilumpliroy Statl'ord et \^'illiam son frère,
«vec des tambours «l des soldats.)
I
ACTE YI, SCÈNE II. 409
STAFFORD. — Populace rebelle, l'écume et la fange du
comté de Kent, marqués pour la potence, jetez vos ar-
mes, regagnez vos chaumières, et abandonnez ce drôle.
Le roi sera miséricordieux, si vous abjurez la révolte.
WILLIAM STAFFORD. — Mais 11 Sera furieux, inexorable
et sanguinaire, si vous y persévérez : ainsi, l'obéissance
ou la mort.
CADE. — Pour ces esclaves vêtus de soie, je n'y fais pas
attention. C'est à vous que je m'adresse, bon peuple,
sur qui j'espère régner un jour ; car je suis l'héritier lé-
gitime de la couronne.
STAFFORD. — Misérable ! ton père était un maçon ; et
toi-même, qu'est-ce que tu es, un tondeur de draps,
n'est-ce pas?
CADE. — Et Adam était un jardinier.
WILLIAM STAFFORD. — Eh bien, quelle conséquence?
CADE. — Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte
des Marches, épousa la fille du duc de Clarence. Gela
n'est-il pas vrai ?
STAFFORD. — Eh bien, après?
CADE. — Elle accoucha, à la fois, de deux enfants mâles.
WILLIAM STAFFORD. — Cela est faux.
CADE. — Oui, c'est là la question ; mais je dis, moi, que
cela est vrai. Le premier né des deux ayant été mis en
aourrice, fut enlevé par une mendiante ; et ignorant sa
naissance et son parentage, se fit maçon quand il fut en
âge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez.
DicK. — Oui, c'est encore vrai; en conséquence, il sera
roi.
SMITH. — Oui, monsieur, il a fait une cheminée chez
mon père, et les briques en sont encore sur pied pour
rendre témoignage ; ainsi, n'allez pas dire le contraire.
STAFFORD. — Ajouterez- VOUS donc foi aux paroles de ce
vil coquin qui parle de ce qu'il ne sait pas?
LE PKrPLE. — Oui, nous le croyons ; allez-vous-en donc.
WILLIAM STAFFORD. — Jack Cade, c'est le duc d'York qui
vous fait la leçon.
CADE, à part. — Il ment, car c'est moi qui l'ai inventée.
(Haul.) Va, mon cher, dis au roi de ma part, que pour
410
HENRI VI.
Tamoar de son père, Henri V, au temps de qui les en-
fants jouaient au petit palet avec des écus de France, je
consens à le laisser régner, à condition que je serai son
protecteur.
UN CHEF DU PEUPLE.— Et de plus, que nous voulons
avoir la tête du lord Say, qui a vendu le duché du
Maine.
CADE.~ Et cela est juste ; car par là l'Angleterre a été
estropiée, et marcherait bientôt avec \in bâton, si ma
puissance ne la soutenait. Camarades rois, je vous dis
que le lord Say a mutilé l'Etat, et Ta fait eunuque; et
pis que tout cela, il sait parler français, et par consé-
quent c'est un traître,
STAFFORD. — 0 grossière et déplorable ignorance !
CADE. — Eh bien, répondez si vous pouvez. Les Fran-
çais sont nos ennemis ; cela posé, je dis seulement : celui
qui parle avec la langue d'un ennemi, peut-il être un
bon conseiller ou non?
TOUT LE PEUPLE. — Nou , uon, ct uous voulons avoir sa
tête.
wiLLLAM STAFFORD. — Allons, puisquc Ics parolcs de
douceur n'y peuvent rien, fondons sur eux avec l'armée
du roi.
STAFFORD. — Allcz , héraut, et proclamez traîtres, dans
toutes les villes , tous ceux qui s'armeront en faveur de
Cade : annoncez que ceux qui fuiront de nos rangs avant
la fm de la bataille seront, pour l'exemple, pendus à
leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs
enfants. Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent.
(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.)
CADE. — Et que ceux qui aiment le peuple me suivent :
voici le moment de montrer que vous êtes des hommes;
c'est pour la liberté. Xous ne laisserons pas sur pied un
seul lord, un seul noble. N'épargnons que ceux qui se-
ront mal vêtus ; car ce sont de pauvres et honnêtes gens,
qui prendraient bien notre parti s'ils l'osaient.
DicK. — Les voilà qui viennent en bon ordre, et qui
s'avancent contre nous.
ACTE IV, SCÈNE IV. 41t
CADE. — Et notre ordre, à nous, c'est d'être bien en
désordre. En avant, marche!
SCÈNE m
Une autre partie de la plaine de Blackheath.
Alarmes. Les deux partis entrent et comhattent : les DEUX
STAFFORD sont tués.
CADE. — Où est Dick, le boucher d'Ashford ?
DiCK. — Me voilà, monsieur.
cade: — Ils tombaient devant toi comme des bœufs et
des brebis , et tu y allais comme si tu avais été dans ta
boucherie. Yoici donc ta récompense : le carême sera
deux fois aussi long qu'il l'est à présent ; et d'ici à cent
ans moins un, tu auras tout ce temps-là le privilège
exclusif de tuer.
DICK. — Je n'en demande pas davantage.
CADE. — Et pour dire vrai, tu ne mérites pas moins, ye
veux porter ce monument de ma victoire % et les corps
seront traînés aux jarrets de mon cheval jusqu'à ce que
j'arrive à Londres, où nous ferons porter devant nous
l'épée du maire.
UN CHEF DU PEUPLE. — Si nous voulons prospérer et
faire le bien, forçons les portes des prisons, et délivrons
les prisonniers.
CADE. — Ah! n'aie pas peur, tu peux y compter. Allons,
marchons sur Londres.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Londres. — Un appartement dans le palais.
Entre LE ROI HENRI lisant une requête II est suivi du duc
de BUCKINGHAM et du lord SAY. Vient à quelque distance
LA REINE MARGUERITE, p/eurani sur la tête de Suf-
folk.
MARfiUERiTE. — J'ai souvent ouï dire que la douleur
1 Cade, après cette bataille, se revêtit en effet de l'armure do
Stafford.
412
HENRI Vf.
\
amollit l'âme, et la remplit de crainte, d'alDattement.
Pense donc à la vengeance et cesse de pleurer. — Mais
qui peut cesser de pleurer en voyant cet objet? Sa tête
peut bien reposer ici sur mon sein palpitant ; mais où
est le corps que je serrerais dans mes bras?
BUCKiNGHAM. — Quelle réponse fait Votre Majesté à la
requête des rebelles?
LE ROI. — Je vais députer quelque saint évêque pour
tâcher de les ramener ; car à Dieu ne plaise que tant de
pauvres simples créatures périssent par l'épée ! Et plutôt
que de souffrir qu'elles soient exterminées par une guerre
sanglante, je veux avoir moi-même une entrevue avec
leur général Cade. Mais attendez, je veux lire encore une
fois leur requête.
MARGUERITE. — Scélérats barbares ! Ce visage enchan-
teur qui, comme une planète, dominait ma destinée,
n'a-t-il donc pu vous obliger à la pitié, vous qui n'étiez
pas dignes de le regarder?
LE ROI. — Lord Say, Jack Cade a juré d'avoir ta tête.
S.A.Y. — Oui, mais j'espère que Votre Majesté aura la
sienne.
LE ROI. — Eh quoi , madame, toujours vous lamentant,
toujours pleurant la mort de Suffolk ! Ah ! je crains, ma
bien-aimée, que, si j'étais mort à sa place, vous ne
m'eussiez pas tant pleuré.
«MARGUERITE. — Non, mou bien-aimé, je ne pleurerais
pas, mais je mourrais pour toi.
(Entre un messager.)
LE ROI. — Quoi? Quelles nouvelles apportes-tu? Pour-
quoi arrives-tu eu si graude hâte?
LE MESSAGER. — Lcs rebelles sont dans Southwark.
Fuyez, seigneur; Cade se proclame lord Moriimer, des-
cendant de la maison du duc de Clarence. 11 traite hau-
tement Votre Majesté d'usurpateur, et il jure de se
couronner lui-même dans Westminster. Il a pour armée
une multitude déguenillée de paysans, d'ouvriers, gens
grossiers et sans pitié. La mort de sir Ilumphroy Staf-
ford et de son frère leur a donné cœur et courage pour
marclier en avant. Tout homme sachant lire et écrire,
ACTE IV, SCENE V. 4Î3
homme de loi, courtisan, gentilhomme, est, selon eux,
une vilaine chenille, et quïl faut mettre à mort.
LE ROI. — 0 les malheureux ! Ils ne savent ce qu'ils font.
cucKiNGHAM. — MoH giacieux seigneur, retirez-vous à
Kenel-Worth, jusqu'à ce qu'on ait levé des troupes pour
faire main-hasse sur eux.
MARGUERITE. — Oh ! si le duc de Suffolk vivait encore,
les rebelles de Kent seraient bientôt soumis.
LE ROI. — Lord Say, ces traîtres te haïssent : viens
donc avec nous à Kenel-Worth.
SAY.— Cela pourrait exposer la personne de Votre
Grâce. Ma vue leur serait odieuse : je demeurerai donc
dans la ville, et je m'y tiendrai aussi caché que je le
pourrai .
(Entre un autre messager.) '
LE MESSAGER. — Jack Cade s'est rendu maître du pont
de Londres. Les bourgeois fuient et abandonnent leurs
maisons. La mauvaise populace, toujours avide de pil-
lage, court se joindre au traître, et tousjurent de concert
de dévaster la ville et votre palais.
BucKiNGHAM. — Ne pei'dez pas un moment, seigneur,
montez à cheval.
LE ROI. — Venez, Marguerite; Dieu, notre espérance,
viendra a notre secours.
MARGUERITE. — Mon cspérauce est morte avec Sufîblk.
LE ROI, à Say. — Adieu, milord, ne vous fiez pas aux
^tbelles de Kent.
BUCKINGHAM.— Ne VOUS ficz à pcrsouno , de peur d'être
trahi.
SAY. — Ma confiance est dans mon innocence : aussi
»uis-je fier et résolu.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Toujours à Londres. — La Tour.
Le lord SCALES et d'autres paraissent sur les murs.
Au pied arrivent quelques CITOYENS.
SCALES. — Quelles nouvelles? Jack Cade est-il tué?
414 * EENRI YI.
PREMIER CITOYEN. — XoD, milorfl, et il n'y a point d'ap-
parence que cela lui arrive. Ils se sont emparés du pont,
et ils tuent tout ce qui leur résiste. Le lord maire vous
demande quelque renfort des troupes de la Tour, pour
défendre la ville contre les rebelles.
scALEs. — Tout ce que je pourrai en détacher sans in-
convénient sera à vos ordres. Mais je suis moi-même ici
dans les alarmes. Les rebelles ont déjà tenté d'emporter
la Tour. Mais gagnez la plaine de Smithfield, formez un
corps de troupes, et je vais y envoyer Matthieu Gough.
i^llez, combattez pour votre roi, pour votre pays et pour
votre vie. Adieu, il faut que je m'en retourne.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Londres. — Cannon street.
Entrent JACK CADE et sa troupe; il frappe de son bâton
de commandement la pierre de Londres.
CADE. — A présent, Mortimer est seigneur de Londres ;
et, ici i)lacé sur la pierre de Londres, j'entends et j'or-
donne, qu'aux frais de la ville, la fontaine ne verse que
du vin de Bordeaux pendant la première année de mon
règne. Dorénavant il y aura crime de trahison pour qui-
conque m'appellera autrement que Morlimcr.
(Entre un soldat.)
LE SOLDAT, couraut. — Jack Cade! Jack Gade f
CADE. — Tuez-le sur la place.
(Ils le tuent.)
SMITH. — Pour peu que cet homme ait raison, il ne lui
arrivera jamais de vous appeler Jack Gade. Je crois
qu'il est content de la leçon.
DicK. — Milord, il se rassemble une armée à Smithfield.
CADE. — Marchons donc; allons les combattre. Mais
auparavant allez mettre le feu au pont de Londres ; et,
si vous pouvez, brûlez la Tour aussi. — Allons, marchons.
(Ils sortent.)
ACTE IV, SCÈNE VII. 415
SCÈNE VII
SmithBeld.
Une alarme. Entrent d'un côté CADE et sa troupe; de l'autre,
lesciioyens et îestroupes du roi , commandée par M ATIKIEU
GOUGH. Ils combattent ' les citoyens sont mis en dérouie,
Mathieu Gough est tué.
CADE. — Voilà ce que c'est, mes amis. — Allez quelques-
ans de vous abattre leur palais de Savoie, d'autres les
collèges de droit : abattez tout.
DiCK. — J'ai une requête à présentera Votre Seigneurie.
CADE. — Fût-ce le titre de lord, tu es sûr de l'obtenir
pour ce mot.
DicK. — La grâce que je vous demande, c'est que toutes
les lois de l'Angleterre émanent de votre bouche.
JEAN , à part. — Par la messe ! ce seront de sanglantes
lois; car il a reçu dans la mâchoire un coup de lance, et
ia plaie n'est pas encore guérie.
SMITH, à part. — Et de plus, Jean, ce seront des lois qui
ne sentiront pas bon; car son haleine sent furieusement
le iromage grillé.
CADE. — J'y ai pensé, cela sera ainsi. Allez, brûlez tous
les registres du royaume ; ma bouche sera le parlement
d'Angleterre.
JEAN. — Gela a tout l'air de vouloir nous donner des
statuts qui mordront ferme, à moins qu'on ne lui arrache
les dents.
CADE.— Et désormais tout sera en commun.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Milord, Une capture ! une capture ! le
lord Say ! qui vendait, les villes en France, et qui nous a
fait payer vingt-un quinzièmes et un schelling par livre
dans le dernier subside.
(Entre George Bevis avec le lord Say.)
CADE.— Eh bien, pour cela il sera décapité dix fois. Te
416 HENRI VI.
voilà donc , lord Say S lord de serge , lord de bougran.
Te voilà dans le domaine de notre juridiction souve-
raine ! Qu'as-tu à répondre à ma majesté, pour te dis-
culper d'avoir livré la Normandie à monsieur Basimecu-,
le dauphin de France? Qu'il te soit donc déclaré par-
devant cette assemblée, et par-devant lord Mortimer,
que je suis le balai destiné à nettoyer la cour d'immon-
dices telles que toi. Tu as traîtreusement corrompu la
jeunesse du royaume, en érigeant une école de gram-
maire ; et tandis que , jusqu'à présent , nos ancêtres
n'avaient eu d'autres livres que la mesure et la tailler
c'est toi qui es cause qu'on s'est servi de Timprimerie..
Contre les intérêts du roi, de sa couronne et de sa di
gnité, tu as bâti un mouliu à papier. Il te sera prouvé
en fait que tu as autour de toi des hommes qui parlent
habituellement de noms , de verbes, et autres mots
abominables, cjue ne peut supporter une oreille chré-
tienne. Tu as établi des juges de paix, pour citer devant
eux les pauvres gens, pour des choses sur lesquelles ils
ne sont pas en état de répondre : de plus, tu les as fait
mettre en prison, et parce qu'ils ne savaient pas lire, tu
les as fait pendre; tandis que seulement, pour cela, ils
auraient mérité de vivre. Tu montes un cheval couvert
d'une housse : cela est-il vrai ou non?
SAY. — Qu'importe ?
CADE. — Ce qu'il importe? Tu ne dois pas souffrir que
ton cheval porte un manteau, tandis que de plus hon-
nêtes gens que toi vont en chausses et en pourpoint.
DiCK. — Et souvent travaillent en chemise, comme moi,
par exemple, qui suis boucher!
SAY. — Peuple de Kent,...
DICK. — Que voulez-vous dire de Kent?
SAY.— Rien de plus que ceci : Bona gens, mala gens.
CADE.— Emmenez-le, emmenez-le, il parle latin.
SAY. — Écoutez seulement ce que j'ai à dire, puis, pre-
1 Say, en vieux langage, signifiait Sire.
' DasimecUjpa.v corrupiion, pour iiaxcniycu; grossier sobriquet,
qu'apparemment la populace de Londres donnait au dauphin.
ACTE IV, SCÈNE VII. 417
nez-le comme vous voudrez. «- Kent, dans les Commen-
taires écrits par César, est nommé le canton le plus
policé de notre île. Le pays est agréable, parce qu'il est
rempli de richesses; le peuple libéral, vaillant, actif,
opulent; ce qui me fait espérer que vous n'êtes pas dé-
nués de pitié.— Je n'ai point vendu le Maine, je n'ai
point perdu la Normandie ; mais pour les recouvrer, je
perdrais volontiers la vie. J'ai toujours rendu la justice
avec indulgence ; les prières et les larmes ont touché
mon cœur, et jamais les présents. Quand ai-je exigé une
seule imposition de vous, si ce n'est pour l'utilité du
Kent, du roi, du royaume et de vous? j'ai répandu de
grandes largesses sur les savants clercs, parce que c'était
à mes livres que j'avais dû mon avancement auprès du
roi. Et voyant que l'ignorance est la malédiction de
Dieu, et la science l'aile avec laquelle nous nous élevons
au ciel, à moins que vous ne soyez possédés de l'esprit
du démon, vous vous garderez certainement de me tuer.
Cette langue a négocié avec les rois étrangers, pour
votre avantage.
CADE. — Bah ! Quand as-tu frappé un seul coup sur le
champ de bataille?
SAY. — Les hommes en place ont le bras long. J'ai
frappé souvent ceux que je ne vis jamais, et je les ai
frappes à mort.
GEORGE. — Oh ! l'infâme lâche ! venir comme cela par
derrière le monde !
SAV. — Ces joues sont pâlies par mes veilles pour votre
bien.
CADE.— Frappez-le au visage, et cela lui fera revenir
les couleurs.
SAY. — Les longues séances que j'ai données pour juger
les causes des pauvres m'ont accablé d'infirmités et do
maladies.
CADE. — On vous fournira, pour les guérir, ime chan-
delle de chanvre et l'assistance d'une hache.
DiCK. — Comment! est-ce que tu trembles?
SAY. — C'est la paralysie, et non la peur, qui me fait
trembler.
T. vu. Î7
418 HENRI VI.
CADE. — Voyez, il remue la tête, comme s'il nous disait:
Je vous le revaudrai. Je veux voir si elle sera plus ferme
sur un pieu. Emmenez-le, et coupez-lui la tête.
SAY. — Dites-moi donc quel grand crime j'ai commis.
Ai-je affecté l'opulence ou la grandeur? Répondez. Mes
coffres sont-ils remplis d'un or extorqué? Mes vêtements
sont-ils somptueux a voir? A qui de vous ai-je fait tort
pour que vous vouliez me faire mourir? Ces mains sont
pures du sang innocent : ce sein est exempt de toutes
pensées de crimes et de perfidie. Oh ! laissez-moi vivre.
CADE. — Je sens que ses paroles me touchent le cceui-,
mais j'y mettrai ordre; il mourra, ne fût-ce que pour
avoir si bien plaidé pour sa vie. Emmenez-le. Il a un
démon familier sous sa langue ; il ne parle pas au nom
de Diea. Emmenez-le, vous dis-je, et abattez-lui la tête
sur l'heure. Ensuite allez enfoncer les portes de la mai-
son de son gendre, sir James Gromer; tranchez-lui la
tête aussi, et rapportez-les ici toutes deux, fichées sur
des pieux.
LE PEUPLE. — Cela va être fait.
SAY. — 0 compatriotes! si, quand vous faites vos priè-
res, Dieu était aussi endurci que vous l'êtes, comment
s'en trouveraient vos âmes après la mort? Laissez-vous
fléchir, et épargnez ma vie.
CADE. — Emmenez-le, et faites ce que je vous ordonne.
{Quelques-uns sortent emmenant lord Say.) Le plus magni-
fique pair du royaume ne pourra porter sa tête sur ses
épaules sans me payer tribut. Pas une fille ne sera ma-
riée qu'elle ne paye un tribut pour sa virginité avant
qu'on en jouisse. Les hommes relèveront de moi in ca-
vité, et nous voulons et prétendons que lem-s femmes
soient aussi libres que le cœur peut le désirer, ou la
langue l'exprimer.
DiCK. — Milord, quand irons-nous à Cheapside prendre
des marchandises sur nos bons?
CADE. — Eh vraiment, sur-le-champ.
LE PEUPLE. — bravo.
(On apporte la tête du lord Say, et celle de son gendre.)
CADE. — Ceci ne vaut-il pas encore plus de bravos? —
ACTE IV, SCÈNE YIII. 419
Faites-les se baiser l'un l'autre, car ils s'aimaient beau-
coup quand ils étaient en vie. A présent séparez-les, de
peur qu'ils ne consultent ensemble sur le moyen de li-
vrer quelques villes de plus aux Français. Soldats, diffé-
rons jusqu'à la nuit qui approche le pillage de la ville,
et promenons-nous dans les rues avec ces têtes portées
devant nous en guise de masses d'armes, et à chaque
coin de rue faites-les se baiser. Allons.
(Ils se retirent.)
SCÈNE VIII
Southwark.
Une alarme. Entre CADE , suivi de toute la populace
c.\DE. — Montez par Fish-Street, descendez par l'angle
de Saint-Magnus ; tuez, assommez : jetez-les dans la
Tamise. [Une trompeltc sonne un pourparlcr etune retraite.)
Quel bruit est-ce là? Qui donc est assez hardi pour sonner
la retraite ou un pourparler quand je commande qu'on
tue?
(Entrent Buckingham et le vieux Clifford, avec des
troiapes.)
BrcKLNGHAsr. — C'est nous vraiment qui avons cette
hardiesse, et qui venons te déranger. Sache, Cade, que
nous venons comme ambassadeurs de la part du roi
vers le peuple que tu as égaré, pour annoncer un pardon
absolu à tous ceux qui t'abandonneront et retourneront
tranquillement chez eux.
CLIFFORD. — Que dites-vous, compatriotes? "^'oulez-vous
vous rendre au pardon qui vous est encore oliert, ou at-
tendez-vous que votre révolte vous conduise à la mort?
Qui aime le roi et accepte son pardon, qu'il jette son
chaperon en l'air et crie : Dieu garde le roi! Que celui qui
le hait et n'honore pas son père Henri V, qui fit trembler
laFi-ance, secoue son arme contre nous et continue son
chemin.
LE PEUPLE. — Dieu garde le roi 1 Dieu garde le roil
420 HENRI VI.
CADE. — Quoi! Buckiiigliara et Clifford, êtes-vous si
braves? et vous, stupides paysans, croyez-vous à leurs
paroles? Avez-vous donc envie d'être pendus avec vos
lettres de grâce attachées au cou? Mon épée s'est-elle
donc fait jour à travers les portes de Londres pour que
vous m'abandonniez au White-HartdansSoulhwark? Je
pensais que jamais vous ne poseriez les armes avant
d'avoir recouvré vos anciennes libertés; mais vous êtes
tous des misérables, des lâches, qui vous plaisez à vivre
esclaves de la noblesse. Laissez-les vous briser les reins
à force de fardeaux, vous chasser de dessous vos toits,
ravir devant vos yeux vos femmes et vos filles. Il y en a
toujours un que je saurai bien tirer d'affaire. Que la
malédiction de Dieu vous éclaire tous !
LE PEUPLE. — Nous voulous suivre Gade, nous voulons
suivre Gade !
CLIFFORD.— Gade est-il le fils de Henri V pour crier
ainsi que vous voulez le suivre';' Vous conduira-t-il dans
le cœur de la France pour y faire, des derniers d'entre
vous, des comtes ou des ducs? Hélas ! il n'a pas seule-
ment une maison, un asile pour se réfugier; il ne sait
comment se procurer de quoi vivre, si ce n'est par le
pillage, en nous volant, nous qui sommes vos amis. Ne
serait-ce pas une honte, si, tandis que vous êtes ici à
vous chamailler, le timide Français, naguère vaincu
par vous, faisait une subite incursion sur la mer, et ve-
nait vous vaincre? H me semble déjà le voir, au milieu
de nos discordes civiles, parcourir en maître les rues de
Londres, en appelant villageois tous ceux qu'il rencon-
tre. Ah ! périssent plutôt dix mille canailles de Gades,
que de vous voir demander grâce à un Français ! Eu
. France ! en France ! et regagnez ce que vous avez perdu;
épargnez l'Angleterre, c'est votre rivage natal. Henri a
de l'argent ; vous êtes forts et courageux; Dieu est avec
nous : ne doutez pas de la victoire.
TOUT LE PEUPLE. — A Gliilord ! à Glifibrd ! nous suivons
le roi etGliiîord.
CADE. — Vit-on jamais plume aussi facile à souiller çà
cl là que celte multitude? Le nom de Henri V les en-
ACTE IV, SCÈNE IX. 421
traîne à cent mauvaises actions, et ils me laissent là seul
et abandonné. Je les vois se consulter ensemble pour me
saisir par surprise. Mon épée m'ouvrira un chemin, car
il n'y a plus moyen de rester ici. En dépit des diables et
de l'enfer, je passerai au milieu de vous. Le ciel et Thon-
neur me sont témoins que ce n'est pas défaut de courage
en moi, mais seulement la basse, l'ignominieuse trahison
de ceux qui me suivent , qui me force de tourner les ta-
lons et de fuir,
BL'CKiNGHAM.— Quoi ! il s'cst écliappé? Que quelques-
uns de vous aillent après lui. Celui qui apportera sa tête
au roi recevra mille couronnes pour sa récompense.
{Quelques-uns sortent.) Suivez-moi, soldats; nous allons
chercher un moyen de vous réconcilier tous avec le roi.
(Ils sortent.)
SCÈNE IX
Château de Kenilworth.
LE ROI HENRI , LA REINE MARGUERITE
ET SOMERSET paraissent sur la terrasse dic château.
LE ROI. — Fut-il jamais un roi, possesseur d'un trône
terrestre, qui fut aussi peu maître de se procurer quel-
que satisfaction? Je commençais à peiue à ramper hors
de mon berceau, qu'on fit de moi un roi, à l'âge de neuf
mois. Hélas! jamais sujet ne souhaita de devenir roi,
comme je souhaite et languis du désir d'être sujet.
(Entrent Buckingham et Clifford.;
BUCKiNGHAM. — Salut et bouues nuuvelles à Votre Ma-
jesté !
LE ROI. — Gomment ! Buckingham, le rebelle Cade est-il
surpris? ou ne s'est-il retiré que pour attendre de nou-
velles forces?
CLIFFORD. — Il est en fuite, seigneur, et tout son monde
se soumet. {Entrent un grand nombre des partisans de
Cade, la corde au cou.) Ils viennent humblement, la corde
au cou, recevoir de Voire Majesté leur sentence de vie
ou de mort.
422 HENRI YI
LE ROI, — Ouvre donc, ô ciel, tes portes éternelles, pour
donner passage à mes remercîments et à mes actions de
grâces. Soldats, vous avez, dans ce jour, racheté votre
vie, et montré combien vous chérissiez votre roi et votre
pays. Persévérez toujours dans de si bons sentiments, et
Henri , fût-il malheureux, vous assure qu'il ne sera ja-
mais dur pour vous. Recevez donc tous, tant que vous
êtes, mes remercîments et mon pardon, et retournez
dans vos différents pays.
TOUTE LA MULTITUDE. — Dicu couservc Ic Toi ! Dieu con-
serve le roi !
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Votre Grâce, avec sa permission, doit
être avertie que le duc d'York est récemment arrivé
d'Irlande, avec un corps nombreux et puissant de Gal-
lowglasses déterminés ; il s'avance vers ces lieux en
belle ordonnance, et proclame, sur la route, que le seul
objet de son armement est d'éloigner de la cour le duc
de Somerset, qu'il appelle un traître.
LE ROI. — Ainsi, entre Cade et York, mon pouvoir flotte
dans la détresse, comme un vaisseau qui, sortant' de la
tempête, est surpris par un calme et abordé par un pi-
rate. Cade vient seulement d'être réprimé, et ses forces
dispersées , et voilà qu'York s'élève en armes et lui suc-
cède. Va, je te prie, à sa rencontre, Buckingham; de-
mande-lui le motif de cette prise d'armes. Dis-lui que
j'enverrai le duc Edmond à la Tour; et en eiîet, Somerset,
nous l'y ferons renfermer jusqu'à ce qu'il ait congédié
son armée.
SOMERSET, — Seigneur, je me rendrai de moi-même à
la prison ; j'irai, s'il le faut, à la mort, pour le bien de
mon pays.
LE ROI, à Buckingham.-— Qno'i qu'il arrive, n'employez
pas des termes trop durs; vous savez qu'il est violent, et
ne supporte pas un langage trop sévère,
BUCKINGHAM, — Je prendrai soin, seigneur, et j'agirai,
n'en doutez pas, de telle sorte, que toutes choses voua
tournei'ont à bien.
(Il sort.)
ACTE IV, SCÈNE X. 423
LE noi. — ^^'^enez, ma femme, rentrons; et apprenons à
mieux gouverner; car jusquïci l'Angleterre peut mau-
dire mon malheureux règne.
(Ils sortent.)
SCÈNE X
Kent. — Le jardin d'Iden.
Entre CADE.
Gade. — Peste soit de l'ambition ! et peste soit de moi^
qui porte une épée, et cependant suis près de mourir de
Jaim I Cinq jours entiers je suis resté caché dans ces hois
sans oser mettre le nez dehors, car tout le pays est après
moi ; mais à présent je suis si afïamé, que, quand on me
ferait un bail de mille ans de vie, je ne pourrais y tenir
plus longtemps. J'ai donc escaladé ce mur de briques, et
pénétré dans ce jardin pour tenter si je n'y pourrais pas
trouver de Therbe à manger, ou bien arracher une fois
ou l'autre une salade, ce qui n'est pas mauvais pour
rafraîchir Testomac dans cette extrême chaleur; et je
pense que les saUides de toute espèce ont été créées pour
mon bien : car i)lus d'une fois, sans ma salade ^ j'aurais
bien pu avoir le crâne fendu d'un coup de liache d'armes:
et plus d'une fois aussi, lorsque j'étais pressé de la soif,
et marchant sans relâche, elle m'a servi de pot pour y
boire, et aujourd'hui c'est encore une salade qui va me
rassasier.
(Entre Iden avec des domestiques.)
mEN.— 0 Dieu! qui voudrait vivre dans le tumulte
d'une cour lorsqu'il peut jouir de promenades aussi pai-
sibles que colles-ci? Ce modique héritage que m'a laissé
mon père, suffit à mes désirs , et vaut une monarchie.
Je ne cherche point à m'agrandir par la ruine des autres,
non plus qu'à accumuler des richesses, quitte à attirer sur
moi je ne sais combien d'envie; il me suffit d'avoir de
' Sallet, salade, dans la double signification de casque et de
ialade à manger.
424. HENRI VI.
quoi soutenir mon état, et renvoyer toujours de ma
porte le pauvre satisfait.
CADE. — J'aperçois le maître du terrain qui vient me
saisir comme un vagabond, pour être entré dans son
domaine sans sa permission. Ah ! misérable , tu me
livrerais et recevrais du roi mille couronnes pour lui
avoir porté ma tête ; mais avant que nous nous séparions
je veux te faire manger du fer comme une autruche, et
avaler une épée comme une grande épingle.
iDEN. — A qui en as-tu , brutal que tu es ? Qui que tu
sois, je ne te connais pas. Pourquoi donc te livrerais-jo ?
N'est-ce pas assez d'être entré dans mon jardin, contre
ma volonté, à moi qui en suis le propriétaire, et d'y
venir comme un voleur par-dessus les murs dérober les
fruits de ma terre? il faut que tu me braves encors par
tes propos insolents!
CADE. — Te braver? oui, par le meilleur sang qui ait
jamais été tiré, et te faire la barbe encore. Regarde-moi
bien ; je n'ai pas mangé depuis cinq jours : viens cepen-
dant avec tes cinq hommes, et si je ne vous étends pas
là, roides comme un clou de porte, je prie Dieu qu'il ne
me soit plus permis de manger un seul brin d'herbe.
IDEN. — Non, il ne sera jamais dit, tant que l'Angleterre
subsistera, qu'Alexandre Iden, écuyer de Kent, ait com-
battu, en nombre inégal, un pauvre homme épuisé par
la faim. Fixe sur mes yeux tes yeux assurés, et vois si tu
peux m'intimider de tes regards; mesure tes membres
contre mes membres, et vois si tu n'es pas le plus petit
de beaucoup. Ta main n'est qu'un doigt comparée à
mon poing , ta jambe qu'un bâton auprès de celte mas-
sue, mon pied soutiendrait le combat contre toute la
force que t'a donnée le ciel. Si mon bras s'élève en l'air,
ta fosse est déjà creusée en terre ; et au lieu de paroles
supérieures aux tiennes et dont la grandeur puisse ré-
pondre au reste de mes discours, je charge mon épée de
te dire ce que t'épargne ma langue.
CADE. — Par ma valeur, c'est bien le champion le plus
accompli dont j'aie jamais ouï parler! Toi, fer, si tu flé-
chis, et si, avant de t'cndormir dans le fourreau, tu ne
ACTE IV, SCÈNE X. 42Î
fais pas une émincée de bœuf de cette énorme charpente
de paysan, je prie Dieu à genoux que tu serves à faire
des clous de fer à cheval. [Ils se battent, Cade tombe.) Oh !
je suis mort. C'est la famine , pas autre chose qui m'a
tué. Envoie dix mille démons contre moi ; pourvu que
tu me donnes seulement les dix repas que j'ai perdus, je
les défie tous. Sèche, jardin, et sois désormais la sépul-
ture de tous ceux qui vivent dans cette maison, puis-
qu'ici l'âme indomptée de Cade s'est évanouie.
iDExN. — Est-ce donc Cade que j'ai tué? Cet horrible
traître? 0 mon épée ! je veux te consacrer pour cet ex-
ploit , et quand je serai mort, te faire suspendre sur ma
tombe. Jamais ce sang ne sera essuyé de ta pointe : tu
le porteras comme un écusson glorieux, emblème de
l'honneur que s'est acquis ton maître.
CADE. — Iden, adieu, et sois fier de ta victoire; dis au
pays de Kent, de ma part, qu'il a perdu son meilleur
soldat, et exhorte tous les hommes à être des lâches ; car
moi je ne rédoutai jamais personne, je suis vaincu par
la famine, et non par la valeur.
(Il meurt.)
IDEN. — Tu me fais injure. Que le ciel soit mon juge!
Meurs , scélérat maudit , malédiction sur celle qui t'a
porté dans son sein! Et comme j'enfonce mon épée dans
ton corps , puissé-je enfoncer ton âme dans l'enfer ! Je
veux te traîner par les pieds dans un fumier qui te ser-
vira de tombeau. Là, je couperai ta tête proscrite, et je
la porterai en triomphe au roi, laissant ton corps pour
pâture aux corbeaux des champs.
(Il sort en traînant le corps.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE-
ACTE CINQUIÈME
SCENE I
Plaines entre Dartford et Blackhealh.
D'un côté le camp du roi. de l'autre entre YORK avec sa swîa,
des tambours et des drapeaux; ses troupes à quelque distance.
YORK. — Ainsi, York revient de l'Iiiande pour revendi-
quer ses droits et arracher la couronne de la tète du
faible Henri. Cloches, sonnez à grand bruit; feux de joie,
brûlez d'une flamme claire et brillante, pour fêter le
monarque légitime de l'illustre Angleterre. — Ah! sancta
majesias , qui ne voudrait t'acheter au plus haut prix!
Qu'ils obéissent, ceux qui ne savent pas gouverner. Cette
main fut faite pour ne manier que l'or. Je ne puis don-
ner à mes paroles l'influence qui leur appartient, si cette
main ne balance une épée ou un sceptre. S"il est vrai
que j'aie une âme, elle aura un sceptre, sur lequel s'agi-
teront les fleurs de lis de la France. {Entre Buckingham.)
Qui vois-je s'avancer? Buckingham, qui vient me gêner
par sa présence. Sûrement c'est le roi qui l'envoie : dis-
simulons.
BUCKINGHAM. — York, si tes intentions sont lionnes, je
te salue de bon cœur.
YORK. — Ilumphroy de Buckingham , je reçois ton sa-
hit. p]s-tu envoyé, ou viens-tu de ton propre mouve-
ment?
BUCKINGHAM. — Euvoyé par Henri, notre redouté sou-
verain, pour savoir la raison de cette prise d'armes en
temps de paix, ou pour que tu me dises à quel titre, toi.
ACTE V, SCÈNE I. 427
sujet comme moi, et contre ton serment d'obéissance et
de fidélité, tu assembles, sans l'ordre du roi, ce grand
nombre de soldats , et oses conduire tes troupes si près
de sa cour.
YORK, à part. — A peine puis-je parler tant est grande
ma colère. Oh ! dans Tindignation que m'inspirent ces
paroles avilissantes, que ne puis-je déraciner les rochers
et me battre contre la pierre ! et que n'ai-je en ce mo-
ment, comme Ajax, le fils de Télamon, le pouvoir de
décharger ma furie sur des bœufs et des brebis ! Je suis
né bien plus haut que ce roi, bien plus semblable à un
roi, bien plus roi par mes pensées... Mais je dois encore
un peu de temps affecter la sérénité, jusqu'à ce que
Henri soit plus faible et moi plus fort. {Haut.) Oh! Bue-
kingham, pardonne-moi , je te prie, d'avoir été si long-
temps sans te répondre; mon esprit était absorbé par
une profonde mélancolie. — Mon but, en amenant cette
armée, est... d'éloigner du roi l'orgueilleux Somerset,
traître envers Sa Grâce et envers l'État.
BUCKiNGHAM. — Cela est trop présomptueux de ta part.
Cependant, si cet armement n'a point d'autre but, le roi
a cédé à ta demande : le duc de Somerset est à la Tour.
YORK. — Sur ton honneur, est-il en prison?
BUCKiNGHAM. — Sur uiou houneur, il est en prison.
YORK. — En ce cas, Buckingham , je congédie mon
armée. Soldats, je vous remercie tous : dispersez-vous,
et venez demain me trouver aux prés de Saint-George ;
vous y recevrez votre paye, et tout ce que vous pourrez
désirer. Que mon souverain, le vertueux Henri, me de-
mande mon fils aîné ; que dis-je ! tous mes fils, comme
otages de ma fidélité et de mon attachement : je les lui
remettrai tous avec autant de satisfaction que j'en ai à
vivre. Terres, biens, cheval, armure, tout ce que je
possède est à ses ordres, comme il est vrai que je désire
que Somerset périsse.
BUCKINGHAM. — York, je loue cette affectueuse soumis-
sion, et nous allons nous rendre ensemble à la tente du
roi.
;Entre le roi avec sa suite.)
428 HENRI VI.
LE ROI. — Bucldngham, York n'a-t-il donc point des-
sein de nous nuire, que je le vois s'avancer ainsi son
bras passé dans le tien?
YORK. — York vient, rempli de soumission et de res-
pect, se présenter à Votre ^lajesté.
LE ROI. — Dans quelle intention as-tu donc amené toutes
ces troupes?
YORK. — Pour enlever d'auprès de vous le traître So-
merset, et pour marcher contre Cade, cet abominable
rebelle, que je viens d'apprendre avoir été défait.
(Entre Iden avec la tête de Cade.)
mEN. — Si un homme grossier comme moi et d'une
aussi basse condition peut paraître en la présence d'un
roi, je viens oifrir à Votre Grâce la tête d'un traître, la
tête de Cade que j'ai tué en combat.
LE ROI. — La tête de Cade ! Grand Dieu, quelle est ta
justice ! Oh ! laisse-moi regarder mort le visage de celui
qui vivant m'a suscité de si cruels embarras. Dis-moi.
mon ami; est-ce toi qui l'as tué?
IDEN. — C'est moi-même, n'en déplaise à Votre Ma-
jesté.
LE ROI. — Comment t'appelles-tu? quelle est ta condi-
tion?
IDEN. — Alexandre Iden est mon nom, un pauvre
écuyer de Kent, qui aime son roi.
BucKiNGHAM. — Avcc votie pcrmissiou, seigneur, il ne
serait pas mal d'e le créer chevalier pour un pareil ser-
vice.
LE ROI. — Iden, mets-toi à genoux {il se met à genoux),
et relève-toi chevalier. Je te donne mille marcs pour ré-
compense, et je veux que désormais tu demeures atta-
ché à notre suite.
iDE.N. — Puisse Iden vivre pour mériter tant de bonté!
et ne vivre jamais que pour être fidèle à son souverain !
(Entrent la reine Marguerite, Somerset.)
LE Roi.-^Voyez, Buckingham, voilà Somerset qui s'ap-
proche avec la reine ; allez la prier de le cacher promp-
tement aux regards du duc.
MARGUERITE.— Pour mille York, il ne cachera pas sa
ACTE y, SCÈNE î. 429
tête ; mais il demeurera hardiment pour l'affronter en
face.
YORK.— Quoi donc ! Somerset en liberté ! S'il en est
ainsi, York, laisse donc un libre cours à tes pensées
emprisonnées trop longtemps, et que ta langue parle
comme ton cœur? Endurerai-je la vue de Somerset?
Perfide roi, pourquoi as-tu rompu ta foi avec moi, toi
qui sais combien je souffre peu qu'on m'outrage? T'ap-
pellerai-je donc roi? Non, tu n'es point un roi, tu n'es
point propre à gouverner ni à régir des peuples, toi qui
n'oses pas, qui ne peux pas maîtriser un traître. Ta tête
ne sait point porter une couronne. Ta main est faite
pour serrer le bâton de palmier, non pour soutenir le
sceptre imposant d'un souverain. C'est mon front qui
doit ceindre l'or de la couronne ; ce front dont la séré-
nité ou la colère peut, comme la lance d'Achille, tuer
ou guérir par ses divers mouvements. Voilà la main qui
saura tenir un sceptre, qui saura établir ses lois su-
prêmes. Cède-moi la place. Par le ciel, tu ne régneras
pas plus longtemps sur celui que le ciel a créé pour ré-
gner sur toi.
SOMERSET. — 0 épouvantable traître ! je t'arrête, York,
pour crime de haute trahison contre le roi et la cou-
ronne. Obéis, traître audacieux. A genoux, pour de-
mander grâce.
YORK. — Moi, me mettre à genoux! demande d'abord
à mes genoux s'ils souffriront que je plie devant un
homme. Qu'on appelle mes fils pour me servir de cau-
tion. {Sort un homme de la suite.) Je suis bien sûr qu'a-
vant qu'ils me laissent conduire en prison, leurs épées
se rendront caution de mon affranchissement.
MARGUERITE. — Qu'on cherchc ChlTord : priez-le de
venir promptement, et qu'il nous dise si les bâtards
d'York peuvent servir de caution à leur traître de père.
YORK. — 0 Napolitaine teinte de sang, rebut proscrit de
Naples, fléau sanguinaire de l'Angleterre ! Les fils d'York,
bien meilleurs que toi par la naissance, seront la cau-
tion de leur père : malheur à ceux qui la refuseraient i
Entrent d'un côté Edouard et Richard Plantagenet avec des
430 HENRI VI.
soldais ; et de Vautre aussi avec des soldais, le vieux CUfford
et son fds.) Vois s'ils viennent; je réponds qu'ils tiendront
ma parole.
MARGUERITE. — Et voilà Clifford qui arrive pour rejeter
leur caution.
CLIFFORD. — Salut et Lonlieur à mon seigneur roi !
YORK. — Je te rends grâces, Clill'ord : dis quel sujet
f amène. Ne nous chagrine pas par un regard ennemi,
c'est nous qui sommes ton souverain, Clifford; fléchis
de nouveau le genou, nous te pardonnerons de t'étre
mépris.
CLIFFORD. — Voici mou roi, York; je ne me méprends
point, ilais, toi, tu te méprends fort de m'imputerune
méprise. Il le faut envoyer à Bedlam : cet homme est-il
devenu fou?
LE ROI.— Oui, Cliflord, une folie ambitieuse le porte à
s'élever contre son roi.
CLIFFORD. — C'est un traître. Faites-le conduire à la
Tour, et qu'on vous mette à bas sa tête séditieuse.
MARGUERITE. — Il cst arrêté ; mais il ne veut j)as obéir.
Ses fils, dit-il, donneront pour lui leur parole.
YORK. — N'y consentez-vous pas, mes enfants?
EDOUARD PLANTAGENET. — Oui, mon noblc père, si nos
paroles peuvent vous servir.
RICHARD PLANTAGENET. — Et si nos parolcs ne le peu-
vent, ce sera nos épées.
CLIFFORD. — Quoi? qucllc race de traîtres avons-nous
donc ici?
YORK. — Regarde dans un miroir, et donne ce nom à
ton image. Je suis ton roi, et tui un traître au cœur
faux. Appelez ici, pour se placer au poteau ', mes deux
braves ours ; que du seul bruit de leurs chaînes ils fas-
sent trembler ces chiens félons qui tournent timide-
1 Call hilher fo the slake.
Cette allusion de l'ours qu'on enchaînait à un poteau, et qu'on
faisait harceler par une meute de chiens, est familière cà iSliak-
speare pour désigner un guerrier redoutable. Un ours rampaut
était l'écusson des Nevils.
ACTE V, SCÈNE T. 431
ment autour a''eux. Priez Salisbury et Warwick de se
rendre près de moi.
(Tambou?s. Entrent Salisbury et Warwick avec aes
soldats.)
CLiFFORD. — Sont-ce là tes ours? Eh bien ! je harcèlerai
tes ours jusqu'à la mort, et de leurs chaînes j'attacherai
le gardien d'ours lui-même, s'il se hasarde à les con-
duire dans la lice.
RICHARD PLANTAGENET. — J'ai VU souveut uu dogue ar-
dent et présomptueux se retourner et mordre celui qui
l'empêchait de s'élancer; puis aussitôt qae, laissé en li-
berté, il sentait la patte cruelle de l'ours, je l'ai vu serrer
la queue entre ses jambes en poussant des cris ; tel est
le rôle que vous jouerez, si vous vous mesurez en en-
nemi avec le lord Warwick.
CLIFFORD. — Loin d'ici, amas de disgrâces , liideuse et
grossière ébauche, aussi difforme par ton âme que par
ta figure !
YORK, — Nous allons dans peu vous échauffer autrement.
CLIFFORD. — Prenez garde que cette chaleur ne vous
brûle vous-même.
LE ROI. — Quoi, Warwick 1 Tes genoux ont-ils désappris
à fléchir?... Et toi, Sahsbury, honte sur tes cheveux
blancs! Toi, guide insensé, qui égares le cœur malade
de ton fils, veux-tu, sur ton lit de mort, jouer le rôle
d'un brigand, et chercher ton malheur avec tes lunettes!
Oh! où est la foi, où est la loyauté ? Si elles sont bannies
d'une tête glacée par les ans, où trouveront-elles un
refuge sur la terre ? Veux-tu donc creuser ton tombeau
pour y trouver encore la guerre, et souiller de sang ton
âge honorable? Quoi ! vieux comme tu l'es, tu manques
d'expérience; ou, si tu en as, pourquoi lui fais-tu un tel
outrage? Pour ton honneur, rends-toi au devoir, fléchis
devant moi ces genoux que ton âge avancé fait déjà plier
vers la tombe.
SALISBURY. — Seigneur, j'ai examiné avec moi-même le
titre de ce très-renommé duc, et, dans ma conscience,
je crois que c'est à Sa Grâce qu'appartient par droit de
succession le trône d'Angleterre.
432 HENRI VI.
LK ROI. — Ne m as-tu pas juré fidélité et obéissance?
SALISBURY. — Oui.
LE ROI. —Peux-tu te dégager envers le ciel de la néces
site d'acquitter ton serment?
SALisBL'RY.— C'est uu grand péclié de jurer le péché;
mais c'en est un plus grand encore de tenir un serment
coupable. Quel vœu assez solennel peut contraindre à
commettre un meurtre, à dépouiller autrui, à outrager
la pudeur d'une vierge sans tache, à ravir le patrimoine
de l'orphelin, à priver la veuve de ses droits légitimes,
sans autre raison de cette injustice que le lien d'un ser-
ment solennel ?
MARGUERITE.' — Uu traître subtil n'a pas besoin de so-
phiste.
LE ROI. — Appelez Buckingham ; dites-lui de s'armer.
YORK. — Appelle Buckingham, Henri, et tout ce que tu
as d'amis. Je suis résolu à mourir ou à régner.
CLIFFORD. — Je te garantis le premier, si les songes
prédisent la vérité.
WARWicK. — Tu ferais mieux de regagner ton lit et d'y
aller rêver encore , pour te mettre à l'abri de la tempête
du champ de bataille.
CLIFFORD. — Je suis résolu à soutenir une tempête plus
terrible que celle qu'il est en ton pouvoir de susciter
aujourd'hui; et je compte écrire cette résolution sur ton
cimier, si je puis seulement te reconnaître aux armes de
ta maison.
WARWICK. — Oui, j'en jure par les armoiries de mon
père, par l'ancien écu des Nevil, l'ours rampant enchaîné
à un poteau tortueux, je veux porter aujourd'hui mon
panache élevé, comme le cèdre qui se déploie sur le
sommet d'une montagne et conserve son feuillage en
dépit de la tempête, pour te faire trembler seulement à
le voir.
CLIFFORD. — Et moi, je t'arracherai ton ours de dessus
ton casque, et le foulerai sous mes pieds avec tout le
mépris dont je suis capable, en haine du gardeur d'ours
par qui l'ours sera défendu.
LE JEUNE CLIFFORD. — Aux armcs donc, mon victorieux
ACTE V, SCÈNE II. 433
père, pour réprimer ces rebelles et leurs complices.
RICHARD PLANTAGENET. — Fi douc ! pour votre honneur
un peu plus de charité , ne proférez point de paroles de
haine, car vous souperez ce soir avec Jésus-Christ.
LE JEUNE CLiFFORD. — Odieux siguc de colère, c'est plus
que tu n'en peux dire.
RICHARD PLANTAGENET. — Si Ce n'cst pas dans le ciel que
vous souperez, ce sera donc sûrement en enfer.
(Ils sortent de différents cotés.)
SCÈNE II
Saint- Albans.
Alarmes, combattants qui passent et repassent
Entre WARWICK.
WARWiCK. — Clifîord de Gumberland, c'est Warwick qui
Rappelle ; et si tu ne te caches pas devant l'ours, main-
tenant que les trompettes furieuses sonnent l'alarme et
que les cris des mourants remplissent le vide des airs,
Chfford, je t'appelle. Viens et combats contre moi,
orgueilleux lord du nord. Clifford de Gumberland ,
Warwick s'enroue à force de t'appeler aux armes.
(Entre York.) Quoi! mon noble lord, comment, à pied?
YORK. — Clifford, dont la mort arme le bras, vient de
tuer mon cheval; mais coup pour coup, et au même
moment, j'ai fait de cette excellente bête qu'il aimait
tant un repas pour les vautours et les corbeaux.
Entre Clifford.)
WARWICK. — L'heure de l'un de nous ou de tous deu3
est arrivée.
YORK. — Arrête, Warwick, et cherche ailleurs quelque
autre proie ; car c'est moi qui dois poursuivre celle-ci
jusqu'à la mort.
WARWICK. — En ce cas, fais vaillamment, York; c'est
pour une couronne que tu combats Clifford ; comme il
est vrai que je compte réussir aujourd'hui, j'ai du cha-
grin au cœui' de te quitter sans te combattre.
(Warwick sort.)
r. Vil. 28
434 HENRI VI.
CLIFFORD. — Que vois-tu donc en moi, York? Pourquoi
l'arrêter ainsi ?
YORK. — J'aimerais ta contenance guerrière si tu ne
m'étais pas si profondément ennemi.
CLIFFORD. — Et Ton ne refuserait paL à ta valeur la
louange et l'estime, si tu ne l'employais honteuse-
ment et pour le crime.
YORK. — Puisse-t-elle me défendre contre ton épée,
comme il est vrai qu'elle soutient la justice et la bonne
cause!
CLIFFORD. — Mon âme et mon corps ensemble sur cette
affaire-ci.
YORK. — Voilà un terrible gage. En garde sur-le-champ.
(Ils combattent, Clifford tombe.}
CLIFFORD. — La fin couronne les œuvres K
(Il meurt.)
YORK. — Ainsi la guerre t'a donné la paix, car te voilà
tranquille. Que le repos soit avec son âme, si c'est la
volonté du ciel !
(Il sort.)
(Entre le jeune Clifford.)
LE JEUNE CLIFFORD.— Honte et confusion ! Tout est en
déroute. La peur crée le désordre, et le désordre frappe
ceux qu'il faudrait défendre. 0 guerre ! fille des enfers,
dont le ciel irrité a fait l'instrument de sa colère, jette
dans les cœurs glacés des nôtres les charbons brûlants
de la vengeance ! Ne laisse pas fuir un soldat. L'homme
qui s'est vraiment consacré à la guerre ne connaît pas
l'amour de soi. Quiconque s'aime soi-même n'a point
essentiellement, mais seulement par le hasard des cir-
constances, les caractères de la valeur (Voyant son
père mort.) 0 que ce vil monde prenne fin, et que les
llammes du dernier jour confondent, avant le temps, la
terre et le ciel embrasés ensemble ! Que le souffle de la
* Clifford dit ces paroles en français: il ne mourut point de la
Dain du duc d'York, mais fut tue dans la môlée. Sa mort est ainsi
acontée dans la troisième partie de Henri VI, et la môme
incohérence se remarque dans les pièces originales. C'est une
inadvertance comme on en rencontre souvent dans yliakspeare.
ACTE V, SCÈNE II. 435
trompette universelle se fasse entendre et impose si-
lence au son mesquin des divers bruits du monde ! Père
chéri, étais-tu donc destiné à perdre ta jeunesse dans la
paix, et à revêtir les couleurs argentées de l'âge, de la
prudence , pour venir, aux jours vénérables où l'on
garde la maison, périr dans une mêlée de brigands. A
cette vue, mon cœur se change en pierre, et tant qu'il
m'appartiendra il demeurera dur comme elle. — York
n'épargne point nos vieillards, je n'épargnerai pas da-
vantage leurs enfants. Les larmes des jeunes vierges fe-
ront sur mon cœur l'effet de la rosée sur la flamme ; et
la beauté, qui si souvent a rappelé les tyrans à la clé-
mence, ne fera, comme l'huile et la cire, qu'animer
l'ardeur de ma colère. Dès ce moment, la pitié ne m'est
plus rien. Si je trouve un enfant de la maison d'York,
je le couperai en autant de bouchées que la farouche
Médée fit du jeune Absyrte, et je chercherai ma gloire
dans la cruauté. [Il prend sur ses épaules le corps de son
père.) Viens, toi, ruine récente de l'antique maison de
Glifford; comme Énée emporta le vieil Anchise, je vais
te charger sur mes robustes épaules. Mais Enée portait
une charge vivante, elle ne lui pesait pas ce que me
pèsent mes douleurs.
(Il sort.)
'EntrentRichardPlantagenetetSomerset : ils combattent,
Somerset est tué.)
.RICHARD PLANTAGENET. — Te voilà douc là gisaut ! Par
sa mort sous une misérable enseigne du château de
Saint-Albans, mise à la porte d'un cabaret, Somerset va
rendre fameuse la sorcière qui l'a prédite '. Fer, con-
serve ta trempe ; cœur, continue d'être impitoyable. Les
prêtres prient pour leurs ennemis, mais les princes
tuent.
(Il sort.)
(Alarmes. Différentes excursions des deux, partis. Entrent
le roi Henri et la reine Marguerite et quelques autre»
faisant retraite.)
1 La sorcière avait prédit à Somerset qu'il aurait à se garder
des châteaux qui se tiennent en haut, that mounted stand^ et il
meurt sous l'enseigne du château de Saint-Albans, à la porte d'un
cabaret.
436 HENRI VI.
MARGUERITE. — Fuyez, seigneur. Que vous êtes lent!
N'avez-vous pas de honte? fuyez.
LE ROI. — Pouvons -nous fuir les volontés du ciel?
Chère Marguerite, arrêtez.
MARGUERITE. — De quello nature êtes-vous donc? Vous
ne voulez ni combattre ni fuir. Maintenant c'est force
l'esprit, sagesse et sûreté, de céder le champ aux enne-
mis, et de garantir notre vie par tous les moyens possi-
bles, puisque tout ce que nous pouvons c'est de fuir.
{On entend au loin une alarme.) Si vous êtes pris, nous
sommes au bout de nos ressources ; mais si nous avons
le bonheur d'échapper, comme le temps nous en reste,
si nous ne le perdons pas par votre négligence, nous
pourrons gagner Londres où vous êtes aimé, et où Té-
chec de cette journée pourra être promptement réparé.
(Entre le jeune Clifford.)
CLiFFORD. — Si je n'avais attaché toute mon âme à l'es-
poir de leur nuire un jour, vous m'entendriez blas-
phémer, plutôt que de vous engager à fuir. Mais fuyez,
il le faut. L'incurable découragement règne dans le
cœur de notre parti. Fuyez pour votre salut, et nous
vivrons pour voir arriver leur tour, et leur transmettre
notre fortune. Hâtez-vous, seigneur; fuyez.
SCÈNE 111
Plaines près de Saint-Albans.
Une alarme, retraite, fanfare. Puis entrent YORK, RICHARD
PLANTAGENET, WARWICK et des soldats avec des tam-
bours et des drapeaux.
YORK. — Qui peut raconter les exploits de Salisbury, ce
ion d'hiver, qui dans sa colère oubliant les contusions
de l'âge et les coups du temps, semblable à un guerrier
paré des traits de la jeunesse, se ranime par le danger?
cet heureux jour perd tout son mérite, et nous n'avons
rien gagné, si nous avons perdu Salisbury.
RICHARD PLANTAGENET. — Moii noblc père, ti'ois fois au-
ACTE V, SCÈNE III. ^37
jourd'hui je l'ai aidé à remonter sur son cheval ; trois
fois je l'ai défendu renversé à terre , trois fois je l'ai
conduit hors de la mêlée, et l'ai voulu engager à quitter
le champ de bataille, et je l'ai toujours retrouvé au
sein du danger : telle qu'une riche tenture dans une
simple demeure, telle était sa volonté dans son vieux
et faible corps. Mais voyez , le voilà qui s'approche, ce
noble guerrier.
(Entre Salisbury.)
SALisBURY, à Richard. — Par mon épée ! tu as bien com-
battu aujourd'hui; par la messe! nous en avons tous
fait autant. — Je vous remercie, Richard. Dieu sait com-
bien j'ai encore de temps à vivre, et il a permis que
trois fois, aujourd'hui, vous m'ayez sauvé d'une mort
imminente. Mais, lords, ce que nous tenons n'est
pas encore à nous : ce n'est pas assez que nos ennemis
aient fui cette fois : ils sont en situation de réparer
bientôt cet échec.
YORK. — Je sais que notre sûreté est de les poursuivre;
car j'apprends que le roi a fui vers Londres, pour y
convoquer sans délai le parlement. Marchons sur ses
pas avant que les lettres de convocation aient eu le
temps de partir. Qu'en dit lord Warwick? Irons-nous
après eux?
WARWICK. — Après eux ! avant eux srnous le pouvons.
— Par ma foi, milords, c'a été une glorieuse journée ! la
bataille de Saint-Albans, gagnée par l'illustre York, vi-
vra éternellement dans la mémoire des siècles futurs.
Résonnez, tambours et trompettes, et marchons tous
vers Londres. Et puissions-nous avoir encore d'autres
jours semblables à celui-ci I
(Tous sortent.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
HENRI VI
TRAGÉDIE
TROISIEME PARTIE
HENRI VI
TRAGÉDIE
TROISIÈME PARTIE
PERSONNAGES
lords Hu
LE ROI HENRI VI.
EDOUARD, prince de Galles, son fils
LOUIS XI, roi de France.
LE DUC DE SOMER
SET.
LE DUC D'EXETER.
LE COMTE DE NOR-
THUMBERLAND. /„,,,„,„•
LE COMTE D'0XF0RD(P"'' ^" ^°'
LE COMTE DE WEST-
MORELAND,
LE LORD CLIFFORD.
RICHARD PLANTAGENET, duc
. d'York.
EDOUARD , comte des
Marches, depuis le roi
Edouard IV,
GEORGE, depuis duc de
Clarence,
RICHARD, depuis duc
de Glocester,
EDMOND, comte de Rut-
land ,
fll.<; du duc
d'York.
LE DUC DE NORFOLK.
LE MARQUIS MON -|
TAIGU,
LE COMTE DE WAR-
LE COMTE DE SALIS-^5!î!;''5*v* 1"
BURY,
LE COMTE DE PEM-
BROKE,
LE LORD HASTINGS,
LE LORD STAFFORD,
SIR JEAN MORTIMER,
SIR HUGUES MORTI-
MER,
SIR GUILLAUME STANLEY.
LORD RIVERS, frère de ladv Grey.
SIR JEAN DE MONTGOMERY.
SIR JEAN SOMERVILLE.
LE GOUVERNEUR DE RUTLAND.
LE MAIRE DYORK.
LE LIEUTENANT DE LA TOUR.
UN NOBLE.
duc d'York.
oncles du
duc d'York.
,DEUX GARDES-CHASSE.
UN FILS qui a tué son père.— UN V^ÈRE qui a tué son fils. — LA REINE
MARGUERITE.— LA PRINCESSE BONNE, sœur du roi de France.—
LADY GREY,^depuis reine et ieir.me d'Edouard IV. — Soldats et suite dd
BOI HENRI ET DU ROI EDOUARD, MESSAGERS, HOMMES DU GUET.
Dans une partie du troisième acte la scène se passe en France,
et dans tout le reste de la pièce elle est en Angleterre.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
A Londres, dans la salle du parlement.
Tambours. Quelques soldats du parti de York se précipitent dans
la salle: entrent ensuite LE DUC D'YORK, EDOUARD,
RICHARD. NORFOLK, MONTAIGU, WARWICK et
autres, avec dex roses blanches à leurs chapeaux.
WAR'wiCK. — Je ne conçois pas comment le roi nous est
échappé.
442 HENRI VI.
YORK. — Tandis que nous poursuivions la cavalerie dn
Nord, il s'est évadé adroitement, abandonnant son infan-
terie; et cependant le grand Northumberland , dont
Toreille guerrière ne put jamais souffrir le son de la re-
traite, animait encore son armée découragée : et lui-
même avec les lords Clifford et Stafford, tous unis et de
front, ont chargé notre corps de bataille, mais en l'en-
fonçant ils ont péri sous Tépée de nos soldats.
EDOUARD. — Le père de lord Stafford, le duc deBucking-
ham, est ou tué ou dangereusement blessé, j'ai fendu
son casque d'un coup vigoureux ; cela est vrai, mon père,
voilà son sang.
(Montrant son épée sanglante.)
MONTAiGU, montrant la sienne. — Et voilà, mon frère,
celui du comte de Wiltshire, que j'ai joint dès le com-
mencement de la mêlée.
RICHARD, jetant sur le théâtre la tête de Somerset. — Et
ioi, parle pour moi, et dis ce que j'ai fait.
YORK. — Richard a surpassé tous mes autres enfants !
C'est à lui que je dois le plus. Quoi, Votre Grâce, vous
êtes mort? lord de Somerset!
NORFOLK. — Puisse toute la postérité de Jean de Gaunt
avoir pareille espérance !
RICHARD. — J'espère abattre de même la tête du roi
Henri !
WARWicK. — Je l'espère aussi. Victorieux prince d'York,
je jure par le ciel de ne point fermer les yeux que je ne
f aie vu assis sur le trône qu'usurpe aujourd'hui la mai-
son de Lancastre. Voici le palais de ce roi timide ; voilà
son trône royal. Possède-le, York; car il est à toi, et non
pas aux héritiers de Henri.
YORK. — Seconde-moi donc, cher Warwick, et j'en vais
prendre possession ; car nous ne sommes entrés ici que
par la force.
NORFOLK. — Nous VOUS scconderons tous. — Périsse le
premier qui recule !
YORK. — Je vous remercie, noble Norfolk! — Ne vous
éloignez point, milords.— Et vous, soldats, demeurez, et
passez ici la nuit.
ACTE I, SCÈNE I. 443
WARWiCK. — Quand le roi paraîtra, ne lui faites aucune
violence, à moins qu'il n'essaye de vous chasser par la
force.
(Les soldats se retirent.)
YORK. — La reine doit tenir ici aujourd'hui son parle-
ment : elle ne s'attend guère à nous voir de son conseil :
par les paroles ou parles coups, il faut ici même faire
reconnaître nos droits.
RICHARD. — Occupons, aimés comme nous le sommes,
.'intérieur du palais.
WARWICK.— Ce parlement s'appellera le parlement de
sang, à moins que Plantagenet, duc d'York, ne soit roi;
•ît ce timide Henri, dont la lâcheté nous a rendus le jouet
de nos ennemis, sera déposé.
YORK. — Ne me quittez donc pas, milords. De la résolu-
tion, et je prétends prendre possession de mes droits.
WARWICK. — Ni le roi, ni son plus zélé partisan, ni le
plus fier de tous ceux qui tiennent pour la maison de
Lancastre, n'osera plus battre de l'aile aussitôt que War-
wick agitera ses sonnettes K Je veux planter ici Planta-
genet; l'en déracine qui l'osera. — Prends ton parti,
Richard : revendique la couronne d'Angleterre.
(Warwick conduit au trône York, qui s'y assied.)
(Fanfares. Entrent le roi Henri, Clifford, Northumberland,
Westmoreland, Exeter et autres, avec des roses rouges
à leurs chapeaux.)
LE ROI. — Voyez, milords, où s'est assis cet audacieux
rebelle; sur le trône de l'Etat! Sans doute qu'appuyé des
forces de Warwick, ce perfide pair, il ose aspirer à la
couronne, et prétend régner en souverain. — Comte de
Northumberland, il a tué ton père; et le tien aussi, lord
Chiford; et vous avez fait vœu de venger leur mort sur
lui, sur ses enfants, ses favoris et ses partisans.
NORTHUMBERLAND. — Et si je ne l'exécute pas, ciel, que
ta vengeance tombe sur moi !
1 If Warwick shake hia belh ;
Allusion aux sonnettes que portaient à la patte les faucont
dressés pour la chasse;
4i4 HENRI VI.
cLiFFORD. — C'est dans cet espoir que Clifford porte son
deuil en acier.
WESTMORELAND. — Eh quoi ! souffrirons-nous cela? —
Jetons-le à bas : mon cœur est bouillant de colère ; je n'y
puis tenir.
LE ROI. — De la patience, cher comte de Westmoreland.
CLIFFORD. — La patience est pour les poltrons, pour ses
pareils : il n'aurait pas osé s'y asseoir, si votre père eût
été vivant. — Mon gracieux seigneur, ici, dans le parle-
ment, laissez-nous fondre sur la maison d'York.
NORTHUMBERLAND. — C'cst bien dit, cousin : qu'il en soit
fait ainsi.
LE ROI. — Eh ! ne savez-vous pas que le peuple est pour
eux , et qu'ils ont derrière eux une bande de soldats !
EXETER.— Le duc d'York tué, ils fuiront bientôt.
LE ROI. — Loin du cœur de Henri la pensée de faire du
parlement une boucherie ! — Cousin Exeter, la sévérité
du maintien, les paroles, les menaces sont les seules
armes que Henri veuille employer contre eux. [Us s'a-
vancent vers le duc (ï York.) Séditieux duc d'York, descends
de mon trône ; et tombe à mes pieds, pour implorer ma
Clémence et ta grâce ; je suis ton souverain.
YORK.— Tu te trompes; c'est moi qui suis le tien.
EXETER.— Si tu as quelque honte, descends, c'est lui
qui t'a fait duc d'York.
YORK.— C'était mon patrinioine, tout aussi bien que le
titre de comte ' .
EXETER. — Ton père fut un traître à la couronne.
WARW^iCK. — C'est toi, Exeter, qui es un traître à la cou-
ronne, en suivant cet usurpateur Henri.
CLIFFORD. — Qui doit-il suivre que son roi légitime?
WARWicK. — Sans doute, CUfford : qu'il suive donc Ri-
chard, duc d'York.
LE ROI. — Et resterai-je debout, tandis que toi tu seras
assis sur mon trône?
' A» the earldom was.
Probablement le titre de comte des Marches, comme héritiei
du comte des Marches, de qui il tenait son droit à la couronne.
ACTE I, SCENE I. 445
YORK. — Il le faut bien, et cela sera : prends-en ton
parti.
WARWiCK.— Sois duc de Lancastre, et laisse-le être
roi.
WESTMORELAND. — Henri est duc de Lancastre et roi, et
le lord de Westmoreland est là pour le soutenir.
WARWICK. — Et Warwick pour le contredire. — Vous
oubliez, je le vois, que nous vous avons chassés du champ
de bataille, que nous avons tué vos pères, et marché en-
seignes déployées, au travers de Londres, jusqu'aux
portes du palais.
NORTHUMBERLAND. — Je m'en souviens, Warwick, à ma
grande douleur ; et, par son âme, toi et ta maison, vous
vous en repentirez.
WESTMORELAND. — Plautageuet, et toi et tes enfants, et
tes parents et tes amis, vous me payerez plus de vies
qu'il n'y avait de gouttes de sang dans les veines de mon
père.
CLiFFORD. — Ne m'en parle pas davantage, Warwick,
de peur qu'au lieu de paroles, je ne t'envoie un messa-
ger qui vengera sa mort avant que je sorte d'ici.
WARWICK. — Pauvre ClifFord ! Combien je méprise ses
impuissantes menaces !
YORK. — Voulez-vous que nous établissions ici nos droits
à la couronne? Autrement nos épées les soutiendront sur
le champ de bataille.
LE ROI. — Quel titre as-tu, traître, à la couronne ? Ton
père était, ainsi que toi, duc d'York ♦ ; ton aïeul était
Roger Mortimer, comte des Marches. Je suis le fils de
Henri V, qui soumit le dauphin et les Français, et con-
quit leurs villes et leurs provinces.
WARWICK. — Ne parle point de la France, toi qui l'as
perdue tout entière.
LE ROI. — C'est le lord protecteur qui l'a perdue, et non
pas moi. Lorsque je fus couronné, je n'avais que neuf
mois.
' Richard, duc d'York, était fils du comte de Cambridge, et
neveu seulement du duc d'York.
446 HENRI VI.
RICHARD. — Vous êtes assez âgé maintenant, et cepen-
dant il me semble qiio vous continuez à perdre. Mon
père, arrachez la couronne de la tête de l'usurpateur.
EDOUARD. — Arrachez-la, mon bon père, mettez-la sur
votre tête.
MONTAiGU, au duc cTYork. — Mon frère, si tu aimes et
honores le courage guerrier, décidons le fait par un com-
bat au lieu de demeurer ici à nous disputer.
RICHARD. — Faites résonner les tamboui's et les trom-
pettes, le roi va fuir.
YORK. — Taisez-vous, mes enfants.
LE ROI. — Tais-toi toi-même, et laisse parler le roi
Henri.
WARWiCK. — Plantagenet parlera le premier. — Lords,
écoutez-le, et demeurez attentifs et en silence; car qui-
conque l'interrompra, c'est fait de sa vie.
LE ROI. — Espères-tu que j'abandonnerai ainsi mon
trône royal, où se sont assis mon aïeul et mon père?
Non, auparavant la guerre dépeuplera ce royaume. Oui,
et ces étendards si souvent déployés dans la France, et
qui le sont aujourd'hui dans l'Angleterre, au grand cha-
grin de notre cœur, me serviront de drap funéraire. —
Pourquoi faiblissez-vous, milordsï Mon titre est bon, et
beaucoup meilleur que le sien.
WARW^icK. — Prouve-le, Henri, et tu seras roi.
LE ROI. — Mon aïeul Henri IV a conquis la couronne.
YORK. — Par une révolte contre son roi.
LE ROI. — Je ne sais que répondre : mon litre est défec-
tueux. Répondez-moi, un roi ne peut-il se choisii- im
héritier?
YORK.— Que s'ensuit-il?
LE ROI. — S'il le peut, je suis roi légitime ; car Richard,
en présence d'un grand nombre de lords, résigna sa
couronne à Henri IV , dont mon père fut l'héritier
comme je suis le sien.
YORK. — Il se révolta contre Richard son souverain, et
l'obligea par force à lui résigner la couronne.
WAHWiCK. — Et supposez, milords, quil l'eût faitvolou-
ACTE I, SCÈNE I. 447
tairement, pensez-vous que cela pût nuire aux droits
héréditaires de la couronne?
EXETER. — Non, il ne pouvait résigner sa couronne que
sauf le droit de l'héritier présomptif à succéder et à ré-
gner.
LE ROI. — Es-tu contre nous, duc d'Exeter ?
EXETER. — Le droit est pour lui. Veuillez donc me par-
donner.
YORK.— Pourquoi parlez-vous bas, milords, au lieu de
répondre?
EXETER. — Ma conscience me dit qu'il est roi légitimée
LE ROI.— Tous vont m abandonner et passer de son
côté.
NORTHu>roERL.\ND.— Plantagenet, quelles que soient tes
prétentions, ne pense pas que Henri puisse être déposé
ainsi.
WARwicK. —Il sera déposé eu dépit de vous tous.
NORTHUMBERL.\ND. — Tu tc trompes. Ce n'estpas, malgré
la présomption qu'elle t'inspire, la puissance que te
donnent dans le midi tes comtés d'Essex, de Suffolk, de
Norfolk et de Kent, qui peut élever le duc au trône
malgré moi.
CLiFFORD. — Roi Henri, que ton titre soit légitime ou
défectueux, lord Cliiford jure de combattre pour ta dé-
fense. Puisse s'entr'ouvrir et m'engloutir tout vivant
le sol où je fléchirai le genou devant celui qui a tué
mon père!
LE ROI. — 0 Clifford ! combien tes paroles raniment
mon cœur !
YORK. — Henri de Lancastre , cède-moi ta couronne.
Que murmurez -vous , lords, ou que concertez-vous en-
semble ?
w^ARWicK. — Rendez justice au royal duc d'York, ou je
vais remplir cette salle de soldats armés, et, sur ce trône
où il est assis , écrire son titre avec le sang de l'usurpa-
teur.
(Il frappe du pied, et les soldats se montrent.)
LEROi.— Milord de Warwick, écoutez seulement un
mot.— Laissez-moi régner tant que je vivrai.
448 HENRI VI.
YORK. — Assure la couronne à moi et à mes enfants, et
tu régneras en paix le reste de tes jours.
LE ROI. — Je suis satisfait. Richard Plantagenet, jouis
du royaume après ma mort.
CLiFFORD. — Q\ie\ tort cela fera au prince votre fils !
WARWicK. — Quel bien pour l'Angleterre et pour lui-
même !
WESTMORELAND. — Vil, faible et lâche Henri !
CLIFFORD. — Quel tort tu te fais à toi-même, et à nous
aussi t
WESTMORELAND. — Je ne puis rester pour entendre ces
conditions.
NORTHUMBERLAND. — Ni moi.
CLIFFORD. — Venez, cousin; allons porter ces nouvelles
à la reine.
WESTMORELAND. — Adicu, Toi saus courago et dégénéré;
ton sang glacé ne renferme pas une étincelle d'honneur,
NORTHUMBERLAND. — Dcviens la proie de la maison
d'Yoïk, et meurs dans les chaînes pour cette indigne
action.
CLIFFORD. — Puisses-tu périr vaincu dans une guerre
terrible, ou finir tranquillement dans l'abandon et le
mépris !
(Sortent Northumberland, Clifford et Westmoreland.)
WARWICK. — Tourne-toi par ici, Henri, ne fais pas at-
tention à eux.
EXETER.— Ce qu'ils veulent, c'est la vengeance : voilà
pourquoi ils ne cèdent pas.
LE ROI. — Ah ! Exeter !
WARWICK. — Pourquoi ce soupir, mon prince?
LE ROI. — Ce n'est pas pour moi que je gémis, lord War-
wick : c'est pour mon fils que je déshérite en père déna-
tui'é ; mais qu'il en soit ce qui pourra. Je te substitue
ici la couronne à toi et à tes héritiers à perpétuité, à
condition que tu feras serment ici d'éteindre cette
guerre civile, et de me respecter, tant que je vivrai,
comme ton roi et ton souverain , et de ne jamais cher-
cher, par aucune trahison ni violence, à me renveraer
du trône et à régner loi-même.
ACTE I, SCÈNE I. 449
YORK.— Je fais volontiersce serment, et je l'accomplirai.
(Il descend du trône.)
WARwicK. — Vive le roi Henri ! — Plantagenet , em-
brasse-le.
LE ROI. — Puisses-tu vivre longtemps , ainsi que tes
bouillants enfants !
YORK. — De ce moment, York et Lancastre sont récon-
ciliés.
EXETER. — Maudit soiL celui qui cherchera à les rendre
ennemis! (Morceau de musique; les lords s'avancent.)
YORK. — Adieu, mon gracieux seigneur : je vais me
rendre dans mon château.
WARWICK. — Et moi, je vais garder Londres avec mes
soldats.
NORFOLK. — Moi, je retourne à Norfolk avec les miens.
monta:gu. — Moi, sur la mer, d'où je suis venu.
(Sortent York et ses fils, Warwick, Norfolk et Mon-
taigu, les soldats et la suite.)
LE ROI. — Et moi, rempli de tristesse et de douleur, je
vais regagner mon palais.
EXETER. — Voici la reine , ses regards décèlent sa co-
lère : je veux me dérober à sa présence.
LE ROI. — Et moi aussi, cher Exeter. (H veut sortir.)
MARGUERITE. — Ne t'éloigne pas de moi, je te suivrai.
LE ROI. — Sois patiente, chère reine, et je resterai.
MARGUERITE. — Et qui peut être patiente dans de pa-
reilles extrémités? — Ah! malheureux que tu es! plût au
ciel que je fusse morte fille, que je ne t'eusse jamais vu,
que je ne t'eusse pas donné un fils, puisque tu devais
être un père si dénaturé ! A-t-il mérité d'être dépouillé
des droits de sa naissance? Ah ! si tu l'avais aimé seule-
ment la moitié autant que je l'aime, ou qu'il t'eût fait
souffrir ce que j'ai souffert une fois pour lui, que tu
l'eusses nourri, comme moi, de ton sang, tu aurais ici
versé le plus précieux sang de ton cœur, plutôt que de
faire ce sauvage duc ton héritier, et de déshériter ton
propre fils.
LE JEUNE PRINCE. — Mou père, vous ne pouvez pas me
déshériter : si vous êtes roi, pourquoi ne vous succéde-
rai s-jc pas ?
T. VII. 29
450 HENRI Vï.
LE ROI.— Pardoune-moi, Marguerite.— Pardonne-moi,
cher enfant : le comte de Warwick et le duc m'y ont
forcé.
MARGUERITE. - T'y Ont forcé ! Tu es roi , et l'on t'a
forcé! Je rougis de t'entendre parler. Ah! malheureux
âche! tu nous as tous perdus, toi, ton fils et moi; tu
t'es rendu tellement dépendant de la maison d'York,
que tu ne régneras plus qu'avec sa permission. Qu'as- tu
fait en transmettant la couronne à lui et à ses héritiers?
tu as creusé toi-même ton tombeau, et tu t'y traîneras
longtemps avant ton heure naturelle. Warwick est
chanceher de TEtat, et maître de Calais. Le sévère Faul-
conbridge commande le détroit. Le duc est fait protec-
teur du royaume, et tu crois être en sûreté! C'est la sû-
reté de l'agneau tremblant, quand il est au milieu des
loups. Si j'eusse été là, moi, qui ne suis qu'une simple
femme , leurs soldats m'auraient ballottée sur leurs
lances avant que j'eusse consenti à un pareil acte. Mais
tu préfères ta vie à ton honneur; et puisqu'il en est ainsi,
je me sépare, Henri, de ta table et de ton lit, jusqu'à ce
que je voie révoquer cet acte du parlement qui déshérite
mon fils. Les lords du nord, qui ont abandonné tes
drapeaux, suivront les miens dès quïls les verront dé-
ployés; et ils se déploieront, à ta grande honte, et pour
la ruine entière de la maison d'York : c'est ainsi que je
te quitte. — Viens, mon fils. Notre armée est prête : suis-
moi, nous allons la joinilre.
LE ROI. — Arrête, chère Marguerite, et écoute-moi.
M.\RGUERiTE. — Tu n'as déjà que trop parlé, lai.-se-moi.
LE ROI. — Mon cher lils Edouard, tu resteras avec moi.
MARGUERITE. — Oui, pour être égorgé par ses ennemis 1
LE JEUNE PRINCE. — Qi^iand je reviendrai vain(iueur du
champ du bataille, je reverrai Votre Grâce. Jusque-là je
vais avec elle.
MARGUERITE. — Vlcus, mou fils ; partons, nous n'avons
pas de moments à perdre.
(La reine et le prince sortent.)
î.E ROI.— Pauvre reine ! Comme sa tendies.se pour moi
et pour son fils l'a poussée à s'emporter aux expressions
ACTE I, SCÈNE II. 4o1
de la fureur ! Puisse-t-elle être vengée de ce duc orgueil-
leux, dont l'esprit hautain va sur les ailes du dé-sir
tourner autour de ma couronne, et, comme un aigle
affamé, se nourrir de la chair de mon fils et do la
mienne. — La désertion de ces trois lords tourmente
mon âme. Je veux leur écrire, et tâcher de les apaiser
par de bonnes paroles. — Venez, cousin ; vous vous char-
gerez du message.
EXETER. — Et j'espère les ramener tous à vous.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un appartement dans le château de Sandal près de Wakefield,
dans la province d'York.
Les fils du duc d'Yorh, RICHARD, EDOUARD, paraissent
avec MONTAIGU.
RICHARD. — Mon frère, quoique je sois le plus jeune,
permettez-moi de parler....
EDOUARD. — Non : je serai meilleur orateur que toi.
MONTAIGU. — Mais j'ai des raisons fortes et entramantes,
(Entre York.)
YORK. — Quoi! qu'y a-t-il donc? Mes enfants, mon
frère, vous voilà en dispute? Quelle est votre querelle?
comment a-t-elle commencé?
EDOUARD. — Ce n'est point une querelle, c'est un léger
débat.
YORK. — Sur quoi?
RICHARD. — Sur un point qui intéresse Votre Grâce et
nous aussi; sur la couronne d'Angleterre, mon père,
qui vous appartient.
YORK. — A moi, mon fils? Non pas tant que Henri vivra.
RICHARD. — Votre droit ne dépend point de sa vie ou
de sa mort.
EDOUARD. — Vous BU êlcs l'hérilicr dès à présent :
jouissez donc de votre héritage. Si vous donnez à la mai-
son de Lancastre le temps de respirer, à la fin elle vous
devancera, mon père.
452 HENRI VI.
YORK. — Je me suis engagé, par serment, à le laisser
régner en paix.
EDOUARD. — On peut violer son serment pour un
royaume. J'en violerais mille, moi, pour régner un an.
RICHARD. — Non. Que le ciel préserve Votre Grâce de
devenir parjure !
YORK. — Je le serai, si j'emploie la guerre ouverte.
RICHARD. — Je vous prouvcral le contraire, si vous
voulez m'écouter.
Y-ORK. — Tu ne le prouveras pas, mon fils ; cela est im-
possible.
RICHARD. — Un serment est nul dès qu'il n'est pas fait
devant un vrai et légitime magistrat, qui ait autorité
sur celui qui jure. Henri n'en avait aucune, son titre
était usurpé; et puisque c'est lui qui vous a fait jurer de
renoncer à vos droits, votre serment, milord, est vain
et frivole. Ainsi, aux armes! et songez seulement, mon
père, combien c'est une douce chose que de porter une
couronne. Son cercle enferme tout le bonheur de l'Ely-
sée, et tout ce que les poètes ont imaginé de jouissances
et de félicités. Pourquoi tardons-nous si longtemps? Je
n'aurai point de repos que je ne voie la rose blanche
que je porte, teinte du sang tiède tiré du cœur de Henri.
YORK. — Richard, il suffit : je veux régner ou mourir.
Mon frère, pars pour Londres à l'instant, et anime War-
wick à cette entreprise. — Toi, Richard, va trouver le
duc de Norfolk, et instruis-le secrètement de nos inten-
tions.— Vous, Edouard, vous vous rendrez auprès de
milord Cobham, qui s'armera de bon cœur avec tout le
comté de Kent : c'est sur les gens de Kent que je compte
le plus; car ils sont avisés, courtois, généreux et pleins
d'ardeur. — Tandis que vous agirez ainsi, que me res-
lera-t-il à faire que de chercher l'occasion de prendre
les armes, sans que le roi ni personne de la maison de
Lancastre pénètre mes desseins? [Entre un messager.)
Mais, arrêtez donc. — Quelles nouvelles? Pourquoi arri-
ves-tu si précipitamment?
LE MESSAGER. — La rcinc, soutenue des comtes et des
barons du nord, se prépare à vous assiéger ici dans votre
ACTE I, SCÈNE III. 453
château. Elle est tout près dïci à la tête de vingt mille
hommes : songez donc, milord, à fortifier votre château.
YORK.— Oui, avec mon épée. Quoi ! penses-tu qu'ils
nous fassent peur? — Edouard, et vous, Richard, vous
resterez près de moi. — Mon frère Montaigu va se rendre
à Londres, pour avertir le noble Warwick, Gobham et
nos autres amis, que nous avons laissés à titre de pro-
tecteurs auprès du roi, d'employer toute leur habileté à
fortifier leur pouvoir, et de ne plus se fier au faible
Henri et à ses serments.
MONTAIGU. — Mon frère, je pars. Je les déciderai, n'en
doutez pas ; et je prends humblement congé de vous.
(Il sort.)
(Entrent sir John et sir Hugues Mortimer.)
YORK. — Mes oncles sir John et sir Hugues Mortimer,
vous arrivez bien à propos à Sandal : l'armée de la reine
se propose de nous y assiéger.
SIR JEAN. — Elle n'en aura pas besoin : nous irons la
joindre dans la plaine.
YORK. — Quoi! avec cinq mille hommes?
RICHARD. — Oui, mon père ; et avec cinq cents, s'il le faut.
Leur général est une femme ! Qu'avons-nous à craindre ?
(Une marche dans l'éloignement.)
EDOUARD. — J'entends déjà leurs tambours : rangeons
nos gens et sortons à l'instant pour aller leur offrir le
combat.
YORK. — Cinq hommes contre vingt! — Malgré cette
énorme inégalité, cher oncle, je ne doute pas de notre
victoire. J'ai gagné en France plus d'une bataille où les
ennemis étaient dix contre un. Pourquoi n'aurais-je pas
aujourd'hui le même succès?
(Une alarme, ils sortent.)
SCÈNE III
Plaine près du château de Sandal.
Alarme; excursions. Entrent RUTLAND et son
GOUVERNEUR.
RUTLAND. — Ah ! OÙ fuirai-jc ? Où me sauverai-je de leurs
4o4. HENRI VI.
mains? Ah! mon gouverneur, voyez, le sanguinaire
Cliflbrd vient à nous.
(Entrent Clifford et des soldats.)
CLiFFORD. — Fuis, chapelain; ton état de prêtre te sauve
la vie. — Mais pour le rejeton de ce maudit duc, dont le
père a tué mon père, il mourra.
LE GOUVERNEUR. — Et moi, milord, je lui tiendrai com-
pagnie.
CLIFFORD. — Soldats, emmenez-le.
LE GOUVERNEUR. — Ah! Clifford , ne l'assassine pas, de
peur que tu ne sois haï de Dieu et des hommes.
(Les soldats l'entraînent de force. L'enfant reste pâmé de
frayeur.)
CLIFFORD. — Allons. — Quoi ! est-il déjà mort? ou est-ce
•la peur qui lui fait ainsi fermer les yeux?— Oh ! je vais
te les faire ouvrir.
RUTLAND. — G'estainsi que le lion affamé regarde le mal-
heureux qui tremble sous ses griffes avides, c'est ainsi
qu'il se promène insultant à sa proie, et c'est ainsi qu'il
s'approche pour déchirer ses membres. — Ah! bon Clif-
ford, tue-moi avec ton épée, mais non pas avec ce regard
cruel et menaçant. Bon Clifford, écoute-moi avant que
je meure : je suis trop peu de chose pour être l'objet de
ta colère : venge-toi sur des hommes, et laisse-moi vivre.
CLIFFORD, — Tu parles en vain, pauvre enfant. Le sang
de mon père a fermé le passage par où tes paroles pour-
raient pénétrer.
RUTLAND. — Eh bien ! c'est au sang de mon père à le
rouvrir : c'est un homme, Clifford, mesure-loi avec lui.
CLIFFORD. — Eussé-je ici tous tes frères, leur vie et la
tienne ne suffiraient pas pour assouvir ma vengeance.
Non, quand je creuserais encore les tombeaux de tes
pères, et que j'aurais pendu à des chaînes leurs cercueils
pourris, ma fureur n'en serait pas ralentie, ni mon cœur
soulagé. La vue de tout ce qui appartient à la maison
d'York est une furie qui tourmente mon âme ; et jusqu'à
ce que j'aie extirpé leur race maudite, sans en laisser un
seul au monde, je vis en enfer. — Ainsi donc...
(Levant le bras.)
ACTE I, SCÈNE IV. Âoo
RUTLAND.— Oh! laisse-moi prier un moment avant de
recevoir la mort 1 — Ah ! c'est toi que je prie, bon ClilTord ;
aie pitié de moi.
CLIFFORD. — Toute la pitié que peut t'accorder la pointe
de mon épée.
RLTLAND. — Jamais je ne t'ai fait aucun mal, pourquoi
veux-tu me tuer?
CLIFFORD. — Ton père m'a fait du mal.
RUTL.iKD. — ^lais avant que je fusse né. — Tu as un fils,
ClifTord; pour l'amour de lui, aie pitié de moi, de crainte
qu'en vengeance de ma mort, comme Dieu est juste, il
ne soit aussi misérablement égorgé que moi. Ah ! laisse-
moi passer ma vie en prison; et à la première offense,
tu pourras me faire mourir; mais à présent tu n'en as
aucun motif.
CLIFFORD. — Aucun motif ? ton père a tué mon père :
c'est pourquoi, meurs.
(Il le poignarde.)
RUTLAXD. — DU faciant, laudis summa sit ista tuœ *.
(Il meurt.)
CLIFFORD. — Plantagenet! Plantagenet! j'arrive; et ce
sang de ton fils, attaché à mon épée va sV rouiller jus-
qu'à ce que ton sang figé avec celui-ci me détermine à
les en faire disparaître tous deux.
(Il sort.)
SCÈNE IV
Alarme. Entre YORK.
YORK. — L'armée de la reine a vaincu; mes deux oncles
ont été tués en défendant ma vie, et tous mes partisans
tournent le dos à Tennemi acharné, et fuient comme les
vaisseaux devant les vents, ou comme des agneaux que
1 Hall dit seulement que le jeune Rutland, alors âgé tout au
plus de douze ans, ayant été trouvé par ClifTord, dans une maison
où il s'était caché, se jeta à ses pieds, et implora sa miséricorde,
en levant vers lui ses mains jointes, car la frayeur lui avait Cté la
parole. Le jeune comte de Rutland avait alors, non pas douze ans,
mais dix-sept.
456 HENRI YI.
poursuivent des loups affamés. — Mes fils r... Dieu sait ce
qu'ils sont devenus. Mais je sais bien cfue, vivants ou
morts, ils se sont comportés en homme nés pour la
gloire. Trois fois Richard s'est ouvert un passaiie jusqu'à
moi, en me criant : Courage! monpere^ comb allons jusqu'à
la fin. Et trois fois aussi Edouard m'a joint, son épée
toute rouge, teinte jusqu'à la garde du sang de ceux qui
l'avaient combattu, et lorsque les plus intrépides guer-
riers se retiraient, Richard criait : Chargez, ne IdcJicz-pas
-;% pied de terrain; il criait encore : Une couronne ou wi
glorieux tombeau! un scepli^e, ou un sépulcre en^ce monde!
C'est alors que nous avons chargé de nouveau : mais,
hélas! nous avons encore reculé; — comme j'ai vu un
cygne s'efforcer inutilement de nager contre le courant,
et s'épuiser à combattre les flots qui le maîtrisaient. —
Mais qu'entends-je! [Courte alarme derrière le théâtre.)
Ecoutons ! nos terribles vainqueurs continuent la pour-
suite; et je suis trop affaibli, et je ne peux fuir leur fu-
reur; et eussé-je encore toutes mes forces, je ne leur
échapperais pas. Le sable qui mesurait ma vie a été
compté : il faut rester ici; c'est ici que ma vie doit finir.
(Entrent la reine ilarguerile, CUfford, Northumberland, sol-
dats.) Viens, sanguinaire Cliffbrd. — Farouche Northum-
berland ! me voilà pour servir de but à vos coups; je les
attends de pied ferme.
NORTHUMBERLAND. — Reuds-toi à notre merci, orgueil-
leux Planlagenet.
CLiFFor.n. — Oui, et tu auras merci tout juste comme
ton bras sans pitié l'a faite à mon père. Enfin Phaéton
est tombé de son char, et le soir est arrivé à l'heure de
midi.
YORK. — De mes cendres comme de celles du phénix
peut sortir l'oiseau qui me vengera sur vous tous. Dans
cet espoir, je lève les yeux vers le ciel, et je brave tous
les maux que vous pourrez me faire subir. Eh bien ! que
n'avancez-vous ? Quoi ! vous êtes une multitude et vous
avez peur !
CLiFFonn. — C'est ainsi que les lâches commencent à
comljattre, quand ils ne peuvent plus fuir : ainsi la co-
ACTE I, SCÈNE lY. 437
lombe attaque de son bec les serres du faucon qui la
déchire : ainsi les voleurs sans ressource, et désespérant
de leur vie, accablent le prévôt de leurs invectives.
YORK. — 0 Clifford, recueille-toi un moment, et dans ta
pensée rappelle ma vie entière ; et alors, si tu le peux,
regarde-moi pour rougir de tes paroles, et mords cette
langue qui accuse de lâcheté celui dont l'aspect mena-
çant t'a fait jusqu'ici trembler et fuir.
CLIFFORD.— Je ne m'amuserai pas à disputer avec toi
de paroles : mais nous allons jouter de coups, quatre
pour un !
(Il tire son épée.)
MARGUERITE. — Arrête, vaillant Clifford ! Pour mille rai-
sons, je veux prolonger encore un peu la vie de ce traître.
— La rage le rend sourd. — Parle-lui, Northumberland.
NORTHUMBERLAND. — Arrête, Chfford : uc lui fais pas
l'honneur de t'exposer à avoir le doigt piqué, pour lui
percer le cœur. Quand un roquet montre les dents,
quelle valeur y a-t-il à mettre la main dans sa gueule,
lorsqu'on pourrait le repousser avec le pied? Le droit de
la guerre est d'user de tous ses avantages ; et ce n'est
point faire brèche à l'honneur que de se mettre dix
contre un.
(Ils se jettent sur York, qui se débat.)
CLIFFORD. — Oui, oui, c'cst aiusi que se débat l'oiseau
dans le lacet.
NORTHUMBERLAND. — C'cst aiusi quc s'agilc le lapin
dans le piège.
(York est fait prisonnier.)
YORK. — Ainsi triomphent les brigands sur la proie
qu'ils ont conquise ; ainsi succombe l'honnête homme
attaqué en nombre inégal par des voleurs.
NORTHUMBERLAND. — Maintenant, madame, qu'ordon-
nez-vous de lui?
MARGUERITE. — Bravcs gucrriers, Clifford, Northumber-
land, il faut le placer sur ce tertre de terre, lui qui les
bras étendus voulait atteindre les montagnes, et n'a fait
avec sa main que traverser leur ombre. — Quoi, c'était
donc vous qui vouliez être roi d'Angleterre ? C'était donc
Î58 HENRI VI.
VOUS qui triomphiez dans notre parlement, et nous fai-
siez entendre un discours sur votre naissance ? Où est
maintenant votre potée d'enfants, pour vous soutenir?
Votre pétulant Edouard et votre robuste George? Où
est-il, ce vaillant miracle des bossus, votre petit Dicky,
dont la voix toujours grondante animait son papa à la
révolte? Où est-il aussi votre bien-aimé Eutland? Voyez,
York, j'ai teint ce mouchoir dans le sang que le brave
CiifFord a fait sorLir avec la pointe de son épée du sein
de cet enfant ; et si vos yeux peuvent pleurer sa mort,
tenez, je vous le présente , pour en essuyer vos larmes.
Hélas ! pauvre York ! si je ne vous haïssais pas mortel-
lement, je plaindrais l'état misérable où je vous vois!
Je t'en prie, York, afflige-toi pour me réjouir. Frappe du
pied, enrage, désespère-toi , que je puisse chanter et
danser. Quoi ! le feu de ton cœur a-t-il tellement desséché
tes entrailles , qu'il ne puisse couler une larme pour la
mort de Rutland ? D'où te vient ce calme ? Tu devrais
être furieux, et c'est pour te rendre furieux que je t'in-
sulte ainsi. Mais je le vois ; tu veux que je te paye pour
me divertir : York ne sait parler que quand il porte une
couronne. — Une couronne pour York. — Et vous, lords,
inclinez-vous bien bas devant Ivù. — Tenez-lui les mains,
tandis que je vais le couronner. (Elle lui place sur la tête
une couronne de papier '). Mais, vraiment, à présent il a
l'air d'un roi. Oui, voilà celui qui s'est emparé du trône
de Henri; voilà celui qui s'était fait adopter par lui pour
son héritier. — Mais comment se fait-il donc que le grand
Plantagenet soit couronné sitôt , au mépris de son ser-
ment solennel? Je croyais, moi, que tu ne devais être
roi qu'après que notre roi Henri aurait serré la main à
la mort ; et vous voulez ceindre votre tète de la gloire
de Henri, et ravir à son front le diadème dès à présent,
1 Ces détails, dont le fond est rapporté par Ilollinshcd, d'après
quelques chroniques, et en particulier celle de Wlictamstedcj ne
sont pas dans Ilall qui dit que la couronne de papier ne fut placée
sur la tète d'York qu'après sa mort. Quant à la circonstance du
mouchoir trempé dans le sang de Kutland, elle paraît élre une
invention de l'auteur de la pièce originale, '^uel c^u'il soit.
ACTE I, SCENE IV. 459
pendant sa vie, et contre votre serment sacré ! Oh! c'est
aussi im crime trop impardonnable ! Allons, faites tom-
ber cette couronne, et avec elle sa tête, et qu'il suffise
d'un clin d'oeil pour le mettre à mort.
CLiFFORD. — Cet office me regarde, en mémoire de mon
père.
MARGUERITE. — ÎSOH, arrête encore : écoutons-le pé-
rorer.
YORK. — Louve de France, mais pire que les loups de
France ; toi dont la langue est plus envenimée que la
dent de la vipère, qu'il sied mal à ton sexe de triompher,
comme une amazone effrontée, des malheurs de ceux
qu'enchaîne la fortune! Si ton visage n'était pas immo-
bile comme un masque, et accoutumé à l'impudence par
l'habitude des mauvaises actions, j'essayerais de te faire
rougir, reine présomptueuse : te dire seulement d'où tu
viens , de qui tu sors, c'en serait assez pour te couvrir
déboute, s'il te restait quelque sentiment de honte. Ton
père, qui se pare des titres de roi de Naples, des Deux-
Siciles et de Jérusalem, n'a pas le revenu d'un métayer
anglais. Est-ce donc ce monarque indigent gui fa appris
à insulter? Cela est bien inutile et ne te convient pas,
reine insolente ! à moins qu'il ne te faille vérifier le pro-
verbe, qu'un mendiant sur un cheval le pousse jusqu'à
ce qu'il crève. C'est la beauté qui souvent fait l'orgueil
des femmes. Mais Dieu sait que ta part en est petite.
C'est la vertu qui les fait le plus admirer. Le contraire
t'a rendue un objet d'étonnement. C'est par la décence et
la douceur qu'elles deviennent comme divines; et c'est
par l'absence de ces qualités que tu es abominable. Tu
es l'opposé de tout bien, comme les antipodes le sont du
lieu que nous habitons, comme le sud l'est du septen-
trion. Oh ! cœur de tigresse, caché sous la forme d'une
femme! Comment, après avoir teint ce linge du sang
vital d'un enfant pour en essuyer les larmes de son père,
''peux -tu porter encore la figure d'une femme? Les
femmes sont douces, sensibles, pitoyables et d'un cœur
facile à fléchir; et loi, tu es féroce, implacable, dure
comme la roche, inflexible et sans remords. Tu m'exci«
460 HENRI VI.
tais à la fureur ; eli bien ! tu as ce que tu désirais. Tu
voulais me voir pleurer ; eh bien ! tu as ce que tu vou-
lais ; car la fureur des vents amasse d'interminables
ondées, et, dès qu'elle se ralentit, commence la pluie.
Ces pleurs sont les obsèques de mon cher Rutiand ; et
chaque larme crie vengeance sur sa mort... contre toi,
barbare Glillord... et toi, perfide Française.
NORTHUMBERLAND. — Je m'en veux; mais ses douleurs
m'émeuvent au point que j'ai de la peine à retenir m.es
larmes.
YORK. — Des cannibales affamés eussent craint de tou-
cher à un visage comme celui de mon fils, et n'eussent
pas voulu le souiller de sang ; mais vous êtes plus inhu-
mains, plus inexorables ; oh ! dix fois plus que les tigres
de l'Hyrcanie. Vois, reine impitoyable ; vois les larmes
d'un malheureux père : ce linge que tu as trempé dans
le sang de mon cher enfant, vois, j'en lave le sang avec
mes larmes ; tiens, reprends-le, et va te vanter de ce que
tuas fait. (// lui rend le mouchoir.) Si tu racontes, comme
elle est, cette histoire, sur mon âme, ceux qui l'enten-
dront lui donneront des larmes : oui, mes ennemis
même verseront des larmes abondantes, et diront : Hé-
las! ce fut un lamentable événement. — Allons, reprends
ta couronne, et ma malédiction avec elle ; et puisses-tu,
quand tu en auras besoin, trouver la consolation que je
reçois de ta cruelle main ! Barbare Clifford ! ôte-moi du
monde ! O^e mon âme s'envole aux cieux, et que mon
sang retombe sur vos têtes !
NORTHUMBERLAiSD. — Il aurait massacré toute ma fa-
mille, que je ne pourrais pas, dùt-il m'en coûter la vie,
m'empêcher de pleurer avec lui, en voyant combien la
douleur domine profondément son âme.
MARGUERITE. — Quoi ! tu cu vicns aux larmes, milord
Northumberland? — Songe seulement aux maux qu'il
nous a faits à tous, et cette pensée séchera bientôt tes
tendres pleurs.
CLIFFORD. — Voilà pour accomplir mon serment, voilà
pour la mort de mon père.
(Le perçant de son épôe.)
ACTE I, SCÈNE IV. 461
MARGUERITE, lu'i porlant aussi un coup d'épée. — Et voilà
pour venger le droit de notre bon roi.
YORK. — ^Ouvre-moi les portes de ta miséricorde, Dieu
de clémence ! Mon âme s'envole par ces blessures pour
aller vers toi.
(Il meurt.)
MARGUERITE. — Abattez sa tète, et placez-la sur les portes
dTork : de cette manière York dominera sa ville d'Yo -k.
(Ils sortent.)
FIN DD PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIEME
SCENE I
Plaine voisine de la Croix de Mortimer dans le comté d'Hereford.
Tambours; entrent EDOUARD et RICHARD en marche
avec leurs troupet.
EDOUARD, — J'ignore comment notre auguste père aura
pu échapper, et même s'il aura pu échapper ou non à
la poursuite de ChîTord et deNorthumberland. S'il avait
été pris, nous en aurions appris la nouvelle ; s'il avait
été tué, le bruit nous en serait aussi parvenu ; mais s'il
avait échappé, il me semble aussi que nous aurions dû
recevoir le consolant avis de son heureuse fuite. Com-
ment se trouve mon frère? pourquoi est-il si triste?
RICHARD. — Je n'aurai point de joie que je ne sache ce
qu'est devenu notre très-valeureux père. Je l'ai vu dans
la bataille renversant tout sur son passage ; j'ai observé
comme il cherchait à écarter ClilTord, et à l'attirer seul.
Il m'a paru se conduire au plus fort de la mêlée, comme
un lion au milieu d'un troupeau de bœufs, ou un ours
entouré de chiens qui, lorsque quelques-uns d'entre
eux atteints de sa grille ont poussé des cris de douleur,
se tiennent éloignés, aboyant contre lui. Tel était notre
père au milieu de ses ennemis : ainsi les ennemis fuyaient
mon redoutable père. C'est, à mon avis, gagner assez de
gloire que d'être ses fils. — Vois comme l'aurore ouvre
ses portes d'or et prend congé du soleil radieux. Comme
elle ressemble au printemps de la jeunesse ! au jeune
homme qui s'avance gaiement vers celle qu"il aime!
lîDouARD. — Mes yeux sont-ils éblouis, ou vois-jc en
cîTet trois soleils?
ACTE II, SCÈNE I. 463
RICHARD. — Ce sont trois soleils brillants, trois soleils
bien entiers : non pas un soleil coupé par les nuages,
car, distincts l'un de l'autre, ils brillent dans un ciel
clair et blanchâtre. Voyez, voyez, ils s'unissent, se con-
fondent et semblent s'embrasser, comme s'ils juraient
ensemble une ligue inviolable : à présent ils ne forment
plus qu'un seul astre, qu'un seul flambeau, qu'un seul
soleil. — Sûrement le ciel nous veut représenter par là
quelque événement.
EDOUARD. — C'est bien étrange : jamais on n'ouït parler
d'une telle chose. Je pense qu'il nous appelle , mon
frère, au champ de bataille : afin que nous, enfants du
brave Plantagenet, déjà brillants séparément par notre
mérite, nous unissions nos splendeurs pour luire sur
la terre, comme ce soleil sur le monde. Quel que soit
ce présage, je veux désormais porter sur mon bouclier
trois soleils radieux.
RICHARD. — Portez-y plutôt trois filles, car, avec votre
permission, vous aimez mieux les femelles que les mâles.
{Entre un messager.) Qui es-tu, toi, dont les sombres re-
gards annoncent quelques tristes récits suspendus au
bout de ta langue ?
LE MESSAGER. — Ah! je viens d'être le triste témoin du
meurtre du noble duc d'York, votre auguste père, et
mon excellent maître.
EDOUARD. — Oh! n'en dis pas davantage : j'en ai trop
entendu.
RICHARD. — Raconte-moi comment il est mort : je veux
tout entendre.
LE MESSAGER. — Environné d'un grand nombre d'enne-
mis, il leur faisait face à tous; semblable au héros, es-
poir de Troie, s'opposant aux Grecs qui voulaient entrer
dans la ville. Mais Hercule même doit succomber sous
le nombre; et plusieurs coups redoublés de la plus petite
cognée tranchent et abattent le chêne le plus dur et le
plus vigoureux. Saisi par une foule de mains, votre père
a été dompté ; mais il n'a été percé que par le bras fu-
rieux de l'impitoyable Clifiord, et par la reine. Elle lui a
mis par grande dérision une couronne sur la tète : elle
464 HENRI VI.
l'a insulté àe ses rires ; et lorsque de douleur il s'est mis
à pleurer, cette reine barbare lui a offert, pour essuyer
son visage, un mouchoir trempé dans le sang innocent
de l'aimable et jeune Rutland , égorgé par l'affreux
Clifford. Enfin, après une multitude d'outrages et d'af-
fronts odieux, ils lui ont tranché la tête, et l'ont placée
sur les portes d'York, où elle offre le plus af[li géant
spectacle que j'aie jamais vu.
EDOUARD.— Cher duc d'York, appui sur qui nous nous
reposions, à présent que tu nous es enlevé, nous n'avons
plus de soutien ni d'appui. — 0 Clifford! insolent Clifford,
tu as détruit la fleur des chevaliers de l'Europe ! et ce
n'est que par trahison que tu l'as abattu : seul contre
toi seul, il t'aurait vaincu. — Ah ! maintenant la demeure
de mon âme lui est devenue une prison ; oh ! qu'elle
voudrait s'en affranchir avant que ce corps pût, enfermé
sous la terre, y trouver le repos ! jamais, à compter de
ce moment, je ne puis plus goûter aucune joie; jamais,
jamais je ne connaîtrai plus la joie.
RICHARD. — Je ne puis pleurer. Tout ce que mon corps
contient d'humidité peut à peine suffire à calmer le
brasier qui brûle mon cœur, et ma langue ne le peut
délivrer du poids qui le surcharge, car le souffle qui
, pousserait mes paroles au dehors est employé à exciter
les charbons qui embrasent mon sein et le dévorent de
flammes qu'éteindraient les larmes. Pleurer, c'est dimi-
nuer la profondeur de la douleur : aux enfants donc les
pleurs; et à moi le fer et la vengeance! — Ricliard, je
porte ton nom, je vengerai ta mort, ou je mourrai envi-
ronné de gloire pour l'avoir tenté.
EDOUARD. — Ce vaillant duc t'a laissé son nom : il me
laisse à moi sa place et son duché.
RICHARD. — Allons, si tu es vraiment l'enfant de cet
aigle royal, prouve ta race en regardant fixement le so-
leil. Au lieu de sa place et de son duché, dis le trône et
le royaume : ils sont à toi, ou tu n'es pas son fils.
(Une marche. Entrent Warwick, Montaigu , suivis de leur année.
WARwicK. — Eh bien, mes beaux seigneurs, où en
étes-vous? Quelles nouvelles avez- vous reçues?
ACTE II, SCÈNE I. iGo
RICHARD. — Illustre Warwick, s'il fallait vous redire
nos funestes nouvelles, et recevoir à chaque mot un
coup de poignard dans notre cœur, jusqu'à la fin du
récit, nous souffririons moins de ces blessures que de
ces cruelles paroles. 0 valeureux lord, le duc d'York est
tué!
EDOUARD. — 0 Warwick! Warwick! ce Plantagenet qui
l'aimait aussi chèrement que le salut de son âme a été
mis à mort par le cruel lord Clifford !
WARWICK. — n y a déjà dix jours que j'ai noyé de mes
larmes cette douloureuse nouvelle; et aujourd'hui, pour
mettre le comble à vos malheurs, je viens vous instruire
des événements qui l'ont suivie. Après le sanglant com-
bat livré à Wakefield, où votre brave père a rendu son
dernier soupir, des nouvelles apportées avec toute la
promptitude des plus rapides courriers m'instruisirent
de votre perte et de sa jnort. J'élais alors à Londres, te-
nant le roi soiis ma garde : j'ai mis mes soldats sur pied,
j'ai rassemblé une foule d'amis; et me trouvant en
forces, à ce que j'imaginais, j'ai inarché vers Saint-Al-
bans pour intercepter la reine, me couvrant toujours de
la présence du roi que je conduisais avec moi : car des
espions m'avaient averti que la reine venait avec la ré-
solution d'anéantir le dernier décret que nous avons
fait arrêter en parlement, relativement au serment du
roi Henri et à votre succession.— Pour abréger; nous
nous sommes rencontrés à Saint-Albans : nos deux ar-
mées se sont jointes, et l'on a opiniâtrement combattu
des deux côtés.... Mais soit que la froideur du roi, qui
regardait sans nulle colère sa belliqueuse épouse, ait
éteint la vindicative fureur de mes soldats ; soit que ce
fût en effet la nouvelle du succès récent de la reine, ou
l'extraordinaire effroi que leur causait la cruauté de
Clifford, qui foudroie ses prisonniers des mots de sang
et de mort; c'est ce que je no peux juger : mais la vé-
rité, en un mot, c'est que les armes de nos ennemis
allaient et venaient comme l'éclair, et que celles de nos
soldats, semblables au vol indolent de l'oiseau de nuit,
ou au fléau d'un batteur paresseux, tombaient avec moi-
T. vu. 30
4-00 HENRI VI.
lesse, comme si elles eussent frappé des amis. J'ai es-
sayé de les ranimer par la justice de notre cause, par la
promesse d\me haute paye et de grandes récompenses,
mais en vain. Ils n'avaient pas le cœur au combat, et ne
nous ofTraient aucune espérance de gagner la victoire,
nous avons fui, le roi auprès de la reine, et nous, le lord
George, votre frèie, Norfolk et moi, nous sommes
accourus en toute liâte et ventre à terre, pour vous
rejoindre, car on nous avait appris que vous étiez ici
sur les frontières, occupés à rassembler une autre armée
pour livrer un nouveau combat.
EDOUARD. — Cher Warwick, où est le duc de Xorfolk?
Apprenez-nous encore quand mon frère est revenu de
Bourgogne en Angleterre.
WARWICK. — Le duc est à six milles d'ici environ, avec
ses troupes. — Quant à votre frère, la duchesse de Bour-
gogne, votre bonne tante, l'a renvoyé ces jours derniers
avec un renfort de soldats, bien nécessaire dans cette
guerre.
RICHARD. — Il fallait que la partie fût bien inégale,
lorsque le vaillant Warwick a fui. Je lui ai souvent en-
tendu attribuer ia gloire d'avoir poursuivi rennemi; mais
jamais, jusqu'à aujourd'hui, le scandale d'une retraite.
WAKWicK.— Et tu n'auras point par moi de scandale,
Richard ; tu apprendras que mon bras si vigoureux peut
enlever le diadème de la tète du faible Henri, et arra-
cher de sa main le sceptre du pouvoir imposant, fùt-il
aussi intrépide, aussi renommé dans la guerre, qu'il est
connu par sa faiblesse, et son amour pour la paix et la
prière.
RICHARD. — Je le sais bien : Warwick, ne t'offense pas;
c'est l'amour que je porte à ta gloire qui m'a fait parler
ainsi. Mais, dans ces temps de crise, quel parti prendre?
Faut-il jeter de côté celte armure de fer, pour nous en-
velopper dans de noirs manteaux do deuil, et compter
des ave Maria sur nos chapelets? Ou bien, chargerons-
nous nos armes vengeresses de dire notre dévotion aux
casques de nos ennemis ? Si vous êtes pour ce dernier
parti, dites- oui, et partons, milords.
ACTE II, SCKNE I. 4G7
WARWicK. — C'est pour cela que Wanvick est venu
70US chercher, et c'est pour cela que vient mon fière
Montaigu. Suivez-moi, lords. Cette reine hautaine et
insultante, aidée de ClifFord et du superbe Northumhor-
land, et de plusieurs autres fiers oiseaux du même plu-
mage, a manié comme la cire ce roi flexible et docile. Il
vous a, avec serment, acceptés pour ses successeurs; son
serment est enregistré dans les dépôts du parlement ; et
dans ce moment toute la bande est allée à Londres,
pour annuler son engagement, et tout ce qui pourrait
faire un titre contre la maison de Lancastre. Leur ar-
mée, je pense, est forte de trente mille hommes. Eh
bien, si le secours qu'amène Norfolk, avec ma troupe,
et tous les amis que tu pourras nous procurer, brave
comte des Marches, parmi les fidèles Gallois, monte seu-
lement à vingt-cinq mille hommes, alors, en route !
nous marchons vigoureusement sur Londres ; et remon-
tés sur nos coursiers écumants, nous crierons encore
ime fois : Chargez l'ennemi ; mais jamais on ne nous
reverra tourner le dos et fuir.
RICHARD. — Oui, maintenant je puis le croire, c'est le
grand Warwick que j'entends. Qu'il ne vive pas un jour
de plus, celui qui criera Retraite^ lorsque Warwick lui
ordonnera de tenir ferme !
EDOUARD. — Lord Warwick, je veux m'appuyer sur ton
épaule ; et si tu viens à tomber (Dieu ne permette pas
que nous voyions arriver une pareille heure !), il faudra
qu'Edouard tombe aussi, danger dont me préserve le
Ciel !
WARWICK. — Tu n'es plus comte des Marches, miais duc
■d'York. Après ce titre, le premier est celui de souverain
lie l'Angleterre. Tu seras proclamé roi d'Angleterre dans
tous les bourgs que nous traverserons ; et quiconque ne
jettera pas son chaperon en l'air en signe de joie payera
de sa tête son offense. — Roi Edouard, — vaillant Richard,
— Montaigu, ne restons pas ici plus longtemps à rêver la
gloire; que les trompettes sonnent, et courons à notre
lâche.
RICHARD. — Ton cœm-, Gliflbrd, fùt-il aussi dur que
4G8 iiiLNUi VI.
Tacier (et tes actions ont assez montré qu'il était de fer),
je cours le percer, ou te livrer le mien.
EDOUARD. — Allons, battez, tambours. Dieu et saint
George avec nous !
(Entre un messager.)
WARWicK. — Eh bien, quelles nouvelles?
LE MESSAGER. — Lo duc de Norfolk m'envoie pour vous
annoncer que la reine s'avance avec une puissante ar-
mée : il désire votre présence pour prendre prompte-
ment ensemble une résolution.
WARWICK. — Tout va donc à souhait! Braves guerriers,
marchons.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Devant York.
Entrent LE ROI HENRI. LA REINE MARGUERITE,
LE PRINCE DE GALLES; CLIFFORD, NORTHUM-
BERLAND, suivis de soldats.
MARGUERITE.— Soyez le bienvenu, mon seigneur, dans
cette belle ville d'York. Là-bas est la tète de ce mortel
ennemi qui cherchait à se parer de votre couronne. Cet
objet ne réjouit-il pas votre cœur?
LE ROI. — Comme la vue des rochers réjouit celui qui
craint d'y échouer. — Cet aspect soulève mon âme. Re-
liens ta vengeance, ù Dieu juste ! Je n"en suis point cou-
pable, et je n'ai pas consenti à violer mon serment.
CLIFFORD. — Mon gracieux souverain, il fant mettre de
côté celte excessive douceur, cette dangereuse pitié. A
qui le lion jette-t-il de doux regards? ce n'est pas à l'ani-
mal qui veut usurper son antre. Quelle est la main que
lèche l'ours des forêts? ce n'est pas celle du ravisseur
qui lui enlève ses petits sous ses yeux. Qui échappe au
dard homicide du serpent caché sous Therbo? ce n'est
pas celui qui le foule sous ses pieds ; le plus vil reptile se
retourne contre le pied qui l'écrase, et la colombe se sert
de son bec pour défendre sa couvée. L'ambitieux Yoi-k
ACTE II, SCÈNE II. 4G9
aspirait à ta couronne, et tu conservais ton visage bien-
veillant, tandis qu'il fronçait un sourcil irrité ! Lui, qui
n'utait que duc, voulait faire son fils roi, et en père ten-
dre agrandir la fortune de ses enfants ; et toi qui es roi,
que le Ciel a béni d'un fils riche en mérite, tu consentis
à le déshériter! ce qui faisait voir en toi un père sans
tendresse. Les créatures privées de raison nourrissent
leurs enfants ; et malgré la terreur que leur imprime
l'aspect de l'homme, qui ne les a vus, pour protéger
leurs tendres petits, employer jusqu'aux ailes qui sou-
vent ont servi à leur fuite, pour combattre Tennemi qui
escaladait leur nid, exposant leur propre vie pour la dé-
fense de leurs enfants? Pour votre honneur, mon souve-
rain, prenez exemple d'eux. Ne serait-ce pas une chose
déplorable, que ce noble enfant perdit les droits de sa
iiaissance par la faute de son père, et pût dire dans la
suite à son propre fils : " Ce que mon bisaïeul et mon
« aïeul avaient acquis, mon insensible père l'a sottement
« abandonné à un étranger. » Ah! quelle honte ce serait!
Jette les yeux sur cet enfant; et que ce mâle visage, où
se lit la promesse d'une heureuse fortune, arme ton âme
trop molle de la force nécessaire pour retenir ton bien,
et laisser à ton fils ce qui t'appartient.
LE ROI. — ClitTord s'est montré très-bon orateur, et ses
arguments sont pleins de force, ■\lais, Clifford, réponds,
n'as-tu jamais ouï dire que le bien mal acquis ne pouvait
prospérer? ont-ils toujours été heureux les fils dont le
père est allé aux enfers pour avoir amassé des trésors*?
Je laisserai pour héritage à mon filsmes bonnes actions ;
et ijliïl a Dieu que mon père ne m'en eût pas laissé d'au-
tre, car la possession de tout le reste est à si haut prix,
qu'il en coûte mille fois plus de peine pour le conserver,
que sa possession ne donne de plaisir. Ah ! cousin York,
je voudrais que tes amis connussent combien mon cœur
est navré de voir là ta tête.
MAUGUEniTE. — Mon seigneur, ranimez votre courage:
' Allusi<m au proverbe anglais : Heureux l'enfant dont le j[ière est
allé au diable.
470 HENRI VI.
nos ennemis sont à deux pas, et cette mollesse décourage
vos partisans. — Vous avez promis la chevalerie à votre
brave ûls ; tirez votre épée, et armez-le sur-le-champ. —
Edouard, à genoux.
LE ROI. — Edouard Plantagenet, lève-toi chevalier, e(
retiens cette leçon : Tire ton épée pour la justice.
LE JEUNE PRINCE. — Mou gracieuxpère, avec votre royale
permission, je la tirerai en héritier présomptif de la cou-
ronne , et l'emploierai dans cette querelle jusqu'à la
mort.
CLiFFORD. — C'est parler en prince bien appris.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Augustes Commandants, tenez- vous
prêts ; Warwick s'avance à la tête d'une armée de trente
mille hommes, et il est accompagné du duc d'York, qu'il
proclame roi dans toutes les villes qu'il traverse :'on
court en foule se joindre à lui. Rangez votre armée, car
ils sont tout près.
CLIFFORD. — Je désirerais que Votre Altesse voulût bien
quitter le champ de bataille ; la reine est plus sûre dt
vaincre en votre absence.
MARGUERITE. — Oui, mou bon seigneur, laissez-nous à
notre fortune.
LE ROI. — Quoi ! votre fortune est aussi la mienne : je
veux rester.
NORTHUMBERLAND. — Restez douc avec la résolution de
combattre.
LE JEUNE PRINCE. — Mou royal père, animez donc ces
nobles lords, et inspirez le courage à ceux qui combat-
lent pour vous défendre ; tirez votre épée, mon bon père,
et criez : saint George!
(Entrent Edouard, Richard, George, Warwick, Norfolk,
Montaigu et des soldats.)
EDOUARD. — Eh bien, parjure Henri, viens-tu demander
la grâce à genoux, et placer ton diadème sur ma tête, ou
courir les mortels hasards d un combat?
MARGUERITE. — Va gourmandcT tes complaisants, inso-
lent jeune homme : te convient-il de t'e.xprimer avec
cette audace devant ton maître et ton roi légitime?
ACTE II, SCÈNE II. • ïTI
EDOUARD. — C'est moi qui suis son roi, et c'est à lui da
fléchir le genou. Il m'a, de son libre consentement,
adopté pour son héritier ; mais depuis, il a violé son ser-
ment : car j'apprends que vous (qui êtes le véritable roi,
quoique ce soit lui qui porte la couronne) vous lui avez
fait, dans un nouvel acte du parlement, effacer mou
nom, pour y substituer celui de son fils.
CLiFFORD. — Et c'est aussi la raison qui le lui afaitfairo î
qui doit succéder au père, si ce n'est le fils?
iucH.\RD. — Vous voilà, boucher? — Oh! je ne peux par-
ler.
CLIFFORD. — Oui, bossu, jc suis ici pour te répondre, à
toi, et à tous lesaudacieux de ton espèce.
RICHARD. — C'est toi qui as tué le jeune Rutland. N'est-
ce pas toi?
CLIFFORD. — Oui, et le vieux York aussi ; et cependant
je ne suis pas encore satisfait.
RicH.\RD. — Au nom de Dieu, lords, donnez le signal du
combat.
■\v.ARwicK.— Eh bien, que réponds-tu, Henri? Veux-tu
céder la couronne ?
MARGUERITE. — Quoi ! qu'cst-cc donc, WarAvick? vous
avez la langue bien longue; osez- vous bien parler?
Lorsque vous et moi nous nous sommes mesurés à Saint-
Albans, vos jambes vous ont mieux servi que vos bras.
WARWiCK. — C'était alors mon tour à fuir; aujourd'hui
c'est le tien.
CLIFFORD. — Tu en as dit autant avant le dernier com-
bat, et tu n'en a pas moins fui.
WARWicK. — Ce n'est pas votre valeur, Clifford, qui m'y
a forcé.
NORTHUMBERLAXD. — Et cc n'cst pas votre courage qu'
vous a donné l'audace de tenir ferme.
RICHARD. — Northumberland, toi, je te respecte. — Mais
rompons cette conférence.... car j'ai peine à contenir les
mouvements de mon cœur, gonflé de rage contre ce
Clifford, ce cruel bourreau d'enfants.
CLIFFORD. — J'ai tué ton père : le prends-tu pour nn
enfant?
472 HENRI VI.
iiicnAr>D, — Tu Tas assassiné en lâche, en vil traître,
comme tu avais tué notre jeune frère Rulland. Mais avant
que le soleil se couche, je te ferai maudire ton action.
LE ROI. — Finissez ces discours, milords, et écoutez-
moi.
MARGUERITE. — Que cc soit donc pour les défier, ou
garde le silence.
LE ROI. — Je te prie, ne donne pas des entraves à ma
langue. Je suis roi, et j'ai le privilège de parler.
CLiFFORD. — Mon souverain, la plaie qui a amené cette
entrevue ne peut se guérir par des paroles : restez donc
en paix.
RICHARD.— Tire donc l'épée, bourreau. Par celui qvL
nous a tous créés, je suis intimement persuadé que tout
le courage de Clifford réside dans sa langue.
EDOUARD. — Parle, Henri : jouirai-je de mon droit ou
non? Des milliers d'hommes ont déjeuné ce matin qui
ne dîneront pas, si tu ne cèdes à. l'instant la couronne.
w^ARWiCK. — Si tu la refuses, que leur sang retombe
sur ta tête! car c'est pour la justice qu'York se revêt de
son armure.
LE JEUNE PRINCE. — Si la justicc cst ce que Warwick
appelle de ce nom, il n'y a plus d'injustice dans le
inonde, et tout dans l'univers est juste.
RICHARD. — Quel que soit ton père, c'est bien là ta mère
(montrant la reine); car, je le vois bien, tu as la langue
de ta mère.
MARGUERITE. — Toi, tu uc resspmbles ni à ton père ni à
ta mère : odieux et dilïbrme, tu as été marqué par la
destinée comme d'un signe d'infamie qui instruit à t'é-
viter comme le crapaud venimeux, ou le dard redouté
du lézard.
RICHARD. — Vil plomb de Naplos, caché sous l'or de
TAngleterre, toi dont le père porte le titre de roi, comme
si un canal pouvait s'appeler la mer, ne rougis-tu pas,
connaissant ton origine, de laisser ta langue déceler la
bassesse native de ton cœur ?
EDOUARD. — Je donnerais mille couronnes d'un fouet
do paille, pour faire rentrer en elle-même cette effrontée
ACTE II, SCÈNE II. 473
coquine. — Hélène de Grèce était cent fois plus belle que
toi, qaoique ton mari puisse être un Ménélas ; et cepen-
dant jamais le frère d'Agamemnon ne fut outragé par
cette femme perfide, comme ce roi l'a été par toi. Son
père a triomphé dans le cœur de la France ; il a soumis
son roi, et forcé le dauphin à fléchir devant lui ; et lui ,
s'il eût fait un mariage digne de sa grandeur, il eût pu
conserver jusqu'à ce jour tout l'éclat de cette gloire.
Mais lorsqu'il a admis dans son lit une mendiante, et
honoré de son alliance ton pauvre père, le soleil qui
éclaira ce jour rassembla sur sa tête un orage qui a
balayé de la France tous les trophées de son père, et
qui, dans notre patrie , amassa la sédition autour de sa
couronne. Et quelle autre cause que ton orgueil a sus-
cité ces troubles? Si tu te fusses montrée modeste, notre
titre dormirait encore ; et, par pitié pour ce roi plein de
douceur, nous aurions jusqu'à d'autres temps négligé
nos prétentions.
GEORGE. — Mais lorsque nous avons vu ton printemps
fleurir sous nos rayons, et ton été ne nous apporter
aucun accroissement, nous avons mis la hache dans tes
racines envahissantes ; et quoique son tranchant nous
ait quelquefois atteints nous-mêmes, sache cependant
qu'à présent que nous avons commencé à frapper, nous
ne te quitterons plus que nous ne t'ayons abattue, ou
que notre sang brûlant n'ait arrosé ta grandeur toujours
croissante.
ÉDou.\RD.— Et c'est dans cette résolution que je te dé-
fe, et ne veux plus continuer cette conférence, puisque
tu refuses à ce bon roi la liberté de parler. — Sonnez,
trompettes ! — Que nos étendards sanglants se déploient!
et la victoire ou le tombeau !
MAP.Gi.'ERiTE. — Arrête, Edouard !
EDOUARD. — Non, femme querelleuse, nous n'arrêterons
pas un moment de plus. Tes paroles seront payées de
dix mille vies.
(Ils sortent.)
474 HENRI VI.
scÈXE m
Champ de bataille entre Towton et Saxton dans la province
d'York.
Alarmes, excursions des deux partis. Entre WAR,WICK.
WARWiCK. — Epuisé par les travaux, comme le sont les
coureurs pour avoir disputé le prix, il faut que je m'as-
seye ici pour respirer un moment, car les coups que j'ai
reçus, les coups nombreux que j"ai rendus, ont privé de
leur force les vigoureuses articulations de mes muscles,
et, malgré que j'en aie, il faut que je me repose un peu.
(Entre Edouard en courant.)
EDOUARD. — Souris-nous, ciel propice! ou frappe, impi-
toyable mort! car l'aspect du monde devient menaçant
et le soleil d'Edouafd se couvre de nuages.
WARWICK. — Eh bien, railord, quelle est notre fortune?
où en sont nos espérances?
(Entre George.)
GEORGE. — Notre fortune, c'est d'être défaits : notre
espérance, un trisle désespoir. Nos rangs sont rompus,
et la destruction nous poursuit. Quel parti conseillez-
vous ? Où fuirons-nous?
EDOUARD. — La fuite est inutile : ils ont des ailes pour
nous poursuivre; et dans l'épuisement où nous sommes,
nous ne pouvons éviter leur poursuite.
(Entre Richard.)
RICHARD. — Ah! Warwick ! |JOurquoi t'es-tu relire du
combat? La terre altérée a bu le sang de ton frère ',
répandu par la pointe acérée de la lance de CliUbrd : et
dans les angoisses de la mort on l'entendait, connue une
cloche funèbre qui résonne au loin, repéter : Warwick,
vengeance! Jllon frère, venge ma mort! C'est ainsi que,
renversé sous le ventre des coursiers ennemis, dont les
pieds velus se teignaient de son sang fumant, ce noble
gentilhomme a rendu son dernier soupir.
t Un bjtard de Salisbury frère naturel de Warwick.
ACTE II, bCjLNË £ÎI. 475
WARwiCK. — Allons, que la terre s'enivre de notre sang.
Je vais tuer mon cheval ; je ne veux pas fuir. Pourquoi
restons-nous ici comme de faibles femmes, à pleurer nos
pertes, tandis que Tennemi fait rage, et à demeurer
spectateurs comme si cette tragédie n'était qu'une pièce
de théâtre, jouée par des personnages fictifs ? Ici , à ge-
noux, je fais vœu devant le Dieu d'en haut de ne plus
m'arrêter, de ne plus prendre un instant de repos que la
mort n'ait fermé mes yeux, ou que la fortune n'ait com-
blé la mesure de ma vengeance.
EDOUARD. — 0 Warwick ! je fléchis mon genou avec le
tien, j'enchaîne mou âme à la tienne, dans le même vœu.
— Et, avant que ce genou se relève de la froide surface
de la terre, je tourne vers toi mes mains, mes yeux et
mon cœur, ô toi qui établis et renverse les rois, te con-
jurant, s'il est arrêté dans tes décrets que mon corps
soit la proie de mes ennemis, de permettre que le ciel
m'ouvre ses portes d'aiiain et accorde à mon âme péche-
resse un favorable passage. — Maintenant, lords, disons-
nous adieu, jusqu'à ce que nous nous revoyions encore,
quelque part que ce soit, au ciel ou sur la terre.
RICHARD. — Mon frère, donne-moi la main. — Et, toi,
généreux Warwick, laisse-moi te serrer dans mes bras
fatigués. — Moi, qui n'ai jamais pleuré, je me sens dou~
loureusement attendri sur ce printemps de nos jours
que doit peut-être sitôt interrompre l'hiver.
w.^RWiCK. — Allons, allons! Encore une fois, ciiers
seigneurs, adieu.
GEORGE. — Retournons plutôt ensemble vers nos sol-
dats; donnons toute liberté de fuir à ceux qui ne vou-
dront pas tenir, et louons comme les colonnes de notre
parti ceux qui demeureront avec nous, promettons-
leur, si nous triomphons, la récompense que les vain-
queurs remportaient jadis aux jeux olympiques. Gela
pourra ratlérmir le courage dans leurs cœurs abattus,
car il y a encore espérance de vivre et de vaincre. Ne
lardons pas plus longtemps, marchons en toute liâte.
(Ils sorlont.)
476 UENRI VI.
SCÈXE lY
Au môme lieu. Une autre parue du champ de bataille.
Excursions des deux partis. Entrent RICHARD et CLIF-
FORD.
RICHARD. — Enfin, Clifford, je suis parvenu à te joindre
seul. Suppose que ce bras est pour le duc d'York, et
l'autre pour Rutland, tous deux voués à les venger,
fusses-tu entouré d'un mur d'airain.
CLIFFORD. — Maintenant, Richard, que je suis seul avec
toi, regarde : voilà la main quia frappé ton père, et voilà
celle qui a tué ton frère Rutland ; et voilà le cœur qui
triomphe dans la joie de leur mort, et anime ces mains
qui ont tué ton frère et ton père, à en faire autant de
toi; ainsi, défends-toi.
(Ils combattent. Warwick survient : Clifford prend la fuite.)
RICHARD. — Warwick, choisis-loi quelque autre proie :
c'est moi qui veux chasser ce loup jusqu'à la mort.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Une autre partie du champ de bataille.
Alarme. Entre LE ROI HENRI.
LE ROI. — Ce combat offre Taspect de celui qui se livre
au matin, lor.sque l'ombre mourante le dispute à la lu-
mière qui s'accroit, à l'heure où le berger, soufflant dans
ses doigts, ne peut dire ni qu'il fait jour ni qu'il l'ait
nuit. Tantôt le mouvement de la bataille se porte ici
comme une mer puissante forcée par la marée et com -
battue par les vents; tantôt il so porte là, semblable à
cette même mer contrainte par les vents de se retirer;
quelquefois les flots l'emportent, puis c'est le vent;
tantôt celui-ci a l'avantage, tantôt il passe de l'autre
côté ; tous deux luttent pour la victoirt.' sein contre sein,
et ni l'un ni l'autre n'est vainqueur ni vaincu, tant la
ACTE II, SCÈNE V. 477
balance reste en équilibre dans cette cruelle mêlée. Je
veux m'asseoir ici sur cette hauteur; et que la victoire
se décide selon la volonté de Dieu! Car ma femme .Mar-
guerite, et Clifford aussi, m'ont forcé avec colère de me
retirer du champ de bataille, protestant tous deux qu'ils
combattent plus heureusement quand je n'y suis pas. —
Je voudrais être mort si telle eût été la volonté de Dieu!
Car, qu'y a-t-il dans ce monde que chagrins et mal-
heurs?— 0 Dieu! il me semble que ce serait une vie bien
heureuse de n'être qu'un simple berger, d'être assis sur
une colline, comme je le suis à présent, traçant avec
justesse un cadran, et distribuant ses heures, pour y
suivre de l'œil la course des minutes, supputant com-
bien il en faut pour compléter l'heure, combien d'heures
composent le jour entier, combien de jours remplissent
l'année, et combien d'années peut vivre un mortel. Et
ensuite, cet espace une fois connu, faire ainsi la distri-
bution de mon temps ; tant d'heures pour mon troupeau,
tant d'heures pour prendre mon repos, tant d'heures
consacrées à la contemplation, tant d'heures employées
aux délassements, tant de jours depuis que mes brebis
sont pleines, tant de semaines avant que ces pauvres
bêtes mettent bas, tant de mois avant que je tonde leur
toison : ainsi, les minutes, les heures, les jours, les se-
maines, les mois et les années, passés dans l'emploi pour
lequel ils ont été destinés, conduiraient doucement mes
cheveux blanchis à un paisible tombeau. Ah! quelle vie
te serait là! qu'elle serait douce! qu'elle serait agréable!
Le buisson de l'aubépine ne donne-t-il pas un plus doux
ombrage aux bergers veillant sur leur innocent trou-
peau, qu'un dais richement doré n'en donne aux rois,
qui craignent sans cesse la perfidie de leurs sujets? Oh !
oui, plus doux, mille fois plus doux! Et enfin, le repas
grossier qui nourrit le berger, la fraîche et légère bois-
son qu'il tire de sa bouteille de cuir, son sommeil accou-
tumé sous l'ombrage d'un arbre brillant de verdure,
t)iens dont il jouit dans la sécurité d'une douce paix,
,wnt bien au-dessus des délicatesses qui environnent un
prince, de ses mets éclatant dans l'or de ses coupes, du
478 HENRI VI.
lit somptueux où repose son corps qu'assiègent les sou-
cis, la défiance et la trahison.
(Alarme. Entre un fils qui a tué son père et qui traîne
son cadavre.)
LE FILS. — C'est un mauvais vent que celui qui ne pro-
fite à personne, — Cet homme que j'ai tué dans un coii:-
hat que nous nous sommes livré tous deux, pourmit
avoir sur lui quelques couronnes ; et moi, qui aurai en
ce moment le bonheur de les lui prendre , peut-être '^
avant la nuit les céderai-je avec ma vie à quelque autre,
commue ce mort va me les céder. Mais, quel est cet
homme? — 0 Dieu ! c'est le visage de mon père que j'ai
tué sans le connaître dans la mêlée ! 6 jours affreux qui
enfantent de pareils événements! Moi, j'ai été presse à
Londres où était le roi ; et mon père, qui était au service
du comte de Warwick, pressé par son maître, s'est
trouvé dans le parti d'York; et moi, qui ai reçu de lui
la vie, c'est ma main qui l'a privé de la sienne ! — Par-
donnez-moi, mon Dieu ! Je ne savais pas ce que je fai-
sais ! Et toi, mon père, pardon! Je ne t'ai pas reconnu.
Mes larmes laveront ces plaies sanglantes ; et je ne pro-
noncerai plus une parole avant de les avoir laissées
couler à leur plaisir.
LE ROI. — 0 spectacle de pitié! 0 jours sanglants! lors-
que les lions sont en guerre, et combattent pour se dis-
puter un antre, les pauvres innocents agneaux sont vic-
times de leur inimitié. — Pleure, malheureux, je te
seconderai, larme pour larme, et, semblables à la
guerre civile, que nos yeux soient aveuglés de larmes,
et que nos cœurs éclatent surchargés de maux !
(Entre un père qui a tué son fils, portant le corps dans
ses bras.)
LE pÈnn. — Toi ]ui t'es si opiniâtrement défendu contre
moi, donne-ni' i ton or, si tu en as ; car je l'ai bieu
aclu.té au priy de cent coups. — Mais voyons. — Sont-ce
là les traits de mon ennemi? Ah! non, non, non, c'est
mon fils unique! — 0 mon enfant! sïl te reste encore
quelque souille de vie, lève les yeux sur moi, et vois,
vois quelle ondée excitée par les orageux tourbillons de
ACTE II, SCÈNE V. 479
mon cœur se répand sur tes blessures, dont la vue lue
mes yeux et mon cœur. Quelles méprises cruelles, meur-
trières, coupables, désordonnées, contre nature, engen-
dre chaque jour cette guerre mortelle ! 0 Dieu! prends
pitié de ce temps misérable ! 0 mon fils ! ton père t'a
donné le jour trop tôt, et t'a trop récemment ôté la vie.
LE ROI. — Malheurs sur malheurs! douleurs qui sur-
passent les douleurs ordinaires ! Oh ! que mon trépas pût
mettre fm à ces lamentables scènes ! 0 miséricorde ,
miséricorde ! ciel pitoyable, miséricorde ! Je vois sur
son visage les fatales enseignes de nos deux maisons en
querelle, la rose rouge et la rose blanche : son sang
vermeil ressemble parfaitement à l'une; ses joues pâles
me présentent Timage de l'autre. Que l'une de vous se
flétrisse donc, et que l'autre fleurisse! tant que vous
vous combattrez, des milliers de vies vont se flétrir.
LE FILS. — Comme ma mère va m'en dire sur la mort
de mon père, sans pouvoir jamais s'apaiser!
LE pÈr.E. — Quelle mer de larmes va répandre ma
femme sur le meurtre de son fils, sans pouvoir jamais
se consoler !
LE ROI. — Comme le pays, en voyant ces malheui-s, va
prendre en haine son roi sans pouvoir en revenir !
LE FILS.— Fut-il jamais un fils aussi afQigé de la mort
de son père?
LE PÈRE. — Fut-il jamais un père qui déplorât autant la
mort de son fils ?
LE ROI. — Fut-il jamais un roi si malheureux des maux
de ses sujets? Votre douleur est grande, mais la mienne
est dix fois plus grande encore.
LE FILS. — Je veux t'emporter ailleurs, où je puisse te
pleurer tout mon content.
(Il sort, emportant le corps.)
LE PÈRE. — Ces bras te serviront de drap mortuaire, et
mon cœur, cher enfant, sera ton tombeau; car jamais
ton image ne sortira de mon cœur; les soupirs de ma
poitrine seront la cloche de ta sépulture, et ton père te
rendra de tels devoirs funèbres, qu'il pleurera ta perte,
^lui qui n'en a pas d'autre ^ue toi, autant que Priam
480 HENRI VI.
pleura celle de tous ses malheureux fils. Je vais rem-
porter d'ici, et combatte qui voudra ; car j'ai porté le
coup mortel où je ne le devais pas.
(Il sort, emportant le corps.)
LE ROI. — Cœurs désolés et que le malheur accable,
vous laissez ici un roi encore plus malheureux que vous.
(Alarmes, excursions. La reine Marguerite, le prince de
Galles et Exeter.)
LE PRINCE DE GALLES. — Fuycz, mon père, fuyez ! tous
nos amis sont dispersés, et Warwick tempête comme un
taureau irrité. Sauvons-nous ; c'est nous que la mort
poursuit.
MARGUERITE. — Montcz à cheval, milord, et courez à
toute bride vers Berwick. Edouard et Richard, comme
une couple de lévriers qui voient de loin fuir le lièvre
timide, sont sur nos épaules , les yeux enflammés et
étincelants de rage ; leur main furieuse serre un fer san-
glant; hâtons-nous donc de quitter ces lieux.
EXETER. — Fuyons ; la vengeance les accompagne. -^Ne
perdez pas le temps en représentations, faites diligence,
ou bien suivez-moi, je vais partir devant.
LE ROI. — Non, emmenez-moi avec vous, mon cher
Exeter : non pas que je craigne de rester ici ; mais j'aime
à aller où le veut la reine. Allons, partons.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Bruyante alarme. Entre CLIFFORD blessé.
CLiFFORD. — C'est ici que le flambeau de ma vie va s'é-
teindre ; ici qu'il va mourir, ce flamhleau qui, tant qu'il
a duré, a éclairé les pas du roi Henri ! 0 Lancastre ! je
m'effraye de ta chute, bien plus que de la séparation de
mon âme et de mon corps. Par mon zèle et par la
crainte, je t'avais attaché bien des amis; mais mainte-
nant que je tombe, ton parti sans consistance va se dis-
soudre, et raffaiblissemcnt de Henri va augmenter la
force du superbe York. Le peuple grossier se rassemble
ACTE II, SCÈNE VI. iSl
comme en été le font les mouches, et où volent les mou-
ches, si ce n'est vers le soleil ? Et qui brille maintenant,
sinon les ennemis de Henri? 0 Phébus! si tu n'avais
jamais consenti que Phaéton gouvernât tes fougueux
coursiers, jamais ton char enflammé n'eût embrasé la
terre ! Et toi, Henri, si tu avais su régner en roi, régner
comme ton aïeul et ton père ont régné, ne donnant
jamais de prise à la maison d'York, on ne l'eût pas vu
s'élever, ce nuage de mouches d'été. Et moi, non plus
que dix mille autres, n'aurions pas laissé notre mort à
pleurer à nos veuves ! Et toi, tu posséderais aujourd'hui
en paix ta couronne ! car qui fait croître les mauvaises
herbes, sinon la douceur de l'air? qui enha;:'dit les bri-
gands, sinon l'excès de la clémence? — Mais les plaintes
sont superflues, et mes blessures sont incurables. Point
de chemin pour fuir, point de force pour aider à la fuite.
L'ennemi est inexorable, il n'aura nulle pitié ; et de sa
part je n'ai pas mérité de pitié. L'air est entré dans mes
blessures mortelles, une plus abondante effusion de sang
me fait défaillir. — Venez, York et Richard, et Warwick
et tous les autres : j'ai percé le cceur de vos pères, venez
percer le mien.
(Il s'évanouit.)
(Alarmes et retraite. Entrent Edouard, George, Richard,
Montaigu, Warwick, et une partie de l'armée.)
EDOUARD. — Respirons maintenant , milords ; notre
bonne fortune nous permet un instant de repos, et de
ses paisibles regards adoucit le front menaçant de la
guerre. Un détachement poursuit cette reine sangui-
naire, qui conduit le tranquille Henri, tout roi qu'il est
comme une voile, enflée par un vent impétueux, conduit
avec puissance un large navire à travers les flots qui le
combattent. — Mais pensez-vous, lords, que Clifford ait
fui avec eux ?
WARWICK. — Non : il est impossible qu'il ait échappé.
Votre frère Richard, je le dirai, quoiqu'il soit ici présent,
l'a marqué pour le tombeau ; et quelque part qu'il puisse
être, il est sûrement mort.
(Clifford pousse un «émissemcnt et meurt.)
T. vti. 31
482 HENRI Vï.
EDOUARD. — Quelle est l'âme qui vient de prendre d^
nous ce triste congé ?
RICHARD. — C'est un gémissement semblable à celui de
la mort au moment où l'âme et le corps se séparent.
EDOUARD. — Voyez qui c'est ; et à présent que la bataille
est finie , ami ou ennemi, qu'on le traile avec douceur.
RICHARD. — Révoque cet ordre de clémence ; car c'est
Clilïord, qui , non content d'avoir, en abattant Rutland,
coupé la branche dont les feuilles commençaient à se
développer, a enfoncé son couteau meurtrier jusque
dans la racine d'où s'élevait gracieusement cette tendre
tige, a égorgé notre auguste père le duc d'York.
WARwicK. — Allez ; qu'on ôte la tête élevée sur les
portes d'York, la tête de votre père, que ClifTord y a fait
mettre, et que la sienne l'y remplace : il faut lui rendre
la pareille.
EDOUARD. — Qu'on m'apporte cet oiseau de mauvais au-
gure pour ma maison, qui n'a jamais fait entendre à
nous et aux nôtres que des chants de mort. Enfin la mort
étoufTe ses menaçants et sinistres accents, et celte bouche
qui ne prédisait que le malheur a perdu la parole.
(On apporte le corps de Cliffort.)
WARWICK. — Je crois qu'il n'a plus l'usage de ses sens.
— Réponds, Cliûbrd : connais-tu cehii qui te parle? — Le
nuage épais de la mort obscurcit en lui les rayons de la
vie : il ne nous voit point, il n'entend point ce que nous
lui disons,
RICHARD.— Oh! que ne peut-il nous voir et nous en-
tendre! Mais peut-être en est-il ainsi, et n'est-ce qu'une
feinte habile pour se soustraire aux insultes qu'il a fait
subir à notre père au moment de sa mort.
GEORGE. — Si tu le crois, tourmente-le de tes mots pi-
quants.
RICHARD. — Clifford , demande grâce , pour ne pas l'ob-
tenir.
EDOUARD. — Clifford, repens-toi, pour te repentir en
vain.
WARWICK. — Clifford, cherche des excuses pour les of-
fenses.
ACTE II, SCÈNE VI. 4S3
GEORGE. — Taudis que nous cherchons des tourments
pour t'en punir.
RICHARD. — Tu aimas York, et je suis le fils d'York.
EDOUARD.— Tu sentis la pillé pour Rutland, j'en aurai
pour loi.
GEORGE. — Où est le général Marguerite pour vous dé-
fendre maintenant?
WARWiCK.— Ils t'insultent, Clilford : réponds-leur par
tes imprécations familières.
RICHARD. — Oi-ioi! pas une imprécation? Allons, tout
va mal, quand Clifford ne peut pas garder une seule im-
précation pour ses amis. A cela je reconnais qu'il est
mort; et, j'en jure par mon âme, s'il ne fallait que le
sacrifice de ma main droite pour te racheter deux heu-
res de vie, où je pusse, au gré de ma haine, l'accabler
de mes outrages, je la couperais; et du sang qui en
sortirait, j'étouilérais rinfàme dont la soif insatiable n'a
pu être assouvie par celui d'York et du jeune Ilut-
îand.
WARWICK. — Oui, mais il est mort. Coupez la tête du
traître, et élevez-la à la. place où est celle de voire père.
(A Edouard.) A présent, marchons en triomphe vers
Londres, pour t'y voir couronner roi de l'Angleterre. De
là "Warwick fendra les mers de France, et ira demander
la princesse Bunne pour ton épouse. Par ce nœud, les
deux pays seront unis l'un à l'autre ; et quand tu auras
la France pour amie, tu ne craindras plus les ennemis
maintenant dispersés, qui espèrent se relever encore ;
car Lien que leur dard ne puisse plus blesser à mort,
cependant attends-loi à les entendre encore bourdonner
et importuner tes oreilles. Je veux d'abord te voir cou-
ronner; et ensuite, si c'est le bon plaisir de mon sei-
gneur, je traverserai les mers de la Bretagne, poux
conclure ce mariage.
EDOUARD. — Qu'il en soit, cher Warwick, ainsi que tu
le voudras ; car c'est toi dont les épaules vont soutenir
mon trône, et jamais je n'entreprendrai la chose que tu
n'auras pas conseillée ou consentie. — Richard, je vais te
créer duc de Glocester : et toi , George , duc de Glarence.
48i HENRI VI.
— Warwick, comme nous-même, tu feras et déferas à
ton gré.
RICHARD.— Que je sois plutôt duc de Glarence, et George
duc de Glocester; car le duché de Glocester est trop fatal.
WARWICK. — Allons donc, cette remarque est d'un en-
fant. — Richard , sois duc de Glocester. — Maintenant
marchons vers Londres, pour vous voir prendre posse^
sion de tous ces honneurs.
FIN OU âfiCOND ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCENE I
Une forêt de chasse dans le nord de l'Angleterre.
Entrent DEUX GARDES-CHASSE armés d'arbalètes.
PREMIER GARDE-CHASSE. — Il faut nous cacher dans cet
épais bocage, car bientôt le daim viendra au travers de
la clairière ; et nous resterons à rafTùt sous le couvert,
pour choisir des yeux le plus beau du troupeau.
SECOND GARDE-CHASSE. — Moi, jo resterai sur la hauteur
et ainsi nous pourrons tirer tous deux.
PREMIER GARDE-CHASSE. — Cela ne se peut pas : le bruit
de ton arbalète effarouchera le troupeau, et mon coup
sera perdu : restons ici tous les deux, et visons le meil-
leur de la troupe; et, pour passer le temps sans ennui,
je te conterai ce qui m'est arrivé un jour, à cette même
place où nous allons nous poster aujourd'hui.
SECOND GARDE-CHASSE. — Je vois Venir un homme : de-
meurons jusqu'à ce qu'il soit passé.
(Entre le roi Henri déguisé, un livre de prières à la main.',
LE ROI. — Je me suis dérobé de l'Ecosse par pure ten-
dresse pour ma patrie, et pour la saluer encore de mes
regards avides delà revoir. Non, Henri! Henri! cette
terre n'est plus à toi : ta place est remplie, ton sceptre
est arraché de tes mains, et le baume qui te consacra
sst effacé. Nul genou fléchi ne reconnaîtra ton empire,
î'humbles solliciteurs ne se presseront plus sur tes pas
pour l'exposer leurs droits : nul homme n'aura recours
à loi pour obtenir justice ; car, comment pourrais-J6
480 HENRI VI.
assister les autres , moi qui ne peux pas ni'aider moi-
même?
PREMIER GARDE-CHASSE. — Hé ! voici uii daim dont la
peau sera bien payée au garde-chasse : c'est le ci-devant
roi ' ; saisissons-nous de lui.
LE ROI. — Acceptons avec résignation ces cruelles ad-
versités ; car les sages disent que c'est le meilleur parti.
SECOND GARDE-CHASSE. — Quc tardons-uous? Mettons la
main sur lui.
PREMIER GARDE-CHASSE. — Attends encore : écoutons-le
parler un moment.
LE ROI. — La reine et mon fils sont allés en France im-
plorer des secours ; et, suivant ce que j'apprends, le
tout-puissant Warwick y est allé aussi demander la
sœur du roi de France, pour épouse d'Edouard. Si cette
nouvelle est vraie, pauvre reine, et toi, mon fils, vous
avez perdu vos peines ; car Warwick est un adroit ora-
teur, et Louis un prince facile à gagner par des paroles
éloquentes : ainsi, ce qui va arriver, c'est que Margue-
rite pourra d'abord intéresser le roi-, car c'est une
femme bien faite pour exciter la compassion; ses soupirs
porteront une atteinte au cœur du prince : ses larmes
pénétreraient un cœur de marbre, le tigre s'adoucirait
à la vue de son affliction, et Néron serait touché de pitié
s'il entendait , s'il voyait ses plaintes et ses larmes
amères. Oui, mais elle vient pour demander, et Warwick
pour donner. Elle est à la gauche du roi, implorant du
secours pour Henri ; et Warwick à la droite, demandant
une épouse pour Edouard. Elle pleure, elle dit que son
Henri est déposé. Warwick sourit, et annonce que son
Edouard est couronné, à la fin, pau^Te malheureuse,
la douleur lui ôte la force de parler ! tandis que War-
wick expose les titres d'Edouard, pallie ses injustices,
Rccumule de puissants arguments, et finit j)ar détacher
fl'elle le roi qui promet sa sœur, et tout ce qu'on voudra,
il l'appui du roi E louard et de son trône, 0 Marguerite I
• The quoiiilam king;.
ACTE III, SCÈNE I. 487
voilà ce qiii va t'arriver. Et toi, pauvre créature, tu
seras rejetée parce que tu es venue délaissée.
SECOND GARDE-CHASSE. — Dis ; qui es-tu, toi, qui parles
de rois et de reines?
LE ROI. — Plus que je ne parais, et moins que je ne de-
vais être par ma naissance. Je suis un homme du moins,
car je ne puis être moins. Les hommes peuvent parler
des rois ; pourquoi ne le pourrais-je?
SECOND GARDE-CHASSE. — Oui ; mais tu parles comme si
tu étais toi-même un roi.
LE ROI. — Eh bien! je le suis : en pensée, c'est tout ce
qu'il faut.
SECOND G.ARDE-CH.ASSE. — Mais si tu es un roi, où est ta
couronne?
LE ROL— Ma couronne est dans mon cœur, et non pas
sur ma tête. Elle n'est point ornée de diamants ni de
pierres venues de l'Inde. On ne la voit point : ma cou-
ronne s'appelle contentement; c'est une couronne que
les rois possèdent rarement.
SECOND GARDE-CHASSE. — Eh bien ! si vous êtes un roi
couronné de contentement, votre couronne, le conten-
tement et vous, voudrez bien trouver votre contentement
à nous suivre; car, comme nous présumons que vous
êtes ce roi que le roi Edouard a déposé, comme nous
sommes ses sujets, et que nous lui avons juré obéis-
sance, nous vous arrêtons comme son ennemi.
LE ROI. — Mais n'avez-vous jamais fait de serment que
vous ayez ensuite violé ?
3EC0ND GARDE-CHASSE. — Nou, jamais un serment de
cette espèce, et nous ne commencerons pas aujourd'hui.
LE ROI. — Où habitiez-vous lorsque j'étais roi d'Angle-
terre ?
SECOND GARDE-CHASSE. — ^Icl dans c^ pajs , où nous de
meurons aujourd'hui.
LE ROI. — Je fus sacré roi à l'âge de neuf mois. Mon
père et mon grand-père furent rois, et vous avez juré
d'être mes fidèles sujets; lépondez à pré.sent : n'avez-
vous pas violé vos serments?
488 HENRI VI.
PREMIER GARDE-CHASSE. — Non , Car iious n'avoDs pu
être vos sujets qu'autant que vous étiez roi.
LE ROI. — Eh quoi, suis-je mort? Ne suis-je pas un
homme en vie? Ali ! pauvres gens, vous ne savez pas ce
que vous jurez ! Voyez, comme d'un souffle j'écarte cette
plume de mou visage, et comme l'air me la renvoie;
obéissant à mon haleine, quand elle sort de ma bouche,
cédant à un autre souJDQe quand il se fait sentir, et tou-
jours maîtrisée par le vent le plus fort : telle est votre
légèreté, hommes vulgaires. Mais ne violez pas vos ser-
ments : mes douces représentations ne tendent point à
vous i;endre coupables de ce péché. Allez où vous vou-
drez, le roi se laissera commander. Soyez rois, ordonnez,
et j'obéirai.
PREMIER GARDE-CHASSE. — NoUS SOmmCS IcS ÛdèlCS SU-
jets du roi, du roi Edouard.
LE ROI. — Et vous redeviendriez de même les sujets de
Henri, si Henri était à la place où est le roi Edouard.
PREMIER GARDE-CHASSE. — NoUS VOUS SOUimonS, aU IIOIU
de Dieu et du roi, de venir avec nous devant nos olTiciers.
LE ROI. — Au nom de Dieu, je suis prêt à vous suivre;
que le nom de votre roi soit obéi ! Que votre roi accom-
plisse la volonté de Dieu, et moi je me soumets humble-
ment à sa volonté.
(Us sortent.)
SCÈNE II
A Londres, un appartement dans le palais.
Entrent LE ROI EDOUARD, RICHARD, DUC DE
GLOCESTER, CLARENCE et LADY GUEY.
LE ROI EDOUARD.- Mou frère Glocester, le mari de celte
dame, sir John Grey, a été tué à la bataille de Saint-Al-
bans. Ses terres ont ensuite été confisquées par le vain-
queur. La demande de sa veuve aujourd'hui, c'est de
rentrer en possession de ces terres. Nous ne pouvons on
bonne jublice les lui refuser, car c'est pour la querelle
ACTE III, SCÈNE II. 489
de la maison d'York ' que ce brave gentilhomme a
perdu la vie.
GLOCESTER. — Yotre Grandeur fera très-bien de lui ac-
corder sa requête : il serait honteux de la refuser.
LE ROI EDOUARD. — Oui, houteux. — Mais Cependant je
veux différer encore un moment.
GLOCESTER, àpavt^à Clarence. — Oui : en est-il ainsi? Je
vois que la dame aura quelque chose à accorder avant
que le roi lui accorde son humble demande.
CLARENXE, à part. — Il n'est pas novice; comme il sait
prendre le vent!
GLocESTER, à part. — Silence !
LE ROI EDOUARD. — Youve, uous examinerons votre re-
quête. Revenez dans quelque temps savoir nos intentions.
LADY GREY. — Très-gracicux seigneur, je ne puis sup-
porter de délais : qu'il plaise à Yotre Majesté de me
donner à présent sa décision ; et, quel que puisse être
votre bon plaisir, je m'en contenterai.
GLOCESTER, à part. — Yraiment, veuve? je vous garantis
bien que vous aurez toutes vos terres, si ce qui lui plaira
vous plaît aussi. — Combattez plus serré, ou, sur ma pa-
role, vous attraperez quelque coup.
CLARENXE, à part. — Je ne crains rien pour elle, à moins
d'une chute.
GLOCESTER, à part. — Dieu l'en préserve ! car il pren-
drait son avantage.
LE ROI EDOUARD. — Dis-moi, veuve, combien as-tu d'en-
fants?
CLARENCE, à part. — Je crois qu'il a intention de lui de-
mander un enfant.
GLOCESTER, à part. — Allons donc; je veux être fustigé
s'il ne lui en donne plutôt deux.
LADY GREY. — Ti'ois, mon gracieux seigneur.
«Ce fut au contraire ponr la cause delamaison deLancastreque
sir John Grey combattit à la seconde bataille de Saint- Al ban s, où
il fut tué. Ses biens avaient été saisis par Edouard lui-même,
après la bataille de Towton. Ce fait est rapporté conformément
a l'histoire dans Richard III.
490 HENRI TI.
GLOCESTER, a part.— Xoiis en aurez quatre, si vous
voulez vous laisser gouverner par lui.
LE ROI EDOUARD. — Ce Serait pitié qu'ils perdissent le
patrimoine de leur père.
LADY GREY. — Laissez-vous donc attendrir, auguste
souverain, et accordez-moi cette grâce.
LE ROI EDOUARD. — Lords, retirez-vous à l'écart : je
veux éprouver le jugement de cette veuve.
GLOCESTER. — Libre à vous; car vous en aurez toute
liberté jusqu'à ce que la jeunesse prenne la liberté de
VOUS quitter, et ne vous laisse plus que la liberté des
béquilles.
LE ROI EDOUARD. — A présent, dites-moi, madame, ai-
mez-vous vos enfants ?
LADY GREY. — Oui ; aussi chèrement que moi-même.
LE ROI EDOUARD. — Et ne fericz-vous pas beaucoup pour
leur bien ?
LADY GRF.Y. — Pour leur bien, je saurais supporter
quelque mal.
LE ROI EDOUARD. — Travaillez donc; regagnez les terres
de votre mari pour le bien de vos enfants.
LADY GREY. — G'cst pour ccla que je suis venue trouvai
Totre Majesté.
LE ROI EDOUARD. — Jo VOUS dirai le moyen de rentrer
dans la possession de ces biens.
LADY GRi.Y. — Cc Sera m'attacher pour toujours au ser-
vice de Votre Majesté.
LE ROI EDOUARD. — Et qucl gouro de service puis-je
attendre de toi si je te les donne?
LADY GREY. — Tout co quo VOUS Commanderez, et qui
gara en mon pouvoir.
LE ROI EDOUARD. — Yous allcz faire des objections à ce
que je vais vous proposer.
LADY GREY. — Nou, mou gracicux seigneur, à moins
que la chose ne me soit impossible.
LE ROI EDOUARD. — Tu en feras, quoique tu puisses faire
ce que j'ai envie de te demander.
LADY GREY. — Certainement alors je ferai ce que me
commandera Votre Grâce.
ACTE III, SCÈNE il. 49î
GLOCESTER, à part. — Il la presse vivement; à force de
pluie le marbre finit par s'user.
CLAREN'CE, à part. — Il est rouge comme le feu : il fau-
dra bien que la cire finisse par se fondre.
LADY GREY. — Eh bien! qui arrête Votre Majesté? Ne
me fera-elle point connaître ma tâche ?
LE ROI ÉDOU.VRD. — C'est Une tâche aisée ; il ne s'agit
que d'aimer un roi.
LADY GREY. — Cela est hien simple, puisque je suis votre
sujette.
LE ROI EDOUARD.— Eh bien , je te donne de grand cœur
les terres de ton mari.
LADY GREY. — Je preuds congé de Votre Majesté, en lui
rendant mes humbles grâces.
GLOCESTER, o part. — Le marché est conclu : elle le ra-
tifie par une révérence.
LE ROI EDOUARD. — Non, demeure : ce que j'entendSj
ce sont les fruits de l'amour.
LADY GREY. — Et cc sout aussi les fruits de l'amour que
j'entends, mon bien-aimé souverain.
LE ROI EDOUARD. — Oui ; mais je crains bien que ce ne
soit dans un autre sens. Que\ amour crois-tu que je sol-
licite de toi, avec tant d'ardeur ?
L.ADY GREY. — Mou amour jusqu'à la mort, ma recon-
naissance, mes prières ; cet amour, en un mot, que peut
demander la vertu, et que la vertu peut accorder.
LE ROI EDOUARD.— Non, sur ma foi, ce n'est pas d'un
tel amour que j'entends parler.
LADY GREY.— Ce quc VOUS eutcndcz n'est donc pas ce
que je croyais?
LE ROI EDOUARD. — Mais à présent vous devez entrevoir
ce que j'ai dans l'âme.
LADY GREY. — Jamais mon âme n'accordera ce qui fait
le but de vos désirs, s'il est vrai que j'aie touché le but.
LE ROI EDOUARD. — Pour te parler sans détour , j'aspiro à
loulit'.
' To tell Ihre plaiu, I aim to lie iritli Ihcf.
— To tcU you plain, I had rather lie injmsun.
492 HENRI VI.
LADY (jREY. — Pour VOUS répondre sans détour, j'aime-
rais mieux coucher en prison.
LE ROI EDOUARD. — En ce cas, tu n'auras pas les terres
de ton mari.
LADY GREY. — Eh bleu , mou honneur sera mon douaire;
car je ne les rachèterai pas à ce prix.
LE ROI EDOUARD. — Tu fais par là grand tort à tes en-
fants.
LADY GREY. — Par là, Votre Majesté fait tort en même
temps à eux et à moi. Mais, puissant seigneur, ce dôsir
folâtre ne s'accorde guère avec la tristesse de ma re-
quête ; veuillez me congédier avec un oui ou un non.
LE ROI EDOUARD. — Oui, si tu dis oui à ma requête ; non,
si tu dis non à ma demande.
LADY GREY. — En cc cas, uou, mou seigneur ; et je n'ai
rien à vous demander.
GLOCESTER, à pùTl. — La veuvo ne le goûte pas : elle
fronce le sourcil.
CLARENCE, à Vécart. — C'est le galant le plus gauche de
toute la chrétienté.
LE ROI EDOUARD, àparl. — Ses regards annoncent qu'elle
est remplie de vertu ; ses discours décèlent un esprit
incomparable. Ses perfections réclament un trône; de
façon ou d'autre, elle est faite pour un roi ; elle sera ou
ma maîtresse, ou reine de mon royaume. (Haut.) Que
dirais-tu si le roi Edouard te choisissait pour reine ?
LADY GREY. — Cela est plus facile à dire qu'à faire, mon
gracieux seigneur. Je suis une sujette faite pour souffrir
vos plaisanteries, mais nullement faite pour devenir
souveraine.
LE ROI lïDouARD.— Aimable veuve, je te jure, par ma
grandeur, que je n'en dis pas plus que je n'ai dessein de
faire. 11 faut que tu sois à moi.
LADY GREY. — Et c'cst bcaucoup plus que je ne puis
consentir : je sais que je suis trop peu de chose pour
que vous me fassiez reine ; et cependent de trop bon
lieu pour être votre concubine.
LE ROI liuouARD. — C'cst uiic mauvaisc chicane que tu
me fais ; je veux dire que tu seras reine.
ACTE III, SCÈNE II. 493
LADY GREY. — Il Serait désagréable ù Votre Grâce d'en-
tendre mes enfants vous appeler leur père.
LE ROI EDOUARD. — Pas plus que d'entendre mes filles
l'appeler leur mère. Tu es veuve, et tu as quelques en-
fants : et, par la mère de Dieu! moi, quoique garçon,
j'en ai quelques-uns aussi. Et vraiment, c'est un bon-
heur d'être père de plusieurs enfants. Ne me réplique
plus, car tu seras ma femme.
GLOCESTER, à part. — Le saint père a achevé sa confession.
CL.\RENCE, à part. — II ne s'est fait confesseur que pour
séduire la pénitente,
LE ROI EDOUARD. — Mes frères, vous cherchez à deviner
ce que nous avons pu nous dire?
GLOCESTER. — GcIa ne plaît pas à la veuve, car elle a
l'air triste.
LE ROI ÉDOu.^RD. — Vous seriez bien surpris si nous al-
lions nous marier?
CLARENCE. — A qui seigneur?
LE ROI EDOUARD. — Eli mais, ensemble, Clarence.
GLOCESTER. — On BU aurait au moins pour dix jours à
s'étonner.
CLARENCE. — Co Serait un jour de plus que ne dure
d'ordinaire un étonnement *.
GLOCESTER. — Mais aussi l'étonnement serait-il des plus
grands.
LE ROI EDOUARD. — Fort bien, plaisantez, mes frères.
Je puis vous dire à tous deux que sa requête pour les
biens de son mari lui est accordée.
(Entre un lord.)
LE LORD. — Mon gracieux seigneur, Henri, votre en-
nemi, est pris, et amené prisonnier à la porte de votre
palais.
LE ROI EDOUARD. — Faitcs-le conduire à la Tour. — Et
nous, mes frères, allons interroger l'homme qui l'a pris,
pour apprendre les circonstances de cet événement.
Allez, veuve. — Lords, traitez-la honorablement.
(Sortent le roi, lady Grey, Clarence et le lord.)
• Allusion au proverbe angla'<! : un étonnement ne dure pas plut
de neuf jours.
494 HENRI VI.
t
RICHARD. — Oui, Edouard traitera les dames honora-
blement.— Que n 3st-il épuisé jusqu'à la moelle des os,
et hors d"état de voir sortir de ses reins aucun rejeton
capable de fonder des espérances, et de m'empêcher
d'arriver à ce temps heureux auquel j'aspire ! Et cepen-
dant, quand même le titre du voluptueux Edouard serait
enseveli sous la terre, il reste encore, entre le désir de
mon âme et moi, Clarence, Henri, et son fds le jeune
Edouard, et toute la race inconnue qui peut encore sor-
tir de leur sein, pour remplir le trône avant que je par-
vienne à m'y placer ; fâcheuse perspective pour mes
projets ! Ainsi, je ne fais que rêver la royauté ; comme
un homme qui, placé sur le sommet d'un promontoire,
porte sa vue sur le rivage éloigné qu'il voudrait fouler
sous ses pas, désirant que son pied pût suivre ses yeux,
maudissant la mer qui l'en sépare, et parlant de la met-
tre à sec pour s'ouvrir un passage. Voilà comme je
désire la couronne, à cette dislance, m'irritant contre
les obstacles qui m'en séparent; et de même, me flattant
de succès impossibles, je me dis que je les renverserai.
Mon œil est trop perçant, mon cœur trop présomptueux,
si ma main et mes forces ne peuvent pas y répondre. —
Mais s'il est une fois dit qu'il n'y ait point de royaume à
espérer pour Richard, alors quel autre bien le monde
peut-il m'offrir ? Je chercherai mon paradis dans les
bras d'une femme, j'ornerai mon corps d'une parure
élégante, et je captiverai par mes paroles et mes regards
le cœur des jeunes beautés? 0 pensée cruelle! ressource
plus impossible pour moi que de me procurer vingt
couronnes brillantes ! Quoi ! l'amour m'a renoncé dans
le sein môme de ma mère; et pour m'exclure à jamais
de son doux empire, il a suborné la fragile nature, et l'a
engagée à i-étrécir mon bras amaigri comme un arbris-
seau desséché, à placer sur mon dos une odieuse émi-
nence, où s'assied la dilTormité pour insulter à mon
corps ; à former mes jambes d'une inégale longueur,
faisant de moi un tout sans aucune proportion, une es-
pèce de cbaos semblable au petit que l'ourse n'a pas
encore léché, et qui n'apporte eu naissant aucun trait
ACTE III, SCÈNE II. 405
de sa mère? Suis-je un homme fait pour être aimé? Oh!
quelle absurde erreur que de nourrir une pareille
pensée !— Eh bien, puisque ce monde ne m'offre aucun
plaisir que celui de commander, de gouverner, de do-
miner ceux dont la figure est plus heureuse que la
mienne, mon ciel à moi sera de rêver à la couronne et de
regarder, tant que je vivrai, ce monde comme un enfpr
pour moi, jusqu'à ce que ma tête, que porte ce tronc
contrefait soit ceinte d'une brillante couronne... Et ce-
pendant je ne sais comment atteindre cette couronne :
tant de vies s'interposent entre elle et moi!... Et moi,
comme un voyageur perdu dans un bois épineux, brisant
les épines, déchiré par elles, cherchant un chemin, et
s'écartant du chemin, sans savoir comment parvenir
aux lieux découverts, mais travaillant en désespéré pour
en retrouver la route, je me tourmente sans relâche pour
saisir la couronne d'Angleterre. Je m'afîranchirai de ce
tourment, je me frayerai un chemin avec une hache san-
glante. Eh quoi ! ne sais-je pas sourire, et égorger en
souriant, me récrier de joie sur ce qui me met le cha-
grin au cœur , mouiller mes joues de larmes artifi-
cieuses , et accommoder mes traits à toutes les circon-
stances? Je saurai submerger plus de nautoniers que
la sirène, tuer de mes regards plus d'hommes que le
basilic"; je puis prêcher aussi bien que Nestor, tromper
avec plus d'art qu'Ulysse, et, comme un autre Sinon, je
gagnerai une autre Troie ; je ^jossède plus de couleurs
que le caméléon ; je puis pour mes intérêts changer de
plus de formes que Protée, et faire la leçon au sangui-
naire Machiavel. Je puis tout cela, et je pourrais gagner
j.ne couronne ! Allons donc ; fùt-eile encore plus loin,
je m'en emparerai.
(11 sort)
496 HENRI VI.
SCÈNE III
En France. — Un appartement dans le palais.
Fan/ares. Entrent LE ROI DE FRANCE, LA PRINCESSE
BONNE, suite, LE ROI monte sur son trône, et ensuite
entrent LA REINE MARGUERITE . LE PRINCE
EDOUARD son fils, et LE COMTE D'OXFORD.
LE ROI LOUIS , SU kvant. — Belle reine d'Angleterre,
illustre Marguerite, assieds-toi avec nous : il ne convient
pas à ton rang ni à ta naissance que tu sois debout, tan-
dis que Louis est assis.
MARGUERITE. — Nou, puissaut Foi de France : Marguerite
doit maintenant baisser pavillon, et apprendre à obéir
quand un roi commande. J'étais, je l'avoue, dans des
jours plus heureux, la reine de la grande Albion ; mais
aujourd'hui la fortune contraire a foulé aux pieds mon
titre, et m'a laissée avec ignominie sur la poussière, où
il faut que je prenne une place conforme à ma fortune,
et me conforme moi-même à cette humble situation.
LE ROI LOUIS.— Que dis-ta, belle reine? d'où provient
ce profond désespoir?
MARGUERITE. — D'une cause qui remplit mes yeux ô.^
larmes, qui étouffe ma voix, en même temps que mon
cœur est noyé dans les soucis.
LE ROI LOUIS. — Quoi qu'il en soit, demeure semblable à
toi-même et prends place à nos côtés. {Il la fait asseoir
près de lui.) Ne courbe pas la tête sous le joug de la for-
lune ; et que ton âme invincible s'élève triomphante au-
dessus de tous les malheurs. Explique-toi, reine Margue-
rite, et dis-nous tes chagrins ; ils seront soulagés, si le
remède est au pouvoir de la France.
MARGUERITE. — Ccs gracicuscs paroles raniment mon
courage abattu et rendent à ma langue enchaînée le
pouvoir de t' exposer mes malheurs. Sache donc, géné-
icux Louis, que Henri, seul possesseur de ma tendresse,
de roi qu'il était, n'est plus qu'un banni, et forcé de
ACTE III, SCÈNE III. 497
vivre en Ecosse dans l'abandon, tandis que l'ambitieux
Edouard, l'orgueilleux duc d'York, usurpe le titre royal,
et le trône du roi légitime et consacré de l'Angleterre.
Voilà ce qui m'a obligé, moi, pauvre Marguerite,... à
venir avec mon fils, le prince Edouard, l'héritier de
Henri, implorer tes justes et légitimes secours; si tu
nous abandonnes, il ne nous reste plus d'espérance.
L"Ecosse est disposée à nous appuyer, mais elle n'en a
pas le pouvoir : notre peuple et nos pairs sont sortis du
devoir, nos trésors saisis, nos soldats mis en fuite ; et
nous-mêmes, comme tu le vois, réduits à une situation
déplorable.
LE ROI LOUIS. — Illustre reine, conjure l'orage à force de
patience, tandis que nous allons songer aux moyens de
le dissiper.
MARGUERITE. — Plus nous tardons, et plus notre ennemi
accroît sa force.
LE ROI LOUIS. — Plus je diffère, et plus mes secours se-
ront efficaces.
MARGUERITE. — Oh! l'impatience est la seule compagne
d'un chagrin véritable. — Et tenez, voilà l'auteur de mes
chagrins.
(Entre Warwick avec sa suite.)
LE ROI LOUIS. — Qui vient ainsi se présenter hardiment
devant nous?
MARGUERITE. — C'est le comte de Warwick, le plus puis-
sant ami d'Edouard.
LE ROI LOUIS, en descendant de son trône. Marguerite se
lève. — Sois le bienvenu, brave Warwick ! Quel sujet t'a-
mène en France ?
MARGUERITE. — Yoilà uu uouvel orage qui commence à
s'élever, car c'est là l'homme qui gouverne les vents et
les flots.
WARWICK.— Je viens de la part du digne Edouard, roi
d'Albion, mon seigneur et maître, et ton ami dévoué,
saluer d'abord ta royale personne, avec toute l'affection
d'une amitié sincère, et ensuite te demander un traité
d'alliance ; enfin je viens en assurer les nœuds par le
nœud do Ihymen, si tu consens à accorder la princesse
T. VII. 32
498 HENRI VI.
Bonne, ta belle et vertueuse sœur, en légilime mariage
au roi d'Angleterre.
MARGUERITE. — Si Cela réussit, plus d'espérance pour
Henri.
WARWiCK, à la princesse, Bonne. — Et vous, gracieuse
dame, je suis chargé, par mon roi, et en son nom, de
vous demander la faveur et la permission de vous baiser
humblement la main, et de vous faire connaître par mes
discours la passion qui s'est emparée du cœur de mon
souverain. La renommée, en frappant dernièrement ses
oreilles attentives, vient de placer dans son âme l'image
de votre beauté et de vos vertus.
MARGUERITE. — Roi Louis, ct VOUS, priucesse, écoutez-
moi avant de répondre à Warwick ; ce n'est point d'un
chaste etpur amour que vous vient la demande d'Edouard,
mais de rarliûce, enfant de la nécessité ; car comment
les tyrans peuvent-ils régner tranquillement s'ils n'ac-
quièrent au dehors des alliances puissantes? Pour prou-
ver qu'il est un tyran, il sufïit de ceci : Henri vit encore ;
et quand il serait mort, voilà le prince Edouard, le fils
de Henri. Songe donc, Louis, à ne pas attirer sur toi,
par cette ligue et ce mariage, les dangers et l'opprobre :
les usurpateurs peuvent bien retenir un moment la do-
mination; mais le ciel est juste, et le temps renverse
l'injustice.
WARWICK. — Outrageante Marguerite !
LE PRINCE EDOUARD. — Pourquoi pas reine?
WARWICK. — Parce que ton père Henri était un usur-
pateur; et tu n'es pas plus prince qu'elle n'est reine.
OXFORD. — Ainsi Warwick anéantit l'illustre Jean de
Gaunt, qui subjugua la plus grande partie de l'Espagne;
et après Jean de Gaunt, Henri IV, dont la sagesse fut le
miroir des sages ; et après ce sage prince, Henri V, dont
la valeur conquit toute la France : c'est d'eux que des-
cend en ligue directe notre Henri.
WARWICK. — Et comment se fait-il, Oxford, que dans cet
élégant discours vous n'ayez pas dit aussi comment
Henri YI a perdu tout ce qu'avait conquis Henri V?
J'imagine que les pairs de France qui vous entendent
ACTE III, SCÈNE III. 499
souriraient à ce souvenir; mais passons. — Vous nou.s
exposez une généalogie de soixante-deux années. C'est
bien peu pour prescrire des droits au trône.
OXFORD. — Quoi, "Warwick ! peux-tu bien parler aujour-
d'hui contre ton souverain, à qui tu as obéi pendant
ireute-six ans, sans révéler ta trahison par ta rougeur?
WARWICK. — Et Oxford, qui a toujours tiré l'épée pour
le bon droit, peut-il faire servir une vaine généalogie à
la défense d'un faux titre? Pour votre honneur laissez
là Henri, et reconnaissez Edouard pour roi.
OXFORD. — Reconnaître pour mon roi celui dont l'ini-
que jugement a mis à mort mon frère aîné, le lord Au-
brey de Yere? bien plus encore ! a fait périr mon père,
sur le déclin de sa vie déjà affaiblie, lorsque la nature le
conduisait aux portes du trépas? Non, Warwick, non.
Tant que la vie soutiendra ce bras, ce bras soutiendra la
maison de Lancastre.
W.4RWICK. — Et moi, la maison d'York.
LE ROI LOUIS. — Reine Marguerite, prince Edouard, et
vous, Oxford, daignez, à notre prière, vous retirer un
moment à l'écart, et me laisser conférer encore quelques
instants avec Warwick.
MARGUERITE. — Veuille le ciel que les paroles de War-
wick ne le séduisent pas !
(Ils s'écartent avec le prince et Oxford.)
LE ROI LOUIS. — Maintenant, Warwick, dis sur ta con-
science : Edouard est-il votre véritable roi? Car il me
répugnerait de me lier avec un roi qui ne serait pas lé-
gitimement élu.
WARWICK, — J'en réponds sur mon honneur et ma ré-
putation.
LE ROI LOUIS. — Mais est-il agréable aux yeux de son
peuple ?
WARWICK. — D'autant plus agréable que Henri ne l'était
pas.
LE ROI LOUIS. — Passons à un autre article. Lai.?sant de
côté toute dissimulation, dites-moi avec vérité jusqu'à
quel point il aime notre sœur Bonne '
WARWICK.— Son amour se montre comme il convient
500 HENRI VI.
à an monarque tel que lui. — Moi-même je lui ai souvent
entendu dire et xjrotester que cet amour était une plante
immortelle dont les racines étaient fixées dans le solde
la vertu, les feuilles et les fruits nourris par le soleil de
la beauté, et qui ne pouvait manquer de donner des
fleurs et des fruits heureux; au-dessus de la jalousie,
mais qui ne résisterait pas au dédain si la princesse
Bonne ne payait pas de retour ses tourments.
LE ROI LOUIS. — Maintenant, ma sœur, apprenez-nous
quelles sont vos dernières résolutions.
LA PRINCESSE BONNE. — Soit couseutemeut, soit refus,
votre réponse sera la mienne. — Cependant [s adressant à
Warwick),ie l'avouerai, souvent avant ce jour, lorsque
j'entendais raconter les mérites de votre roi, mon oreille
n'a pas laissé ma raison étrangère à quelque désir.
LE ROI LOUIS. — Voici donc ma réponse, ^^'arwick. —
Notre sœur sera l'épouse d'Edouard, et à l'instant même
on va dresser les articles, et stipuler le douaire que doit
accorder votre roi; il doit être proportionné à la dot
qu'elle lui portera. — Approchez, reine Marguerite, et
soyez témoin que nous accordons la princesse Bonne
pour épouse au roi d'Angleterre.
LE PRINCE EDOUARD. — A Edouard, et non pas au roi
d'Angleterre.
MARGUERITE. — Artiûcieux Warwick, c'est toi qui as
imaginé cette alliance pour faire échouer ma demande :
avant ton arrivée, Louis était l'ami de Henri.
LE ROI LOUIS. — Et Louis est encore l'ami de Henri e;
de Marguerite. Mais si votre titre à la couronne est fai-
ble, comme on a lieu de le croire d'après l'heureux suc-
cès d'Edouard, il est juste alors que je sois dispensé de
vous donner les secours que je vous avais promis ; mais
vous recevrez de moi tout l'accueil qui convient à votre
rang, et (jue le mien peut vous accorder.
WARWICK. — Henri vit maintenant en Ecosse tout à son
aise : n'ayant rien, il ne peut rien perdre. — Et quant à
vous, notre ci-devant reine, vous avez un père en état de
vous soutenir ; il vaudrait mieux être à sa charge qu'a
celle d** ^ France.
ACTE HT, SCÈNE III. 501
MARGUERITE.— Tais-toi, impuient et déhonté Warwick,
orgueilleux faiseur et destructeur de rois! Je ne quitterai
point ces lieux, que mes discours et mes larmes, fidèles
à la vérité, n'aient ouvert les yeux du roi Louis sur les
rusés artifices, et sur le perfide amour de ton maître ;
car vous êtes tous deux des oiseaux du même plumage.
(On entend sonner du cor derrière le théâtre.}
LE ROI LOUIS. — Warwick, c'est quelque message poui
nous, ou pour toi.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Milord ambassadeur , ces lettres sont
pour vous : elles vous sont envoyées par votre frère, le
marquis Montaigu. {Au roi de France.) Celles-ci s'adres-
sent à Votre Majesté de la part de notre roi. {A la reine
Marauerile.) Et en voilà pour vous, madame : j'ignore de
quelle part.
(Tous ouvrent leurs lettres et les lisent.)
OXFORD. — Je vois avec satisfaction que notre belle
reine et maîtresse sourit aux nouvelles qu'elle apprend,
tandis que le front de Warwick s'obscurcit en lisant les
siennes.
LE PRINCE EDOUARD. — Et tenez, faites attention : Louis
frappe du pied comme s'il était courroucé. — J'espère que
tout est pour le mieux.
LE ROI LOLis. — Warwick, quelles sont tes nouvelles ?
Et les vôtres, belle reine ?
MARGUERITE. — Les micunes remplissent mon cœur
d'une joie inespérée.
WARWICK. — Les miennes ont rempli le mien de tris-
tesse et d'indignation.
LE ROI LOUIS. — Comment? Votre roi a épousé lady
Grey? Et il m'écrit pour pallier votre fourberie et la
sienne, en m'engageant à prendre la chose de bon
cœur ! Est-ce là l'alliance qu'il cherche avec la France ?
Ose-t-il avoir Taudace de nous insulter ainsi?
MARGUERITE. — J'en avais averti Votre Majesté. Voilà la
preuve de l'amour d'Edouard, et de rhonnèteté de War-
wick.
W.VRWICK. — Roi Louis, je proteste ici, à la face du ciel,
502 HENRI VI.
et sur l'espérance de mon bonheur éternel, que je suis
innocent de ce mauvais procédé d'Edouard ; car il n'est
plus mon roi, quand il me fait rougir à ce point, et il
rougirait encore plus lui-même, s'il pouvait voir sa
honte. — Ai-je donc oublié que c'est pour le fait de la mai-
son d'York que mon père est mort avant le temps ? Ai-je
fermé les yeux sur l'outrage fait à ma nièce \ ai-je ceint
son front de la couronne royale, ai-je dépouillé Henri
des droits de sa naissance, pour me voir enfin payer par
cet affront? Que l'affront retombe sur lui-même ! car ma
récompense est l'honneur ; et, pour recouvrer l'honneur
que j'ai perdu pour lui, je le renonce ici, et je me ratta-
che à Henri. — Ma noble reine, oublions nos anciennes
animosités, désormais je suis ton fidèle serviteur. Je ven-
gerai l'insulte faite à la princesse Bonne et rétablirai
Henri dans son ancienne puissance.
MARGUERITE. — Warwick , ce discours a changé ma
haine en amitié : je pardonne et j'oublie tout à fait les
fautes passées, et me réjouis de te voir devenir l'ami de
Henri.
WARWICK. — Tellement son ami, et son ami sincère que
si le roi Louis veut nous accorder un petit nombre de
soldats choisis, j'entreprendrai de les débarquer sur nos
côtes, et de renverser, à main armée, le tyran de son
trône. Ce ne sera pas sa nouvelle épouse qui pourra le
secourir ; et pour Clarence... d'après ce qu'on me mande
ici, il est sur le point d'abandonner son frère, indigné
de le voir consulter, dans le choix de son épouse, un
désir déréglé, bien plus que l'honneur, l'intérêt et la sû-
reté de notre patrie.
LA PRINCESSE RONNE , à Louis . —'SloTi frère, comment
Bonne pourra-t-elle être mieux vengée que par l'appui
que vous prêterez à cette malheureuse reine?
i Les chroniques nous apprennent qu'Edouard avait tenté dt
déshonorer la nièce ou la fille du comte de Warwick, on ne sait
laquelle des deux.
C'est à la bataille deWakefield, où périt le duc d'York, que
le comte de Salisbuiy avait été pris ; il fut décapité le lendemain,
il Poiufret.
ACTE (II, SCÈNE III. 503
MARGCTT^iTE. — PrincG renommé, comment le pauvre
Henri pourra-t-il supporter la vie, si vous ne le sauvez
pas de l'affreux désespoir?
LA PRINCESSE BONNE. — Ma querelle et celle de cette
reine d'Angleterre n'en font qu'une.
WARwicK. — Et la mienne, belle princesse Bonne, es(
liée avec la vôtre.
LE ROI LOUIS. — Et la mienne avec la sienne, la tienne
et celle de Marguerite : ainsi voilà mon parti pris, et je
suis fermement décidé à vous seconder.
MARGUERITE. — LaissGz-moi VOUS rendre à tous à la fois
d'humbles actions de grâces.
LE ROI LOUIS. — Messager de l'Angleterre, retourne en
toute hâte dire au perfide Edouard, ton prétendu roi,
que Louis, roi de France, se dispose à lui envoyer des
masques, pour lui donner le bal à lui et à sa nouvelle
épouse. Tu vois ce qui s'est passé': va en effrayer ton roi.
LA pRrxGEssE BONNE. — Dis-lui quc, daus l'espérauce OÙ
je suis qu'il sera bientôt veuf, je porterai la guirlande
de saule en sa considération.
MARGUERITE. — Dis-lui de ma part que j'ai dépouillé
mes habits de deuil, et que je suis prête à me couvrir de
l'armure,
WARWICK. — Dis-lui de ma part qu'il m'a fait un affront,
et qu'en revanche je le détrônerai avant qu'il soit peu.
Voilà pour ton salaire ; pars.
(Le messager sort.)
LE ROI LOUIS. — Toi, Warwick, avec O.vford, tu iras à
la tête de cinq mille hommes, traverser les mers, et livrez
bataille au traître Edouard; et, sitôt que l'occasion le
permettra, cette noble reine et le prince son fils te sui-
vront avec un nouveau renfort. — Mais, avant ton dé-
part, délivre-moi d'un doute : quel garant avons-nous
de ta persévérante loyauté?
WARWICK. — Voici le gage qui vous répondra de mon
inviolable fidélité. — Si notre reine et son fils l'agréent,
j'unis de ce moment au jeune prince, par les liens d'un
saint mariage, ma fille aimée, l'objet chéri de ma ten-
dresse.
504 HENRI VI.
MARGUERITE. — Ouï, j'y consens, et je vous rends grâ-
ces de cette offre. Edouard, mon fils, elle est belle et
vertueuse : ainsi n'hésiste point, donne ta main à War-
wick ; et avec ta main donne-lui ton irrévocable foi de
n'avoir d'autre épouse que la fille de Warwick.
LE PRINCE EDOUARD. — Je l'acceptc, car elle en est bien
digne, et je donne ma main pour gage de ma promesse.
(Il donne sa main à Warwick.)
LE ROI LOUIS.— Qu'attendons-nous à présent? On va
lever ces troupes ; et toi, seigneur de Bourbon, notre
grand amiral, tu les transporteras en Angleterre sur nos
vaisseaux. Il me tarde de voir Edouard renversé par les
hasards de la guerre, pour avoir fait semblant de vouloir
épouser une princesse de France '.
(Ils sortent tous, excepté Warwick.)
WARWICK. — Je suis venu comme ambassadeur d'E-
douard : et je retourne son ennemi mortel et irréconci-
liable. Il m'avait chargé d'affaires de mariage : une
guerre terrible va répondre à sa demande. N'avait-il
donc que moi, pour en faire l'instrument de ses jeux?
Eh bien, il n'aura que moi pour tourner ses railleries
en afQictions. J'ai été le principal agent de son élévation
au trône : je serai le principal agent de sa chute : non
pas que je prenne en pitié la misère de Henri, mais je
cherche à me venger de l'insulte d'Edouard.
(Il sort.)
J Bonne n'était point une princesse de France, mais une prin-
cesse de Savoie, sœur de la reine de France. Au surplus, on
révoque très-fort en doute cette négociation de mariage, et cette
cause du mécontentement de Warwick. Il paraîtrait qu'Edouard
était marié secrètement dès 1443, c'est-à-dire trois ans environ
avant l'époque où l'on place la négociation. On assure même
que Warwick avait été, en 1445, parrain de la princesse Elisa-
beth, leur premier enfant.
FIN DU TROISIEME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCEXE I
A Londres. — Un appartement dans le palais.
Entrent GLOCESTER, CLAREXCE, SOMERSET.
MONTAIGU et autres.
GLOCESTER. — Eh bien, dites-moi, mon frère Clarence,
que pensez-vous de ce nouveau mariage avec lady Grey?
Notre frère n"a-t-il pas fait là un digne choix?
CLARENXE. — Hélas ! vous savez qu'il y a bien loin d'ici
en France. Comment eùt-il pu se contenir jusqu'au re-
tour de Warwick ?
SOMERSET. — Milords, rompez cet entretien. Voici le roi
qui s'avance...
(Fanfare. Entrent le roi Edouard et sa suite, avec lady
Grey, vêtue en reine ; Pembroke, Stafford, Hastings et
autres personnages.)
GLOCESTER. — Avec le bel objet de son choix !
CLARENCE. — Je compte lui déclarer ouvertement ce que
j'en pense.
LE ROI EDOUARD.— Eh bien, mon frère Clarence, que
dites-vous donc de notre choix? pourquoi restez- vous
ainsi pensif, et l'air à demi-mécontent ?
CLARENCE. — J'en dis ce qu'en disent Louis de France,
ou le comte de Warwick, tous deux si dépourvus de sens
et de courage, qu'ils ne songeront pasàs'olîenser de Taf-
front que nous leur faisons.
LE ROI EDOUARD. — Supposez qu'ïls s'offensent sans rai-
son : ce n'est, après tout, que Louis et Warwick ; et je
suis Edouard, le roi de Warwick et le vôtre, et il faut
que ma volonté se fasse.
506 HENRI YI.
GLOCESTER. — Et Yotre volonté se fera, parce que vous
êtes notre roi : cependant un mariage précipité est ra-
rement heureux.
LE ROI EDOUARD. — Quoi, mon frère Richard? Vous en
offensez-vous aussi ?
GLOCESTER. — Non, pas moi. Non : à Dieu ne plaise,
que je veuille désunir ceux que Dieu a unis! Et ce serait
vraiment une pitié que de séparer deux époux si hien
assortis !
E ROI EDOUARD, — iiettant de côté vos dédains et vos
dégoûts, dites-moi un peu pourquoi lady Grey ne pour-
rait pas devenir ma femme et reine d'Angleterre? Et
vous aussi, Somerset et Monlaigu, allons, déclarez li-
brement vos sentiments.
CLARENCE. — Yoici donc mon opinion : — que le roi
Louis devient votre ennemi parce que vous vous êtes
joué de lui dans celte affaire de mariage avec la princessf
Bonne.
GLOCESTER. — Et Warwick, qui était occupé à rempli i
le ministère dont vous l'aviez chargé, est déshonoré au-
jourd'hui par cet autre mariage que vous venez de con-
tracter.
LE ROI EDOUARD. — Et si je vieus à bout de calmer Louis
et Warwicli par quelque expédient que je pourrais ima-
giner?
MONTAiGU. — Il resterait toujours certain qu'une pa-
reille alliance avec la France aurait fortifié l'Etat contre
les orages étrangers, bien plus que ne peut le faire
aucun parti choisi dans le soin du royaume .
HASTiNGS. — Quoi! Moutaigu ignore-t-il que, par sa
propre force, l'Angleterre est à l'abri de tout danger, si
elle se demeure fidèle à elle-même?
MONTAiGu.— Sans doute ; mais ce serait encore plus
sur, si elle était appuyée de la France.
HASTINGS. — Il vaut mieux user de la France que de se
fier à la France. Appuyons-nous sur Dieu et sur les
mers, qu'il nous a données comme un rempart impre-
nable : avec leur secours défendons-nous nous-mêmes;
ACTE IV, SCÈNE I. 507
c'est dans leur force et en nous seuls que réside notre
sûreté.
CLARENCE. — Poup CB discouis seul , Hastings mérite
bien d'avoir rhéritière du lord Hungerford.
LE ROI EDOUARD. — Et qu'j trouvez-vous à redire ? il l'a
par ma volonté, et le don que je lui en ai fait ; et pour
cette fois ma volonté fera loi.
GLOCESTER. — Et pourtaut il me semble que Votre Grâce
a eu le tort de donner l'héritière et la fille du lord Scales
au frère de votre tendre épouse : elle m'aurait bien
mieux convenu à moi, ou bien à Clarence ; mais votre
femme épuise aujourd'hui votre amour fraternel.
CLARENCE. — Comme encore vous n'auriez pas dû grati-
fier de l'héritière du lord Bonville le fils de votre nouvelle
épouse , et laisser vos frères aller chercher fortune ail-
leurs.
LE ROI EDOUARD. — Eh quoi, mou pauvre Clarence,
n'est-ce que pour une femme que tu te montres si mé-
content? Va, je saurai te pourvoir.
CLARENCE. — En choisissaut pour vous-même, vous avez
fait voir quel était votre discernement : et comme il s'est
montré assez mince, vous me permettrez de faire moi-
même mes affaires, et c'est dans cette vue que je songe
à prendre bientôt congé de vous.
LE ROI EDOUARD. — Pars OU reste, peu m'importe :
Edouard sera roi, et ne se laissera pas enchaîner par la
volonté de son frère.
LA REINE. — Milords, pour me rendre justice vous devez
tous convenir qu'avant qu'il eût plu à Sa Majesté d'élever
mon rang au litre de reine, je n'étais pas d'une nais-
sance ignoble ; et des femmes nées plus bas que moi sont
montées à la même fortune. Mais autant ce nouveau
litre m'honore, moi et les miens , autant l'éloignement
que vous me montrez, vous à qui je voudrais être agréa-
ble, môle à mon bonheur de crainte et de tristesse.
LE ROI EDOUARD. — Ma bieu-aimée, cesse de cajoler ainsi
leur mauvaise humeur. Que peux-tu avoir à craindre ou
à t'affliger, tant qu'Edouard est ton ami constant, et leur
souverain légitime, auquel il faut qu'ils obéissent, et
608 HENRI VI.
auquel ils obéiront, et qui les obligera à t'aimer, sous
peine d'encourir sa haine? s'ils s'y exposent, j'aurai
soin de te défendre contre eux, et de leur faire sentir ma
colère et ma vengeance.
GLOCESïER , à pa/'î.— J'entends, et ne dis pas grand'
chose, mais je n'en pense que mieux.
(Entre un messager.)
LE ROI EDOUARD. — Eli bien, messager, quelles lettres,
ou quelles nouvelles de France?
LE MESs.\GER. — Mou souvcrain seigneur, je n'ai point
de lettres : je n'apporte que quelques paroles, et telles
encore, que je n'ose vous les rendre qu'après en avoir
reçu d'avance le pardon.
LE ROI EDOUARD. — Va, cUcs te sont pardonnées : allons,
en peu de mots, rends-moi leurs paroles, le plus fidèle-
ment que le pourra ta mémoire. Quelle est la réponse
du roi Louis à nos lettres ?
LE MESSAGER. — Voici, quand je l'ai quitté, quelles ont
été ses propres paroles : « Va, dis au traître Edouard,
« ton prétendu roi, que Louis de France se dispose à
« lui envoyer des masques pour lui donner le bal, à lui
« et à sa nouvelle épouse. »
LE ROI EDOUARD. — Louis cst-il douc si brave? Je crois
qu'il me prend pour Henri. Mais qu'a dit de mon ma-
riage la princesse Bonne?
LE MESSAGER. — Voici ses parolcs prononcées avec un
calme dédaigneux : « Dites-lui que, dans l'espérance où
« je suis qu'il sera bientôt veuf, je porterai la guirlande
« de saule en sa considération. »
LE ROI EDOUARD. — Jc uc la blûme point ; elle ne pouvait
guère en dire moins : c'est elle qui a été offensée. Mais
que dit la femme de Henri'' car je sais qu'elle était
présente.
LE MESSAGER. — « Aunonce-lui, m'a-1-elle dit, que j'ai
" quitté mes habits de deuil, et que je suis prête à me
« couvrir de l'armure. »
LE ROI EDOUARD. — Apparemment qu'elle se propose
de jouer le rôle d'amazone. Mais qu'a dit Warwick de
cette insulte?
ACTE IV, SCÈNE I. 509
LE MESSAGER. — Pliis irrité que tous les autres, contre
Votre Majesté, il m'a congédié avec ces mots : - Dis-lui
« de ma part qu'il m'a fait un affront, et qu'en revanche
« je le détrônerai avant qu'il soit peu. »
LE ROI EDOUARD. — Ah ! le traître a osé prononcer ces
insolentes paroles? Allons, puisque je suis si bien
averti, je vais m'armer : ils auront la guerre, et me
payeront leur présomption. Mais, réponds-moi, War-
wick et Marguerite sont-ils bien ensemble ?
LE MESSAGER. — Oui , mon gracieux souverain : ils se
sont tellement liés d'amitié, que le jeune prince Edouard
épouse la fille de Warwick.
CLARENCE — Probablement l'aînée : Clarence ailra la
plus jeune. Adieu, mon frère le roi, maintenant tenez-
vous bien; car je vais de ce pas demander l'autre fille
de Warwick , afin de n'avoir pas fait, quoique sans
royaume, un plus mauvais mariage que vous. — Oui, qui
aime Warwick et moi me suive.
(Clarence sort, et Somerset le suit.)
GLOCESTER, à part. — Ce n'est pas moi; mes pensées
vont plus loin : je reste , moi , non pour l'amour
d'Edouard, mais pour celui de la couronne.
LE ROI EDOUARD. — Clareuce et Somerset partis tous deux
pour aller joindre Warwick! N'importe: je suis armé
contre le pis qui puisse arriver, et la célérité est néces-
saire dans celte crise désespérée. — Pembroke et StatTord,
allez lever pour nous des soldats, et faites tous les pré»
paratifs pour la guerre. Ils sont déjà débarqués, ou ne
tarderont pas à l'être : moi-même en personne je vous
suivrai immédiatement. (Pembroke et Stafford sortent.)
Mais avant que je parte, Hastings, et vous, Montaigu,
levez un doute qui me reste. Vous deux, entre tous les
autres, vous tenez de près à Warwick par le sang et par
alliance. Dites-moi si vous aimez mieux Warwick que
moi. Si cela est, allez tous deux le trouver. Je vous aime
mieux pour ennemis que pour des amis perfides ; mais
si vous êtes résolus de me conserver votre fidèle obéis-
sance, tranquillisez-moi par quelque serment d'amitié,
afin que je ne puisse jamais vous avoir pour suspects.
olO IIENKl VI.
MOXTAiGU. — Que Dieu protège Montaigu, comme il est
Uèle !
HASTiNGS. — Et Hastings, comme il tient pour la cause
d'Edouard !
LE ROI EDOUARD. — Et VOUS, Richard, mon frère, voulez-
vous rester de notre parti?
GLOCESTER. — Oui, On dépit de tout ce qui voudra vous
attaquer.
LE ROI EDOUARD. — A présent, je suis sûr de vaincre.
Partons donc à l'instant, et ne perdons pas une heure,
jusqu'à ce que nous ayons joint Warwick et son armée
d'étrangers.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une plaine dans le comté de Warwick.
Entrent WARWICK et OXFORD avec des troupes françaites
et autres.
WARWICK. — Croyez-moi, milord ; tout jusqu'ici va bien.
Le peuple vient en foule se ranger auiour de nous. (7/
aperçoit Clarence et Somerset.) Mais tenez, voilà Somerset
et Clarence qui nous arrivent. — Répondez sur-le-champ,
milords : sommes-nous tous amis?
GEORGE.— N'en doutez pas, milord.
WARWICK. — En ce cas, cher Clarence, Warwick t'ac-
cueille de grand cœur ; et toi aussi, Somerset. — Je tiens
pour lâcheté de conserver la moindre défiance, lorsqu'un
noble cœur a donné sa main ouverte en signe d'amitié;
autrement, je pourrais penser que Clarence, frère d'E-
douard, n"a pour notre cause qu'une feinte alfection :
mais sois le bienvenu, Clarence : maiille sera à toi. A
présent que reste-t-il à faire sinon de profiter des voiles
delà nuit, taudis que ton frère est négligemment campé,
que ses soldats sont à errer dans les villes des environs,
et qu'il n'est escorté que d'une simple garde : nous pcu-
vous le surprendre et nous emparer de ta personne,
dès que nous le voudrons. Nos espions ont trouvé ce
ACTE IV, SCENE III. 511
coup de main facile à exécuter. Ainsi comme jadis Llysse
et le robuste Dioméde se glissèrent avec audace et célé-
rité dans les tentes de Rhésus, et emmenèrent les terri-
bles coursiers de Thrace, auxquels les destins avaient
attaché la victoire; de même, bien couverts du noir
manteau de la nuit, nous pouvons renverser à l'impro-
viste la garde d'Edouard, et nous saisir de lui ; je ne dis
pas le tuer, car je ne veux que le surprendre. Que ceux
de vous qui voudront me suivre prononcent avec accla-
mation le nom de Henri, en même temps que leui* géné-
ral. {Tous s'écrient : Henri!) Allons, parlons donc, et
marchons en silence. Que Dieu et saint George soieut
pour Warwick et ses amis !
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Le camp d'Edouard, près de Warwick.
Entrent quelques SENTINELLES j^our garder la tente
du roi,
PREMIER GAUDE. — Allous , messicurs , que chacun
prenne son poste ; le roi est là qui dort.
SECOND GARDE. — Quoi ! est-ce qu'il n'ira pas se mettre
au lit?
PREMIER GARDE. — Nou : Vraiment, il a fait un serment
solennel, de ne pas se coucher pour prendre soh repos
ordinaire, jusqu'à ce que Warwick ou lui soient vain-
cus.
SECOND GARDE. — G'est co qui sera demain, selon toute
apparence, si Warwick est aussi près qu'on l'assure.
TROISIÈME GARDE. — Mai S dites-moi, je vous prie, quel
est ce lord qui repose ici avec le roi dans sa tente?
PREMIER GARDE. — G'est Ic lord llastiugs, le plus intime
ami du roi.
TROISIÈME GARDE. — Oui ? — Mais pourquoi cet ordre du
roi, que ses principaux chefs logent dans les villes des
environs, tandis que lui il passe la nuit dans cette froide
caiii pagne?
ol2 HENRI VI.
SECOND GARDE. — C'esl lo poste d'iioiinour parce qu'il
est le plus daugoreux.
TROISIÈME GARDE. — Oli ! poui' uioi, cju'oii 1116 doiine
des dignités et du repos, je les préfère à un dangereux
honneur. — Si ^^'ar^Yick savait en quelle situation il est
ici, il y a lieu de croire qu'il viendrait le réveiller.
PREMIER GARDE. — A luoins quc uos hallebardes ne lui
fermassent le passage.
SECOND GARDE. — En effet : car pourquoi garderions-
nous sa tente royale, si ce n'était pour défendre sa per-
sonne coutre les ennemis nocturnes ?
(Entrent Warwick, George, Oxford, Somerset, et des troupes.)
WARwicK, à ihoti-voLv. — C'est là sa tente : voyez, où
sont ses gardes. Courage, mes amis : c'est le moment de
se faire honneur, ou jamais! Suivez-moi seulement, et
Edouard est à nous.
PREMIER GARDE. — Qui Va là ?
feECOND GARDE. — Arrête, où tu es mort.
(Warwick et sa troupe orient tous ensemble: 'n'rtnrtVl.'
IVaru'ù't.' en fondant sur la garde, qui fuit en criant:
aux armes ! auœ armes ! Warwick et sa troupe les pour-
suivent.)
(On entend les tambours et les trompettes.)
(Rentrent Warwick et sa troupe enlevant le roi Edouard
vt'tu de sa robe do chambre, et assis dans un fauteuil.
Glocesieret llastings fuient.)
SOMERSET.— Qui soutceux qui fuient là?
WARWICK. — lÀichard et llasliugs : laissons-les : nous
tenons ici le duc.
LE ROI ÉDOiARii. — Le duc ! Owoi, ^^'arviclv ! la dernière
fois que tu m'as quitte, tu m'appelais roi.
w.\RwicK.— Oui ; mais les temps sont changés. Depuis
que vous m'avez déshonoré dans mon ambassade, moi,
je vous ai dégradé du rang de roi, et je viens aujouid'hui
vous créer duc d'York.... Eh! comment pourriez-vous
gouverner un royaume, vous qui ne savez ni vous bien
conduire envers vos ambassadeui-s, ni vous contenter
dune seule femme, ni traiter vos frères fraternellement,
ni travailler au bonheur des peuples, ni vous garantir
vous-même de vos ennemis ?
ACTE IV, SCÈNE IV. 513
LE ROI EDOUARD.— Quoi, iiioii frère Clarence, te voilé
aussi ! — Ah ! je vois bien maintenant qu'il faul
qu'Edouard succombe.— Cependant, Warwick, en dépi*
du malheur, en dépit de toi et de tous tes complices,
Edouard se conduira toujours en roi : et si la malice de
la fortune renverse ma grandeur, mon âme est hors de
la portée de sa roue.
WARWICK. — Eh bien, que dans son âme Edouard de-
meure roi d'Angleterre; {lui ôlanl sa couronne) Henri
portera la couronne d'Angleterre, et sera un vrai roi;
toi, tu n'en seras que l'ombre. — Milord Somerset, char-
gez-vous, je vous prie, de faire conduire sur-le-champ
le duc Edouard chez mon fière, l'archevêque d'York.
Quand j'aurai combattu Tembroke et ses partisans, je
vous suivrai, et je porterai à Edouard 'la réponse que lui
envoient Louis et la princesse Bonne. Jusque-là, adieu
pour quelque temps, mon bon duc d'York.
LE ROI EDOUARD. — Cc qu'impo.sc la destinée, il faut que
l'homme le supporte. Il est inutile de vouloir résister
contre vent et marée.
(Sortent le roi Edouard et Somerset.)
O.VFORD. — Que nous reste-t-il maintenant à faire,
milords, sinon de marcher droit à Londres avec nos
soldats?
WARWICK. — Oui, voilà quel doit être notre premier
soin. Délivrons Henri de sa prison, et replaçons-le sur
le trùne des rois.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
A Londres. — Un appartement dans le palais.
Entrent LA REINE ELISABETH, femme d'Edouard
RIVEKS.
RivKRs.— Madame, quel chagrin a donc si fort altéré
les tiaits de votre visage?
LA REINE. — Quoi, mon frère, ôtes-vous donc encore
à savoir le malheur 'ui vient d'arriver au roi Edouard?
T. VII. 33
5i4 HENRI VI.
RivEKS, — Quoi! La perte de quelque bataille rangée
contre Warwick.
L.i REINE. — Non; mais la perte de sa propre personne.
RI VERS. — Mon roi serait tué?
LA REINE. —Oui, presque tué, car il est prisonnier ; soit
qu'il ait été trahi par la perfidie de ses gardes, soit qu'il
ait été inopinément surpris par l'ennemi ; on m'a dit de
plus qu'il avait été confié à la garde de l'archevêque
d'York, le frère du cruel Warwick, et par conséquent
notre ennemi.
RivERs. — Ces nouvelles, je l'avoue, sont bien désas-
treuses : cependant, gracieuse dame, soutenez ce revers
de votre mieux : Warwick, qui a l'avantage aujourd'hui,
peut le perdre demain.
LA REINE. — Il faut donc, jusque-là, que l'espérance
soutienne ma vie. El je veux en effet me sevrer du dés-
espoir, par amour pour l'enfant d'Edouard que j'ai dans
mon sein. C'est lui qui me fait contenir ma douleur, et
porter avec patience la croix de mon infortune : oui,
c'est pour lui que je retiens plus d'une larme, et que
j'étoufïe les soupirs qui dévoreraient mon sang, de
crainte que ces pleurs et ces soupirs ne vinssent flétrir
ou noyer le fruit sorti du roi Edouard, le légitime héri-
tier de la couronne d'Angleterre.
RIVERS. — Mais, madame, que devient Warwick?
LA REINE. — Je suis informée qu'il marche vers Londres,
pour placer une seconde fois la couronne sur la tête de
Henri : tu devines le reste. Il faut que les amis d'Edouard
se soumeltent; mais pour prévenir la fureur du tyran
(car il ne faut point se fior à celui qui a violé une fois sa
parole), je vais de ce pas me réfugier dans le sanctuaire,
afin de sauver du moins l'héritier des droits d'Edouard.
Là, je serai en sûreté contre la violence et la fraude.
Venez donc; fuyons, tandis que nous jiouvons fuir en-
core. Si nous tombons entre les mains de Warwick,
noire mort est certaine.
fils sortent.)
ACTE lY, SCÈNE V. 515
SCÈNE V
Un parc, près du château de Middlebam, dans la province
d'York.
Entrent GLOCESTER, HASTINGS, SIR WILLIAM
STANLEY, et autres personnages.
GLOCESTER. — Cessez de vous étonner, lord Hastings, et
%-ous, sir William Stanley, si je vous ai conduits ici dans
le plus épais des bois de ce parc. Voici le fait. Vous savez
que notre roi, mon frère, est ici prisonnier deTévêque
qui le traite bien, et lui laisse une grande liberté. Sou-
vent, accompagné seulement de quelques gardes , il
vient chasser dans ce bois pour se récréer. Je l'ai fait
avertir en secret que si vers cette heure-ci il dirigeait
ses pas de ce côté, sous prétexte de faire sa partie de
chasse ordinaire, il trouverait ici ses amis avec des che-
vaux et main-forte, pour le délivrer de sa captivité.
(Entre le roi Edouard, accompagné d'un chasseur.)
LE CHASSEUR.— Par ici, milord; c'est de ce côté qu'est
la chasse.
LE ROI EDOUARD. — Nou , c'est par ici , mon ami : vois,
voilà des chasseurs. Eh bien, mon frère, et vous, lord
Hastings, vous êtes donc ici à l'aifùt avec votre monde
pour surprendre le cerf de l'évêque ?
GLOCESTER. — Mou frère, il faut se hâter de profiter du
moment et de l'occasion. Votre cheval est tout prêt, et
vous attend au coin du parc.
LE ROI EDOUARD. — Mais OÙ allous-uous d'ici?
HASTINGS. — A Lynn , milord, et de là nous nous em-
barquons pour la Flandre.
GLOCESTER. — Bien pensé, je vous assure : c'était aussi
mon idée.
LE ROI EDOUARD. — Stanley, je récompenserai ton au-
dace.
GLOCESTER. — Mais que tardons-nous ? Il n'est pas temps
de s'amuser à parler.
516 HENRI yi.
LK ROI EDOUARD. — Chasseup, qu'en dis-tu? Yeux-tu
nous suivre ?
LE CHASSEUR. — Cela vaut beaucoup mieux que de res-
ter pour être pendu.
GLOCESTER. — Vieus douc ; partons : ne perdons pas
davantage le temps.
LE ROI EDOUARD. — Adieu, archevêque. Songe à te mu-
nir contre le courroux de Warwick, et prie Dieu pour
que je puisse ressaisir la couronne.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Une pièce dans la Tour,
Entrent LE ROI HENRI , CLARENCE , WARWICK ,
SOMERSET, LE JEUNE RICHMOND , OXFORD,
MONTAIGU, LE LIEUTENANT de suite.
LE ROI. — Monsieur le lieutenant, à présent que Dieu
et mes amis ont renversé Edouard du trône d'Angleterre,
et changé mon esclavage en liberté, mes craintes en
espérance, et mes chagrins en joie , quels honoraires te
devons-nous en sortant de cette prison?
LE LIEUTENANT. — Les sujets n'out rien à exiger de leurs
souverains : mais si mon humble prière peut être exau-
cée, je demande mon pardon à Votre Majesté.
LE ROI. — Et de quoi donc, lieutenant? De m' avoir si
bien traité? Sois sur que je reconnaîtrai tes bons procé-
dés, qui m'ont fait trouver du plaisir dans ma prison ;
oui, tout le plaisir que peuvent sentir renaître en eux-
mêmes les oiseaux mis en cage, lorsque après tant de
pensées mélancoliques les chants qui les amusaient dans
leur ménage leur font enfin oublier tout à fait la porte
de leur liberté. Mais après Dieu, c'est loi, Warwick, qui
me délivres; c'est donc principalement à Dieu et à toi
que s'adres.se ma reconnaissance. Il a été l'auteur, et loi
l'instrument. Aussi, pour triompher désormais de la
malignité de ma fortune, en vivant dans une situation
ACTE TV, SCÈNE VI. 517
modeste où elle ne puisse me blesser ; et afin que le
peuple de cette terre bienheureuse ne soit pas la victime
de mon étoile ennemie, Warwick, quoique ma tête porte
encore la couronne, je te résigne ici mon administra-
tion ; car tu es heureux dans toutes tes œuvres.
WARWICK. — Votre Grâce fut toujours renommée pour
sa vertu; et aujourd'hui elle se montre sage autant que
vertueuse, en reconnaissant et cherchant à éviter la
malice de la Fortune : car il est peu d'hommes qui sa-
chent gouverner prudemment leur étoile! Cependant il
est un point, où vous me permettrez de ne pas vous^
approuver : c'est de me choisir lorsque vous avez Cla-
rence près de vous,
GEORGE. — Non, V/arwick, tu es digne du commande-
ment : toi à qui le Ciel à ta naissance adjugea un rameau
d'olivier et une couronne de laurier, donnant à présumer
que tu seras toujours également heureux dans la paix et
dans la guerre : ainsi je te le cède de mon libre consente-
ment.
WARWICK. — Et je ne veux choisir qrie Clarence pour
protecteur,
LE ROI. — Warwick, et vous, Clarence, donnez-moi tous
deux la main. A présent, unissez vos mains, et avec elles
vos cœurs, et que nulle dissension ne trouble le gouver-
nement. Je vous fais tous deux protecteur de ce pays:
tandis que moi, je mènerai une vie retirée, et consacre-
rai mes derniers jours à la dévotion, occupé à combattre
le péché, et à louer mon créateur.
WARWICK. — Que répond Clarence à la volonté de son
souverain ?
GEORGE. — Qu'il donne son consentement, si Warwick
donne le sien; car je me repose sur ta fortune.
WARWICK. — .411ons, c'est à regret ; mais enfin j'y sous-
cris : nous marcherons l'un à côté de l'autre comme
l'ombre double de la personne de Henri, et nous le rem-
placerons; j'entends en supportant, à sa place, le fardeau
du gouvernement, tandis qu'il jouira des honneurs et
du repos. A présent, Clarence, il n'est rien de plus pres-
sant que de faire déclarer, sans délai Edouard traître,
S18 HENRI VI
et de confisquer tous ses domames et tous ses biens.
GEORGE. — Je ne vois pas autre chose à faire de plus,
que de régler sa succession...
WARWicK. — Oui, et Clarence ne manquera pas d y avoir
sa part.
LE ROI. — Mais ,je vous prie (car je ne commande plup),
mettez avant vos plus importantes affaires, le soin d'en-
voyer vers Marguerite, votre reine, et mon fils Edouard,
pour les faire revenir promptement de France; car jus-
qu'à ce que je les voie, le sentiment de joie que me
donne ma liberté est à moitié "^Uruit par les inquiétudes
de la crainte.
GEORGE. — Cela va être fait, mon souverain , avec la
plus grande célérité.
LE ROI. — Milord de Somerset, quel est ce jeune homme
à qui vous paraissez prendre un si tendre intérêt?
SOMERSET. — Mon princo, c'est le jeune Henri, comte de
Richmond.
LE ROI. — Approchez, vous, espoir de l'Angleterre. (//
pose sa main sur la tête du jeune homme.) Si une puissance
cachée découvre la vérité à mes prophétiques pensées,
ce joli enfant fera le bonheur de notre patrie. Ses re-
gards sont pleins d'une paisible majesté ; la nature forma
son front pour porter une couronne, sa main pour tenir
un sceptre, et lui, pour la prospérité d'un trône royal.
Qu'il vous soit précieu.x, milords; car il est destiné à
vous faire plus de bien que je ne vous ai causé de
maux '.
(Entre un messager.)
WARWICK. — Quelles nouvelles, mon ami?
LE MESSAGER. — Qu'Edouard s'est échappé de chez votre
frère, qui a su depuis qu'il s'était rendu on Bourgogne.
WARWICK.— Fâcheuse nouvelle! mais comment s'est-il
échappé?
1 11 fut roi sous le nom de Henri VII, aprî-s l'extinction des
maisons d'York et de Lancastre; il était fils d'Edmond, comte de
Richmond, demi-frtre de Henri VI, par sa mère, Catherine de
France, qui après la mort de Henri V, avait épousé Owou Tudor,
père d'Edindnd.
ACTE IV, SCENE YII. 519
LE ME>SAGER. — Il a été enlevé par Richard, duc df
Glocester, et le lord Hastings, qui l'attendaient placés en
embuscade sur le bord de la forêt, et l'ont tiré des mains
des chasseurs de l'évêque; car la chasse était son exer-
cice journalier.
WARWicK. — Mon frère a mis trop de négligence dans
le soin dont il était chargé. Mais allons, mon souverain,
Qous prémunir de remèdes contre tous les maux qui
pourraient surA'enir.
(Sortent le roi Henri, Warwick, Clarence, le lieute*
nant et sa suite.)
SOMERSET. — Milord, je n'aime point cette évasion d'E-
douard; car, il n'en faut pas douter, la Bourgogne lui
donnera des secours, et nous allons de nouveau avoir la
guerre avant qu'il soit peu. Si la prédiction dont Henri
vient de nous présager l'accomplissement a rempli mon
cœur de joie parles espérances qu'elle me fait naître sur
ce jeune Richmond, le cœur me dit également que dans
ces démêlés il peut arriver beaucoup de choses funestes
pour lui et pour nous. Ainsi, lord Oxford, pour prévenii'
le pire, nous allons l'envoyer, sans tarder, on Bretagne
jusqu'à ce que les orages de cette guerre civile soient
dissipés.
OXFORD. — Votre avis est sage; car si Edouard remonte
sur le trône, il y a tout lieu de craindre que Richmond
ne tombe avec le reste,
SOMERSET. — Cela ne saurait manquer ; il va donc partir
pom- la Bretagne : n'y perdons pas de temps.
(Ils sortent.)
SCÈNE Vil
Devant York.
Entrent LE ROI EDOUARD, GLOCESTER, HASTIXGS,
soldats.
LE ROI EDOUARD. — Aiusi donc, mon frère Richard,
Hastings, et vous tous, mes amis, la fortune veut répa-
rer tout à fait ses torts envers nous, et dit que j'échan-
S20 HENRI VI.
gérai encore une fois mon état d'abaissement contre la
couronne royale de Henri. Nous avons passé et repassé
los mers, et ramené de Bourgogne le secours désiré.
Maintenant que nous voilà arrivés du port de Ravenspurg
devant les portes d'York, que nous reste-t-il à faire que
d'y rentrer comme dans notre duché?
GLOCESTER, — Quoi, Ics portes fermées! — Mon frère, je
n'aime pas cela. C'est en bronchant sur le seuil de leur
demeure que bien des gens ont été avertis du danger
qui les attendait au dedans.
LE ROI EDOUARD. — Allous douc, mou cher, ne nous
laissons pas effrayer par les présages : de gré ou de
force, il faut que nous entrions, car c'est ici que nos
amis viendront nous joindre,
HASTixGs. — Mon souverain, je veux frapper encore une
fois pour les sommer d'ouvrir.
(Paraissent sur les murs le maire d'York et ses adjoints.)
LE MAIRE. — Milords, nous avons été avertis de votre
arrivée, et nous avons fermé nos portes pour notre pro-
pre sûreté ; car maintenant c'est à Henri que nous devons
l'obéissance.
LE ROI EDOUARD. — Mais, mousicur le maire, si Henri
est votre roi, Edouard est au moins duc d'York.
LE MAIRE. — H est vrai, milord, je sais que vous l'êtes.
LE ROI EDOUARD. — Eh bien! je ne réclame que mon
duché, et je me contente de sa possession.
GLOCESTER, À part. — Mais quand une fois le renard
aura pu entrer son nez, il aura bientôt trouvé le moyen
de faire suivre tout le corps.
HASTiNGS. — Eh bien, monsieur le maire, qui vous fait
hésiter? Ouvrez vos portes; nous sommes les amis du roi
Henri.
LE MAIRE. — Est-il vrai? Alors les portes vont s'ouvrir.
(Il descend des remparts.)
GLOCESTER, avcc ivonic. — Voilà un sage et vigoureux
commandant, et facile à persuader.
HASTINGS.— Le bon vieillard aimerait fortiiuc tout s'ar-
rangeât, aussi en avons-nous eu bon marché : mais,
une fois entrés, je ne doute pas que nous ne lui fassions
ACTE IV, SCÈNE VII. 521
bientôt entendre raison, et à lui et à ses adjoints.
(Rentrent au pied des murs le maire et deux aldermen.)
LE ROI EDOUARD. — Fort bien, monsieur le maire : ces
portes ne doivent pas être fermées si ce n'est la nuit, ou
en temps de guerre. N'aie donc aucune inquiétude, mon
cher, et remets-moi ces clefs. {Il lui prend les clefs.)
Edouard et tous ses amis, qui veulent bien me suivre, se
chargeront de défendre ta ville et toi.
(Tambour. Entrent au pas démarche Montgomery et des troupes.)
GLOCESTER. — Mon frère, c'est sir John Montgomery,
notre ami fidèle, ou je suis bien trompé.
LE ROI EDOUARD.— Soyez le bienvenu, sir John ! Mais
pourquoi venez-vous ainsi en armes ?
MONTGOMERY. — Pour sccourir le roi Edouard dans ces
temps orageux, comme le doit faire tout loyal sujet.
LE ROI EDOUARD. — Je VOUS reuds grâces, bon Montgo
mery : mais en ce moment nous oublions nos droits à la
couronne, et nous ne réclamons que notre duché, jus
qu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous rendre le reste.
MONTGOMERY. — En 06 cas, adiou, et je m'en retourne.
Je suis venu servir un roi, et non pas un duc. — Battez,
tambours, et remettons-nous en marche.
(La marche recommence.)
LE ROI EDOUARD. — Eh! arrêtez un moment, sir John, et
nous allons débattre par quels sûrs moyens on pourrait
recouvrer la couronne.
MONTGOMERY. — Quo parlcz-vous de débats? En deux
mots, si vous ne voulez pas vous proclamer ici notre
roi, je vous abandonne à votre fortune, et je pars pour
faire retourner sur leurs pas ceux qui viennent à votre
secours : pourquoi combattrions-nous, si vous ne pré-
tendez à rien?
GLOCESTER. — Quoi douc , Tuon frère, vous arréterez-
vous à de vaines subtilités?
LE ROI EDOUARD. — Quaud nous serons plus en force
nous ferons valoir nos droits. Jusque-là, c'est prudence
que de cacher nos projets.
HASTiNGs.— Loin de nous cette scrupuleuse prudence:
c'est aux armes à décider aujourd'hui.
522 HENRI VI.
GLOCESTER. — Les âmes intrépides sont celles qui mon-
tent le plus rapidement aux trônes. Mon frère, nous
allons vous proclamer d'abord sans délai, et le bruit de
cette proclamation vous amènera une foule d'amis.
LE ROI EDOUARD. — Allous, comme vous voudrez; car à
moi appartient le droit, et Henri n'est qu'un usurpateur
de ma couronne.
MONTGOMERY. — Enfin je roconnaîs mou souverain à ce
langage, et je deviens le champion d'Edouard.
HASTiNGs. — Sonnez, trompettes. Edouard va être pro-
clamé à l'instant. {A un soldai.) Viens, camarade ; fais-
nous la proclamation.
(Il lui donne un papier. Fanfare.)
LE SOLDAT lit. — Edouard IV, par la grâce de Dieu, roi
f Angleterre et de France., et lord d'Irlande., etc.
MONTGOMERY. — Et quiconquo osera contester le droit
du roi Edouard, je le défie à un combat singulier.
(11 jette à terre son gantelet.)
TOUS.— Longue vie à Edouard IV !
LE ROI EDOUARD. — Je te remercie, brave Montgomery.
—Et je vpus remercie tous. Si la furtune me seconde, je
reconnaîtrai voire attachement pour moi. — Passons
cette nuit à York, et demain, drs que le soleil du matin
élèvera son char au bord de l'horizon, nous marcherons
à la rencontre de V^^arwick et de ses partisans; car je
sais que Henri n'est pas guerrier. — Ah! rebelle Clarence,
qu'il te sied mal de flatter Henri et d'abandonner ton
frère ! Mais nous espérons te joindre, toi et ^^''arwick.
— Allons, braves soldats, ne doutez pas de la victoire;
et la victoire une fois gagnée, ne douiez pas non plus
d'une bonne solde.
(Ils sortent.)
SCÈNE VIll
A Londres. — Un appartement dans le palais.
ROI HENRI, WARWICK, CLARENCE, MONTAIGU,
EXEÏER ET OXFORD.
WARWICK. — Quel parli prendrons -nous, milords?
ACTE IV, SCÈNE VîII. 52^
Edouard revient de ]a Flandre avec une armée d'Alle-
mands impétueux et de lourds Hollandais. Il a passé
sans obstacle le détroit de nos mers : il vient avec ses
troupes à marches forcées sur Londres ; et la multitude
inconstante court par troupeaux se ranger de son parti.
E ROI. — Il faut lever une armée et le renvoyer battu.
LAREN'CE. — On éteint sans peine avec le pied une lé-
gère étincelle; mais, si on la néglige, un fleuve d'eau
n'éteindra plus l'incendie.
w.\RWiCK. — J'ai dans mon comté des amis sincèrement
attachés, point séditieux dans la paix, mais courageux
dans la guerre. Je vais les rassembler. — Toi, mon fils
Clarence, tu iras dans les provinces de Suffolk, de Nor-
folk et de Kent, appeler sous tes drapeaux les chevaliers
et les gentilshommes. — Toi, mon frère Montaigu, tu
trouveras dans les comtés de Buckingham, de North-
ampton et de Leicester, des hommes bien disposés à
suivre tes ordres. — Et toi, brave Oxford, si extraordinai-
rement chéri dans l'Oxfordshire, charge-toi d'y rassem-
bler tes amis. — Jusqu'à notre retour mon souverain
restera dans Londres environné des habitants qui le
chérissent, comme cette belle île est environnée de la
ceinture de l'Océan, ou la chaste Diane du cercle de ses
nymphes. — Beaux seigneurs, prenons congé, sans au-
tres réflexions. — Adieu, mon souverain.
LE ROI. — Adieu, mon Hector, véritable espoir de Troie.
CLARENCE. — En signe de ma loyauté, je baise la main
de Votre Altesse.
LE ROI. — Excellent Clarence, que le bonheur t'accom-
pagne.
MONTAIGU. — Courage, mon prince, je prends congé de
vous.
OXFORD, baisant la main de Henri.— Yoïlà le sceau de
mon attachement, et mon adieu.
LE ROI.— Cher Oxford, Montaigu, toi qui m'aimes, et
vous tous, recevez encore une fois mesadieux et mes vœux.
WARWiCK. — Adieu, chers lords. — Réunissons-nous à
Coveulry.
(Sortent Warwick, Clarence, Oxford et Montaigu.)
524 HENRI VI.
LE ROI.— Je veux me reposer un moment dans ce pa
lais. — Cousin Exeter, que pense Votre Seigneurie? il
me semble que ce qu'Edouard a de troupes sur pied
n'est pas en état de livrer bataille aux ennemis.
EXETER. — Mais il est à craindre qu'il n'attire les autres
dans son parti.
LE ROI. — Oh ! je n'ai point cette crainte. On sait com-
bien j'ai mérité d'eux. Je n'ai point fermé l'oreille à
leurs demandes, ni prolongé leur attente par de long?
délais ; ma pitié a toujours versé sur leurs blessures un
baume salutaire, et ma bonté a soulagé le chagrin qui
gonflait leur cœur; ma miséricorde a séché les flots de
leurs larmes : je n'ai point convoité leurs richesses; je
ne les ai point accablés de très-forts suhsides ; je ne me
suis point montré ardent à la vengeance, quoiqu'il
m'aient souvent offensé; ainsi, pourquoi aimeraient-ils
Edouard plus que moi? Non, Exeter, ces bienfaits récla-
ment leur bienveillance ; et tant que le lion caresse
l'agneau, l'agneau ne cessera de le suivre.
(On entend derrière le théâtre ces cris : A Lancastre ! àLancastre !"■
EXETER. — Ecoutez, écoutez, seigneur;quelssontcescris?
(Entrent le roi Edouard, Glocester, et des soldats.)
EDOUARD. — Saisissez cet Henri au visage timide ; em-
menez-le d'ici, et proclamez-nous une seconde fois roi
d'Angleterre. {A Henri.) Tu es la fontaine qui fournit à
quelques petits ruisseaux ; mais voilà ta source : mon
Océan va absorber toutes les eaux de tes ruisseaux des-
séchés, et se grossir de leurs flots. — Conduisez-le à la
Tour, et ne lui donnez pas le temps de répliquer. {Quel-
ques soldats sortent emmenant le roi Henri.) Allons, lords;
dirigeons notre marche vers Coventry, où est actuelle-
ment le. présomptueux Warwick. Le soleil est ardent;
si nous ditîérons, le froid mordant de l'hiver viendra
flétrir toutes nos espérances de récolte.
GLOCESTER. — Partous, sans perdre de temps, avant
que leurs forces se joignent, et surprenons ce traître
devenu si puissant. Braves guerriers, marchons en toute
hâte vers Coventry. (Us sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
A CoYcntry,
Paraissent sur les murs de la ville WARWICK, LE MAIRE
de CouenirT/, DEUX MESSAGERS et autres personnages.
WARWICK. — Où est le courrier qui nous est envoyé
par le vaillant Oxford? — {Au messager.) A quelle distance
de cette ville est ton maître, mon brave homme?
PREMIER MESSAGER. — En deçà do Dunsmore; il marche
vers ces lieux.
WARWICK. — Et notre frère Montaigu, à quelle distance
est-il? — Où est l'homme arrivé de la part de Montaigu?
LE SECOND MESSAGER. — En deçà de Daintry ; il amène
un nombreux détachement.
(Entre sir John Somerville.)
WARWICK.— Eh bien, Somerville, que dit mon cher
gendre ? Et à ton avis, où peut être actuellement Gla-
rence ?
SOMERVILLE. — Je l'ai laissé à Southam avec sa troupe,
et je l'attends ici dans deux heures environ.
(On entend des tambours.)
WARWICK. — C'est donc Clarence qui s'approche? J'en-
tends ses tambours.
SOMERVILLE. — Ce n'cst pas lui, milord. Southam est là,
et les tambours qu'entend Votre Honneur >iennent du
côté de Warwick.
WARWICK. — Qui donc serait-ce? Apparemment des
amis que nous n'attendions pas.
526 HENRI VI.
soMERviLLE. — Ils sont tout pi'ès , et vous allez bientôt
les reconnaître.
(Tambours. Entrent au pas de marche le roi Edouard,
Glocester et leur armée.)
LE ROI EDOUARD. — Trompetts, avance vers les murs, et
sonne un pourparler.
GLOCESTER.— Voyez comme le sombre War^^dck garnit
les remparts de soldats !
WARwiCK. — 0 chagrin inattendu ! quoi , le frivole
Edouard est déjà arrivé ! Qui donc a endormi nos espions,
ou qui les a séduits, que nous n'ayons eu aucune nou-
velle du lieu de son séjour?
LE ROI EDOUARD. — Maintenant, Warwick, si tu veux
ouvrir les portes de la ville, prendre un langage soumis,
fléchir humblement le genou, reconnaître Edouard pour
roi, et implorer sa clémence , il te pardonnera tous tes
outrages.
WARWICK. — Songe plutôt à retirer ton armée et à t'é-
loigner de ces murs. — Reconnais celui qui te donna la
couronne, et qui te l'a reprise : appelle Warwick ton
patron ; repens-toi, et tu resteras encore duc d'York.
GLOCESTER, à Èdouavd. — Je croirais qu'au moins il au-
rait dit roi ; cette plaisanterie lui serait- elle échappée
contre sa volonté?
WARWICK. — Un duché n'est-il donc pas un beau pré-
sent?
GLOCESTER. — Oui, par ma foi , c'est un beau présent à
faire pour un pauvre comte : je me tiens ton obligé pour
un si beau don.
WARWICK. — Ce fut moi qui fis don du royaume à ton
frère.
LE ROI EDOUARD. — Eli ])ien, il est donc à moi, ne fût-ce
que par le don que m'en a fait Warwick.
WARWICK. — Tu n'es pas l'Atlas qui convient à un pa-
reil fardeau ; et voyant ta faiblesse, Warwick te reprend
ses dons. Henri est mon roi, et Warwick est son sujet.
LE ROI ÉDOUAUD. — Mais Ic Toi dc Warwick est Je pri-
sonnier d'Edouard. Réponds à ceci, brave Warwick ;
que devient le corps quand la tête est ôtée?
ACTE V, SCÈNE I. 527
GLOCESTER. — Hélas! comment Warwick a-t-il eu si
peu d'habilelé que, tandis qu'il s'imaginait prendre un
dix seul, le roi ait été subitement escamoté du jeu? —
Vous avez laissé le pauvre Henri dans le palais de l'é-
vêque ; et dix contre un à parier que vous vous retrou-
verez avec lui dans la Tour.
LE ROI EDOUARD. — G'est la vérité : et cependant voua
êtes toujours Warwick.
GLOCESTER. — Allons, Warwick, profite du moment: •«
genoux, à genoux. — Qu attends-tu? frappe le fer pen-
dant qu'il est chaud.
w.\RWiCK. — J'aimerais mieux me couper d'un seul
coup cette main, et, de l'autre, te la jeter au visage,
que de me croire assez bas pour être obligé de baisser
pavillon devant toi.
LE ROI EDOUARD. — Fais force de voiles, aie les vents el
la marée favorables. Cette main, bientôt entortillée dans
tes cheveux noirs comme le charbon, saisira le moment
où ta tête sera encore chaude et nouvellement coupée,
poui" écrire avec ton sang sur la poussière ces mots :
Warwick, inconstant comme le vent, malmenant ne peut
pjus changer.
(Entre Oxford avec des tambours et des drapeaux.)
WARWICK.— 0 couleurs dont la vue me réjouit ! Voyez,
Vest Oxford qui s'avance !
OXFORD. — Oxford ! Oxford ! Pour Lancastre !
GLOCESTER. — Les portes sont ouvertes: entrons avec eux.
LE ROI EDOUARD. — Nou ; d'autrcs ennemis peuvent nous
attaquer par derrière. Tenons-nous en bon ordre ; car,
n'en doutons pas, ils vont faire une sortie, et nous offrir
la bataille. Sinon, la ville ne peut tenir longtemps, et
nous y aurons bientôt pris tous les traîtres.
WARWICK. — Oh! tu es le bienvenu, Oxford! car nous
avons besoin do ton secours.
(Entre Montaigu avec des tambours et des drapeaux.)
MONTAiGu. — Montaigu, Montaigu. Pour Lancastre !
GLOCESTER.— Ton frère et toi vous payerez cette tra-
hison du meilleur sang que vous ayez dans le corps.
LE ROI ÉD0U.\RD. — Plus rounemi sera fort, plus la vie-
528 HENRI VI.
toire sera complète ; un secret pressentiment me pré*
sage le succès et la conquête.
(Entre Somerset avec des tambours et des drapeaux.)
SOMERSET. — Somerset, Somerset. Pour Lancastre !
GLocESTER. — Deux bommes de ton nom, tous deux
ducs de Somerset, ont payé de leur vie leurs comptes
avec la maison d'York. Tu seras le troisième, si cette
épée ne manque pas dans mes mains.
(Entre George avec des tambours et des drapeaux,)
WARwiCK. — Tenez, voilà George de Clarence, qui fait
voler la poussière sous ses pas ; assez fort à lui seul pour
livrer bataille à son frère. Un juste zèle pour le bon droit
^'emporte, dans son cœur, sur la nature et l'amour fra-
ternel.— Viens, Clarence, viens : tu seras docile à la.
Toix de Warwick.
CLARENCE. — Beau-pèro Warwick, comprenez-vous ce
que cela veut dire? (il arrache la rose rouge de son casque.)
Vois, je rejette à ta face mon infamie. Je n'aiderai pas à
la ruine de la maison démon père, qui en a cimenté les
pierres de son sang, pour élever celle de Lancastre. —
Comment as-tu pu croire, Warwick, que Clarence fût
assez sauvage, assez slupide, assez dénaturé, pour tour-
ner les funestes instruments de la guerre contre son
roi légitime ? Peut-être m'objecteras-tu mon serment
religieux : mais le tenir, ce serment, serait un acte plus
impie que ne fut celui de Jephté sacrifiant sa fille. J'ai
tant de douleur de ma faute, que, pour bien mériter de
mon frère, je me déclare ici solennellement ton ennemi
mortel ; déterminé , quelque part que je te joigne ,
comme j'espère bien te joindre si tu sors de tes murs, à
te punir de m'avoir si odieusement égaré. — Ainsi, pré-
somptueux ^^'arwick, je te défie, et je tourne vers mon
frère mes joues rougissantes. — Pardonne-moi, Edouard;
j'expierai mes torts : et toi, Richard, ne jette plus sur
mes fautes un regard sévère; désormais, je ne serai
plus inconstant.
LE ROI EDOUARD. — Sois donc cucorc mieux le bienvenu,
et dix fois plus cher que 8i tu n'avais jamais mérité no-
tre hi jie.
ACTE V, SCENE II. 529
GLOCESTER. — Sois le bienvenu, bon Clarence : c'est là
conduire en frère.
WARWîCK. — 0 insigne traître ! parjure et rebelle !
LE ROI EDOUARD. — Eh. bien, Warwick, veux-tu quitter
tes murs et combattre ? ou nous allons en faire tomber
les pierres sur ta tête.
WARWICK. — Hélas ! je ne suis pas ici en état de me dé-
fendre. Je marche à l'instant vers Barnet, pour te livrer
bataille, Edouard, si tu oses Taccepter.
LE ROI EDOUARD. — Oui, Warwick : Edouard l'ose, et il
te montre le chemin. — Lords, en plaine. Saint George
et victoire !
{Marche. Il sortent tous.)
SCÈNE II
Un champ de bataille, près de Barnet.
Alarmes. Excursions. Entre LE ROI EDOUARD
tramant WARWICK blessé.
LE ROI EDOUARD. — Reste là gisant : meurs, et qu'avec
toi meurent nos alarmes. Warwick était Tépouvantail
qui nous remplissait tous de crainte : et toi, Montaigu,
tiens-toi bien; je te cherche, pour que tes os tienneni
compagnie à ceux de Warwick.
(Il sort.)
WARWICK, reprenant ses sens. — Ah! qui est près de moi?
4mi ou ennemi, approche, et apprends-moi qui est vain-
queur d'York ou do Warwick. Mais que demandé-je là?
On voit bien à mon corps mutilé, à mon sang, à mes
forces éteintes, à mon cœur défaillant, on voit bien
qu'il faut que j'abandonne mon corps à la terre, et, par
ma chute, la victoire à mon ennemi. Ainsi tombe, sous
le tranchant de la cognée, le cèdre qui de ses bras pro-
tégeait l'asile de l'aigle, roi des airs; qui voyait le lion
dormir étendu sous son ombrage ; dont la cime s'élevait
au-dessus de l'arbre touffu de Jupiter, et défendait les
humbles arbrisseaux des vents puissants de l'hiver,—
T. VU. 14
530 HENRI VI.
Ces yeux, qu'obscurcissent en ce moment les sombres
voiles de la mort, étaient perçants comme le soleil du
midi, pour pénétrer les secrètes embûches des mortels.
Ces plis de mon front, maintenant remplis de sang, ont
été souvent appelés les tombeaux des rois : car quel roi
respirait alors dont je n'eusse pu creuser la tombe? et
qui eût osé sourire quand Warwick fronçait le sourcil?
Voilà toute ma gloire souillée de sang et de poussière.
Mes parcs, mes allées, ces manoirs qui m'appartenaient,
m'abandonnent déjà : de toutes mes terres, il ne me
reste que la mesure de mon corps. Eh. ! que sont la
pompe, la puissance, l'empire et le sceptre, que terre
et que poussière? Vivons comme nous pourrons, il faut
toujours mourir.
(Entrent Oxford et Somerset.)
SOMERSET. — Ah! Warwick, Warwick! si tu étais en
aussi bon état que nous, nous pourrions encore réparer
toutes nos pertes. La reine vient d'amener de France un
puissant secours : nous en recevons à l'instant la nou-
velle. Ah ! si tu pouvais fuir !
WARWICK. — Alors je ne fuirais pas. —Ah ! Montaigu, si
tu es là, cher, prends ma main, et de tes lèvres retiens
encore mon âme pendant quelques instants. — Tu ne
m'aimes pas ; car si tu m'aimais, mon frère, tes lèvres
laveraient ce sang froid et glacé qui colle mes lèvres, et
m'empêche de parler. Hâte-toi, Montaigu! approche, ou
je meuis.
SOMERSET. — Ail! Warwick! Montaigu a cessé de res-
pirer; et à son dernier soupir il appelait Warwick, et
disait : Parlez de moi à mou valeureux frère. Il aurait
voulu en dire davantage, mais ses paroles, semblables
au canon résonnant sous la voûte d'un tombeau, deve-
naient impossibles à distinguer; cependant à la lin j'ai
bien entendu, dans son dernier gémissement, ces mots :
Oh! adieu, Warwick.
WARWICK. — Que son âme repose en paix! — Fuyez,
chers lords, et sauvez-vous. Warwick vous dit adieu
pour ne vous revoir que dans le ciel.
(Il meurt.
ACTE V, SCÈNE ïil. 531
OXFORD. — Allons, partons, courons joindre la puis
■^nle armée de la reine.
(Ils sortent, emportant le corps de Warwick.)
SCÈNE III
Une autre partie du champ de bataille.
Fanfares. Entre LE ROI EDOUARD triomphant,
avec GLOCESTER, GEORGE, et les autres lords.
LE ROI EDOUARD. — Ainsi notre fortune prend un cours
élevé et ceint nos fronts des lauriers de la victoire. Mais,
iu milieu de l'éclat de ce jour brillant, j'aperçois un
nuage noir, redoutable et menaçant, qui va se placer
sur la route de notre glorieux soleil, avant qu'il ait pu
atteindre à l'occident sa paisible couche. Je parle, mi-
lords, de celte armée que la reine a levée en France, et
qui, débarquée sur nos côtes, marche, à ce que j'ap-
prends, pour nous combattre.
GEORGE. — Un léger souffle aura bientôt dissipé ce
nuage, et le renverra vers les régions d'où il est parti ;
tes rayons auront bientôt absorbé ces vapeurs, et toutes
les nuées n'apportent pas la tempête.
GLOCESTER. — On évaluc à trente mille hommes l'armée
de la reine ; et Somerset et Oxford ont fui vers elle. Si
on lui donne le temps de respirer, soyez sûr que son
parti deviendra aussi puissant que le nôtre.
LE ROI ÉD0U.4RD. — Xous sommes informés par des
amis fidèles qu'ils dirigent leur marche vers Tewksbury.
Vainqueurs dans les champs de Barnet, il faut les join-
dre sans délai. L'ardeur de la volonté abrège la route,
et, à mesure que nous avancerons , nous verrous nos
forces s'accroître de celles de tous les comtés que nous
traverserons. — Battez le tambour, criez : Covrarje! et
partons
»Ils sortent.;
53*i HENRI VI.
SCÈNE IV
Plaine près de Tewksbury.
Harche. Entre LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE
EDOUARD, SOMERSET, OXFORD, soldats.
MARGUERITE. — Illustres lords, les hommes sages ne
restent point oisifs à gémir sur leurs disgrâces, mais
cherchent courageusement à réparer leurs malheurs.
Bien que le mât de notre vaisseau ait été emporté, nos
câhles rompus, la plus forte de nos ancres perdue , et la
moitié de nos mariniers engloutie dans les flots, le pilote
vit encore. Convient-il qu'il abandonne le gouvernail,
et que, comme un enfant timide, grossissant de ses
larmes les flots de la mer , il donne des forces à ce qui
n'en a déjà que trop ; tandis que, pendant ses gémisse-
ments, va se briser sur l'écueil le vaisseau que son cou-
rage et son industrie auraient pu sauver encore ? Ah!
quelle honte! quelle faute serait-ce!... Vous me dites
que Warwick était l'ancre de notre vaisseau ; qu'importe?
Que Montaigu en était le grand mât; eh bien? Que tant
de nos amis égorgés en étaient les cordages; ensuite"
Ne trouvons-nous pas une seconde ancre dans Oxfora.
un mât robuste dans Somerset, des voiles et des cordages
dans ces guerriers de la France? Et, malgré notre inex-
périence, Ned et moi ne pouvons-nous remplir une fois
l'emploi de pilote ? Ne craignez pas que nous quittions
le gouvernail pour aller nous asseoir en pleurant ; dus-
gent les vents furieux nous dire non, nous continuerons
notre route loin des écueils qui nous menacent du nau-
frage. Autant vaut ^ourmander les vagues que de leur
parler en douceur. Edouard ofTre-t-il donc autre chose
à nos yeux qu'une mer impitoyable, Glarence des sables
perfides, et Richard un rocher raboteux et funeste? tous
ennemis de notre pauvre barque ! Vous croyez pouvoir
fuir à la nage ? hélas ! un moment ; prendre pied sur le
sable? il s'abaissera sous vos pas ; gravir l'écueil? la
marée viendra vous en balayer, ou vous y mourrez de
ACTE V, SCÈNE IV. 533
faim, ce qui est une triple mort ! Ce qiie je vous dis,
milords, est dans l'intention de vous faire comprendre
que, si quelqu'un de vous voulait nous abandonner,
vous n'avez pas plus de rcerci à espérer de ces trois frères,
que des vagues impitoyables, des sables et des rochers :
courage donc. Quand le péril est inévitable, c'est une
faiblesse puérile de s'affliger c-u de craindre.
LE PRINCE EDOUARD.— Il me semblo qu'une femme d'une
âme aussi intrépide, si un lâche l'eut entendue pronon-
cer ces paroles, verserait le courage dans son cœur, et
lui ferait affronter nu un ennemi armé. Ce n'est pas que
je doute d'aucun de ceux qui sont ici ; car si je croyais
que quelqu'un fût atteint de frayeur, il aurait permis-
sion de nous quitter à présent, de crainte qu'au moment
du danger sa peur ne devînt contagieuse pour un autre,
et ne le rendît; semblable à lui. S'il en est un ici, ce qu'à
Dieu ne plaise, qu'il se hâte de partir, avant que nous
ayons besoin de son secours.
OXFORD. — Une femme, un enfant si pleins de courage:
et de vieux guerriers auraient peur ! Ce serait un oppro-
bre éternel. 0 brave jeune prince, ton illustre aïeul revit
en toi ! Puisses-tu voir de longs jours, pour nous retracer
son image, et renouveler sa gloire?
SOMERSET, — Que le lâche qui refuserait de combattre
dans cette espérance aille chercher son lit, et soit comme
le hibou un objet de risée et d'étohnement toutes les
fois qu'il voudra se montrer le jour!
MARGUERITE. — Je VOUS remercie, noble Somerset. Cher
Oxford, je vous remercie.
LE PRINCE EDOUARD. — Et agrécz les remercîments de
celui qui n'a pas autre chose à donner.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Préparcz-vous , lords. Edouard est à
deux pas, tout prêt à vous livrer bataille : armez-vous
de résolution.
OXFORD. — Je m'y attendais. C'est sa politique de forcei
ses marches, pour tâcher de nous surprendre.
SOMERSET. — Il se Sera trompé : nous sommes prêts à le
recevoir.
534- HENRT VI.
MARGUERITE. — Yotre ardeur remplit mon cœur de con-
fiance et de joie.
OXFORD. — Nous ne reculerons pas. Plantons ici nos
étendards.
Marche. Entrent à quelque distance le roi Edouard,
Glocester^ George et des troupes.)
LE ROI ÉDOtJARD, à SCS soldats. —Bra-ves compagnons,
vous voyez là-bas le bois épineux qu'avec l'aide du ciel
et vos bras nous espérons avoir déraciné avant que la
nuit soit venue. .le n'ai pas besoin de donner de nou-
veaux aliments à l'ardeur qui vous enflamme, car je vois
que vous brûlez de le consumer. Donnez le signal du
combat, milords, et chargeons.
MARGUERITE. — Lords , chevallers , gentilshommes...
mes larmes s'opposent à mon discours... Vous le voyez,
à chaque mot que je prononce, les pleurs de mes yeux
viennent m'abreuver... Je ne vous dirai donc que ceci :
— Henri, votre souverain, est prisonnier de l'ennemi;
son trône est usurpé, son royaume est devenu une bou-
cherie ; ses sujets sont massacrés, ses édits effacés, ses
trésors pillés, et là-bas est le loup qui cause tout ce
dégât ! Vous combattez pour la justice : ainsi, au nom
de Dieu, lords, montrez-vous vaillants , et donnez le
signal du combat.
(Sortent les deux armées.)
SCÈNE V
Une autre partie des mêmes plaines.
Alarmes, excursions, puis une retraite. Ensuite entrent LE ROI
EDOUARD, GLOCESTER, CLARENCE, et de^ troupes
conduisant LA REINE MARGUERITE , OXFORD kt
SOMERSET prisonniers.
LE ROI EDOUARD. — Eutiu uous voilà au terme de ces
tumultueux démêlés. Qu'Oxford soit conduit sur-le-
champ au château de ?Iammes. Pour Somerset, qu'on
tranche sa tête criminelle. Allez, qu'on les emmène ;
je ne veux rien entendre.
ACTE V, SCÈNE V. 53o
OXFORD. — Pour moi, je ne t' importunerai pas de mes
paroles.
SOMERSET. — Ni moi ; je me soumets à mon sort avec
résignation.
(Les gardes emmènent Oxford et Somerset.;
MARGUERITE. — Xous nous quittons tristement dans ce
monde agité, pour nous rejoindre plus heureux dans
les joies de Jérusalem.
LE ROI EDOUARD. — A-t-ou putlié qu on promet à celm
qui trouvera Edouard une riche récompense, et au
prince la vie sauve?
GLOCESTER. — Oui. et voilà le jeune Edouard qid arrive.
(Entrent des soldats amenant le prince Edouard.
LE ROI EDOUARD. — Faites approcher ce brave : je veux
l'entendre. — Quoi! qui aurait pensé qu'une si jeune
épine voulût déjà piquer? Edouard, quelle satisfaction
peux-tu m'offrir, pour avoir pris les armes contre moi,
pour avoir excité mes sujets à la révolte, et pour toutp
la peine que tu m'as donnée ?
LE PRINCE. — Parle en sujet, superbe et ambitieux York!
Suppose que tu entends la voix de mon père : descends
du trône, et quand jy serai assis, tombe à mes pieds,
pour répondre toi-même, traître, aux questions que tu
viens de me faire.
MARGUERITE. — Ah ! que ton père n'a-t-il eu ton cou-
rage !...
GLOCESTER. — .4fin que tu continuasses de porter la jupe
et que tu ne prisses pas le haut-de-chausses dans la
maison de Lancastre.
LE PRINCE ÉDou.\RD. — Qu'Esope garde ses contes pour
une veillée dhiver : ses grossiers quolibets ne sont point
ici de saison.
GLOCESTER. — Par le ciel, morveux, cette parole t'atti-
rera malheur.
M.\RGUERiTE. — Oh! oui, tu ne naquis que pour le mal-
heur des hommes.
GLOCESTER.— Pour Dieu, qu'on nous délivre de cette
captive insolente.
536 HENRI V^.
LE PRINCE EDOUARD. — Qa'on Doiis délivre plutôt de cet
insolent bossu.
LE ROI EDOUARD. — Paix, eufaut mutiQ, ou je saurai en-
chaîner votre langue.
CLARENCE. — Jeuue mal appris, ton audace va trop loin.
LE PRLXCE EDOUARD. — Jo conuais Hion devoir : vous
tous vous manquez au vôtre. Lascif Edouard, et toi,
parjure Glarence , et toi, dijQ'orme Dick, je vous déclare
à tous que je suis votre supérieur, traîtres que vous êtes.
— Et toi, tu usurpes les droits de mon père et les miens.
LE ROI EDOUARD lui donue un coup d'épée. — Prends cela,
vivant portrait de cette femme criarde '.
GLOCESTER lui doniiô un coup d'épée. — Tu as de la peine
à mourir; prends cela pour finir ton agonie.
CLARENCE lui donne un coup d'épée. — Et voilà pour m'a-
^ oir insulté du nom de parjure.
MARGUERITE. — Oh ! tucz-moi aussi.
GLOCESTER, allant pour la tuer. — Vraiment je le veux
bien.
LE ROI EDOUARD. — Arrête, Richard, arrête ; nous n'en
avons que trop fait.
GLOCESTER. — Pourquoi la laisser vivre? Pour remplir
l'univers de ses discours.
LE ROI EDOUARD. — Elle s'évanouit ; voyez à la faire re-
venir.
GLOCESTER, bas à Clarence. — Glarence, excuse mon ab-
sence auprès du roi mon frère : je cours à Londres pour
une affaire importante ; avant que vous y soyez rentrés,
comptez que vous apprendrez d'autres nouvelles.
CLARENCE. — Quoi douc? quoi donc?
GLOCESTER. — La tour 1 la Tour !
(Il sort.)
MARGUERITE. — 0 Ncd ! Ned ! parle à ta mère, mon fils.
— Tu ne peux parler? — 0 traîtres ! ô assassins! Non, les
meurtriers de César n'ont pas versé le sang, ils n'ont
pas commis de crime , ils n'ont mérité aucun blâme, s"
1 Edouard le frappa de son gantelet; alors les autres se jetèrent
sur lui et le massacrèrent. '
ACTE V, SCÈNE V. 537
l'on compare leur action à cet affreux forfait. César était
un homme , et lui pour ainsi dire un enfant ! et jamais
les hommes n'ont déchargé leur furie sur un enfant.
Quel nom plus odieux que celui de meurtrier pourrais-je
trouver à vous donner? Non, non, mon cœur va se bri-
ser si je parle. — Eh bien, je parlerai pour qu'il se brise,
bouchers infâmes , sanguinaires cannibales ! Quelle
aimable fleur vous avez moissonnée avant le temps!
Vous n'avez point d'enfants, bouchers que vous êtes ; si
vous en aviez, leur souvenir eût éveillé en vous la pitié.
Ah! si jamais vous avez un fils, comptez que vous le
verrez ainsi massacrer dans sa jeunesse ! Ah ! bourreaux,
qui avez immolé cet aimable et jeune prince !...
LE ROI EDOUARD. — Emmcuez-la , allez , emmenez-la
force.
MARGUERITE. — Nou, quc je ne m'éloigne jamais de
cette place; tuez-moi ici : tire ton épée; je te pardonne
ma mort. Quoi! tu me refuses?... Clarence, que ce soit
donc toi...
CLARENCE. — Par le Ciel, je ne veux pas te rendre un si
grand service.
MARGUERITE. — Bon Clarcnce, tue-moi; cher Clarence,
je t'en conjure.
CLARENCE. — Ne viens-tu pas de m'entendre jurer que je
n'en ferais rien ?
MARGUERITE. — Oui , mais tu es si accoutumé à être
parjure ! Ton premier parjure était un crime ; celui-ci
serait une charité. Quoi! tu ne le veux pas? Où est ce
boucher d'enfer, le hideux Richard? Richard, où es-tu
donc?— Tu n'es pas ici. Le meurtre est ton œuvre de
miséricorde ; tu ne refusas jamais celui qui te demanda
du sang.
LE ROI EDOUARD.— Qu'elle s'en aille ! Je vous l'ordonne.
Emmenez-la d'ici.
MARGUERITE. — Puissc-t-il, à VOUS et aux vôtres, vous
en arriver autant qu'à ce prince !
(On l'entraîne de force.)
LE ROI EDOUARD. — Où douc cst allé Richai'd?
538 RENRT VI.
GEORGE. — A Londres en toute hâte; et je conjecture
qu'il est allé faire un souper sanglant à la Tour.
LE ROI EDOUARD. — Il ne perd pas de temps quand une
idée lui vient en téte« — Allons, mettons-nous en marche.
Licenciez les hommes de basse condition avec des re-
mercîments et leur paye ; et rendons-nous à Londres
pour savoir des nouvelles de notre aimable reine : j'es-
père qu'à l'heure qu'il est, elle m"a donné un fils.
SCENE VI
A Londres. — Une chambre dans la Tour.
On voit LE ROI HENRI,, assis avec un livre à la main; le
lieutenant est avec lui. Entre GLOCESTER.
GLOCESTER. — Boujour, milord Gomment, si profondé-
ment absorbé dans votre livre !
LE ROI. — Oui, mon bon lord, ou plutôt milord; car
c'est pécher que de flatter ; et bon ne vaut guère mieu.x
ici qu'une flatterie : bon Glocester, ou bon di>mon, se
raient synonymes, et tous les deux seraient absurdes ;
ainsi je dis, milord qui n'êtes pas bon.
GLOCESTER, ttu lieutenant. — Ami, laissez-nous seuls :
nous avons à conférer ensemble.
{Le lieutenant sort.)
LE ROI. — Ainsi le berger négligent fuit devant le loup ;
ainsi l'innocente brebis abandonne d'abord sa toison,
et bientôt après sa gorge au couteau du boucher. Q^^elle
scène de mort va jouer Roscius?
GLOCESTER. — Le soupçon poursuit toujours l'âme cou-
pable : le voleur croit dans chaque buisson voir le pré-
vôt.
LE ROI. — L'oiseau qui a trouvé dans le buisson des
rameaux chargés de glu ne passe plus que d'une aile
tremblante à côté de tous les ]:)uissons: et moi, père
malheureux d'un doux oiseau, j'ai maintenant devant
mes yeux l'objet fatal par qui mon pauvre enlant a été
retenu au piège, pris et tué.
ACTE V, SCÈNE VI. 53P
GLOCESTER. — Quel orgueilleux insensé que ce père de
Crète qui voulut enseigner à son fils le rôle d'un oiseau '
Avec ses belles ailes, l'imbécile s'est noyé.
LE ROI. — Je suis Dédale, mon pauvre enfant était Icare,
ton père Minos , qui s'est opposé à ce que nous suivis-
sions notre carrière ; le soleil qui a dévoré les ailes de
mon cher enfant, c'est ton frère Edouard; et tu es la
mer dont les gouffres envieux ont englouti sa vie. Ah !
tue-moi de ton épée, et non de tes paroles. Mon sein
supportera mieux la pointe de ton poignard, que mon
oreille cette tragique histoire... Mais pourquoi viens- Lu ?
Est-ce pour avoir ma vie ?
GLOCESTER. -Me prcnds-tu donc pour un bourreau?
LE ROI. — Je te connais pour un persécuteur : mettre à
mort des innocents est Toffice du bourreau ; tu en es un.
GLOCESTER. — J'ai tué ton fils en punition de son inso-
lente audace.
LE ROI. — Si tu avais été tué à ta première insolence,
tu n'aurais pas vécu pour assassiner mon fils ; et je pré-
dis que l'heure où tu vins au monde sera déplorée par
des milliers d'hommes, qui ne soupçonnent pas en ce
moment la moindre partie de mes craintes ; par les sou-
pirs de plus d'un vieillard, les larmes de plus dune
veuve, et parles yeux de tant de malheureux condamnés
à pleurer la mort prématurée, les pères de leurs enfants,
les femmes de leurs époux, et les orphelins de leurs pa-
rents. A ta naissance le hibou fit entendre son cri lamen-
table, signe certain de malheur; le corbeau de nuit
croassa, présageant ces temps désastreux, les chiens
hurlèrent, et une horrible tempête déracina les arbres.
La corneille se percha sur le haut de la cheminée, et les
pies babillardes vinrent effrayer les cœurs de sons dis-
cordants. Ta mère ressentit des douleurs plus cruelles
que les douleurs imposées aux mères, et cependant ce
qu'elle mit au monde était bien au-dessous des espé-
rances d'une mère, et ne lui offrit qu'ime masse infoime
et hideuse, qui ne devait pas être le fruit d'une tige si
bellp. Tu naquis la bouche déjà armée de dents, pour
annoncer que lu venais déchirer les hommes ; et si tout
340 HENRI VI.
ce qu'on m'a raconté est vrai, tu vins au monde....
GLOCESTER. — Je n'en entendrai pas davantage. Meurs,
prophète, au milieu de ton discours. [Il le poignarde.)
C'est pour cela entre autres choses que j'ai été créé.
LE ROI. — Oui, et pour commettre bien d'autres assas-
sinats que le mien. — 0 Dieu, pardonne-moi mes pé-
chés. ... et qu'il te pardonne aussi !
(Il meurt.)
GLOCESTER. — Quoi ! le sang ambitieux de Lancastre
s'enfonce dans la terre? J'aurais cru qu'il devait monter.
Voyez comme mon épée pleure la mort de ce pauvre
roi? Oh! puissent à jamais être rougis de pareilles lar-
mes, ceux qui désirent la chute de notre maison ! — S'il
reste encore ici quelque étincelle de vie, qu'elle aille,
qu'elle aille aux enfers, et dis aux démons que c'est moi
qui t'y ai envoyé {il lui donne un nouveau coup de poi-
gnard), moi qui ne connais ni la pitié, ni l'amour, ni la
crainte. — En effet, ce que me disait Henri est véritable.
J'ai souvent ouï dire à ma mère que j'étais venu au
monde les pieds devant. Eh bien! qu'en pensez-vous 'î
N'ai-je pas eu raison de me hâter pour travailler à la
ruine de ceux qui usurpaient nos droits? La sage-femme
fut saisie de surprise, et les femmes s'écrièrent: 0 Jésus,
bénissez-nous, il est né avec des dents? Et c'était la vérité-
signe évident que je devais grogner, mordre et montrei
en tout le caractère du chien. Eh bien, puisqu'il a plu
au ciel de construire ainsi mon corps, que l'enfer pour
y répondre déforme mon âme ! — Je n'ai point de frère ;
je n'ai aucuns traits de mes frères, et ce mot amour, que
les barbes grises appellent divin, réside dans les hommes
qui se ressemblent, et non pas en moi : je suis seul de
mon espèce. — Clarence, prends garde à toi : tu es entre
la lumière et moi, mais je saurai faire naître pour toi
un jour de ténèbres; je ferai bourdonner çà et là de
telles prédictions, que lo roi Edouard tremblera pour
ses jours; et, pour dissiper ses craintes, je te ferai trou-
ver la mort. Voilà le roi Henri, et le prince son fils, ex-
pédiés : Clarence, ton tour est venu.... et ainsi des au-
tres; je ne verrai en moi rien de bon jusqu'à ce que je
ACTE V, SCÈNE VII. 541
sois tout ce qu'il y a de mieux. — Je vais jeter ton cada-
vre dans une autre chambre : ta mort, Henri, est pour
moi un jour de triomphe.
(Il sort.)
SCÈNE VII
Toujours à Londres. — Un appartement dans le palais d'Edouard,
On voit LE ROI EDOUARD assis sur son trône. Près du roi
LA REINE ELISABETH, tenantson enfant; CL AREN CE,
GLOCESTER, HASTINGS, et autres.
LE ROI EDOUARD. — Nous voilà uuo secoudo fois assis
sur le trône royal d'Angleterre, racheté au prix du sang
de nos ennemis ! Que de vaillants adversaires nous avons
moissonnés, comme les épis de l'automne, au faite de
leur orgueil ! Trois ducs de Somerset, tous trois renommés
comme des combattants intrépides et sans soupçon;
deux Clifford, le père et le fils, et deux Northumherland :
jamais plus braves guerriers n'enfoncèrent au signal de
la trompette Téperon dans les flancs de leurs coursiers,
et avec eux ces deux ours valeureux, Warv\^ick et Mon-
taigu, qui tenaient dans leurs chaînes le lion couronné,
et faisaient trembler les forêts de leurs rugissements.
Ainsi nous avons écarté la méfiance de notre trône, et
nous avons fait de la sécurité notre marchepied. (.4 /»
reine.) Approche, Bett, que je baise mon enfant. Petit
Ned, c'est pour toi que tes oncles et moi, nous avons
passé sous l'armure les nuits de l'hiver; que nous avons
marché rapidement dans les ardeurs de l'été, afin que
tu pusses rentrer paisiblement en possession de la cou-
ronne ; et c'est toi qui recueilleras le fruit de nos tra-
vaux.
GLOCESTER, à part. — J'empoisonnerai bien sa moisson,
quand ta tête reposera sous terre ; car on ne fait pas en-
core attention à moi dans l'univers. Cette épaule si
épaisse a été destinée à porter, et elle portera quelque
honorable fardeau, ou je m'y romprai les reins. — Ceci
o42 HENRI VI.
(touchant son front) doit préparer les \oies;— {montrant sa
viain) ceci doit exécuter.
LE ROI EDOUARD. — Glarence, et toi, Glocester, aimez
mon aimable reine, et donnez un baiser au petit prince
votre neveu, mes frères.
CLAREXCE. — Que ce baiser que j'imprime sur les lèvres
de cet enfant, soit le gage de l'obéissance que je dois et
veux rendre à Votre Majesté 5
LE ROI EDOUARD. — Je te remercie, noble Glarence; digne
frère, je te remercie.
GLOCESTER.— En témoignage de l'amour que je porte à
la tige d'où tu es sorti, je donne ce tendre baiser à son
jeune fruit. {A part.) Pour dire la vérité, ce fut ainsi que
Judas baisa son maître. Il lui criait : bonheur! tandis
que dans son âme il ne songeait qu'à faire le ma
LE ROI EDOUARD.— Maintenant je suis établi dans le
bonheur que désirait mon âme; je possède la paix de
mon royaume, et la tendresse de mes frères.
CLAREN'CE. — Qu'ordouno Votre Majesté sur le sort de
Marguerite? René, son père, a engagé dans les mains
du roi de France les Deux-Siciles et Jérusalem, et ils en
ont envoyé le prix pour sa rançon.
LE ROI EDOUARD. — Qu'elle parte : faites-la conduire en
France. — Que nous reste-t-il maintenant qu'à passer
notre temps en fêtes magnifiques, à voir représenter de
joyeuses comédies, et à reunir tous les plaisirs que doit
offrir la cour? — Qu'on fasse résonner les tambours et
les trompettes! — Adieu, cruels soucis! car ce jour, je
l'espère, commence le cours d'une prospérité durable.
(Ils sortent.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE,
TABLE DES MATIERES
DU TOME SEPTIÈME.
HENRI IV (2* Partie)
.'.' OTICE 3
IKNRI IV, tragédie 7
HENRI V.
VOTICK ] 23
HENRI V, tragédie 125
HENRI VI (1" Partie).
NoTiCB 235
HENKI Vi, tragédie 2i5
HENRI VI (2e Partie).
HE.VRI VI, tragédie 335
HENRI VI (3« Partie).
Henri VI, tragédie 4jl
FI.V DU TOME SEPTIÈME.
l'Biis. — ii.ip. Ue i'ii.i.tr uis an»;, rue des uiaiiiis-Ai.gusiiiis, 5.
î'
2778
08
1872
t. 7
Shakespear, William
OEuvres complètes
Nouv. éd.
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY